Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863

Chapter 4

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La Bamboula du style.--Les cotons sont en baisse.--Citations... au tribunal.--Une nouvelle langue qui n'est pas française.--Cette vieille immorale, qu'on nomme la morale!--Garçon, encore une langue!--Le but est atteint.--Monsieur, cela ne vous regarde pas.--Le sergent de ville était dans son droit.--Oeuvre pie.--Saint-Eustache.--La quête.--Pour les pauvres, s'il vous plait!--Apollon avale la ciguë--Joseph Prud'homme.--Je n'ai pas le courage d'aller plus loin.--Comment vous portez-vous?--Faisons les cartes.--Une lettre... d'un homme à la campagne.--Nouvelles bévues du maître.--La vertu est récompensée.--Ils ont pissé partout (hémistiche du grand Racine).--Pile ou face?--La lune comme un point sur un i.

* * * * *

Après avoir lu cette lettre, je suis de plus en plus convaincu que les peintres ne devraient jamais écrire,--pas même des lettres.--C'est pour eux que la télégraphie a été inventée,--et pour les commerçants et amateurs,--tous gens _qui n'ont pas le temps_, comme ils disent. La correspondance par signes, par télégrammes, qui, pour faire des économies de lettres, exige qu'on écrive par exemple: Rouen.--Vu Michel.--Cotons baisse.--Moi, demain a paris... etc. Ce langage-nègre est le style qui convient aux peintres et autres personnes trop occupées et trop pressées.

_Tant pis_, écrit M. Millet, _pour qui ne croit pas que tout art est une langue_.

Je suis persuadé que l'art de la peinture n'est pas une langue, et que toute son esthétique gît dans la représentation des objets.

(Cette définition pourrait s'appliquer également à la photographie qui n'est pas un art).

Quand vous faites un _paysage_, ou un _intérieur de pauvres_, ou _un travailleur dans les champs_, ne vous obstinez pas à croire que vous avez approfondi quelque haute question philosophique, et que même cet _intérieur_, ce _paysage_ et ce _travailleur_ sont _des pensées_. M. Millet dit que c'est une très-petite minorité qui croit que _tout art est une langue_, mais c'est tout le contraire: Je ne crois pas qu'il y ait un seul peintre, par exemple, qui ne soit persuadé qu'il _exprime ses pensées_ par la peinture, que ses tableaux sont remplis de poésie, de tout ce qu'on voudra, et que conséquemment _la peinture est une langue_.

_Si plus de gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire sans but._

Quel but?--Celui de donner un enseignement, de châtier en riant les moeurs, de faire de la politique ou de la philosophie?--Alors il y a beaucoup de gens qui écrivent sans but, mais il y en a peu qui peignent sans but, car les peintres croient tous que _tout art est une langue_, etc.

Moi, je suis sûr, au contraire, que tout art qui sort de lui-même, qui s'occupe _d'autre chose_ que _de lui_, se mêle de ce qui ne le regarde pas et se nuit.

Pourquoi, s'il en était autrement, les philosophes ne prétendraient-ils qu'ils font de la peinture?... à l'huile?

_Montrer l'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession_ n'a rien de bien _écoeurant_, et cette expression _exercice d'une profession_ ressemble à celle de la 6e Chambre _dans l'exercice de ses fonctions_.

_L'habileté employée seulement en vue d'accomplir le bien, puis se cacher modestement derrière l'oeuvre_! Ne croirait-on pas que nous sommes à l'église; franchement c'est plus catholique qu'artistique.

Le sermon continue par... _flatter le mauvais goût et les mauvaises passions, sans aucun souci du bien_, etc.

Il n'y a rien à répondre à ceci: _Qu'Apollon soit Apollon et Socrate Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre, etc_.

