Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863

Chapter 3

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On n'aurait pas pu l'avoir Ni pour cent francs, ni pour mille, Me disait Gautier un soir. Sa douleur n'est pas puérile. Il faudrait être bien dur Pour railler d'une alouette. Les coeurs simples comme Arthur Comprendront qu'on la regrette.

Un jour Gautier s'en allant Porte la pauvre petite Chez un ami bienveillant. Il devait revenir vite. L'alouette était encor Plus aimainte que son maître, Son départ causa sa mort. Elle se tua peut-être!...

Gautier comprit tous ses torts Et demeura morne en face De ce pauvre petit corps Déjà froid comme la glace. Gâchet, un bon médecin, Fut chargé de l'autopsie. «L'oiseau, dit-il, était sain; Il est mort d'apoplexie.»

Les restes du cher oiseau Furent déposés en terre Sous un cerisier fort beau, Dans un jardin solitaire. Trois dames ont accompli Cette mission secrète. An pied du bel arbre on lit: Ici gît une alouette.

Ce n'est pas tout.

Jugez de mon étonnement: Je passais dans le Salon de l'architecture refusée. Tout d'un coup, je vis _Un projet de tombeau pour une fauvette_! Ce projet de l'architecte, M. Edmond Morin, n'a pas été réalisé: il n'est pas même indiqué dans le catalogue. On m'a raconté que l'auteur l'avait fait pour l'alouette de M. Gautier. Mais le peintre l'ayant refusé, préférant un cerisier pour tout mausolée, l'architecte, vexé, destina son projet de tombeau à une fauvette imaginaire.

M. Morin est le seul architecte dont nous parlerons. L'architecture, comme la tragédie et comme la sculpture, est en pleine déroute. On ne sait même pas imiter. On ne sait plus faire que des maisons et des embarcadères, comme l'église de Saint-Vincent-de-Paul et autres, ou des échafaudages de pâtisserie.

Reprenons haleine.

Il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai dit des choses désagréables au jury--depuis le commencement de ce chapitre.

Ah! c'est que je ne suis pas comme la bonne province; je n'ai pas été nourri dans le respect de la niaiserie chauve et du crétinisme entêté aux cheveux d'un blanc jaune, aux oreilles bouchées par le coton.

Ces cheveux--devenus blancs à force d'outrage Au bien élémentaire,--on doit les respecter, A dit, d'un air profond, un pion sans ouvrage Que son cuir chevelu ne pouvait qu'irriter.

Vraiment, je ne suis pas flatteur--on le voit--pas plus pour mes amis les peintres et les critiques d'art que pour d'autres; je ne crible pas ceux-ci de compliments et ceux-là d'invectives. Je suis sûr jusqu'au bout de ne pas épargner les gens, sans pédantisme, sans forfanterie, uniquement parce que je ressens l'irrésistible besoin de dire mon opinion--mon opinion qui me semble être pleine de raison,--autrement je ne la publierais pas. Mais n'est-ce pas violent de voir tant de dessus et tant de dessous de pain à l'huile--et au vinaigre--s'étaler majestueusement d'un côté interdit à d'autres pauvres croûtes non moins rassies et non moins trempées?--Et de ne rencontrer les plus hardies peintures que dans les salles des Refusés!

N'est-il pas temps de laisser à tous les artistes le droit et la possibilité de montrer leurs oeuvres? Que peuvent les censures? Le public à tête de veau lui-même n'est-il pas mille fois plus intelligent que tous les jurys du monde? Sa raillerie, son gros rire suffisent et ne ruinent ni ne désespèrent l'artiste. Au contraire, les arrêts académiques, outre qu'ils sont toujours contestables et contestés, accablent les pauvres victimes et les empêchent de vendre leurs tableaux bons ou mauvais. Là les Académies cessent d'être risibles. Puisqu'on ne peut empêcher les mauvais artistes de pulluler, à quoi bon les empêcher de vivre? Trop de mécaniques et de machines à vapeur remplacent avantageusement les hommes et les forcent de ne pas subsister. Laissons les peintres inoffensifs remplir tranquillement les crèmeries en essayant de faire quelque chose.

