Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 5

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Tous les nègres, ivres-morts pour avoir défoncé les barils de _raki_, se vautraient à l’entrée des paillottes, exactement à point pour être jetés à la mer. Ce fut la tactique du Secrétaire d’État chargé de sauver les exacteurs. Il avait fait rouler en travers de la route quelques menues voluptés bourgeoises, des provendes bien immondes, des honneurs qui contaminent, des sacs de piastres, des décorations, du vin de Samos, des prostituées, des pelisses de fourrures, des coupons de loges d’Opéra, des abonnements au Chabanais, un portefeuille de ministre, sans oublier des caisses de savon à l’opoponax, du linge de corps, des corsets de la _Samaritaine_, de l’astrakan de conducteur d’omnibus, des bijoux de la rue Rambuteau et quelques marlous des grands bars pour les femmes et, au bout de quelques minutes, tout l’État-major socialiste était ivre-mort, poussait des cris de chimpanzés hystériques, s’étouffait de mangeries, se battait pour se filouter réciproquement les nourritures au fond de la gorge, bâfrait à même la fange, forniquait dans le ruisseau, éructait à faire trembler les vitres voisines, s’enfonçait les doigts dans la bouche, afin de se libérer l’estomac et de manger encore, toujours, dans le geste itératif et le vomissement éperdu de Vitellius[2].

Alors, il les avait incorporés à sa domesticité et leur avait fait vider ses crachoirs.

Juste en face de Truculor, s’embusquait un profil inquiétant, une tête de marchand d’esclaves, d’écumeur de naufrages ou de pirate barbaresque. C’était Jacques Paraclet, le pamphlétaire catholique, héritier du _gueuloir_ de Veuillot qui, moyennant cent sous ou un dîner, tenait, dans les journaux ou les cénacles, l’emploi de la Colère céleste et pulvérisait l’assistance, au dessert, en précipitant sur elle le courroux des trois Personnes de la Trinité qui, pourtant, n’en font qu’une et tiennent dans la même à la suite d’on ne sait quelle pénétration sodomique; Jacques Paraclet, qui, avant le vestiaire, incendiait ponctuellement les lieux maudits où il venait néanmoins de fréquenter, en laissant choir sur les convives la pluie d’étoiles en fromage mou d’une Apocalypse redevable à l’alcool de son meilleur ordonnancement. Ce chrétien maniait, à l’ordinaire, une prose _à faire tourner les mayonnaises_, mais dont il tirait parfois un effet surprenant. Coprologue et stercoraire, il était à proprement parler, le Ruggieri de l’excrément, le Liberty de la fécalité et, sous le prétexte de glorifier son Dieu, il n’avait point son pareil pour bâtir des Alhambras en guano et des Parthénons en poudrette. Ce fut lui qui, jadis, on s’en souvient, qualifia Zola de _Triton de la fosse d’aisances naturaliste_ sans prendre la peine de considérer qu’il pouvait être à son tour le Parsifal d’un Niebelung étronnifère qui, brandissant un fanion ponctué de naïves virgules, se serait lancé à l’escalade d’un Mont Salvat au sulfhydrate d’ammoniaque.

Ancien communard, d’après son propre aveu, enragé de n’avoir pu prélever dans l’insurrection du 18 Mars, ni dans les années qui suivirent, une notoriété quelconque, tenu à l’écart par les premiers rôles et confiné au rang de vague doublure, il avait été, un jour, offrir sa marchandise dans la boutique adverse, changeant soudain de paroxysme et transmuant en catholicisme d’inquisition sa frénésie révolutionnaire. Il s’était présenté chez l’auteur des _Diaboliques_ pour demander aide et réconfort. Barbey d’Aurévilly, ce nomenclateur enamouré des plus ridicules attitudes, que les vieilles cagotes et les sang-bleu de Valognes prennent encore pour le dernier aristocrate du Logos, pour le Connétable des Lettres, l’avait gratifié du meilleur accueil en s’engageant à le présenter au comte de Chambord à la première occasion et dès qu’il aurait du linge. Tout en se rengorgeant sous ses jabots achetés aux ventes du Mont-de-piété et ses dentelles d’Antony sexagénaire, qui avait acquis l’impérissable amour du pourpoint et du panache, pour avoir sans doute dans sa jeunesse, entendu chanter Saint-Bris au fond de sa province ataxique, il interrompit net la réfection de ses cravates qu’il reprisait lui-même et il lui conseilla—par goût du paradoxe hugonien et de l’anachronisme romantique—de revêtir le harnais de combat et de se confectionner l’âme chrétienne d’un Joseph de Maistre, qui aurait, cette fois, réquisitionné le meilleur de sa polémique et de sa langue dans les conflagrations du Marché de la volaille et du Pavillon de la marée.

