Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 7

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Toutefois, je n’ai pas toujours été aussi laid que présentement. Il paraît même que je fus beau, très beau sur mes vingt ans et, si j’en crois mes souvenirs, je n’avais pas alors assez de mes jours ni de mes nuits pour déférer à la requête de toutes les femmes qui désiraient frotter leurs muqueuses aux miennes. Mon profil aquilin était tout à fait dissemblable de celui que je fais circuler à l’heure actuelle, mon œil était bleu, ineffablement céruléen au lieu d’être comme aujourd’hui d’un noir bizarre qui fait penser à la suie des vieux poëles, et il n’était pas jusqu’à ma bouche, désormais vulvoïde et indécente, qui ne fût, en ce temps-là, menue à point et dessinée comme l’arc d’Eros. Bref, j’étais élaboré pour susciter l’amour autour de moi et retirer aux femmes, à l’aide de ce sentiment, le peu de lucidité que la Nature leur a toléré. Même il m’était possible d’escompter la passion des mâles, et si j’avais vécu à Rome, il n’aurait pas été malséant, pour moi, de songer à me faire épouser par un César tant j’étais un Jouvenceau cupidoné.

—Alors, comment diable êtes-vous devenu si laid? interrogea Honved qui riait franchement.

—En me penchant sur la réalité de la vie, monsieur. Jusque-là, _ante pilos_ je n’avais rien vu, et lorsque la hideur, l’infamie et la scélératesse du Monde me sont apparues subitement, mon âme a soubresauté d’épouvante et le choc a été tel que mon facies, par contre-coup, éclatait, pour ainsi dire, brisant son noble contour et détruisant pour jamais l’harmonie et la pureté de ses lignes. L’ovale de mon visage a été rompu, le nez s’est mis à plonger d’effroi, la couleur de mes prunelles s’est insurgée, et la bouche s’est tordue dans une grimace de perpétuelle horreur. Un médecin en Amérique a voulu redresser mon masque par l’électricité, il paraît que c’est possible là-bas.

—Allons bon, vous êtes allé en Amérique, vous aussi, comme les autres, comme tout le monde, et vous vouliez reconquérir votre vénusté première dans l’intention de vous marier avec une milliardaire sans doute, interrompit Honved que le personnage amusait.

—Je vous remercie, Monsieur, de m’interrompre, ce qui m’évite de discourir d’un seul tenant, chose toujours fâcheuse au point de vue de l’art; mais pour en venir à votre question, je vous répondrai: Bien que mon nom se décline au génitif, ce qui est très demandé dans les alcoves de Chicago, je n’avais pas l’intention de négocier ma particule. Je suis un nihiliste et un homme laid, par conséquent débarrassé de toutes les tares, de toutes les hontes, de toutes les prostitutions et de tous les sales attouchements que vous imposent l’ambition et la beauté. J’étais allé outre-océan pour y faire tout simplement un judicieux emploi de ma fortune, pour y créer une institution comme on n’en avait jamais vue encore sous le soleil.

—Eh quoi, vint lui dire à l’oreille le comte de Fourcamadan, tout à fait aviné, qui s’était levé de sa chaise, espériez-vous donc réaliser le trust des maisons chaudes et du calomel? Être maître ainsi du prix des coucheries honteuses et de leurs néfastes incidences, sur les marchés du monde?

—Mieux que cela, mieux que cela, Monsieur, quoique ce fût d’un autre ordre. Je suis un philosophe avisé et non le parent d’Eva la Tomate et de Félix Faure. Mon but était de fonder, là-bas, comment dirai-je? un gymnase préparatoire, un collège professionnel, une école d’application, en un mot, pour régicides... Rien que ça... une sorte de Saint-Cyr ou de Polytechnique, pour tueurs de Rois.

—Ah, bah, l’idée, au moins, était originale, fit Truculor.

—Je n’ai que des idées originales, moi. Monsieur, je ne suis pas socialiste... et comme tout le couvert était devenu attentif, Eliphas de Béothus éleva la voix pour mieux conquérir son auditoire.

