Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863

Chapter 2

Chapter 23,734 wordsPublic domain

La peinture s'adresse d'abord et presque exclusivement aux yeux. Il s'agit plus de voir que de comprendre. Le but, est de représenter les objets. Plus la ressemblance est grande, plus la perfection est approchée. La littérature peut tout; elle crée, décrit ou peint, raconte et analyse. La peinture ne fait que reproduire ou interpréter. Je me rappelle que ces opinions allumèrent une grosse discussion entre plusieurs peintres et un homme de lettres qui cita alors, à l'appui de ses arguments, Manon Lescaut. D'après le portrait qu'en fait l'abbé Prévost, disait-il justement, on la voit; tout le monde se la figure, à peu de différence près, de la même manière, et telle que les peintres et dessinateurs eux-mêmes l'ont traduite en tableaux ou en gravures. Mais jamais ces messieurs ne pourraient en une galerie immense décrire ou peindre son caractère et ses passions. Ils ne représenteraient que sa personne et des situations.

L'Exposition des refusés est au moins curieuse. Plusieurs tableaux que j'ai déjà cités de MM. Briguiboul, Whistler, Fantin, Manet, Gautier, Colin, Gilbert, Viel-Cazal, Chintreuil, Jean Desbrosses, Julian, forcent l'attention. Nous allons avec soin passer en revue tous les tableaux de cette Exposition, où nous avons constaté une déplorable _unité de refus_, sur laquelle nous insistons. Nous répéterons les opinions de beaucoup d'artistes et de visiteurs, et toutes les remarques curieuses qui pourraient être faites par nous et par tout le monde.

* * * * *

II

=SOMMAIRE=

Grande, moyenne et petite classe des Refusés.--Les braves.--Les suspects.--Les poltrons.--On demande les têtes des suspects.--Messieurs, le maître-peintre Courbet!--Évidence de sa supériorité.--Parenthèse.--Encore le critique d'art.--Paysages de M. Daubigny en plusieurs chants.--Hautes opinions de Courbet à propos de la peinture.--Révolution-Courbet.--Ornithologie des critiques d'art.--Ce qu'ils avaient sur les yeux.--Réalisme et Romantisme.--Haro sur le maître-peintre!--Les bons curés, tels que les voulait Béranger et que ne les veut pas M. Veuillot.--Exposition du Refusé en chef.--Peinture à l'encre ou description.--Conclusion raisonnée.

* * * * *

Les Refusés peuvent être divisés en trois classes:

La première, la _grande_, est celle des Oseurs, des Révoltés, des Protestants contre les jurys, une Batterie des hommes sans peur; c'est pour ces peintres-là, qui ne se tiennent pas tranquilles, qui sont convaincus qu'ils savent ce qu'ils font, que l'Empereur a décrété une Contre-Exposition. Elle était ouverte à tous; mais le danger d'être tué ou blessé,--c'est-à-dire de déplaire au jury et d'être évincé une autre fois, le peu de courage, de foi en soi-même aussi, ont empêché un grand nombre de peintres de s'exposer--aux balles coniques des critiques et aux obus du public, autrement dit aux feuilletons et aux éclats de rire.

Ces peintres-là, leurs confrères, les Braves refusés, les appellent des Couards et fixent leur nombre à 1,800 ou 2,000. C'est eux qui composent la troisième, la petite classe.

Quant à la seconde, c'est celle des Suspects, gens timides, indécis, qui acceptent en longues phrases, au lieu de dire franchement oui; peintres timorés qui laissent leurs tableaux dans la salle des Refusés, mais qui sont inquiets d'être vus. Ils ont l'air d'être derrière leurs confrères, bien qu'ils soient à côté d'eux; en deux mots, ils ne mettent pas de numéros à leurs toiles; ils ne se sont pas faits inscrire dans le catalogue des Refusés, et ils ne peuvent être signalés que par les chiffres de refus de l'administration. Quelques-uns mêmes de ces peintres qui se trouvent mal et ont des borborygmes n'ont pas signé leurs ouvrages. Si le Comité des Refusés était aussi décidé que son aîné, le Comité de salut public, les Suspects seraient guillotinés tous comme les traîtres et les lâches.