Le soir même de ce jour d’il y a vingt ans, Jacques Paraclet, muni d’une apostille du Maître, s’était, à défaut d’autre débouché, mobilisé chez Rodolphe Salis, le propriétaire du _Chat-Noir_ qui régnait alors comme conservateur sur ce musée Dupuytren de l’Histrionat.

Après la deuxième absinthe, le libelliste boulimique, désireux d’affirmer son savoir-faire, s’étant mis soudain à pousser des glapissements de chacal à qui on extirpe un ongle incarné, le gentilhomme cabaretier l’avait engagé sur l’heure pour rehausser de quelque inattendu sa troupe de bateleurs édentés. Il avait été chargé d’abord d’enlever les pardessus, de distribuer les petits bancs aux dames et de jeter du sable jaune sur les crachats, dans les couloirs, puis permission lui fut octroyée, par la suite, de collaborer au boniment et d’invectiver le public afin de le porter au point culminant de l’enthousiasme. Comme son bagoût avait permis de hausser de quinze centimes le prix des bocks, Salis donna des ordres pour que deux colonnes du journal de l’endroit, dirigé par Emile Goudeau, fussent mises à sa disposition, avec toute licence d’étriper les pontifes. C’est ainsi que s’amorça son destin. Rue de Laval, Jacques Paraclet était déjà le Marseille, le Bamboula d’une boutique de tombeurs littéraires et, caleçonné d’une peau de tigre eczémateuse, chaussé des bottes à gland doré du bestiaire suburbain, poitrinant sous le dolman et les brandebourgs cramoisis d’un Bidel cagneux, il offrait le gant aux adversaires, pratiquait avec brio la «ceinture devant» et le «tour de tête», alors que pleuvaient les décimes dans la sébille de fer étamé et qu’il criait:—Encore dix-neuf sous et j’vas vous crever Renan.

Depuis, il avait persévéré, ne s’attaquant jamais du reste qu’à la Civilisation, se battant en Tétanique contre la Science et la Pensée, braquant sans relâche, en homme-canon, contre Hugo, Michelet, Zola, contre tous ceux dont s’honore la culture moderne, un obusier forain bourré de phrases au picrate irascible, une vieille caronade de corsaire chargée d’explosives épithètes à triple percussion, pendant que faisait rage, alentour, il faut le dire, une formidable mousqueterie de tropes empoisonnés, de démentielles métaphores.