Après ces considérations philanthropiques, comment s'expliquer le style--on pourrait dire académique--des critiques d'art de la banlieue et de la province?

«Heureusement qu'il est empaillé!» s'écrie M. C. Brun, en parlant d'un tableau, dans le _Courrier artistique_. L'article commence ainsi:

«L'Exposition des Refusés pourrait aussi s'appeler l'Exposition des comiques. Quelles toiles! quelles oeuvres! quelle collection! quelle galerie! Les bonnes choses, et il y en a peu, y sont écrasées par les mauvaises. Que dis-je? les mauvaises! les déplorables! les impossibles! Jamais, certes, succès de fou rire ne fut mieux mérité. Le public, qui ne paye que vingt sols à la porte, s'amuse pour plus de cinq francs.»

Et ce morceau dithyrambique de M. Fichau, du _Mémorial de la Loire_:

«Mais j'ai épuisé, ce me semble, les divers chefs de plainte sans avoir rencontré de ces dénis de justice, de ces abus de pouvoir, de ces injustices criantes, dont vous étiez accusés et dont j'avais commencé par vous accuser moi-même. C'est à peine si j'ai pu démêler une dizaine de rigueurs, parmi tant de jugements inattaquables. Vous avez cru que c'était votre droit comme dépositaires des saines doctrines, des traditions et des bienséances de l'art, de protester contre des tendances funestes, de rejeter dans l'ombre des productions où l'art se ravale jusqu'à violenter le regard par le scandale. Vous vous êtes dit que le respect dû aux grands artistes vos ancêtres, que le souci de votre illustration personnelle et de l'avenir artistique de notre pays vous faisaient une loi d'être sans pitié pour les dévergondages de sentiment et de forme et vous commandaient de leur refuser votre approbation, sorte de brevet qui leur eût reconnu le caractère élevé et les qualités d'oeuvres d'art. Voilà donc toute votre iniquité.»

Je ne sais pas pourquoi je cite cela, par exemple, à moins que ce ne soit pour faire plaisir au Jury.

* * * * *

IV

=SOMMAIRE=

La noblesse des Refusés remonte à bien avant les croisades.--Les imbéciles n'admettent que leurs nez.--Heureuse comparaison entre plusieurs peintres et une fleur exotique.--Le 93-Courbet.--Bain d'eau-forte.--La soupe est sur la table des aqua-fortistes!--Un guitariste se révèle.--Tabatière à diable.--Des peintres devenus pierrots.--Conquête de toutes les Espagnes.--La séance est ouverte et levée.--Les rassemblements sont défendus.--Bonjour. Thomas.--Un poète prisonnier.--L'Infant n'a plus de droits au trône.--Le vieux persiste.--Portraits. Silence!--Le _Jury-Charivari_.--Oeufs brouillés et oeufs sur le plat.--Retour en Espagne sans canons.--Le Jury--_Journal amusant_.--Souvenirs du jeune âge.--Vol de diamants.--Du latin!--Andromaque.--Charenton.--M. Biard.--M. Millet.

* * * * *

La race des Refusés ne vient pas d'éclore. Tout artiste, tout auteur d'une oeuvre nouvelle, faite en dehors des routines, des conventions et des _confections_, est presque toujours _refusé_. Il blesse trop de gens de la majorité pour ne pas être rejeté dans son individualité. Les sots veulent qu'on leur ressemble et qu'on fasse comme eux. Non seulement un artiste n'imite pas, mais il ne veut pas être imité. Celui même qui ne peut pas être imité est le plus fort.