Tout le reste de la lettre est le développement plus ou moins solennel, comme on peut revoir, du commencement que je viens d'épiloguer. Je ne veux pas continuer. Je n'ai voulu prouver qu'une chose: c'est que les peintres, même du renom de M. Millet, ont tort d'écrire, et d'écrire publiquement des manifestes, des programmes. Ils ne devraient que donner de leurs nouvelles à leurs amis, et c'est précisément ce qu'ils ne font pas.--Je parle d'un grand nombre.

Pourtant, voici encore une lettre de peintre, mais pleine de gaîté, celle-là. _Bing_! _Bing_! Je vais la placer ici,--pour les paysagistes, _bam_! la voici, _boumm_!

«Voyez-vous, c'est charmant la journée d'un paysagiste: «on se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant «le soleil, on va s'asseoir au pied d'un arbre, on regarde «et on attend.

«On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble «à une toile blanchâtre où s'esquissent à peine les «profils de quelques masses: tout est embaumé, tout frissonne «au souffle fraîchi de l'aube. _Bing_! le soleil s'éclaircit... «le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière «laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de «l'horizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme «des flocons argentés sur les herbes d'un vert transi. «_Bing_!... _bing_!... un premier rayon de soleil... un second «rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'éveiller «joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rosée qui «tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du «matin.... Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent.... «Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière... «Les amours à ailes de papillons s'abattent sur la prairie «et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien... «tout y est.... Le paysage est tout entier derrière la gaze «transparente du brouillard, qui monte... monte... «monte..., aspiré par le soleil... et laisse, en se levant, «voir la rivière lamée d'argent, les prés, les arbres, les «maisonnettes, le lointain fuyant.... On distingue enfin «tout ce que l'on devinait d'abord.

«_Bam_! le soleil est levé.... _Bam_! le paysan passe au «bout du champ avec sa charrette attelée de deux boeufs.... «_Ding_! _ding_! c'est la clochette du bélier qui mène le «troupeau... _Bam_! tout éclate, tout brille... tout est en «pleine lumière... lumière blonde et caressante encore. «Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux, «se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux «et azuré.... Les fleurs relèvent la tête... les oiseaux «volètent de ci de là.... Un campagnard, monté sur un cheval «blanc, s'enfonce dans le sentier encaissé.... Les petits «saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la «rivière.

«C'est adorable!... et l'on peint... et l'on peint!... Oh! «la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les «herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac! la voilà! «Fameux! fameux! Dieu, comme elle est frappante!... «Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre «et n'ose pas approcher.--Ohé! Simon!

«Bon, voilà Simon qui s'avance et regarde.

«--Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela?

«--Oh! dam! m'seu... c'est ben biau, allez!...

«--Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire?

«--J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros «rocher jaune que vous avez mis là.

«_Boum_! _boum_! midi! Le soleil embrasé brûle la terre.... «_Boum_! tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs «penchent la tête... les oiseaux se taisent, les bruits du «village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux... «le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume.... «_Boum_! Rentrons....--On voit tout, rien n'y est «plus.

«Allons déjeuner à la ferme. Une bonne tranche de la «miche de ménage, avec du beurre frais battu... des «oeufs... de la crème... du jambon!... _Boum_! Travaillez, «mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je rêve «un paysage du matin... je rêve mon tableau... plus tard, «je peindrai mon rêve.

«_Bam_! _bam_! le soleil descend vers l'horizon... il est «temps de retourner au travail... _Bam_! le soleil donne un «coup de tam-tam.... _Bam_! il se couche au milieu d'une «explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise, «de pourpre.... Ah! c'est prétentieux et vulgaire, je n'aime «pas ça.... Attendons, asseyons-nous là, au pied de ce «peuplier... auprès de cet étang uni comme un miroir.... «La nature a l'air fatiguée... les fleurettes semblent se «ranimer un peu... pauvres fleurettes... elles ne sont pas «comme nous autres hommes, qui nous plaignons de «tout.--Elles ont le soleil à gauche... elles prennent «patience.... Bon, se disent-elles, tantôt nous l'aurons à «droite.... Elles ont soif... elles attendent!... Elles savent «que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec «leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en «bénissant Dieu!

