Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 8

Chapter 83,606 wordsPublic domain

Et cela dura neuf ans, reprit Monsieur Eliphas de Béothus, après avoir trempé ses lèvres dans une coupe de champagne, neuf années pendant lesquelles j’engloutis dans cette entreprise la moitié de ma fortune. Cela revenait cher, vous vous en doutez: mes frais étaient innombrables et à l’heure actuelle je subviens encore aux besoins de quelques vieux parents de mes régicides. Bresci me coûta même cent mille francs après sa condamnation à la détention perpétuelle. Supplicié dans sa cellule, il put réussir, grâce à l’entremise d’un guichetier gagné par lui à l’anarchie, à m’adresser un billet où il m’exhortait à le faire assassiner pour mettre fin à sa torture. Je dus débourser cinq mille louis d’argent français pour le faire stranguler par un de ses gardiens, qui en reçut l’ordre du directeur de la prison. Vous voyez que j’étais un véritable père pour mes élèves.

Mais un soir de février mon professeur de chimie vint me trouver dans mon Cabinet directorial. Monsieur, me dit cet homme plein de génie, votre œuvre est admirable autant que sans seconde parmi les œuvres des hommes, mais elle est imparfaite encore, souffrez que je vous le dise. Pourquoi diable vous astreindre à enseigner le meurtre et l’assassinat ou plutôt l’exécution des Puissants, par les vieilles méthodes? Pourquoi ne pas employer les nouveaux procédés beaucoup plus pratiques, beaucoup plus propres et tout aussi expéditifs? Croyez-moi. Voici le moment où grâce à la science, l’humanité va pouvoir devenir presque aussi scélérate que la Nature. Celle-ci qui après avoir inventé l’amour a gratifié les hommes de la syphilis, celle-ci qui fait mourir en couches les femelles assez stupides pour enfanter et déférer ainsi à l’instinct qu’elle a glissé en leur chair, celle-ci, dis-je, qui après avoir suscité l’oxygène délectable aux poumons, l’oxygène imprégné de l’arome des halliers humides, l’air vivifié des senteurs marines, a conditionné la tuberculose, se trouve sur le point d’être égalée en tant que bourrelle et gouine infernale. A l’aide de nos bouillons de culture, ne détenons nous pas, nous savants, le pouvoir de répandre sur le monde ou d’insinuer en quelques individus à son exemple, la syphilis, la phtisie, le typhus et le tétanos? Répudions le couteau, la bombe ou le revolver et usons des toxines animales. Une cuillerée de cette solution sans aucun goût ni couleur—et mon chimiste frappait de l’ongle sur un bocal étiqueté,—une cuillerée de cette culture dans le potage du Tzar, de l’empereur d’Allemagne, de M. W. milliardaire américain ou Y., usinier français et vous allez voir le sujet, _faire_ immédiatement du cancer, cela sans appel, sans remède possible. Il suffira de changer de fiole pour diversifier la maladie à conférer. Alors, entendez-moi bien, plus de scandale, plus de cris: A bas l’Anarchie! dans les populations abruties, plus de procès, plus d’échafauds. La justice est désarmée cette fois et l’assassin insaisissable, car l’acte est impossible à prouver. Levé, dressé d’une détente, j’étais dans les bras de mon professeur. Nous commençons à organiser la chose de suite, lui dis-je. Vous ne sortirez de mon cabinet que lorsque le plan de l’œuvre à réaliser sera là, tracé dans ses grandes lignes sur mon bureau. Et pendant deux jours, en tête à tête, ne prenant presque aucune nourriture, nous travaillâmes ensemble.