A la tête des plus vaillants Refusés, il convient de placer Courbet. Quoiqu'il ne figure pas parmi eux, dans le catalogue et dans le Musée, il est le plus Refusé des Refusés.

Courbet est la plus puissante individualité qui se soit produite parmi les peintres depuis une vingtaine d'années.--Pour ceux qui ne cherchent pas dans la peinture ce qu'on n'y peut pas trouver, la philosophie, la poésie ou l'astronomie, l'agriculture, etc., mais qui se contentent d'y voir la représentation naïve et vigoureuse des faits et des objets, la supériorité du maître-peintre est évidente.

(Je n'exagère pas la démence des critiques d'art et d'une foule d'autres gens, en disant qu'ils ne peuvent admettre qu'une peinture ne soit qu'une peinture, et que dans un tableau ce qui les charme le plus, c'est ce qui n'y est pas. Voilà un critique qui m'interrompt pour me lire son article sur M. Daubigny: «Chaque touche, a-t-il écrit, est «un hémistiche et fait venir à l'esprit un son cadencé, etc. C'est _avant tout_ un grand poëte!!!»)

Courbet tout en ayant, des idées assez vastes de la peinture et des mondes qu'elle peut contenir, est convaincu d'abord qu'elle doit _faire ressemblant_, et que le meilleur moyen de faire ressemblant est de voir. Cette opinion instinctive est assurément préférable à celle de croire, comme le fameux M. Thoré, que la peinture est faite pour instruire les masses et donner des leçons de politique ou de morale.

Toute espèce de tricherie est écartée des tableaux de Courbet. Il vaut mieux, croit-il, avoir vu ce qu'on veut peindre que l'avoir rêvé; la peinture mythologique ou allégorique excite son rire franc-comtois; il pense que la peinture est plus faite pour les yeux que pour l'imagination; il veut voir pour peindre. En Art, le parti pris, est indispensable.

Le système de Courbet a fait éclore de nombreux partisans; on voit maintenant une foule de tableaux du genre dit réaliste. Tous ces croque-morts, ces carriers, ces sarcleurs, etc., c'est la faute de Courbet. Il fait école non seulement pour le sujet, mais encore pour la manière de peindre. Les nouveaux ne subissent pas seuls l'influence du nouveau maître: des anciens, et des plus célèbres, ont visiblement modifié leur peinture depuis sa venue. Le tableau de l'_Enterrement d'Ornans_, si décrié à son apparition, demeuré le chef-d'oeuvre de Courbet, quoi qu'on en dise et quoiqu'on ne veuille reconnaître de, lui, pour ne pas avoir l'air de se rendre, que des tableaux très-beaux sans doute, mais d'une moindre importance, l'_Enterrement d'Ornans_, dis-je, a fait émeute, mais aussi révolution. Les oeuvres que Courbet a exposées en 1861, lui avaient rallié, outre les jurés et les académiciens, les semblables de M. Anatole de la Forge et autres critiques qui manquaient à sa collection. C'était toujours la même peinture, mais ce n'était plus le même sujet. Les postères de la fameuse _Baigneuse_ qui avaient empêché bien des critiques d'art de s'apercevoir qu'elle était admirablement peinte, dans un paysage et à côté d'une belle fille également exécutés de main de maître, ne furent plus posés pendant un instant sur leurs binocles. Le _Combat de cerfs_, le _Renard sur la neige_, le _Cerf blessé_, etc., sont de superbes peintures qui n'offensent personne. Ceux même que le mot: _réalisme_ retenait encore par leurs pans d'habit commencent à comprendre que ce mot n'est qu'un nom, comme toute révolution littéraire ou autre en a toujours pris un, nom qui n'engage en rien les individualité entre elles, qui leur laisse leur pleine liberté, et qu'un artiste hardi, indépendant et original peut accepter comme il eût accepté relui de romantisme en 1830.

Mais cette année tout est bien changé. Il n'y a plus assez de cris contre Courbet; il a envoyé au jury un grand tableau, représentant _des curés ivres_, dont nous allons parler tout à l'heure. Ce tableau était escorté de deux ébauches, une _Chasse au renard_ et un _Portrait de dame_.