«Mais le soleil descend de plus en plus derrière l'horizon.... «_Bam_! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et «de pourpre qui frange le nuage fuyant... bien! le voilà «tout à fait disparu..., bien, bien, le crépuscule commence.... «Dieu! que c'est charmant! Le soleil a disparu.... Il ne «reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron «pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond «dans le bleu foncé de la nuit en passant par des tons «verdâtres de turquoise malade d'une finesse inouïe, d'une «délicatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent «leur couleur... les arbres ne forment plus que des masses «brunes ou grises... les eaux assombries reflètent les tons «suaves du ciel.... On commence à ne plus voir... on sent «que tout y est.... Tout est vague, confus.... La nature «s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les «feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prière «du soir... la rosée emperle le velours des gazons.... Les «nymphes fuient... se cachent... et désirent être vues.

«_Bing_! Une étoile du ciel qui pique une tête dans «l'étang... charmante étoile dont le frémissement de l'eau «augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris «en clignant de l'oeil.... _Bing_! une seconde étoile apparaît «dans l'eau, un second oeil s'ouvre. Soyez les bienvenues, «fraîches et souriantes étoiles.... _Bing_! _bing_! _bing_! trois, «six, vingt étoiles.... Toutes les étoiles du ciel se sont «donné rendez-vous dans cet heureux étang.... Tout «s'assombrit encore.... L'étang seul scintille.... C'est un «fourmillement d'étoiles.... L'illusion se produit.... Le soleil «étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art «se lève.... Bon! voilà mon tableau fait!»

Corot.

(_Figaro_, 24 mai 1863.)

Après cette amusante lettre, d'un des maîtres du paysage, _bing_! _bing_! il est bon de parler d'un des meilleurs, des plus consciencieux et des plus fins paysagistes, M. Chintreuil, _bam_!

Depuis vingt ans, je crois, il lutte, observe, recommence, sans se lasser, toujours heureux d'entrevoir seulement une étude un peu plus approfondie d'un effet de la nature. Un nuage qu'il ne connaissait pas encore, qu'il n'avait pas rencontré dans un tableau, le rend fou de joie. Il est le plus sincère amoureux du paysage. Dans tous ses tableaux on trouve quelque secret de jour ou de crépuscule, de pluie ou de vent, pris à la nature. Voilà un peintre convaincu et vraiment voué à son art, un chercheur éternel, un trouveur, même, indiscipliné, qui méritait bien d'être évincé par les professeurs gardés par les fameux lions riants et bouclés, symboles de l'Institut.

Tant que ces lions inonderont les portiques de ce temple, les académiciens seront les mêmes.

Les trois paysages de M. Chintreuil sont des plus beaux qu'il ait faits.

Il n'y a pas de saison qui tienne, on entre dans la saison qu'a peinte M. Chintreuil. Nous sommes en juin, mais quand nous regardons le paysage représentant un coup de vent dans une forêt en novembre, nous sommes en plein novembre. C'est désagréable, mais le peintre connaît si bien son calendrier qu'il en joue à son gré.

Le rejet des trois tableaux de M. Chintreuil est un jet de salive qui retombe sur le nez du jury.

M. Julian a beaucoup de talent. On lui a refusé deux portraits très-bien faits et un tableau savamment peint, qui excite la joie, l'ironie de baudruche et l'indignation du public.

Le peintre a eu raison de mettre au bas de son tableau une strophe explicative, autrement, _quoique la peinture soit une langue_, on ne comprendrait jamais le sujet.

Voici les vers célèbres d'Alfred de Musset:

Assez dormir, ma belle, Ta cavale, Isabelle, Hennit sous tes balcons. Vois les piqueurs alertes, Et, sur leurs manches vertes. Les pieds noirs des faucons.

Les balcons, la cavale, les manches vertes des piqueurs, eux et les faucons aux pieds noirs, on ne voit rien de tout cela dans le tableau.

