Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 6

Chapter 63,696 wordsPublic domain

Ah! celui-là fleurait bon l’amour au moins; il exhalait une senteur ravageante de passion tragique même, car il odorait le cadavre, ayant tué sa maîtresse en un drame fameux, qui jadis, occupa toute l’Europe. Un matin du printemps de 1890, on l’avait trouvé dans la chambre à coucher d’une villa du littoral algérien, la joue éraflée d’une égratignure, faisant de son mieux pour répandre des hémorrhagies apitoyantes et copieuses, et simulant des râles d’agonie près du cadavre de la femme d’un protestant notable de l’endroit, réputée jusque-là pour son rigorisme et son horreur des illégitimes fornications. L’épouse du momier, d’une beauté péremptoire quoique déjà aoûtée, avantagée par surcroît d’une fortune impressionnante, avait le front fracassé d’une balle et, préalablement à la minute où elle fut décervelée par Andoche Sarigue, elle avait répudié ses derniers linges: ce qui est un sacrifice conséquent, comme on sait, pour les personnes conseillées par Calvin. De ce dernier fait, l’assassin argua la passion, la frénésie sentimentale et charnelle qui peuvent, à la rigueur, précipiter dans ce que le bourgeois appelle l’_inconduite_, les mères de famille jusque là placides et que la quarantaine semble avoir mises hors l’amour. L’accusation rétorqua, en objectant les viles manœuvres, la suggestion, l’hypnotisme, et même le viol. Sarigue, avec des mots choisis, en une véritable page de littérature, s’était efforcé de faire au Jury la psychologie du drame. Il avait expliqué que les voluptés cardiaques ou génésiques n’étaient pas suffisantes pour le couple sublime qu’ils formaient tous deux; qu’ils avaient décidé d’y surajouter celle de la mort, que la conjonction dans le néant avait été résolue d’une commune entente, mais qu’après avoir tué froidement la malheureuse, la Fatalité avait voulu qu’il se manquât, à la minute suprême.

Ah! il ne s’était pas fait grand mal; il ne s’était pas dangereusement blessé, lui. Non, le revolver s’était senti sans entrain pour saccager une peau d’amant aussi reluisante, et, c’est à peine, si au lieu de cervelle—en admettant qu’il en possédât une—il s’était fait sauter quelques poils de la moustache. Il avait fait cinq ans de bagne sur les huit qui lui furent octroyés et, maintenant, il cuvait son désespoir et promenait son âme inconsolablement endeuillée dans tous les bouges, les bouis bouis et les bals de Montmartre. Il couchait chez toutes les filles qui voulaient bien marcher à l’œil et racontait infatigablement ses aventures avec des gestes affaissés ou des tirades à la Mélingue, devant des piles de soucoupes, dans tous les gynécées publics de la butte,—ce goitre de sottise appendu à la gorge de Paris. Très couru d’ailleurs, il était l’amant inquiétant et trouble, le survivant tragique d’une épopée de traversin, et il procurait le frisson romantique dans le XVIII^e arrondissement et les alcoves mieux famées où l’épiderme sans imprévu des agents de change est devenu insupportable. Un grand journal du matin s’était même attaché sa collaboration et, plusieurs fois par semaine, ce cabot de l’assassinat passionnel, plus vil et plus lâche, certes, que le dernier des chourineurs, car il avait histrionné dans le suicide et dupé sa maîtresse avec les contorsions d’un Hernani de sous-préfecture, ce grimacier algérien notifiait la Beauté et l’Amour à deux cent mille individus. Il discourait aussi sur _l’honneur_, depuis qu’il avait échappé à sa chiourme et s’était récemment offert comme témoin pour assister, dans un duel, un ami journaleux. En sa petite garçonnière de la rue des Martyrs, se réunissaient de doctes conciles. Des _tartiniers_ notables, ses protecteurs, accréditaient le logis où l’on fabriquait de menus actes pour les théâtres à côté. Son crime n’était plus retenu que comme un chapitre littéraire, un chapitre vécu, écrit avec du sang, qui lui assurait pour le restant de ses jours une place enviable, en librairie. Et l’impudeur de cette époque qui s’en va pourléchant avec passion les drôles les plus nidoreux, la terrifiante inconscience de cette Société qui a déjà fait périr de famine ou de désespoir tant de gens de cœur, pour décerner toute la considération, tout le lustre ou tout l’amour dont elle dispose, aux plus atroces bandits, est à ce point confondante, qu’une pièce vengeresse dont il était le premier rôle immonde et flagellé n’avait pas réussi à le faire vomir, dans une nausée, comme un tronçon de ténia empoisonné, par le Paris des Lettres.