Courbet, médaillé, était reçu de droit; mais _les curés_, dodelinant et barytonnant, ont scandalisé le catholicisme du jury, et le tableau a été--je ne puis pas dire: refusé, car il serait exposé,--a été... remis à la disposition de son auteur qui, ne trouvant aucun endroit public où il fut accepté, a fini par le recevoir dans son atelier, rue Hautefeuille nº 32. Tout le monde est invité à venir le contempler tous les jours jusqu'à midi.--On fait queue.

Jamais le maître-peintre Courbet n'avait fait un tableau aussi vivant, aussi amusant, aussi pris sur nature et étudié que celui-là.

Par un beau temps septembral, le long d'un chemin de campagne, s'avance un groupe de curés rabelaisiens, dont un, doucement cahoté sur un joli âne, ressemble à un silène rubicond, plein d'une bonhomie vinicole qui semble dire: Mon Dieu, cela ne fait de mal à personne! Un curé à lunettes bleues et au nez pointu le soutient de ci, et un jeune vicaire qui pourrait bien lui appartenir de très-près, tant il lui ressemble, le soutient de là; un autre jeune vicaire--ineffable, celui-là,--tire le grison par la bride; un troisième vicaire ramasse un vieux curé qui butte à chaque pas.

Un peu en arrière, marche à pas comptés un curé bourgeonné, aux cheveux vineux, balancé par le vin, qui tout en perdant son chapeau sans s'en apercevoir, raille la faiblesse de son collègue. La goguenarderie, la sanguinolence coutumière du teint, produite par une longue série de repas copieux et prolongés, l'équilibre de ce curé, sont des merveilles de peinture.

Quatre servantes viennent au loin, égrenant des chapelets, suivant avec un calme béat cette sainte orgie dont elles ont fait la cuisine.

Un brave paysan regarde passer le cortège en riant de tout son coeur et de tout son ventre, mais sans ironie, auprès de sa femme agenouillée, habituée au respect de monsieur le curé.

Certes, ce tableau, un des plus vigoureux et des plus animés de Courbet, n'est pas l'oeuvre d'un catholique fervent qui s'incline comme la bonne femme ci-dessus désignée sur le passage d'une débauche presbytérale, mais elle n'annonce pas non plus des intentions malicieuses et subversives contre la religion. On ne reconnaît pas dans cette peinture l'ironie hostile et voltairienne de Béranger, l'inventeur de ce bon curé populaire de Meudon, qui boit et danse avec les fillettes, sur l'herbette, au nez de l'implacable Louis Veuillot.

Courbet n'a fait que représenter une scène significative, expressive et gaie; le rejet la rend plus bruyante, plus voyante que ne l'aurait fait l'admission.

* * * * *

III

=SOMMAIRE=

Missive d'un élève, jeune encore, au nom des Refusés.--Étrange prétention.--Un petit lopin.--Arguments sans réplique, réponse accablante.--Le critique d'art revient sur l'eau.--Il est question de M. Brivet-le-Gaillard et de Molière.--Naïveté indispensable.--Premier prix donné à M. Whistler.--Plusieurs tuiles se détachent et tombent sur les têtes du Jury.--La bêtise afflige les uns et réjouit les autres.--Déclaration de principes. --Dithyrambe bien appliqué à M. Signol.--L'art militaire et la religion mal représentés dans les arts.--Le _suspect_ Briguiboul est acquitté.--La Mythologie de M. Émile Loiseau n'est pas adressée à Émilie Demoustier.--Mosaïque ou dessin à petits carreaux.--M. Amand Gautier jette la pierre à la femme adultère.--Le sujet est mis au concours par tout le monde.--Le public refait le tableau.--Un amant en déshabillé, vu de dos.--Le Muséum-Gautier. --Un petit air qui n'est pas de Nargeot.--La Tombe de l'Oiseau ou l'Architecte en démence.--Imitation de Vadé à l'adresse du jury.--La province ne vote pas comme Paris.--Preuves à l'appui.

* * * * *

Nous recevons une lettre de M. Ancourt, un des Refusés hardis inscrits sur le catalogue, une réclamation _au nom des artistes refusés_....