Sept mois après, un Institut bactériologique faisant corps avec mon Académie des Régicides fonctionnait parallèlement. Et dès lors, nous abandonnâmes le meurtre retentissant, le meurtre théâtral, pour l’œuvre beaucoup plus sûre de la mort naturelle obtenue à l’aide des bouillons de culture. Une besogne philanthropique s’imposait avant toutes les autres: supprimer, détruire le militarisme, dégoûter les masses du service militaire. Des justiciers, des missionnaires envoyés par moi dans toutes les garnisons d’Europe et surtout en France répandirent à profusion la typhoïde dans les casernes, débondèrent des dames-jeannes, des outres de microbes, dans les quartiers de cavalerie et d’infanterie où l’on parque les fils de la démocratie. Vous avez remarqué que depuis de longues années, le typhus y sévit à l’état endémique, il y opère encore, y opérera toujours depuis notre intervention. Ainsi nous espérions que les mères terrifiées ne laisseraient plus partir leur géniture pour le régiment. Des centaines, des milliers de soldats périrent et les ministres de la guerre, interpellés chaque trimestre, furent bientôt sur les dents. Hélas! nous avions compté sans la passivité, le besoin de servage et la lâcheté du peuple! Que faire à cela? Rien, sinon frapper encore à la tête, continuer à décimer les Rois, les Augures, les Pontifes, les Magistrats, les Prêtres, les Tribuns de tous ordres et de toutes nuances pour les dégoûter de leur métier de chefs et les forcer peut être un jour à licencier d’eux-mêmes leurs esclaves. Et en avant la tuberculose, la syphilis, le tétanos, la variole noire, le choléra morbus. Ah! Messieurs! Il en est peu parmi ceux que les foules révèrent, qu’elles envient de loin, qui, dans ces dernières années, moururent sans notre intervention. Rappelez-vous ces trépas imprévus qui stupéfièrent, ces êtres pleins de santé dont deux nuits seulement et quelquefois moins faisaient des cadavres au regard du monde étonné. Pour ne vous en citer qu’un, faut-il vous parler de Félix-Faure à qui nous conditionnâmes un décès en conformité absolue avec sa norme de vieux roquentin? Celui-là nous l’avons travaillé en artistes que nous étions. Il n’était pas digne du tétanos ou du choléra. Une pincée de cantharides nocives dans son thé du matin l’astreignit à se faire éclater les artérioles, le jour même, sur l’abdomen d’une cabote du boulevard. Alors une atmosphère, une chape, un plafond de terreur, pesèrent sur la Société. Le bruit courut dans Paris qu’une secte maudite pratiquait l’empoisonnement avec les bacilles des maladies contagieuses. Comme les microbes de la tuberculose couraient les rues, qu’il n’y avait qu’à se baisser pour en recueillir dans les expectorations, les crachats de pulmoniques, on vit des bourgeois terrifiés licencier leur domesticité. On vit des duchesses, jusqu’à des reines en exercice, préparer, de leurs mains, leur cuisine, triturer leurs aliments pour être sûres que des vibrions assassins n’y avaient pas été introduits sciemment. Les puissants, les riches, se servirent eux-mêmes. Ce fut le commencement de la justice, car nul n’a le droit de se faire servir ici-bas. Et pour rassurer les classes dirigeantes, le Comité d’hygiène se rassembla, délibéra et fit placarder dans la ville d’innombrables affiches qui invitaient les tuberculeux à ne pas cracher par terre, qui les exhortaient, eux les condamnés à mort, les damnés, à se montrer soucieux de la vie de leurs congénères bien portants!

Cependant après neuf années de parfait fonctionnement de mon École des Régicides et trente-six mois de labeur de mon Institut bactériologique, après tant d’attentats, après tant de rois ou de puissants mis à mort, je me rendis compte, un jour, qu’il n’y avait pas une douleur, pas une honte, pas un forfait, pas un mensonge, pas un sanglot de moins dans la société policée. Et l’affreux doute prit alors possession de mon esprit.