—Voyons, Sarigue, prenez-vous mon bras pour une... enseigne... de vaisseau... glapissait, en lui passant la salière, un petit homme, à figure chafouine et olivâtre de Maltais dont la chevelure en boucles de karakul frisottait au-dessus de deux yeux d’un noir indécis et louche. C’était le sieur de Fourcamadan, comte indiscutable à son dire et irréfragablement apparenté, nous devons le croire, aux plus augustes familles et même à un duc de l’Académie, qui trouvait le moyen de notifier à la société son lustre indéniable d’ancien lieutenant de vaisseau. Chaque mortel, en effet, après deux minutes de conversation avec ce fils des croisés, ne pouvait plus ignorer que, sorti du _Borda_, il avait été promu, au bout de quelques années, à la dignité d’aide de camp de l’amiral Aube, mais qu’il lui avait fallu briser sa carrière et quitter la marine à la suite d’un duel retentissant avec le prince Murat. Sans un décime d’avoir personnel, d’ailleurs, après une vie affreuse de bohème, après avoir été courtier au service d’un marchand de papiers peints, après avoir vendu dans Paris aux mercières désassorties des boîtes de carton pour leurs rubans ou leurs collections de boutons de culotte, il avait fini par épouser, à Béziers, la dernière descendante d’une lignée de négociants en graines oléagineuses, qu’avait esbrouffée le titre de comte dont il se réclamait.

—J’ai épousé ma cousine, disait-il à tous venants. Ma cousine qui est par les Montlignon et les Boisrobert.... une brave fille et qui ne crache pas dessus.... achevait-il, avec un sourire égrillard et une claque sur l’épaule de l’interlocuteur, car M. de Fourcamadan, désireux de rénover les meilleures traditions aristocratiques, estimait congru d’initier le prochain au tempérament de sa conjointe.

Avantagé d’une belle-mère grippe-sou, d’une avarice sans seconde, qui ne le lâchait pas d’une semelle, l’accompagnait de par la ville, par crainte de dépenses outrancières, et obscurcissait son blason par le côte à côte d’affligeants corsages et de cottes reprisées à peine dignes d’une marchande de lacets ambulante, ce gentilhomme vivait dans la plus complète servitude domestique, sans un liard d’argent de poche, ne trouvant chez lui que la matérielle chichement dispensée. Réduit aux expédients, il s’astreignait à rapter les monnaies des amis par toutes sortes de basses manœuvres, acculé qu’il était à la nécessité de râfler les pièces ayant cours traînant sur les meubles, pour pouvoir, de-ci, de-là, satisfaire ses fringales de juponnier et combler les acteuses des quartiers excentriques de bonbons sébacés ou de bouquets fossiles.

La nature n’ayant point permis qu’il fût Saint-Simon, Vauvenargues ou la Rochefoucauld, il écrivait, lui aussi, pour le théâtre, élaborait de préférence des vaudevilles à thèse, et les personnages en caleçon qu’il faisait circuler sur le _plateau_, au lieu de perdre leur temps à se reculotter ou à rajuster leur suspensoir après l’adultère, préféraient s’employer à dire leur fait à la société et à vaticiner des avenirs meilleurs et prochains sous le nez ébaubi des commissaires de police dont l’arrivée, selon les règles de l’art, clòturait immanquablement la dernière scène. Ce patricien avait l’opérette révolutionnaire et les malformations plastiques des marcheuses au rabais dont son génie réglait les ébats sur les planches, toute la _fessarade_ de ses petites pièces montmartroises étaient à intention de chambardement. L’ordre de choses actuel, selon lui, devait être combattu à l’aide des quiproquos, de la conjuration dans les placards, des justiciers en pan de chemise, et de la Croupe installée à poste fixe devant le trou du souffleur. Avec ce marchand de coq-à-l’âne, ce n’était plus le cheval de bois qui devait permettre aux combattants de s’emparer de la cité d’exaction, mais bien le petit meuble en forme de violon pattu.