—Oui, j’avais remarqué que la plupart des attentats contre les dynastes échouaient par insuffisance d’entraînement des révoltés. Riche à dix millions, je résolus de pallier à cet inconvénient qui faisait rater les meilleures tentatives. Si vous me demandez pourquoi je me déterminai ainsi, je vous répondrai que la Société me dégoûte, que les bourgeois, mes frères, parmi lesquels j’ai trop longtemps vécu, ayant trouvé le multiplicateur suprême de la bêtise et de la putréfaction et s’étant empressés de porter leur sanie et leur squalidité à cet effroyable _cosinus_, je résolus, un beau matin, de leur déclarer la guerre à eux, ainsi qu’aux potentats et aux différentes autorités auxquelles ils se raccrochent comme la roupie au... nez du singe.

Je pouvais, n’est-ce pas? employer ma fortune à faire du sport, des femmes, à monter des chevaux, des yachts, des automobiles, à palabrer dans les cercles fermés et à ajouter ainsi quelques versets au Koran de la sottise, mais le crétinisme de ces différents comportements s’étant présenté à moi, je me suis décidé à utiliser, de façon autre, mon intelligence, mon argent et mes loisirs. Pourquoi, oui pourquoi, ne me serais-je pas assimilé l’état d’âme des grands aristocrates du XVIII^e siècle, qui applaudissaient des deux mains aux coups portés à leur caste, à la condition que le coup fût dirigé avec art, et le trait bien empenné? Pourquoi ne pas être le bourgeois qui sort de sa classe et le premier combat sa classe? Les révolutions ne peuvent être faites que par des patriciens ou des privilégiés qui s’acharnent contre le privilège du Patriciat. Tibérius Gracchus et Mirabeau sont là pour le démontrer. Et la Bourgeoisie se verra perdue quand se dresseront devant elle, pour la combattre, sans quartier ni miséricorde, seulement quelques bourgeois ne postulant d’autre récompense que celle de voir enfin s’écrouler par leurs soins l’édifice abominable, l’innommable pyramide d’exaction qui porte à sa pointe, comme la fumerole d’un caca pyriforme et triomphant, la divinité bicéphale de l’Argent et de la Force.

J’achetai donc des terrains très loin de New-York, là-bas, dans le Colorado. J’y fis édifier des bâtiments, circonscrire un champ de tir avec des buttes, des remblais, des cibles à toute distance. J’engageai d’avance des professeurs d’escrime et de balistique, d’anciens officiers pour la plupart et des maîtres du genre, dans le civil. J’eus un laboratoire de chimie où un pontife de Faculté, ignominé par ses semblables et qui entrait en belligérance avec la Société, lui aussi, devait venir donner des leçons, trois fois par semaine, clandestinement. Je m’assurai le concours d’un grand toxicologue, qui chez moi, enseignerait les simples et les alcaloïdes en tout point inexorables. Tout fut prévu. Je nolisai deux professeurs de belles manières et de civilités afin qu’il fût possible à mes élèves de se présenter dans les Cours, et d’y tenir des emplois variés dont la gamme devait aller de la fonction de marmiton à la charge de chambellan. Il fallait, vous le comprenez, que mes _Magnicides_ pussent, le cas échéant, se tirer des griffes d’un mouchard en l’impressionnant grâce à leur savoir-vivre, à leur élégance ou à leurs imparfaits du subjonctif. Je n’oubliai pas, vous vous en doutez, de m’adjoindre un Espagnol de la Catalogne qui pratiquait supérieurement la _navaja_, non plus que quatre polyglottes parlant toutes les langues du monde. Je louai des ingénieurs qui, sur mes indications, construisirent une voie ferrée et l’approvisionnèrent de matériel roulant: cela pour répéter l’explosion de dynamite à l’usage des Tsars.