«_Cet élève, jeune encore_, écrit que les Refusés _n'avaient pas la prétention d'être exposés face à face avec les peintres en renom et même déjà décorés_ (sic).» Mais, alors, quelle était leur prétention en envoyant leurs tableaux à la Commission d'examen?

_Nous n'avons demandé qu'un petit coin_,» répond ledit peintre, «_pour recueillir, s'il est possible, quelques encouragements_.» Ce petit coin, si modeste, vous pouviez l'obtenir sans vous faire refuser. On ne vous a fait la concession du grand coin de la Contre-Exposition que pour donner satisfaction aux plaignants et réclamants, et les faire ainsi juger, eux et le jury, par le public. Si le public ratifie par sa critique les refus de la Commission, les peintres sont condamnés, sinon, c'est la Commission qui est coupable.

Quant aux encouragements, qu'est-ce cela? Un artiste ne se décourage pas. Il sait ce qu'il fait et n'a pas besoin de compliments.

Qu'en regardant son oeuvre il se dise: c'est bien, Sûr d'elle et sûr de lui,--tout le reste n'est rien.

Encourager qui? Quelqu'un qui fait mal à continuer?

Notre correspondant ajoute: «_Nous ne disons rien de la prétendue injustice du jury_, etc.» Pourquoi donc protester contre sa décision en acceptant la Contre-Exposition? Et M. Ancourt nous écrit _tout ce que dessus_ Au nom des artistes Refusés! J'affirme qu'il se trompe et qu'un grand nombre de Refusés n'ont pas les mêmes opinions que lui.

Quelques personnes se sont méprises à propos de la petite physiologie du critique d'art détaillée au commencement de ce livre. Je n'ai appliqué dérisoirement ce titre qu'à des _jugeurs_ dont j'ai fait la description ressemblante, qu'à des _faiseurs de Salons_ de profession qui ne savent ni critiquer, ni écrire, ni voir, ni lire. Mais il faut bien se garder de croire que je puisse confondre ces importants personnages avec des écrivains de génie ou de talent qui ont exprimé leurs opinions sur des peintres et sur la peinture. Si par quelques traits, ceux-ci se rapprochent de ceux-là, ce n'est qu'un petit ridicule qui se noie dans la valeur du littérateur-critique. Mais, je le répète, je n'ai pas plus voulu mêler ces hommes spirituels, intelligents et savants, que moi-même, qui suis bien aussi un peu critique d'art, aux pédadogues du Palais-de-Justice, de l'École normale, du Notariat, du monde et de brasserie, dont j'ai cité les infirmités, les tics, les dislocations, les loupes et les bosses intellectuelles. Quand on fait le portrait d'un type d'animal, cela n'est pas le portrait de tous les animaux. M. Brivet-le-Gaillard, déjà nommé, ne dit pas non plus que ses _Types de chevaux_ représentent tous les chevaux. L'ancien Trissotin et l'ancien Vadius n'étaient pas, dans la pensée de Molière, la portraiture de tous les savants et poètes de son temps. De même, en caricaturant certains peintres très-nombreux, je ne parle que de ceux-là et non d'autres, comme le verront les gens qui continueront la lecture de ce livre. (Quoique tout ceci soit d'une simplicité qui le rend inutile à dire, il est bon, il est important de le dire. On ne saurait trop expliquer les choses).

La peinture la plus singulière, la plus originale, est celle de M. Whistler. La désignation de son tableau est: _La Fille blanche_. C'est le portrait d'une _spirite_, d'un _médium_. La figure, l'attitude, la physionomie, la couleur, sont étranges. C'est tout à la fois simple et fantastique. Le visage a une expression tourmentée et charmante qui fixe l'attention. Il y a quelque chose de vague et de profond dans le regard de cette jeune fille, qui est d'une beauté si particulière, que le public ne sait s'il doit la trouver laide ou jolie. Ce portrait est vivant. C'est une peinture remarquable, fine, une des plus originales qui aient passé devant les yeux du jury. Le refus de cette oeuvre n'irrite que les gens qui croient aux examinateurs, aux comités et aux académies; ce refus fait plaisir à d'autres personnes et leur confirme une fois de plus la vérité. Ne rien faire qui vienne de soi-même, ne rien faire que d'après les autres, c'est ce que veulent dire règle et tradition, bases fondamentales de l'art académique, à qui nous devons Abel de Pujol et M. Signol.

Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois, etc.

Et, puisque je parle de ce membre de l'Institut, de ce juge des peintres, qu'il me soit permis (autrement je prends moi-même la permission) de citer ici, à cause de sa violence, un petit morceau extrêmement violent:

M. SIGNOL

«Une des hontes de notre temps, c'est qu'un peintre de la force de M. Signol ait pu arriver à l'Institut. Ce que c'est, cependant, que la médiocrité soutenue, la docilité académique et la bêtise soumise! N'avoir ni impression, ni idées, ni exécution, mais garder bonne mémoire des _pensums_ donnés à l'École des Beaux-Arts, et pieusement conserver les recettes de la maison, cela suffit, paraît-il, pour vous conduire à tout.

»M. Signol me représente un élève ignorant et noué, le dernier de sa classe, toujours coiffé d'un bonnet d'âne, la risée de ses camarades et le plastron des professeurs. Plusieurs générations se succèdent; petit à petit, la classe se vide; les professeurs meurent, et un beau jour, le bonnet d'âne, resté seul, finit par monter en chaire.

»Sa profonde nullité a fait sa fortune. Il n'a heurté personne, et, comme tous les gens médiocres, il a avancé, soutenu par tout le monde. Très-fidèle à la tradition de l'École, je ne crois pas qu'il ait jamais peint un sujet en dehors de l'Antique ou de l'Évangile. Le cycle de ses sujets est pour lui le cercle de Popilius: Il n'en sort pas.

»Le _Supplice d'une vestale_ obtient au Salon, cette année, un succès de fou rire, et _Rhadamiste et Zénobie_ rappellent avec bonheur le Malek-Adel de Mme Cottin qui inspira tant de pendules au commencement de ce siècle. Il est impossible de dire ce qu'est la peinture. Elle a la propreté lustrée du cuir verni; elle en a aussi la sécheresse cassante. Est-elle passée au four comme la peinture de Sèvres?

»Mais que vais-je chercher là? On ne peut pas plus s'occuper de la couleur de M. Signol, que de sa composition, que du choix de ses sujets. La seule chose qu'on soit en droit de lui demander, c'est un peu de pudeur. Lorsqu'on peint comme lui, on se cache.»

Henry De La Madelène.

(_Figaro-Programme_, 20 mai 1863)

Il est à remarquer que les tableaux religieux, que les tableaux à sujets académiques, militaires, mythologiques et romains, sont les plus mauvais. Que de victimes de MM. Brascassat, Léon Cogniet, Yvon, Gleyre! etc., etc.

Il faut excepter M. Briguiboul. Son tableau mythologique est beau; il a bien plus de valeur que son tableau reçu. Ce n'est pas seulement mon opinion, c'est celle de beaucoup de peintres, et je crois pouvoir dire de tout le monde. Mais, malgré son talent, M. Briguiboul doit être classé parmi Les Suspects. Il n'est pas inscrit sur le catalogue. Il proteste timidement au Salon des Refusés contre son rejet. Il ne se montre que comme quelqu'un qui se cache. Je sais par hasard que ce beau tableau est de lui.

Voici un autre tableau mythologique, celui de M. Émile Loiseau, _Hercule filant aux pieds d'Omphale_. Quelques peintres disent que ce tableau est _un Jules Romain_. Ce n'est pas ce que je pense; d'ailleurs, mieux vaudrait être soi, fut-on mauvais, que d'être un imitateur. _L'Hercule_ de M. Loiseau est formidable même pour un Hercule. Ce n'est pas des biceps qu'il a sur les bras, mais des montagnes. Son torse est tellement accidenté d'énormes capitons que cela doit le gêner. Du reste, tout est hercule dans ce tableau. Omphale aussi se porte bien! Quelle gaillarde! Cependant cette peinture ne méritait pas les honneurs du refus. Par exemple, _l'Intérieur mauresque_, du même peintre n'est pas du tout de mon goût, je l'avoue. Il ressemble à une tapisserie ou plutôt à un dessin industriel colorié sur papier à petits carreaux.