Dans quelque lieu qu’il fréquentât, M. de Fourcamadan se préposait au calembour et, dès lors, les assistants pouvaient perdre l’espoir d’arriver à jamais placer un mot. C’était une logodiarrhée intarissable, une menstrue d’anas et de calembredaines, un effroyable boniment de camelot marseillais. Aussitôt que cet aristocrate, qui détenait, du reste, un appétit de chemineau, avait en partie apaisé sa boulimie, il se saisissait de la parole et réduisait l’assistance à merci en lui propulsant au visage les plus fines essences de son esprit, tout comme cet étrange coléoptère, dit coléoptère _pétard_ ou _bombardier_, qui sort victorieux de toute mêlée, rien qu’en déflagrant, devant l’olfactif de ses voisins, le contenu des vésicules gazeuses de son arrière-train.

Il joignait, d’ailleurs, la manie du parler solennel et le besoin de commenter sa généalogie à la passion du calembour—cet esprit des gens qui n’en ont pas. Et il n’attendait point que la conversation lui permît de placer ses traits avec à-propos. Il intervenait au hasard sans se soucier jamais de l’opportunité. Pour le moment, dans le registre aigu de sa voix acidulée, et d’un ton condescendant pour la vile roture qui s’ébrouait à ses côtés, il informait toute la tablée d’un incident de sa prime jeunesse.

—Oui, Messieurs, la scène se passait au château, devant la comtesse, ma mère, et mon oncle, le marquis, président à la Cour. On finissait de dîner dans la salle à manger de l’aile centrale. Soudain, le vieux Baptiste—le plus ancien des valets de chambre qui était né chez nous, du reste—entra, la figure bouleversée, ruisselante de larmes et si ému qu’il s’appuyait aux meubles pour pouvoir marcher. Avec des précautions infinies et les mains tremblantes comme s’il touchait une précieuse relique, il portait un plateau d’argent blasonné aux armes des Montmorency, nos parents, dont ces derniers avaient fait cadeau au feu comte mon père, et, sur ce plateau, une épée était posée en travers, toute petite, à fourreau de maroquin rouge et à poignée de nacre.

—L’épée de Son Excellence l’Amiral, prince de Fourcamadan, dit Baptiste d’une voix qui, d’émotion, succomba dans la finale.

Nous ne comprenions rien à la scène.

—Quelle épée? quel amiral? questionnâmes-nous.

Alors Baptiste expliqua: Son Excellence le prince de Fourcamadan, bisaïeul de défunt M. le comte, était le propre père du commandeur de Malte, de la branche aînée, cousin lui-même du Légat du pape et arrière-petit-neveu du Connétable qui, le premier, entra dans Byzance à la tête de l’armée du Christ, et voilà l’épée qu’il portait sur le pont du vaisseau le _Grand-Dauphin_, à la bataille de Stromboli.

Et Baptiste nous conta ensuite, par le menu, comment il avait retrouvé la sainte chose, en pratiquant des recherches dans les oubliettes de la tour de l’ouest, avec la prescience qu’il devait y avoir là d’augustes vestiges du passé. Le marquis, mon oncle, fut si ému qu’il embrassa Baptiste en l’appelant: noble serviteur, et que la comtesse, ma mère, décida qu’il cesserait de faire partie de la livrée et mangerait dorénavant avec nous sur une petite table voisine de la nôtre. Puis la comtesse, ma mère, et le marquis, mon oncle, me firent jurer sur l’épée de l’amiral et devant le portrait de feu le comte, mon père, qui était le quatorzième à gauche dans la galerie du Nord que je serais marin à mon tour. Six ans plus tard j’entrai au _Borda_.