_Je suis un gigantesque et divin Sodomiste, car, seul j’ai couché avec le Verbe et, seul, je l’ai fécondé_, semblaient, dans leur superbe, hurler tous ses livres. Ce serpent python s’était donc dressé devant la société libre-penseuse pour l’avaler d’un seul coup, ainsi qu’il le prétendait, mais comme celui du Jardin des Plantes, il n’avait avalé qu’une couverture et encore était-ce celle des livres de Veuillot, ce dont il avait failli mourir empoisonné et ne guérirait jamais. Rongé vivant par un lupus d’orgueil, hypertrophié par un éléphantiasis de vanité, il exerçait dans la périphérie parisienne le métier de prophète et prélevait sa nourriture sur les sacerdotes, les soutaniers et les confrères que terrorisait sa copie. Il avait pris aux livres qualifiés saints, aux livres des Vaticinateurs ou des grands hystériques juifs, tout l’anachronisme, toute la mécanique de sa prose laborieusement composée, toute l’architectonie de son style qui, pour moderniser les aboyeurs d’Israël, avait spolié à peu près tous les siècles: Juvénal, le vieil Agrippa, Chateaubriand, Baudelaire et même, tout arrive, son conseil d’antan: Barbey d’Aurévilly, mais dans lequel il éclusait seul un inéluctable gulf-stream de scatologies. Ce courant intérieur avait ses grandes marées, son flux et son reflux et roulait implacablement sous des aurores boréales et des arcs-en-ciel fécaloïdes que l’auteur pourléchait avec amour. Cependant, par une virtuosité qui lui était personnelle, il arrivait souvent à rebondir de la tinette à l’étoile. On le croyait parfois enlizé dans la fiente: il était dans la voie lactée. C’était sa façon à lui de manier l’antithèse et d’infliger la sensation du prodigieux au lecteur, pareillement démuni d’analyse et d’entendement, qui se précipite tête baissée dans tous les traquenards du livre à trois francs cinquante. Un effroyable gongorisme était d’ailleurs l’art préféré de ce dernier adepte du romantisme transformé par lui en orchestre de monstres, en tératologie malmenée par le tétanos.

Et cet homme n’était pas moins fier de sa _beauté_ que de sa prose. Dans sa dernière œuvre: Je _m’obsècre_, la vénusté de son profil était dévolue à l’admiration des multitudes sous la protection de ce titre: «_Promesse d’un beau visage_—mon portrait à 18 ans, peint par moi-même à l’huile de requin.» La prunelle de l’innocent lecteur pouvait s’y délecter d’un facies impubescent de garçon marchand de vin, d’une tête de calicot congestionné qui vient de rater «une guelte», de bonneton ou de bobinard qui voit un client faire «un rendu».

Carapacé, tel le _Tancrède des Stercoraires_, d’une armure de bran durci à l’usage de la balle, il était néanmoins d’une intaille singulière, et cet échantillon d’un autre âge réclamant pour lui-même l’honneur de tenir le couteau à dépecer l’humanité dans les grands abattoirs catholiques, ce spécimen inattendu, ne se pouvait cataloguer dans la platitude accoutumée, dépassait la pelade contemporaine de toute la hauteur d’une lèpre effroyable et surprenante. Comme Truculor, il avait en poche la solution de la question sociale et cette solution était très simple, elle consistait:

1^o A traîner le cadavre de Renan jusqu’au plus prochain dépotoir;

2^o A ériger au sommet du Panthéon une croix d’or _du poids_ (?) de plusieurs millions;

3^o A astreindre tous les Français à communier au moins une fois par semaine, sous peine de mort!

Oui, ce n’était pas plus difficile que cela, et on se demandait vainement, à la suite de cette écriture, comment l’époque, qui n’avait pu offrir à Jacques Paraclet l’Escurial d’un nouveau Philippe II, ne lui avait pas ouvert, sur l’heure, la cage de fer des aliénés de Bicêtre.

Il est juste de dire, cependant, qu’on avait de lui, dans son livre, _l’Imprécateur_, un chapitre sur la bondieuserie, la coprolâtrie de Saint-Sulpice, qui était une manière de chef-d’œuvre définitif, avec deux ou trois rugissements adventices assez bien expectorés.