Quand ma petite caserne où des appartements munis de tout le confort moderne, empreints cependant d’une note de sévérité nihiliste, avaient été ménagés pour mes futurs élèves se trouva au point; quand le laboratoire, le polygone, le champ d’essai des bombes furent prêts à être utilisés, quand me furent parvenus des meilleures armureries d’Europe des merveilles de carabines, des bijoux de revolver et des poignards d’une trempe indéfectible; quand mes clapiers regorgèrent de cobayes pour l’essai des poisons; quand mon professeur de maintien et mon _archididascalus_ d’éloquence m’eurent assuré, qu’en moins de six mois, ils pouvaient dégrossir le rustre le plus inculte et en faire un gentleman capable d’éclipser dans les salons et les belles-lettres, Monsieur Deschanel lui-même, je gagnai alors la capitale des États de l’Union. Vous me comprenez bien? Je voulais faire des régicides aptes non seulement à tuer vulgairement dans la rue, mais habiles encore à s’insinuer dans le monde fermé des Cours, dans les milieux les plus défendus, et à tuer en habit noir comme en bourgeron souillé. Grâce à moi, les tyrans et les grands de la terre, autocrates, rois constitutionnels ou bourgeois retentissants, ne devaient plus connaître un seul instant de quiétude ou de repos. Il me fallait élaborer des Chœreas et des Louvel, des Brutus, des Alibaud et des Aristogiton en nombre indéfini. Je voulais que, dans le vieux monde et le nouveau, l’attentat devînt endémique et qu’une pluie de sang bleu fécondât le sol rajeuni, ainsi que les gouttelettes chaudes d’une ondée de printemps; je voulais qu’une série de meurtres prestigieux déchirassent la sérénité de la civilisation scélérate et crevassent enfin le phlegmon social, tel l’orage à la chevelure d’éclairs qui débride le ciel d’août congestionné comme un abcès.. Oui... oui... je voulais que dans le cocher qui conduit le coupé, l’huissier qui soulève la portière de soie, le cuisinier qui conditionne les plats, le familier rencontré par la ville, le passant quelconque ou la maîtresse conquise depuis peu, le Dynaste médusé, le satisfait hagard, pussent, tout à coup, découvrir le justicier fomenté par l’Invisible et qu’ils s’abattissent enfin, devant la valetaille en déroute, sous le couteau empoisonné de ptomaïnes ou la balle explosible trempée dans le curare!...

Un froid subit circulait parmi l’assemblée, des frissons de malaise secouaient les nerfs de la plupart des convives. Truculor, Sarigue et le comte de Fourcamadan jetaient sur la porte des regards apeurés comme s’ils craignaient la subite intrusion de la police.

L’auriculaire planté au milieu du front, une flamme verte tirebouchonnant en dehors de ses yeux étranges, Monsieur Éliphas de Béothus continuait.

—Installé dans un petit logement de la XIX^{me} avenue, dès le lendemain de mon arrivée, je fis circuler, parmi les journaux à grand tirage, une annonce ainsi libellée:

«Les désespérés qui se sentent prêts à se retirer de la vie, et qui se sont, d’ores et déjà, condamnés à mort, sont priés de s’adresser au Révérend S.A.W. Murchill qui offrira consolations et combinaisons pratiques.»

En moins de quatre jours, je reçus vingt-sept visites. Pour faire un tri parmi elles, j’avais revêtu l’habit de clergyman et je m’étais enduit d’une vaseline papelarde, d’un opiat d’hypocrite apitoiement, comme il sied à un ministre de Dieu. Ah! Messieurs, il y eut bien du déchet. Il me fallait, vous le saisissez, négliger tous ceux que la misère avait déterminés au suicide. Évidemment, après avoir mangé, après s’être requinqués un peu, ces individus-là ne voudraient plus entendre parler de la guillotine ou de la pendaison magnifiantes et me glisseraient dans les doigts. De même je devais négliger les crétins, les confondants imbéciles qu’un désespoir d’amour pousse à abolir leur falote personne.