Il convient d’ajouter qu’un ami sceptique, ayant eu l’idée, un jour, d’écrire au commandant du _Borda_ et de requérir de son obligeance quelques renseignements, reçut la communication suivante:

ÉCOLE NAVALE

VAISSEAU LE BORDA

_Le Capitaine de vaisseau commandant._

Monsieur,

En réponse à votre lettre du 15 avril courant, j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’aucun élève du nom de Fourcamadan n’a figuré sur les matricules de l’École Navale.

Un silence tomba: tout le couvert digérait la chose. Mais le comte n’était point homme à abandonner pour si peu la tribune aux harangues. Cet esprit primesautier et saugrenu était habile au décousu et aux plus déroutantes variations. Le buste incliné sur la nappe, rasant de la tête les plats du service, à nouveau il conquérait la parole.

—Ah! messieurs, je ne peux pas résister au désir de vous faire savoir à tous ce que j’ai répondu il n’y a pas un quart d’heure à mon voisin qui me demandait mon opinion sur le remarquable discours de M. Deschanel et qui voulait savoir dans quel parti je rangeais l’orateur. Vous me direz si j’ai tort. M. Deschanel, lui ai-je répliqué, n’appartient à aucun groupe, il est _lui-même_ et c’est assez, car s’il y a dans la Chambre des anti-ministériels, des anti-militaristes, des anti-cléricaux et des anti-sémites, lui, tout simplement, est Anti... _noüs_...

Un murmure flatteur et des rires de la meilleure spontanéité furent le salaire de ce trait d’esprit. Truculor sortit même un _très-bien_ aussi sonore que ceux dont il avait coutume d’appuyer les discours des ministres, sur les bancs de la majorité.

—Fourcamadan, contez-nous donc l’histoire du crabe et du matelot, dit Boutorgne, qui venait de récupérer dans son plein l’usage de l’entendement.

Mais le comte se défendait.

—Un peu osée... trop spéciale... je n’ose vraiment pas... Cependant, comme cela flattait sa manie de fin diseur, il ne prit point plus longtemps la peine de consulter l’assistance de l’œil. Comme s’il y fut autorisé, il ajouta, dans le malaise de tous.

—Enfin, puisque vous le voulez... Vous savez que je la mets dans la bouche d’un pair de France, à la table de Louis XVIII, le roi spirituel, dans le petit acte que je termine en ce moment pour le Grand Guignol. Et, sans aucune retenue, avec la plus belle inconscience, il se lança, une demi-heure durant, dans un monologue fécal, détaillant les aventures d’un gabier marseillais qui, sur le sable d’une grève, luttait d’ingéniosité contre un crustacé sournois, pour empêcher ce dernier de profiter de l’excédent de ses digestions.

—Té, mon bon, maintenant que cela déliquesce... tu n’es plus à la hauteur avec tes pinces, si tu veux y goûter, tu prendras une cuillère... paracheva le comte qui avait un peu bu.

Les deux tiers de l’assistance éclataient. Truculor devenu hilare et dont la chose chatouillait agréablement l’inéliminable substrat de rusticité qui faisait le fond de sa nature, Truculor riait aux larmes et complimentait le patricien. Siemans, épanoui d’une grosse joie, donnait des coups de coude dans les flancs de Boutorgne qui avait définitivement abandonné la conquête de Madame Honved. Seuls l’auteur dramatique et le convive extraordinaire, M. Eliphas de Beothus, signalé par Madame Truphot au gendelettre, ne disaient rien, non plus que Jacques Paraclet, qui paraissait surtout occupé à ne pas laisser disparaître la bonne avec les reliefs du faisan. Il lui faisait de gros yeux, lui enjoignait, d’un froncement de sourcils, d’avoir à remplir son assiette, et requérait le maître d’hôtel qui versait les vins, d’un geste de l’épaule remontée très haut, lorsqu’il venait à passer près de lui.

Le comte de Fourcamadan, ivre de succès, abreuvé à nouveau et en proie au vertige du génie, ne s’arrêtait plus. Debout, dressé sur la plante des pieds, il pointait au-dessus des convives sa petite tête ratatinée, déjà gaufrée de rides, et ses boucles de karakul tout humides des abondantes et faciles transsudations méridionales.

—J’en ai encore de plus drôles... La cantharide, la cantharide? voulez-vous, disait-il, déchaîné.