A quoi bon tous ces meurtres? Ce n’étaient pas les tyrans, mais bien le besoin de servitude qu’il faudrait pouvoir supprimer. J’avais été victime d’une épouvantable erreur. Quel était le monstre qui avait inventé cette doctrine néronienne et absurde: _Tuer pour régénérer?_ Oui, l’anarchie comme toutes choses ici-bas mentait... L’anarchie était fausse dans son principe, et puérile dans ses moyens. Elle énonçait que les hommes étaient _nés bons_ et que la Société seule les rendait mauvais. C’était la théorie de Rousseau, cet homme à la vessie percée qui, comme il le conte lui-même, défaillait d’attendrissement sur une touffe de pervenches, au souvenir de sa vieille maîtresse, et qui empoisonna tout un siècle de ses mucilages sentimenteux. Eh bien! cela, c’était une effroyable imposture, les hommes sont _nés mauvais_ parce que la Nature a intérêt à les élaborer ainsi et que, s’ils étaient bons, ils se déroberaient à l’œuvre qu’elle leur impose; c’est-à-dire qu’ayant vu la plupart d’entre eux souffrir et connaissant que _la douleur ne peut être vaincue_, ils refuseraient d’assurer la continuité de l’espèce. Il n’y aura donc jamais aucun moyen de les rendre bons, de constituer avec eux la Cité promise, l’Eden de l’avenir, la Civilisation harmonique en un mot, où le fort ne dévorera pas le faible, où l’égoïsme ne sera pas le moteur suprême. On aura beau faire tomber toutes les lois, détruire tous les pouvoirs, supprimer tous les maîtres, massacrer, couper des têtes, comme l’enseigne l’Anarchie, l’homme sera toujours l’être de boue et de sang occupé à spolier, à imbécilliser ou à martyriser son semblable. Il n’y avait rien à espérer, _parce qu’on se heurtait à la Nature_, force plus grande que tous les vouloirs humains. L’Anarchie, qui imposait de croire à quelque chose, qui spéculait sur cet _a priori_, sur le dogme de la bonté innée de l’homme était donc aussi ridicule et aussi malfaisante que toutes les théories religieuses ou sociologiques qui l’avaient précédée. _Croire était la stupidité dernière_ en même temps que _l’erreur suprême d’où découlaient tous les autres crimes_. Si l’on voulait rêver de Justice, de Vérité, d’Harmonie et d’Absolu, il fallait être en mesure, un jour, d’étrangler la _Nature naturante_, ou d’arracher d’un seul coup tous les génitoires à l’Humanité, pour l’empêcher de se continuer. Mais où étaient-ils les doigts de fer, où se cachait-il le nouveau Prométhée, capables de cette œuvre sublime autant qu’impossible?

Dès que j’eus évoqué ces choses que nul, entendez-vous, parmi les philosophes ou les logiciens, n’a pu controverser que par des objections de sentiment, donc irrecevables, dès que le refus d’espérer eût prépopenté en moi, je résolus de licencier mon École de Régicides. Et à nos cadets et à mes professeurs, désormais sans emploi, je distribuai une notable partie de l’avoir qui me restait. J’allai m’embarquer pour l’Europe quand je fus cueilli au bord du ponton d’embarquement par deux gentlemen qui me prièrent de vouloir bien les suivre. J’avais été dénoncé. Arrêté, je fus incarcéré pendant huit jours. Mais la justice recula devant l’énormité du scandale où allait sombrer peut-être l’honneur des États confédérés, car les nations ont, elles aussi, un honneur aussi mal placé que celui des femmes. Et puis la Magistrature américaine avait peur; elle s’affola évidemment à la pensée que mon acte, dans la notoriété qui allait lui être donnée, fût imité par d’autres, par quelques hommes d’esprit désireux d’employer leur argent, de façon originale. Elle s’étonna seulement que mon Académie eût pu fonctionner si longtemps, sans attirer les soupçons. Je dus lui faire remarquer qu’elle était installée à cent lieues de tout centre habité, au milieu des savanes de terre rouge du Colorado. Je rappelai également au gouvernement américain que j’avais demandé l’autorisation d’ouvrir un collège libre préparatoire aux écoles militaires de l’Europe, et que j’avais même offert, en ces dernières années, de fournir des volontaires tout entraînés pour Cuba,—ce qu’il avait accepté, du reste.