La tourte moustachue qui, dans la vie, n’a découvert que l’amour, qui ne peut pas se consoler d’avoir été répudié, ou à qui le souvenir d’un nez établi de telle façon, d’une prunelle douée, pour lui, de quelque agrément, d’une chevelure colorée selon son goût, la tourte moustachue, à qui la perte de tout cela fait croire qu’il ne pourra plus jamais frétiller aussi voluptueusement avec d’autres femmes, est un bipède qui mésuse de la lumière solaire et, quand il se replonge dans le néant, la chose ne doit lui demander aucun effort, car il ne paraît pas en être jamais sorti. Ce fut surtout ceux-là qui abondèrent. Pauvre de moi! En ai-je entendu de ces confessions! Il aurait fallu être M. Hugues Leroux, lui-même, pour les écouter sans faiblir et leur donner des conseils par surcroît, dans le _Journal_. Un moment, j’eus l’envie de lui écrire, ainsi qu’à M. Paul Bourget qui, grâce à eux, aurait pu diversifier un peu les thèmes de ses affabulations. Mais je me décidai pour le geste beaucoup plus rapide qui consista à les jeter dehors, et je leur demandai s’ils me prenaient pour un vicaire catholique en s’autorisant ainsi à me raconter toutes leurs saletés. De cette fournée de vingt-sept désespérés, je n’en retins qu’un seul qui me déclara, lui, qu’il voulait se donner la mort parce que la vie le dégoûtait tout simplement, pas plus. Lorsqu’on a une âme tant soit peu affinée, au bout de trois ou quatre années, à partir de l’âge de raison, n’est-ce pas? me confia-t-il, on est définitivement écœuré par tous les plaisirs que l’existence tient en réserve. La gloire, l’argent, l’ambition, c’est un identique guano qui se recommence et se diversifie à peine. L’indigence d’imagination de la Nature apparaît alors manifeste et on se demande vainement pourquoi elle nous a convoqués avec tant d’âpreté, ici-bas. Il reste bien l’amour, ajouta encore cet homme, mais il faut être un collégien indécrottable pour jouer encore, passé vingt-cinq ans, à cet éternel et fadasse saute-mouton. Je cherche depuis déjà six mois, sans pouvoir le trouver, le moyen de faire une sortie décente, acheva-t-il, en s’emparant d’une de mes manchettes pour me secouer le bras. Connaîtriez-vous un mode _d’évasion_ un peu moins niais que celui employé couramment par mes frères en désespoir. Je faillis l’embrasser.—Si j’en connais, lui dis-je; je vous emmène, je vous emmène, nous partirons demain... Ah... oui. Je vais vous l’indiquer, moi, le seul moyen de partir en beauté!...

—Ah! ça vous ne respectez donc rien, pas même l’amour? flûta Madame Truphot, en coulant vers son convive un regard où elle avait insinué tout ce qui lui restait d’ondes magnétiques et d’effluves langoureux.

—Vous l’avez dit, Madame... Et ceux qui croient à la beauté de l’amour, à la nécessité de procréer, à la gloire, en Dieu et autres obscénités, sont avisés que, dans mes propos, ils ne trouveront pas une seule parole pour ensemencer leur... entendement...

J’avais un élève vous disais-je; je n’avais donc pas perdu mon voyage et de suite je l’installai dans l’École des Régicides en le priant de patienter un peu. Pendant un an, tous les mois, je revins à New-York et je réussis à découvrir encore sept désespérés du même ordre, ou d’acabit à peu près similaire... Douze mois après, j’en avais vingt. Où sont-ils donc les philosophes asinaires qui prétendent que l’optimisme et sa fille, la volonté, sont occupés, présentement, à régénérer le monde? Je pourrais leur faire toucher du doigt le noir filon de pessimisme que j’ai mis à jour, moi, avec mes seuls moyens... Ah! les affaires du vieux monde vont mal, et s’il se rencontre comme cela, aussi facilement, une telle proportion de jeunes hommes qui ont déclaré la guerre à la vie, uniquement parce qu’elle est immonde et faite pour saoûler d’effroi les cœurs de sereine fierté; si du jour au lendemain peut se recruter ainsi une telle phalange de nobles êtres se réclamant du Nihilisme non pas parce qu’ils sont pieds bots comme Byron ou bossus comme Léopardi, mais bien parce qu’ils ont éventé le piège grossier de la Nature, on va assister à des spectacles intéressants sur cet excrément sphéroïdal, que l’emphase humaine a appelé la Terre!

En même temps que le judicieux entraînement de mes pupilles commençait, j’entrai en correspondance avec tous les cercles anarchistes du monde. Et ceux-ci prirent l’engagement solennel de me fournir ma _remonte_, par voie de tirage au sort, afin de remplacer ainsi ce que l’échafaud aurait décimé. Les moyens, les dons physiques ou moraux, de mes pensionnaires ayant été sagacement analysés, je les sériai en diverses catégories, je procédai à leur répartition dans les classes de bombe, de revolver, de couteau, de carabine ou de poison.