Cela menaçait de devenir scabreux. Bien que Madame Honved fût tout le contraire d’une bégueule, elle imprimait un sursaut à sa chaise. Mais cela n’arrêtait point le sire.

Comme on le voit, ce salon littéraire n’avait qu’une parité et une relation très vagues avec ceux du xviii^e siècle, ceux de Madame Dupin ou de Madame d’Épinay ou bien encore le parloir qui eut en primeur la lecture de la _Pluralité des Mondes_, de Fontenelle. Après tout, ceux-là étaient peut-être pareils. Mais telle est généralement l’attitude des bourgeois beaux-esprits à l’heure de la fermentation des estomacs. Les stupidités sanieuses qui ne dérideraient plus aucun corps de garde ont l’heureux don de déclencher leur plus déferlante hilarité et de mettre à jour le meilleur de leur âme. La grossièreté congénitale et la bassesse de leurs coutumières attirances ne demandent pas de caresse autrement savante pour venir s’ébrouer à la surface. Dans leurs festins les plus gourmés, on démêle toujours un peu de la noce à Coupeau.

—Voilà, commençait déjà le comte de Fourcamadan, en s’essuyant le coin des babines de sa serviette roulée en tampon, comme un zingueur qui s’apprête à en dégoiser une,—un soir, la cantharide aux élytres bruissantes...

Mais il ne put pas continuer. Un cri perçant, un cri aigu tel le sifflement d’une locomotive hystérique ou le coup de sirène d’un paquebot déchira l’air. Parmi un éboulis de vaisselles et un effondrement de verres et de bouteilles, un individu d’une quarantaine d’années, maquillé et rechampi, qui s’efforçait, grâce aux fards et aux cosmétiques, de persévérer, aux yeux de tous, dans la jouvence et l’extérieur d’un éphèbe, venait de disparaître sous la table. Jusque-là, cet Eliacin en simili s’était tenu tranquille, se contentant de lustrer sa chevelure digne de Clodoald et de faire pleuvoir des averses de pellicules, d’une main satisfaite baguée d’art nouveau. Même il avait répondu aux menues questions de ses voisins d’une voix timide de pucelette qui fait sa première sortie. Maintenant ses yeux chaviraient dans l’orbite et ses deux mains crispées à la nappe la secouaient furieusement au milieu de la danse éperdue de tout le service. Les carafes, les fourchettes, les plats et les bouteilles d’un Corton 1889 qu’on venait d’apporter entraient en saltation bruyante, tout comme si Papus ou l’ombre de feu Madame Blavatsky eussent surgi à l’improviste. Et l’éphèbe quadragénaire hululait, se tordait, se tendait et se détendait en des secousses d’épilepsie pareilles à celles qu’eussent pu lui procurer le contact d’un plot, d’un électrode saturé. En quelques instants, il fut couvert de nourritures, de sauces et de vins, cependant que le trémolo de ses hurlements se faisait plus impitoyable.

—C’est Boromée Pharamond Venceslas Robomir, du _Pégase_, expliquait Madame Truphot alarmée, mon Dieu, il a sa crise!

—C’est la grande hystérie, opina Sarigue, qui s’y connaissait.

—Appuyez-lui sur les ovaires, alors, conseilla Honved, ironiquement.

Transporté dans le salon voisin, l’homme du _Pégase_, ne tarda pas à reprendre ses sens sous les affusions de vinaigre et les vigoureuses tapes dans les mains dont le gratifiait le Belge, qui faisait tournoyer ses bras, comme s’il eût voulu marteler un boulon sur le fer d’une enclume. Ses yeux s’étaient ouverts et, bientôt, après deux ou trois tentatives infructueuses encore, il bégaya par à coups, d’une voix blanche et ténue comme un fil.

—Pardonnez-moi! J’ai ça de commun avec le grand Flaubert, je suis épileptique... C’est le surmenage... la fin de mon poème me coûte bien du mal... je ne peux pas arriver à mettre debout le dernier chant... Quand la Princesse Rupéronde, fille du roi Nabuchodonosor, vient de consommer l’inceste avec son père changé en bête... Vous comprenez cette complication de l’inceste par la bestialité, la zoophilie, est très difficile à rendre.