C’était Boutorgne qui avait conseillé à la Truphot d’inviter Jacques Paraclet, d’elle ignoré, dans l’espoir d’incidents peu ordinaires. Jusque-là, cependant, il avait été déçu, Truculor, ravalant le meilleur des Baedekers, s’était lancé en une description pointilleuse de son pays natal, des gorges du Tarn, et le squale catholique s’était contenté de déglutir ferme et de considérer en silence la beauté svelte, les yeux d’écaille blonde, la lourde et érugineuse chevelure de Madame Honved dont les pesantes torsades la casquaient de rouille sanglante et chaude. Il ne s’était même pas enquis, au préalable, par une de ces interpellations foudroyantes dont il était coutumier, si cette dernière avait fait congrûment ses Pâques, car Jacques Paraclet, au café, dans les bureaux d’omnibus, les rédactions et les mangeries bourgeoises faisait la place pour Dieu le père, informait les gens de Ses volontés les plus récentes et répercutait Iaveh avec une bien autre infaillibilité que le déguisé du Vatican. Malgré que ce soir-là, il se tînt coi et parût avoir été passé au chloral, il agaçait Honved qui, sans la présence de sa femme et dès le second service n’aurait point su résister, sans doute, au plaisir de lancer, contre le fulminate désormais mouillé de cette torpille de sacristie, quelque perforant brocard destiné à la faire exploser, si toutefois elle en était encore capable. Le pugilat verbal avec Jacques Paraclet, étant donné tout ce qu’il comportait d’obscénités littéraires, lui répugnait devant sa compagne. Cela eût été drôle, tout de même, d’inciter le catholique à un combat singulier, de l’attirer en rase campagne, après qu’il eût d’avance bourré sa faconde de ses invectives habituelles dont la moindre aurait été capable de donner des hauts-le-cœur à une pompe nocturne. Oui, c’eût été amusant de le suivre sur son terrain, pour, tout à coup, faire pleuvoir sur lui le feu grégeois d’une série d’anathèmes trempés dans les laves du meilleur Juvénal.

Par trois fois, Honved remisa le cartel, rengaina la brette terrible de ses mots qu’il dissimulait, à l’ordinaire, sous les rubans, les velours et les fleurs d’une excessive politesse venant encore ajouter à l’acuité de l’ironie. Honved, auteur dramatique jusque-là très discuté, était arrivé enfin à la grande notoriété avec ses trois derniers actes de l’Odéon: _L’âme païenne_. La grâce antique oblitérée par dix-huit siècles de catholicisme, enterrée sous les mucus et les excrétions de tous les exégètes, avait enfin été exhumée victorieusement, comme un bronze intact quoique deux fois millénaire, dont la jeune lumière à nouveau vient caresser amoureusement le svelte contour et la chaude patine.

Les initiés et les érudits avaient crié au miracle devant ce sens aigu du génie latin, et son art, sa technique, son dialogue, toute la grâce sereine et fauve, le culte ardent de la vie, immortelle et redoutable, acceptée avec ferveur en toutes ses joies, ses faiblesses et ses hontes, uniquement parce qu’elle est la minute fugitive qui permet de prendre conscience de l’univers imparfait et vain comme l’homme, disait-il; les amants effeuillant des tubéreuses sous les térébinthes et les portiques de marbre noir, avec du sang aux doigts, du sang d’esclave rebelle ou de tyran abattu, les chants d’agonie des patriciens venant de se _procurer la mort ainsi qu’une débauche_, selon le mot de Flaubert, et s’interrompant de mourir pour donner un conseil aux couples enlacés, réciter un vers d’Horace ou fixer un point de philosophie _Rerum pulcherrima Roma_; tout cela revivait comme aux jours de Tibulle et de Properce, et semblait avoir été signé par un de ceux qui, les premiers, scandèrent le Verbe et le Génie humain en une forme définitive. L’_âme païenne_, est-il besoin de le notifier? avait eu exactement dix-sept représentations, et la plus belle recette qu’elle atteignît jamais s’éleva à 833 francs: le directeur de l’Odéon, secondé par d’inénarrables grimaciers, ayant fait tout le possible pour que le public parisien ne prît goût à un art qui se permettait d’entrer en si parfaite hétérodoxie avec celui du _Quo Vadis_ ou de _l’Aphrodite_ de M. Pierre Louys. Et ce fonctionnaire doit être remercié, car placé à la tête d’un département de l’esthétique moderne, il doit avant tout veiller à la conservation des choses existantes, éviter les révolutions intellectuelles, les brusques changements d’optique et toutes autres perturbations aux gens bénévoles qui, ayant le loisir d’acquérir, sous les galeries, moyennant trente-cinq sous, Plaute, Molière, Racine ou Lucien versent à son comptoir des sommes beaucoup plus importantes et viennent ouïr MM. Cornaglia ou Albert Lambert, ancêtre, qui vagissent tous les soirs ce qu’il y a de mieux dans l’œuvre d’Émile Augier, Paul Bourget, Alexandre Bisson ou André Theuriet.