Nostalgiquement, je regagnai le vieux continent, mais sans abandonner toutefois mes études et mes travaux, pour faire coûte que coûte et malgré eux le bonheur des hommes. Je m’étais convaincu que la Douleur et le Mal ne seraient enfin exterminés ici-bas, que le jour où l’on pourrait saisir le gouvernail de la planète pour l’aiguiller en dehors de sa route et l’aller fracasser contre une autre, dans un rejaillissement d’immondices qui éteindrait le soleil. Puisque les hommes s’acharnent à proliférer, l’esprit du Sage, qui ne peut pas vivre sans idéal ni sans absolu, est bien forcé de rêver quelque chose de semblable à défaut du bénéfique _onguent gris_ en possession de supprimer, du coup, les quelques milliards d’_acarus_ enragés qui, sous le nom d’humanité, circulent sur le testicule terraqué. Si l’on arrive à tout sabouler, si l’on réussit à faire triompher enfin le _Nihil_ consolateur, le Bien, le Calme et le Silence prendront alors possession du monde apaisé. Et la souffrance sera définitivement abolie, puisque l’on aura détruit l’homme, qui malgré vos demi-mesures de Socialisme ou d’Anarchie en sera toujours le réceptacle. Donc, Messieurs, orientant mon intelligence et mon labeur de ce côté, j’ai résolu de faire tout le possible pour supprimer ladite humanité. Et je crois que si celle-ci avait connaissance de mon but, et se penchait sur mes travaux, elle pourrait, dès maintenant, couvrir la terre de cathédrales vouées à ma personne, engraisser des prêtres et me décerner des cultes comme elle l’a fait pour son supposé Créateur—entité responsable de tous ses maux—sans parvenir à acquitter jamais la dette de reconnaissance qu’elle contracte envers moi qui vais la faire disparaître.

—Ah! bah, vous avez comme ça à votre disposition l’_onguent gris_ nécessaire à nous effacer tous, nous les _acarus_! interrogea Truculor.

—Certainement, répondit le phénomène, dont les yeux s’enflammèrent. Ce moyen est simple, comme vous allez vous en convaincre. Il y a deux ans à peine, l’Académie des Sciences fut informée qu’un chimiste, dans une expérience, avait réussi à enflammer l’azote de l’atmosphère, sans que la combustion ait lieu au préjudice de l’oxygène ambiant. Eh bien, Messieurs, cette expérience a dépassé maintenant le champ étroit du laboratoire pour devenir enfin pratique. L’homme de génie dont je vous parle, qui ne fait partie d’aucun Institut, se déclare en mesure de pouvoir, en moins d’un an, enflammer _sur lui-même_ tout l’azote contenu dans la calotte atmosphérique recouvrant la terre. Donc, avant qu’il se soit écoulé douze mois, à partir de l’instant où je vous parle, et après un préalable anathème jeté à ce monde effroyable où seuls peuvent germer le crime, le vol et le mensonge, après une dernière malédiction lancée à cette sphère obscène, une effroyable langue de feu se précipitera d’un pôle à l’autre, un mascaret d’incendie, attisé par les vents, se déchaînera, vengeur et implacable, pour assécher d’un coup les fleuves, les mers et les océans, calciner, effacer sans retour possible la vie végétale et animale, en faisant flamber la planète maudite comme un gigantesque bol de punch. Après l’incinération de cette ordure, tout, tout, vous entendez bien, les êtres et les choses, se plongera dans le coma délicieux du Néant, pour n’en plus sortir jamais, malgré l’acharnement désespéré de l’abominable Nature, frappée à mort, elle aussi, et hurlant d’épouvante dans le vide frissonnant, pendant que la Ténèbre pacifiante digérera lentement le monde scélérat. Et puisque la Justice et le Bonheur n’étaient pas possibles sur cet habitacle, nous aurons accompli la seule œuvre dont puisse s’enthousiasmer encore l’esprit humain! Nous aurons détruit la Terre et supprimé pour toujours l’effroyable Génitrice de Douleur et d’Iniquité!

Monsieur Eliphas de Béothus, ayant ainsi parlé, se tamponna la bouche du coin de son mouchoir armorié d’une devise favorite: _l’espoir suprême est dans le non-être et_ se leva de table, en ajoutant négligemment, comme survenait un _flanqué de mauviettes_.