Il y avait donc, depuis trois ou quatre ans, bien des peintres prédestinés à être refusés avant l'Exposition dont nous nous occupons. Or, parmi ceux-là, s'épanouirent tout d'un coup comme des magnolias: MM. Manet, Legros, Fantin, Karolus Duran, Bracquemond, etc. Le girondin de la révolution-Courbet, M. Amand Gautier, relie cette révolution à cette jeune pléïade que l'enthousiasme pour Rembrandt a poussé à l'eau-forte.--Ils font, je crois, tous partie de la société des Aqua-Fortistes, qui s'est également illustrée par ses dîners aussi fameux que ceux du journal _le Figaro_. Le célèbre éditeur Cadart présidait à ces banquets, et publie avec luxe les superbes gravures de ces messieurs.

A la précédente Exposition--des reçus,--un groupe de jeunes peintres ci-dessus désignés, s'arrêta coi devant un tableau, représentant _Un joueur de guitare espagnol_. Cette peinture, qui faisait s'ouvrir grands tant d'yeux et tant de bouches de peintres, était signée d'un nom nouveau, _Manet_.

MM. Legros, Fantin, Karolus Duran et autres, se regardèrent avec étonnement, interrogeant leurs souvenirs et se demandant, comme dans les féeries à trappes, d'où pouvait sortir M. Manet? Le musicien espagnol était peint d'une certaine façon, _étrange_, nouvelle, dont les jeunes peintres étonnés croyaient avoir seuls le secret, peinture qui tient le milieu entre celle dite réaliste et celle dite romantique. Quelques paysagistes, qui jouent un rôle muet dans cette nouvelle école, exprimaient par une pantomime significative leur stupéfaction. M. Legros. qui avait fait lui-même quelques tentatives audacieuses contre les Espagnols, mais qui n'avait pas dépassé le Tage, considérait le musicien comme une conquête des Espagnes, au moins jusqu'au Guadalquivir.

Il fut décrété séance tenante, par ledit groupe de jeunes peintres, qu'on se porterait en masse chez M. Manet. Cette manifestation éclatante de la nouvelle école eut lieu.

M. Manet reçut très-bien la députation, et répondit aux orateurs qu'il n'était pas moins touché que flatté de cette preuve de sympathie. Il donna sur lui-même et sur le musicien espagnol tous les renseignements qu'on voulut. Il apprit aux orateurs, à leur grand ébahissement, qu'il était élève de M. Thomas Couture. On ne s'en tint pas à cette première visite. Les peintres même amenèrent un poète et plusieurs critiques d'art à M. Manet.

Après divers amendements, il fut convenu qu'on abandonnerait l'Espagne à M. Manet. Les portraits de _Mademoiselle V. en costume d'Espada_, et du _Jeune homme en costume de majo; les Petits cavaliers_, d'après Velasquez; _Philippe IV_, d'après Velasquez, et _Lola de Valence_, gravures, le tout admis aux Refusés, justifient pleinement la grave détermination du comité de la jeune pléïade. _Le Bain_, même, la plus grande toile de M. Manet, quoique représentant des Parisiens et des Parisiennes (elles en costume de bain _d'homme_, eux presque _en costume de majo_), a des allures espagnoles qu'on ne peut nier. On remarque dans cette peinture surtout, l'influence des victoires et conquêtes de M. Manet dans les Espagnes.

Les trois tableaux de M. Manet ont dû jeter une perturbation profonde dans les idées arrêtées du Jury. Le public lui-même ne laisse pas que d'être étonné de cette peinture qui, en même temps, irrite les amateurs et rend goguenards les critiques d'art. On peut la trouver mauvaise mais non médiocre. M. Manet n'a certes pas un demi-parti-pris. Il continuera par ce qu'il est convaincu.--Finalement, quoique les amateurs prétendent retrouver dans la manière de M. Manet des imitations de Goya et de M. Couture,--légère différence.--Je crois que M. Manet est bien lui-même; c'est le plus bel éloge qu'on puisse lui faire.

M. Legros a un grand tableau aux Reçus et un petit portrait aux Refusés. Ce portrait est très-bien; mais il doit faire peur aux membres du Jury, en les poursuivant comme un remords. Pourquoi l'a-t-on mis à la porte? Silence du Jury.

Je signale aussi un beau portrait de et par M. Fantin. Ce même portrait, dans diverses poses, avait déjà été reçu plusieurs fois. Pourquoi ne pas l'admettre encore? Enigme du Jury.