Une jeune femme nue, _comme le discours d'un académicien_, a dit le même de Musset, retournée sur un lit, regarde, on ne sait quoi, à travers les carreaux de sa fenêtre, et montre ses postères à ceux qui la regardent, c'est-à-dire au public.

Un cavalier _joyeux_, à la moustache blonde, se penche en appuyant une main sur la susdite partie charnue pour faire voir à Isabelle

Les pieds noirs des faucons, etc.

quelques cerises détachées d'un collier de corail sont menacées d'être écrasées sur le lit par le gros... derrière d'Isabelle.

Cheveux noirs et moustaches rousses, postères et cerises, linge et chair, tout est bien fait, vigoureusement peint.

Ce que ce tableau fait épanouir de lazzis, de bons mots, parmi les spectateurs, est énorme.

«Cela s'appelle _le Lever_,--_Lever de la lune_, à la bonne heure!» disait un loustic en posant, comme le _cavalier joyeux_, sa main sur les reins _souples et dispos_ d'Isabelle,--devant lesquels s'arrêtent les dames, pendant un quart d'heure, pour rire. Et que de coups d'oeil à travers les coups d'éventail!--D'autres dames passent plusieurs fois, indignées, devant ces rondeurs de fille nue.

* * * * *

VI

=SOMMAIRE=

Quadrille!--Un critique d'art lève la jambe.--Trinité de M. Maxime Ducamp.--Tous ne font qu'un--(incarnation).--Beau trait de M. Adrien Paul.--La blanche ou la noire?--L'indignation ne fait pas la bonne prose.--M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils au public et au Jury.--Les peintres ne cessent ni de vaincre ni d'écrire.--_Le Séjour des Élus_, c'est l'Exposition.--_L'Enfer_, selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.--Exemple d'humilité donné par cet infortuné peintre.--Les bons et les méchants.--Ventre-saint-Gris et un autre saint!--Je m'évanouis! --D'où sort-il encore, ce peintre-là?--Cinq manants contre un gentilhomme!--Exemple de discrétion.--Mort de quelqu'un.--Selon M. Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.--Où la religion va-t-elle se nicher?--Moyen d'inquisition.--Les bons l'emportent.--_Je vais revoir ma Normandie_ (air connu).--La poste aux lettres.--Encore un petit saint.--Nuée de sauterelles.--La toile se lève.--Le père, le fils et....--Le bon fataliste.--Mangeons un peu.--Un pied de nez à la Sainte-Menehould.--On abat le pilori.--_Partit en guerre_... le tableau de Courbet.

* * * * *

Les critiques d'art continuent à faire leurs farces.--M. Maxime Ducamp trouve, dans la _Revue des Deux-Mondes_, qu'il n'y a que trois peintres à l'Exposition; savoir: MM. Matout, Protais et un autre dont je ne me rappelle pas le nom.

«_J'aime mieux çà_,» dit un autre critique d'art, M. Graham, dans le _Figaro_.

Après la trouvaille, l'opinion de M. Maxime Ducamp, je trouve, moi, qu'il n'y a qu'un seul critique d'art,--mais qui vaut tous les autres critiques d'art;--c'est ledit M. Maxime Ducamp.

Il les résume, il est leur chef; MM. Anatole de la Forge, Adrien Paul, etc., sont faits à son image.

Et à propos de M. Adrien Paul, le critique du journal _le Siècle_, je vais rappeler un trait de lui qui le peint tout entier.

Au Salon de 1861, M. Leboeuf avait exposé une statue colossale, représentant un esclave nègre, un Spartacus américain qui vient de briser ses fers et s'élance à la révolte. M. Adrien Paul prit cette statue symbolique, ce Spartacus nègre, pour le fameux gladiateur, pour le véritable Spartacus, héros de tragédie.

«Rendre ainsi, écrivait-il, l'un des héros, l'un des martyrs de la liberté!...--Il fallait à Spartacus un caractère fier, mâle, héroïque, etc.»