Médéric Boutorgne, placé à côté de Madame Honved, venait d’épuiser le lot de ses comparaisons favorables et de ses épithètes avantageuses. Présentement, il n’avait plus à sa disposition un seul vocable littéraire pour exprimer l’extraordinaire couleur des prunelles de sa voisine. Après l’avoir successivement confrontée à Bethsabée, à Cléopâtre, à la reine de Saba, elle-même, après s’être porté garant qu’elle ravalait, par simple comparaison, les fées Mélusine, Viviane ou Urgande, après avoir affirmé qu’elle détenait des yeux comme il devait en brasiller jadis, dans les coins d’ombre de l’Alhambra, palais des rois Maures, il restait coi, effroyablement muet, et, de la prunelle, faisait le tour de la table comme pour implorer quelque improbable et mystérieux secours. Déjà, en deux ou trois circonstances antérieures, cette chose lui était arrivée. Quand quelqu’un, un fait inattendu, ou plus simplement la vue d’un objet banal, totalement incapable de dispenser l’émoi au restant de ses semblables, l’impressionnaient, un trou noir se faisait dans son esprit, des mouches diaprées et des lucioles bizarres dansaient devant ses yeux et il était investi d’une subite et irréductible aphasie. A cela même, il devait d’avoir raté le secrétariat d’un mandarin désireux de se lancer dans la politique et qui avait besoin d’un scribe amoureux de la faute de syntaxe, pour pouvoir se faire comprendre de ses électeurs et de ses collègues du Parlement. Boutorgne, convoqué par lui, un matin à dix heures, était resté invraisemblablement aphone et, malgré les encouragements et la bienveillance du Maître, n’avait réussi qu’à s’extirper des plaintes et des gémissements qui l’avaient fait passer pour un aliéné en circulation indue. Et voilà, maintenant, que cela recommençait, juste à la minute où il avait besoin de tout son talent pour affrioler Madame Honved et l’induire dans la nécessité d’entreprendre, sans retard, l’adultère avec lui. Effaré, il violenta sa volonté, se râcla désespérément le palais avec sa langue et n’accoucha d’aucun son qui pût, à la rigueur, passer pour une parole et, encore moins, pour une pétarade de mots brillants. Alors, avec le rictus d’un homme qui se noie, il recommença à promener autour de lui un regard affolé. Hélas! les autres ne se souciaient guère de le repêcher, ne s’apercevaient même pas de sa détresse, et nul ne s’occupait de lui pour l’interpeller directement, rompre ainsi le charme maléfique, ce qui lui aurait permis sans doute de reprendre souffle ou d’abandonner décemment le dialogue avec Madame Honved. Effroi. Il n’entendait, dans son entour, qu’un bruit confus de conversations dont il n’arrivait même pas à saisir le sens: chaque convive parlant à son voisin, mais aucun d’eux ne pérorant encore dans le silence de tous, en potentat indiscuté de la parole, du savoir ou de l’esprit.

—Monsieur, je vous en prie, lui dit la femme de l’auteur dramatique, amusée de son désarroi et trop parisienne pour le laisser barboter en paix dans les marécages de sa maladive sottise; il vous reste encore les évocations stellaires, les étoiles et les météores, les soleils et les comètes. Ne me jugez-vous pas digne de ces dernières? Il y en a justement une au zénith en ce moment.