En plus, M. Fantin jouit d'une grande réputation au Louvre pour ses belles études. Son système pictural ne se développe pas d'une façon aussi absolue que celui de M. Manet; mais son portrait, par exemple, est sans défaut, et vaut seul un long tableau. Je n'en dis pas autant de son ébauche intitulée _Féerie_. C'est un amas, une macédoine, un plat de couleurs brouillées; c'est une palette qui n'est pas faite sur laquelle on pourrait prendre de la couleur pour faire un tableau.

M. Gustave Colin, dont le nom n'est pas dans le catalogue, a laissé aux Refusés un tableau très-remarquable: _Basques Espagnols jouant à la pelote_. C'est plein de vie, de mouvement et de soleil; c'est bien le midi. On entend crier, grouiller et grasseyer, une longue galerie de Basques châtoyants qui jugent les coups. Les joueurs ont une attention, une promptitude et une adresse très-observées. M. Gustave Colin gagne d'emblée la partie contre le Jury. Il n'a pas eu peur de peindre la chose comme elle est. Les costumes uniformément bleus et rouges des Basques, leurs attitudes, leur ciel, leur terrain, rien n'a effrayé le peintre; tout cela est curieux et intéressant et mérite d'être vu comme toute chose particulière.--Refusé!--Pourquoi?--Rébus du Jury.

Un très-joli portrait encore, est celui de M. B. par M. Gilbert. M. B. est vu de profil, en train d'écrire. La pose, le regard, la main, la plume, la robe de chambre d'un autre temps, le bonnet _d'Antan_, tout est d'un calme et d'un naturel parfaits. Il semble qu'on a connu ce vieillard; une bonne figure bourgeoise, de larges joues de papa; on redevient enfant en le regardant; il ne faut pas le déranger pendant qu'il écrit. C'est très-bien fait, c'est peut-être trop bien fait; ce l'a été sûrement pour le Jury qui l'a rejeté.

_Gants, fleurs et bijoux_, par M. Pipard, est un petit chef-d'oeuvre. Il est impossible de représenter plus finement un _sujet_ aussi simple. Les gants, c'est à les mettre; le verre, c'est à boire dedans; les bijoux, c'est à les voler, tant ils sont bien exécutés.--Refusé.--Logogriphe du Jury.

_La Mort de l'enfant_, du même peintre, a les mêmes qualités poussées un peu moins loin.--Refusé.--Charade du Jury.

Eh bien! tous ces logogriphes et toutes ces charades, on peut les pardonner au Jury. Mais son plus grand crime, ce qui ne peut s'expliquer que par une haine corse, c'est le refus d'un grand portrait par M. _Paulus Coesar_ Gariot qui a ajouté après son nom: _Faciebat Parisiis anno_ MDCCCLXIII. _Faciebat_ est joli surtout: _Il faisait_ en 1863!!!

Je ne sais de qui est élève M. Paulus Coesar Gariot, mais il est une des nombreuses victimes du professeur Flandrin. Le portrait est peint exactement d'après son procédé; c'est d'un élève, mais malgré la faiblesse, c'est la même chose. Les ordres du Jury sont rigoureusement exécutés et il refuse. Quand M. Paulus Coesar lui dit avec raison:

...Quoi! ne m'avez-vous pas, Vous-même,--ici,--tantôt,--ordonné, etc.

Le jury lui répond:

Hé! fallait-il en croire une amante insensée!

Il y a de quoi devenir fou. C'est à croire que les examinateurs, que les magistrats de la peinture et du dessin ne veulent plus rien du tout et qu'ils recommencent, sans cheveux, la guerre des chevelus désordonnés, des jeunes-France, des romantiques contre les faux classiques, tapant d'estoc et de taille sans savoir où, uniquement pour taper.

Mais au moins, quelques romantiques savaient ce qu'ils faisaient.

J'ai cité un petit article de M. Henri de la Madelène, concernant M. Signol. Voici un autre extrait non moins virulent et non moins juste du même auteur, sur M. Biard.