Qui eût pu prévoir l’entrain et le réconfortant enthousiasme de mes _cadets_? Ces hommes jusque-là sombres, sarcastiques et d’une misanthropie redoutable se prêtèrent tout à coup avec la plus grande souplesse, la plus merveilleuse docilité, à ce que j’étais en droit d’exiger d’eux. Leur front crispé se détendait; dans leurs yeux s’allumait une flamme juvénile, lorsqu’il m’arrivait de leur fixer la date approximative où tout permettait de croire qu’ils seraient prêts enfin. Les chrétiens qu’on destinait au Cirque ne témoignèrent pas jadis d’une pareille ardeur au martyre... Je dois dire, cependant, que ce qui me coûta le plus à obtenir de la plupart d’entre eux, ce fut le silence de trappiste, l’absolu mépris de la parole. La certitude qu’ils allaient mourir en héros avaient déchaîné en eux une extrême loquacité: ils se racontaient par avance et préparaient déjà, avec des gestes appropriés, leurs réponses aux juges ou aux jurés. Or, un régicide ne doit pas parler, ni _avant_, ni _après_. Il convient qu’il méprise l’inutile parole humaine, qu’il s’embusque dans une mutité farouche et obsècre le langage articulé qui aide les hommes à se pénétrer de la réconfortante certitude qu’ils sont identiquement idiots les uns les autres...

Mais il fallait les voir, dans les exercices préparatoires, travaillant à miner la voie ferrée ou transperçant d’un coutelas inspiré, au passage de la voiture lancée au triple galop, le mannequin chamarré qui tenait l’emploi du potentat...

Et puis les prouesses réalisées au tir à la cible! En moins de trois mois, quatre de nos futurs tyrannicides mettaient les sept balles de leur revolver dans un pain à cacheter, à quarante pas, bien que leurs camarades, jouant le rôle de policiers, les assommassent à demi de coups de canne, s’accrochassent à leur bras qui, malgré les bourrades, ne tremblait pas plus que..... celui du Destin, comme disent les poncifs. Au bout de l’année, j’eus deux artistes qui, à cinq cents mètres, avec la carabine, vous plaçaient une balle dum-dum dans le fond d’un chapeau, impeccablement. De plus, comme mon chimiste m’avait fabriqué une poudre _qui ne détonait plus_ et ne dégageait pas la moindre fumée, vous voyez cela d’ici: dans une ville encombrée de foule, au passage d’un souverain ou d’une puissance sociale, la mort qui, au loin, part tout à coup, fulgurante, se déchaîne d’une fenêtre invisible, et tombe du ciel, sans qu’on puisse arriver jamais à trouver le point initial de son envol...

Autre merveille. L’Europe avait inventé les rayons Rœntgen, les rayons X, qui perforaient l’opacité de la matière et permettaient d’explorer l’organisme. L’Amérique, elle, inventa les rayons Z qui rendirent ténébreuse toute chose éclairée par la lumière et conférèrent au corps humain, à l’homme, la propriété de se rendre invisible à volonté, aux yeux de ses semblables. Un élève, un lieutenant d’Edison me vendit deux cent mille dollars la découverte miraculeuse qui permettait à tout être de s’abstraire, de se soustraire du monde ambiant et cela à son gré, au regard des foules aveuglées, comme s’il s’était sur le champ transmué en effluences insaisissables. Cela tenait du sortilège, de l’hypnose; cela faisait penser à certaines expériences des brahmanes indous. Le régicide, une fois l’acte consommé, n’avait qu’à toucher un commutateur placé au creux de sa poitrine pour s’effacer subitement, pour obnubiler son relief, pour disparaître de l’espace et se fondre pour ainsi dire, à tout jamais... hors d’atteinte, dans la lumière ou la nuit éparse. Je dois dire qu’il ne s’en trouva que deux ou trois parmi mes justiciers qui voulurent se servir des rayons Z et se dérober ainsi aux responsabilités de leur geste sublime. Les autres donnèrent sang pour sang, vie pour vie. C’était plus noble mais moins pratique.