Un peu plus loin, M. Adrien Paul ayant remarqué les grosses babines ou lèvres du nègre, s'indignait démocratiquement de cette bouche, qu'il trouvait «enflée par l'envie,» octroyée par le sculpteur au libérateur des esclaves romains.

Cela suffit, n'est-ce pas?

Quoique les critiques d'art ne me soient pas agréables, il m'est doux de temps en temps de citer leur littérature.

M. Castagnary, esthétiste connu, publie dans _le Courrier du Dimanche_ un compte-rendu de l'Exposition des Refusés, et il conclut par les lignes suivantes:

«Au public: Croyez bien que si l'on retirait du salon des Refusés deux cents toiles grotesques, qu'à défaut de l'Institut, un simple garçon de bureau eût pu désigner, il resterait un ensemble de peintures fort satisfaisant. Je vais plus loin: placez par la pensée au milieu de ce restant, ainsi échenillé d'inepties flagrantes, les cent oeuvres des trente ou quarante artistes dont les noms sont dans toutes les bouches, et qui font l'honneur de toutes les expositions, parce qu'ils sont véritablement l'état-major de l'art: vous avez immédiatement un Salon complet, aussi intéressant que celui qu'a combiné l'administration.

«A l'Institut: Messieurs, il faut abandonner cette guerre. Elle est mauvaise; elle décourage. Elle est injuste; elle outrepasse vos droits. Quand vous vous appeliez David et son école, que vous aviez une esthétique à vous, que cette esthétique, acceptée de tous, n'avait point encore été ébranlée par le contrôle d'une raison plus libre, vous pouviez avec certitude établir la discipline dans l'art; vous deviez étouffer les révoltes, exclure les hérétiques. Mais l'école romantique, en procurant l'avènement de l'individualisme, a signé votre destitution. Aujourd'hui, dans l'art, chacun ne relève que de soi-même, n'admet d'autre suzeraineté que la sienne. La société a sanctionné et sanctionne encore chaque jour cette émancipation heureuse. Comme pouvoir dirigeant, vous n'êtes plus rien. Abdiquez donc généreusement ce qui vous reste d'autorité, et résignez-vous à suivre un mouvement que vous ne pouvez plus arrêter désormais.

«Cas Agnary.»

Les peintres ne cessent pas d'écrire. Après la lettre de M. Corot est venue celle de M. Millet, précédée de celle de M. Rousseau.

Un Refusé, M. Tremblay, avait envoyé au _Petit Journal_ une protestation bien douce où il écrivait «que les moins bons de l'Exposition des _élus_, peuvent aller de pair avec les meilleurs de celle des _réprouvés_.»

«Non pas, ajoutait-il, que nous voulions jeter au jury l'accusation banale de partialité; mais il est composé d'hommes accessibles à la fatigue, etc.»

Un peu plus loin, on trouvait dans le même article: «En quoi, après tout, les mauvais tableaux peuvent-ils nuire aux bons?»

Est-ce naïf?--Je ne crois pas qu'on se soit moqué jamais plus tranquillement de soi-même, ni qu'on ait protesté d'une plus sainte façon.

Le même peintre religieux qui signe: L. Tremblay, _l'un des réprouvés, auteur de sainte Eugénie_, _qui compte huit années d'exposition_, cite à l'appui de ses arguments, «le _doux_ philosophe, le sage _aimable_, saint François de Sales, que _notre_ Henri IV aimait _tendrement_.»--Ah!... donnez-moi un peu de fleur d'oranger....

Comme on va tout de suite se rendre au langage couleur _café au lait_, et à la raison couleur _cuisse de nymphe_ de ce pauvre _réprouvé_ M. Tremblay.

Je viens d'apprendre que M. C. Brun, dont j'ai cité un si risible alinéa à la fin de mon troisième chapitre, est encore un peintre.