—Je vois que la ripaille se corse; or je ne puis approuver plus longtemps, par ma présence, les mangeries qui abêtissent et ont toujours pour immédiate résultante les coïts qui repeuplent...

Il gagna la porte sans autre débordement de politesse à l’adresse des convives. Pourtant, sur le point de sortir, il se retourna de trois quarts. Du coin de sa bouche tordue dans sa face citrine et comme vert-de-grisée par endroits, il laissa tomber encore:

—Au revoirs, messieurs, au revoir, jusqu’au jour où vous apprendrez peut-être mon véritable nom... qui vous expliquera alors bien des choses.

Et il disparut.

—Folie, folie, des phrases, des phrases! que tout cela, pontifia Truculor que la bonne chère, en ce moment, semblait sur le point d’apoplectier. Le Socialisme, Messieurs, dans une vingtaine de générations au plus, fera la paix et la justice parmi les hommes réconciliés. Et tout ce nihilisme n’a qu’une valeur de paradoxe...

Déjà le Tribun se préparait à conférencier. Il avait repoussé sa chaise et, les deux mains appuyées sur la nappe, il adressait à tous les commensaux le large sourire de bienvenue qui est l’amorce de tous ses épanchements oratoires. Honved, qui ne pouvait souffrir le grand homme, prévit la chose et, pour sauver l’assistance, n’hésita pas à commettre le crime de lèse-génie. Il coupa net et fut très dur, car le logomaque l’exaspérait.

—Eh! eh! il ne faut pas médire des phrases en général, Monsieur, car il est des phrases dont la construction a exigé plus de science que celle des cathédrales et quand les basiliques ne seront plus que poussière, ces phrases chanteront encore dans la pensée des hommes. Le Socialisme ne vit que de cela du reste! Vos collègues, je ne parle pas de vous, ont réalisé ce miracle d’apaiser la faim des malheureux en leur faisant brouter des adjectifs et des substantifs nouveaux. Je ne veux point savoir si c’est un progrès sur les âges précédents où l’on voyait, de temps en temps, César distribuer la sportule au peuple et les grands consentir largesses. Il ne tient qu’à vous, sans doute, je le sais bien, de faire prononcer par l’Académie de médecine que l’épithète est un aliment, tout comme l’alcool, et vous aurez résolu le problème social. Quant à l’expédient désespéré de Monsieur Eliphas de Béothus, je ne le trouve point si déraisonnable. La science sera à la hauteur, un jour, de réaliser ce dont il parle. Il y a déjà quelques milliers d’années que, par la parole, fut dénoncée l’infamie de l’univers et que les hommes se sont efforcés d’y remédier. Comme l’a dit Monsieur de Béothus, si la Pitié et l’Équité ne peuvent pas régner sur la terre il faudra bien détruire la terre. _Le philosophe qui, le premier, formula les notions de Justice et de Vérité, décréta, sans le savoir, l’abolition du monde ou tout au moins de la vie, car jamais l’absolu de ces deux principes ne pourra être réalisé par une société civilisée._ Or l’esprit humain, revenu de l’erreur Dieu, ne peut se contenter d’une approximation, d’une relativité, et fatalement il sera amené à désirer, à hâter de tout son pouvoir, l’extinction de l’espèce, dans le besoin irréfrenable qui est en lui de supprimer le Mal et la Douleur. Convaincre les hommes qu’ils n’ont point le droit de se continuer est, au dire de quelques penseurs, la seule détermination pratique pour pacifier la terre et renverser du même coup l’œuvre de la Nature qui a promulgué le crime, le carnage, la souffrance et l’asservissement des faibles de façon pérennelle. J’aime la vie, moi, pour la beauté qu’elle tolère par accident; je l’aime pour son lyrisme éperdu, pour tout ce qu’elle enfante: monstres ou héros; je l’aime parce qu’elle est une représentation, parce qu’elle permet souvent à l’intelligence de conquérir sur les forces mauvaises, et qu’elle dresse en face du monde un pouvoir parfois équivalent, c’est-à-dire la volonté des hommes; je l’aime parce qu’elle permet de flageller avec des mots l’Univers abominable qui ne veut point de la justice; je l’aime aussi parce qu’il n’est pas tout à fait prouvé à mon sens qu’elle soit haïssable, puisqu’elle suscite de temps en temps le génie, condamné à souffrir, il est vrai, un peu plus encore que le troupeau. Mais, si pour moi l’expérience n’est pas probante encore, si tout n’a pas été tenté et si la conclusion qui consiste à l’annihiler me paraît prématurée, je ne la repousse pas _a priori_...