M. Amand Gautier figure aux deux Expositions. _La Femme adultère_ est un beau tableau dont le refus ne peut s'expliquer que parce qu'il est beau. Quelques peintres pensent que les peintres du jury, qui ont fait dans leur jeunesse _une Femme adultère_, n'auront pas admis qu'on traitât le sujet évangélique autrement que classiquement. M. Gautier a représenté sur le seuil d'un petit temple grec un mari féroce, dont la figure est toute en poils, menaçant de transpercer de son doigt pointu sa femme qu'il a chassée pour cause d'adultère.

Une femme, après tout, n'est pas une muraille, Quand son coeur lui dit: Va! que diable! il faut qu'elle aille.

Un ciel en feu, un chien qui aboie, des arbres aux rameaux pointus et tendus comme le doigt de l'époux irrité, semblent être tous avec lui contre la malheureuse jeune femme. Je ne pense pas que M. Gautier ait voulu donner une leçon à Jésus-Christ qui pardonne à la femme adultère; mais j'ai entendu quelques personnes le supposer. Le tableau est très-bien peint;--la femme, le ciel, le chien surtout sont réussis. On ne peut s'empêcher de prendre le parti de cette jeune épouse qui doit être jolie, je dis qui doit, car elle cache sa figure dans ses mains. Le mari est plus désagréable, plus méchant, plus ridicule encore que ne le sont ses semblables ordinairement. Le ciel orageux est admirable--pas de charité,--et cela s'explique mal, puis-qu'il est le séjour du Christ.

Ce qu'il y a de plus comique, c'est que chacun éprouve le besoin de recomposer le tableau de M. Gautier. L'un dit: le mari devrait être chauve, et fait plusieurs observations judicieuses à ce propos. L'autre prétend que dans le fond du paysage on devrait apercevoir de dos l'amant, fuyant en tenant sa culotte sur le bras. Un troisième voudrait que le chien, au lieu de prendre part à... l'accident de son maître, léchât les mains de sa douce maîtresse. Enfin, chacun refait le tableau à sa manière, et _la Femme adultère_ est bien certainement le sujet qui aura été traité le plus cette année.

M. Amand Gautier est un des jeunes peintres qui se sont fait remarquer dans ces derniers temps: _La Promenade des Frères_, _les Folles de la Salpétrière_, _les Soeurs de chanté_ sont des tableaux connus, estimés. _La Femme adultère_ est digne de ces peintures qui avaient été admises aux Expositions précédentes.

Le peintre Gautier ne s'est pas seulement fait connaître par ses tableaux; sa ménagerie ne l'a pas moins illustré. Il avait dans son atelier, singe, chats, perroquet, chiens, rats, serins et une alouette qu'il préférait même à son singe, nommé Arthur. Lorsque cette jolie alouette mourut, je fis sur elle, pour adoucir la vive douleur du peintre, la chanson suivante, qui arrive ici comme dans un vaudeville (_entrée habilement préparée_):

=L'ALOUETTE DU PEINTRE GAUTIER=

Qu'a donc le peintre Gautier? Revient-il de l'autre monde? Ne sait-il plus son métier? Est-ce que Courbet le gronde? Ses lèvres n'ont plus d'accueil Même pour le doux sourire. Une larme dans son oeil Ne cesse jamais de luire;

Son ami, le singe Arthur, Ne fait plus de cabrioles. Le perroquet, d'un air dur, Roule d'amères paroles. Pourquoi donc tout l'atelier S'attriste-t-il de la sorte Avec le peintre Gautier? C'est que l'alouette est morte!!!

Il aimait tant cet oiseau Auquel, sur la serinette, Il apprenait un morceau Ou l'air d'une chansonnette! Un rayon parti des champs Venait-il dorer sa cage, L'alouette dans ses chants Semblait rêver paysage,

Elle était heureuse, alors, Le plumage de sa tête Tout d'un coup formant un corps Se dressait comme une aigrette! Elle semblait un instant, Par ses ailes soutenue, Planer sur le blé flottant Et s'élever dans la nue,

Elle mangeait du millet Dans la main de son bon maître, Et jamais ne s'envolait Quand il ouvrait lu fenêtre. Avec tous les animaux Elle était si bien unie. Que pas un jour de gros mots N'ont troublé leur harmonie.