M. BIARD

«J'espère parler aujourd'hui de M. Biard pour la dernière fois de ma vie. Ce triste farceur, dont la popularité fut un moment si grande, perd décidément sa clientèle, et n'arrête plus personne devant ses toiles. Voilà un excellent symptôme de santé publique qui vaut bien la peine d'être signalé.

«J'ai souvent entendu comparer la peinture de M. Biard à la littérature de Paul de Kock, et cela m'a toujours paru souverainement injuste. Certes, l'auteur de la _Pucelle de Belleville_ ne saurait être rangé parmi les classiques de la langue; mais on retrouve au milieu de sa banalité comme un dernier écho de verve gauloise. Paul de Kock est commun au possible, mais il est gai somme toute, et le _Cocu_ nous a tous déridés.

«M. Biard, au contraire, incarne en lui la plus lamentable déviation de l'esprit français; quand le bourgeois de Paris se met à être bête, Dieu sait s'il l'est plus qu'aucun bourgeois du monde: M. Biard est le plus plat des bourgeois de ce temps. Il a toute la gravité de M. Prud'homme. C'est le pitre du pinceau, un queue-rouge, un bouffon, un grimacier lugubre. Nous savons ce qu'est _Mon voisin Raymond_ avant que Paul de Kock fasse crever sa culotte, et la grossièreté de l'accident est sauvée par les détails qui le précèdent. Chez M. Biard, aucune précaution: la brutalité de ce jocrisse excessif ne connaît ni ménagements ni mesure. Il développe la laideur, non dans le sens du caractère, comme fait Daumier, par exemple, mais par complaisance pure pour la laideur même. Il ne conçoit pas, ce pauvre homme, qu'on puisse rire sans se tordre, exprimer un sentiment intérieur sans tirer la langue, équarquiller les yeux, hérisser les cheveux, convulser le corps tout entier. Et remarquez qu'avec cette grossièreté des moyens il n'atteint pas même une vérité triviale. Sa _Bourse_ est au-dessous de la réalité, son _Plaidoyer en province_ n'a jamais pu être plaidé par personne. Tout cela est glacé, faux, pénible, outré, navrant, et je m'étonne que cela puisse encore faire rire quelques sots.

«Et dire que ce barbouilleur est décoré depuis 1838, pour ses oeuvres, et qu'il a gagné, par ses oeuvres, dix fois plus d'argent que Poussin!»

(_Figaro-Programme_.)

Henry de la Madelène.

Autre _guitare_!

Je trouve dans le journal _l'Exposition_ une lettre de M. Millet, adressée à M. Théodore Pelloquet. Cette lettre est tout un programme où le peintre démontre qu'il faut chercher dans la peinture autre chose que la peinture.

Je ne suis pas du tout, du tout, de cette opinion.

Je vais d'abord citer la lettre et l'analyser ensuite

«Monsieur,

«Je suis très-heureux de la manière dont vous parlez de mes tableaux qui sont à l'Exposition. Le plaisir que j'en ai est grand, surtout à cause de votre façon de parler de l'art en général. Vous êtes de l'excessivement petit nombre de ceux qui croient (tant pis pour qui ne le croit pas), que tout art est une langue et qu'une langue est faite pour exprimer ses pensées. Dites-le, puis redites-le, cela fera peut-être réfléchir quelqu'un; si plus de gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire sans but. Y a-t-il pourtant rien de plus insipide et de plus écoeurant que de montrer seulement le plus ou le moins d'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession? On appelle cela de l'habileté, et ceux qui en font commerce en sont grandement loués. Mais de bonne foi, et quand même ce serait de la vraie habileté, est-ce qu'elle ne devrait pas être employée seulement en vue d'accomplir le bien, puis se cacher bien modestement derrière l'oeuvre? L'habileté aurait-elle donc le droit d'ouvrir boutique à son compte?