Je concède même ceci: C’est que le malthusisme est le seul moyen de faire, pratiquement, la Révolution sociale qui vous tient au cœur sans cataclysmes et sans massacres.. C’est l’arme suprême terrible, inexorable du prolétariat. Que celui-ci refuse de se continuer, organise, non pas les grèves des bras d’où il sort toujours vaincu, mais bien la _grève des ventres_ et il est assuré de la victoire. Que le peuple ne procrée plus d’esclaves et puisqu’il est impuissant à sortir de son enfer, qu’il s’obstine, lui, à ne pas se reproduire, à ne pas créer d’enfants pour les faire entrer à leur tour dans sa noire géhenne. Et la Bourgeoisie sera par terre. Ce n’est pas elle, vous vous en doutez, qui consentira jamais à peupler de ses fils ses casernes et ses bagnes industriels. Alors quoi, que fera-t-elle? Des Lois? Allons donc, le Peuple, cette fois, se trouve en possession du moyen de salut. Une législation, quelle qu’elle soit, ne peut astreindre les asservis à proliférer s’ils se dérobent à cette fonction. Si vous avez les fusillades, pour assurer la continuité et le respect du monstrueux état de choses présent, vous ne pouvez employer les lebels pour obtenir de la chair à exploitation. Que les travailleurs adoptent seulement le malthusisme dans la mesure où la classe nantie le pratique et vous allez vous trouver avant une génération, avant vingt-cinq ans, devant une véritable disette de travail salarié. Or vous-même, Monsieur Truculor, n’osez assigner une échéance aussi rapprochée à la Révolution. Le suicide progressif du peuple, c’est le bouleversement général de la Société. C’est le capital désarmé et impuissant devant ses richesses accumulées, devant ses tas d’or, qui auront tout juste désormais la valeur de gravats amoncelés. Le rôle de l’or étant de fomenter de la main-d’œuvre, pour exonérer les enrichis de tout labeur, qu’allez-vous en faire quand les bras vont commencer à manquer, quand il n’y en aura plus assez pour les besognes serviles, quand, dans cinquante ans, même, il n’y en aura plus du tout peut-être? Si la caste possédante veut manger, il lui faudra travailler à son tour, œuvrer dans les effroyables besognes qu’elle impose au prolétariat de par la toute puissance de son Code et de son Argent. Si elle veut du pain et du luxe il lui faudra participer à l’activité humaine. Si elle veut jouir toujours, il lui faudra, cette fois, jouir sur elle-même, être le propre artisan de ses innomables voluptés. Si elle veut des armées permanentes, elle enrôlera ses ploutocrates, et si elle veut de la prostitution encore, elle devra jeter ses filles à ses mâles en rut.

Tout croulera par la base, les institutions et les hiérarchies, les gouvernements démocratiques et les dynasties, les cultes et les dieux, sans qu’il soit nécessaire de verser une seule goutte de sang. Jamais plus terrifiante catastrophe n’a menacé, par avance, l’Egoïsme pontifiant. Contre elle, nulle défense n’est possible, sachez-le bien, car, comprenant que c’est le seul procédé de libération pratique, le salariat étranger, auquel les classes dirigeantes pourraient faire appel, l’adoptera spontanément lui aussi. Et par dessus les frontières, s’échangera alors la première étreinte fraternelle entre les déshérités du monde, résolus à disparaître dans le refus magnifique de prolonger leur détresse, leur misère et leur servage...