Cette pointe éberlua encore un peu plus le malheureux Boutorgne, qui disparut cette fois dans l’hébétude comme si un boulet de 80 l’eût tiré par les pieds. Pour toute réponse, il ouvrit et ferma convulsivement les yeux, se démena frénétiquement sur son siège, avec la grâce d’un jeune pingouin qui se serait laissé choir sur quelque hypocrite harpon. Madame Honved, renversée au dossier de sa chaise, riait maintenant d’un rire cristallin et cruel dont les fusées railleuses perforaient le lamentable gendelettre qui, les paupières closes et la bouche pincée, s’enfonçait les ongles dans les cuisses pour se punir, sans doute, d’être à ce point idiot. Certes, il aurait dû prévoir la chose: cette femme l’impressionnait trop pour qu’il pût jamais la conquérir. Et, un cataplasme de ténèbres sur les orbites, il vivait dans la terreur de revoir au moindre dessillement des paupières les deux redoutables prunelles sablées d’or, et couleur de feuille morte qui le médusaient, le restituaient à sa véritable nature et le faisaient redevenir crétin, indiciblement. Enfin, il se ressaisit d’une parcelle d’entendement: ce fut pour se précipiter à la recherche d’un quelconque des deux ou trois mots de dîner dont il avait spolié certains auteurs et qui pouvaient se placer toujours, en n’importe quelle occasion. Mais dans le désarroi de son esprit, au moment précis où il allait faire crépiter l’étincelle, il crut l’avoir placée déjà, et il se retint, exsudant de terreur, pour ne pas récidiver et faire apparaître, dans son entier, l’indigence de son esprit inscrit à l’Assistance publique du plagiat.

Un moment, il perçut sous la table un concert de pieds froissés. Évidemment, cette ironique M^{me} Honved, qui lui avait tendu la chausse-trappe d’un sourire pour mieux le faire marcher, qui douchait ses emballements et ses meilleurs effets des cascades réfrigérantes de son rire, prévenait son mari d’une accolade de cheville, afin qu’il ne perdît rien de sa déconfiture. Déjà, Honved se penchait par dessus l’épaule de sa femme, considérait un moment le grotesque du personnage dont la poitrine de poulet bombait plus fort, d’angoisse rentrée, dont le cou s’enfonçait davantage dans les épaules, et il eût un susurrement, que Médéric Boutorgne perçut néanmoins:

—Dépêche-toi de le regarder une fois encore; tout à l’heure, il ne sera plus visible: son thorax est en train d’avaler sa tête...

Le _Prosifère_ sentit des flammes terribles brasiller sur sa face jusque-là verte. Il chercha vainement une riposte, ne la trouva point, s’entêta, s’acharna, et n’aboutit qu’à prolonger presque sur le dehors quatre ou cinq lamentations profondes et intérieures. Alors il serra frénétiquement les lèvres pour réfréner la tentation qu’il avait de vagir quoi que ce soit d’informe. Voyons, personne ne lui adresserait donc la parole? Et, tout à coup son cœur se fondit de reconnaissance; il délira de gratitude éperdue; il eut même envie d’embrasser Siemans, quand celui-ci, qui n’avait pas encore proféré un mot, lui dit de sa voix lente et épaisse:

—Vous savez, c’est beaucoup plus dur que mon beau-frère ne me l’avait fait entrevoir: le sol dièze est très difficile à attraper; il faut boucher le dernier trou aux trois quarts comme ça... avec le petit doigt...

—Vrai? ah! pas possible, répondit Médéric Boutorgne du timbre altéré d’un monsieur qui se voit tout à coup nanti d’une confidence et d’une révélation dont l’extraordinaire intérêt est capable de le culbuter dans l’embolie. Et, libéré enfin de sa mutité par l’inconsciente intervention du Belge, il se passionna, devint avide de renseignements, s’intéressa au jeu de l’ocarina, tout heureux de filer par la tangente dans une conversation exempte, cette fois, de périls, dans une conversation où les yeux de Madame Honved ne lui verseraient plus, comme tout à l’heure, le maléfique inébriant.

Mais Madame Truphot avait vu la scène et avait assisté à l’effondrement du malheureux. Elle haussa les épaules, eut une lippe de pitié. Un homme qui, en une heure, n’était pas capable de se faire agréer d’une femme n’était qu’un imbécile ou un castrat pour elle. Elle décida que, désormais, Boutorgne serait réservé pour ses bonnes, puisqu’il n’était bon qu’à cela.

Et elle se frotta avec plus d’insistance à son voisin de gauche, à Sarigue, un grand garçon sec et blond, au nonchaloir affecté, qui s’efforçait de maintenir son masque au point voulu de mélancolie et de byronisme, comme il sied à un mortel sur qui pesa le _Fatum_, selon une expression de lui favorisée.