Ah! tant pis! je ne renoncerai pas non plus; j'écrirai aussi,--pas comme les peintres;--je les citerai, je leur montrerai à eux-mêmes qu'il vaut mieux qu'ils _expriment_ leurs _idées par leurs tableaux_, et que la peinture est bien leur langue, comme disait M. Millet.

M. A. Gautier--lui aussi!--a écrit, dans le journal _l'Exposition_, une longue lettre à M. Ch. Monselet; mais, comme elle ne concerne que M. A. Gautier, je ne suis pas assez indiscret pour la citer; je me contente d'en extraire ce petit passage:

«Si tu es friand d'entendre des choses singulières, retourne au Salon des _proscrits_, tu surprendras parfois des homme bien réfléchis qui le quittent en _soupirant_.»

Si ces mots «des hommes bien réfléchis» ne s'appliquent pas spécialement aux peintres refusés, le dernier mot, le _dernier soupir_ doit faire bien réfléchir le jury.

Comme les peintres sont moraux et religieux! Comme ils parlent du bon Dieu, des saints et de la vertu avec complaisance! (Revoir les lettres des peintres, que j'ai citées). M. Amand Gautier insiste aussi sur _la haute moralité_ de son tableau, _la Femme adultère_, exposé dans _le purgatoire_, dit-il.

Qui diable se serait avisé d'aller trouver de la morale dans ce tableau, si ce n'est son auteur?

Il est à remarquer également, à propos des écrits des peintres, qu'ils donnent tous des appellations différentes aux Refusés.

L'un dit qu'ils sont Exclus.

L'autre les traite d'Artistes non admis.

M. Tremblay les nomme Réprouvés.

M. Gautier les appelle Proscrits, etc., etc.

En se livrant aux méditations dans lesquelles plongerait ce sujet, on arriverait peut-être à trouver dans ces diverses désignations les opinions philosophiques, politiques et artistiques de leurs auteurs.

Le public, à force d'entendre de justes appréciations, commence à ne plus rire et à ne pas trop donner raison au jury,--ni aux peintres, il est vrai,--au Salon des Refusés.

La quantité de mauvaises et de primitives peintures est immense, mais n'atteint pas au chiffre des médiocres, des prétentieux, des affreux tableaux qui surabondent à l'Exposition des Reçus.--En outre, on ne saurait trop le répéter, les tentatives souvent réussies, les individualités nouvelles, ne se rencontrent guère qu'au Salon des Refusés.

Les tableaux que j'ai déjà cités de MM. Whistler, Colin, Pipard, Gilbert, Briguiboul, Gautier, Julian, Chintreuil, Fantin, etc., défient, bravent, et narguent le jury.

Je vais indiquer un grand nombre d'autres toiles remarquables, des paysages et des natures mortes surtout.

Voici _les Embrasseux_, de M. Jean Desbrosses.

Le soir, au coin d'un bois, devant le soleil couchant, un gros garçon de campagne fait claquer un baiser sur la joue penchée d'une jeune et fraîche paysanne,--_l'enjoleu_ a l'air si heureux, la petite coquette est si gentille et si mutine! Toute cette campagne, cet horizon sont volés à la nature. Cela est vrai, amusant et naïf, cela sent bon; c'est un charmant tableau.

M. Charles Lapostolet est l'auteur de deux paysages dont un surtout, celui qui représente une route et des massifs d'arbres dans une forêt, est très-beau.

_La Chute de la rivière de Loing_, _au soleil couchant_, par M. Charles-Edme Saint-Marcel est encore un beau paysage. Mais que c'est fatigant de dire toujours: beau, très-beau, très-bien, très-réussi en parlant des paysages. C'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je raconterais bien un paysage que j'aurais vu, moi-même, qui m'aurait fait une impression particulière; mais comment décrire les paysages des autres, à moins de dire comme au théâtre:--La scène se passe dans la forêt de Fontainebleau; à droite, sur le premier plan, un gros chêne; à gauche, un chemin qui mène à la ville. Je pourrais ajouter: _On entend un cor, à la cantonnade_.