«J'ai lu, je ne sais plus où: «Malheur à l'artiste qui montre son talent avant son oeuvre!» Il serait bien plaisant que le poignet marchât le premier.... Je ne sais pas textuellement ce que dit Poussin dans une de ses lettres à propos du tremblement de sa main, quand il se sentait la tête de mieux en mieux disposée à marcher; mais en voici à peu près la substance: «Et quoique celle-ci (sa main) soit débile, il faudra pourtant bien qu'elle soit la servante de l'autre, etc.»

Encore un coup, si plus de gens croyaient ce que vous croyez, ils ne s'emploieraient pas aussi résolument à flatter le mauvais goût et les mauvaises passions à leur profit, sans aucun souci du bien, et comme le dit si bien Montaigne:

«Au lieu de naturaliser l'art, ils artialisent la nature.»

«Je saurais gré au hasard qui me donnerait l'occasion de causer avec vous, mais comme cela ne peut, dans tous les cas, se réaliser immédiatement, au risque de vous fatiguer, je veux essayer de vous dire comme je le pourrai certaines choses qui sont pour moi des croyances, et que je souhaiterais de pouvoir rendre claires dans ce que je fais: que les choses n'aient point l'air d'être amalgamées au hasard et par occasion, mais qu'elles aient entre elles une liaison indispensable et forcée. Je voudrais que les êtres que je représente aient l'air voués à leur position, et qu'il soit impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir à l'idée d'être autre chose que ce qu'ils sont. Une oeuvre doit être d'une pièce, et gens et choses doivent toujours être là pour une fin. Je désire mettre bien pleinement et fortement ce qui est nécessaire, et à tel point que je crois qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites ne fussent pas dites, pour la raison qu'elles en sont comme déflorées et gâtées; mais je professe la plus grande horreur pour les inutilités (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages, ces choses ne pouvant amener d'autres résultats que la distraction et l'affaiblissement. Ce n'est pas tant les choses représentées qui font le beau, que le besoin qu'on a eu de les représenter, et ce besoin lui-même a créé le degré de puissance avec lequel on s'en est acquitté. On peut dire que tout est beau, pourvu que cela arrive en son temps et à sa place, et par contre, que rien ne peut être beau arrivant à contre-temps. Point d'atténuation dans les caractères: Qu'Apollon soit Apollon, et Socrate, Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre, ils y perdraient tous les deux.

«Quel est le plus beau d'un arbre droit ou d'un arbre tordu? Celui qui est le mieux en situation.

«Je conclus donc à ceci: Le beau est ce qui convient. Cela pourrait se développer à l'infini et se prouver par d'intarissables exemples. Il doit être bien entendu que je ne parle pas du beau absolu, vu que je ne sais pas ce que c'est, et que cela me semble la plus belle de toutes les plaisanteries. Je crois bien que les gens qui s'en occupent ne le font que parce qu'ils n'ont pas d'yeux pour les choses naturelles, et qu'ils sont confits dans l'art accompli, ne croyant pas la nature assez riche pour toujours fournir. Braves gens! Ils sont de ceux qui font des poétiques au lieu d'être poètes. Caractériser! voilà le but. Vasari dit que Bacci Bandinelli faisait une figure devant représenter Ève. Mais, en avançant dans sa besogne, il s'est avisé que cette figure, pour son rôle d'Ève, était un peu efflanquée. Il s'est contenté de lui mettre les attributs de Cérès, et Ève est devenue une Cérès! Nous pouvons bien admettre, comme Bandinelli était un habile homme, qu'il devait y avoir dans cette figure des morceaux d'un modelé superbe et venant d'une grande science, mais tout cela n'aboutissant pas à un caractère déterminé, n'en a pas moins dû faire l'oeuvre la plus pitoyable. Ce n'était ni chair ni poisson.

«Pardon, Monsieur, de vous en avoir dit si long et peut-être si peu; mais laissez-moi encore vous dire que s'il vous arrivait de rôder dans les environs de Barbison, vous vouliez bien entrer dans ma boutique.»

J.F. Millet.

* * * * *

V.

=SOMMAIRE=