Et je les galvanisai moralement mes cadets, car il fallait, vous pensez bien, que l’âme fût trempée comme le corps. Des lectures leur étaient faites de tous ceux, classiques anciens et modernes, qui exaltèrent le régicide. Je ne veux point vous les énumérer, le pédantisme étant le seul recours des crétins. Je leur détaillai par le menu les plus récents forfaits des têtes couronnées, le satyriasis d’assassinat du sultan rouge, la cruauté du Petit-Père, les horreurs de la Sibérie, les proscriptions en masse, le Knout qui torture et avilit et la dernière invention du Romanoff: le croiseur destiné au transport des condamnés politiques, où, tout près des cages de fer de l’entrepont, une _machine à ébouillanter_ amorçait à la chaudière d’eau brûlante deux lances horrifiques braquées, à toute heure du jour et de la nuit, sur les révolutionnaires jugulés, sur les doukhobors enchaînés, sur les plus nobles cœurs de l’empire moscovite. Je leur citai le mot de Mallarmé interviewé sur les anarchistes: _Je ne suis pas assez pur pour parler de ces saints_.....

Ici Médéric Boutorgne crut de son devoir d’intervenir, en entendant Monsieur Eliphas de Béothus approuver Mallarmé.

—Oh! Mallarmé, dit-il, quel raseur! Il faut avoir le courage de le dire. Qu’est-ce qui a bien pu comprendre quelque chose à l’œuvre de ce galfâtre..

Tourné vers lui, d’un geste d’automate qui vire lentement sur son pivot, l’étrange personnage, dressa vers le plafond un index vertical, et prononça d’un ton calme.

—Jeune homme, n’avez-vous jamais entendu parler de ces pures étoiles dont la lumière répugne à mettre moins de deux mille ans pour parvenir à la racaille d’ici-bas?

Un éclat de rire général accueillit cette boutade, sans aménité et, trop lâche pour se fâcher, l’infortuné gendelettre, qui s’était dressé à demi, pour mieux donner l’essor à sa géniale interruption, dut ramener au niveau des sauces de son assiette un front désormais chargé d’opprobre.

M. Eliphas de Béothus, placidement persévérait.

—Le culte malencontreux que je nourris pour la vérité m’oblige à vous confier que je ne fus pas sans éprouver quelques désillusions au début. Deux régicides, dépêchés par moi en Europe, et munis d’une assez forte somme, se dérobèrent, devant la mort en beauté, l’un préféra s’établir marchand de reconnaissances du Mont-de-Piété rue de Clichy, et l’autre se fit bookmaker à Bruxelles. Mais le troisième qui mit le pied au Havre, tua son souverain en moins de huit jours. D’ailleurs, vous pensez bien: je me vengeai des deux parjures. Le bookmaker fut égorgé, sans phrases, un soir d’octobre, au retour de l’hippodrome de Grœnendal et l’autre, le marchand de reconnaissances, eut les deux poignets coupés et les yeux crevés, un matin dans son lit, par un de mes justiciers dépêché à cet effet. Une de ses mains, préalablement momifiée, servit même pendant deux ans de gland de sonnette à la porte de mon cabinet. Et, dès lors, après ces exemples salutaires, tout marcha à souhait.

Chaque semestre, un transatlantique quittait New-York emportant deux tyrannicides et, comme vous avez pu le constater, Messieurs, les attentats se succédèrent avec une régularité d’échéance. Le premier en date fut celui du restaurant Véry, en avril 1892, et déjà c’était un chef-d’œuvre. Vous vous le rappelez tous, n’est-ce pas? Un mètre cube de panclastite fut déposé là par un être invisible, sous le nez de la police, malgré le chapelet de mouchards protégeant l’infâme bistrot. Nous avions répété la scène pendant plus de deux mois. La catastrophe avait une telle allure biblique qu’il parût à beaucoup qu’une puissance occulte, une émanation de l’Inexplicable avait pris soin de placer l’engin et d’en déterminer l’explosion. Puis d’autres suivirent, qu’il serait oiseux de vous citer mais qui furent toutes perpétrées par des anarchistes frais débarqués d’Amérique ou qui y avaient été entraînés: Angiolillo, Bresci, Luccheni, Czogolsk! Et il y en eut beaucoup aussi dont on ne parla point par raison d’État ou de famille. Des ministres, des grands, de mirifiques bourgeois empoisonnés dans les cours, ou _suicidés_ chez eux. Ah! j’ose dire que j’ai lancé sur le monde quelques assassins qui ont fait leur chemin...