Il fit une pause; puis se dressant tout d’un coup, désormais ressuscité, il claironna d’une voix terrible.

_Pendant que flosculait la brume argyrescente, Tu mordis par trois fois ma gorge intumescente Animal-Roi! Mon père! O toi l’Amphicéphale!_

Devant la menace de postérieurs alexandrins et d’un dolosif poème tout entier en rimes féminines, la société, du coup, opérait, en désordre apeuré, son transfert sur des lieux moins redoutables.

* * * * *

—Ce gaillard-là a fait exprès de se trouver mal pour nous placer ses vers, dit, de sa voix de cuivre, Truculor, qui pour la première fois de sa vie, peut-être, énonçait une vérité.

Et de peur qu’il ne continuât, on décida de le laisser quelque temps encore aux soins de la femme de chambre.

—Surtout, ne l’embrassez pas, notifia Madame Truphot à cette dernière; vous savez _qu’il est pour homme_: il vous arracherait les yeux ma fille.

Mais le comte de Fourcamadan, enragé que cet incident lui eût coupé son effet, s’accrochait à la manche du Tribun socialiste.

—Écoutez, tout à l’heure j’en ai trouvé une bien bonne; vous en aurez la primeur: Sarigue me demandait à moi, qui suis marié, mon opinion sur le mariage. Je lui ai répondu que ce qu’on devait en penser était formulé par les termes mêmes dont on désigne les époux. Ne dit-on pas d’eux qu’ils sont des _conjoints_?..

Alors tous deux, éboulés sur un canapé, se roulèrent.

* * * * *

Au bout d’un quart d’heure de papotages dans le grand salon, la table se trouva remise au point et l’on reprit le cours du dîner.

Monsieur Eliphas de Béothus, le type prétendu extraordinaire, annoncé par Madame Truphot et de qui, selon ses prières préalables réitérées à chaque convive, on devait tout endurer, les pires paradoxes, comme les fantaisies les plus insolites, s’était tu jusqu’à ce moment. C’était un homme très grand, exagérément maigre, à la face bossuée de méplats, au teint couleur d’urine, à la tête aplatie comme celle du basilic, aux yeux noirs machurés qui, sous le coup de quelque émotion, lui saillaient parfois de l’orbite, et qu’il semblait porter, alors, à la façon de certains insectes qui les brandissent au bout de leurs antennes. Une bouche tourmentée et grimaçante, en forme de balafre de yatagan, complétait cette laideur irritante non moins qu’hoffmanesque.

—Vous considérez ma hideur avec étonnement, dit-il à Honved, qui, depuis longtemps déjà, le dévisageait stupéfié. Je suis très laid, en effet, Monsieur, et cependant, comme la plupart des autres hommes, mon être intime est de beaucoup plus affreux encore que mon relief apparent. Mais, ainsi que vous le voyez, je me suis débarrassé au moins, moi, du préjugé commun à mon espèce animale, qui consiste à se rattraper sur les splendeurs cachées, à vouloir être expertisé favorablement au point de vue moral quand l’extérieur est sans avantage et que la nature vous a joué de vilains tours du côté plastique. Je ne suis pas soucieux de cette compensation. Vous trouvez en moi un individu pour qui l’opinion de ses congénères, leur blâme, leurs suffrages ou leurs louanges n’ont pas plus d’importance que ce qui peut se passer dans une autre planète. J’existe dans la plus belle liberté intérieure et les paroles ou les jugements qu’on peut prononcer sur moi ont tout juste à mon sens la valeur d’un son qui contrarie bien inutilement la sérénité du silence. Si quelqu’un prenait jamais le souci de vouloir m’analyser—chose bien vaine, car qui peut analyser un être?—soyez assuré que je répugnerais à la règle d’éducation civilisée qui commande d’apparaître «en Beauté» et de parquer immédiatement dans les écuries invisibles, dans les porcheries profondes de la Psyché ou du cœur les sentiments qui prennent la peine de s’agiter _intra-muros_. J’ai coutume, moi, de les laisser barboter aux yeux de tous et même à ceux du psychologue dans leurs auges préférées. L’Humanité, n’est-ce pas? ne vaut pas qu’on lui mente.