Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 35

Chapter 353,675 wordsPublic domain

—Avec ça on devient un grand prince; on évite l’écueil des femmes, me disaient-ils en fanfaronnant dans leur turpidité et leur cynisme. Aucun d’eux ne manifestait la moindre crainte au sujet d’un renvoi possible. Qui donc oserait les chasser? Ils avaient bien trop de secrets. Et, moi, je leur étais reconnaissant, car ils m’apprenaient tous les potins, tous les scandales, toutes les hontes de la ville et de la cour.

A dix-huit ans, on me questionna sur mes goûts; on me demanda si j’avais fait choix d’une carrière. Je répondis sans hésiter que je voulais servir l’Église, que depuis soixante ans ma famille n’avait fourni aucun cardinal à la chrétienté, et que je réparerais cette lacune de ma lignée. Tous les miens me félicitèrent, et pendant deux jours, comme faveur et témoignage insigne de satisfaction, mon père qui était sorti de sa volière—ce qui ne lui arrivait plus deux fois par année, peut-être—m’autorisa à assister, à sa droite, au laisser-courre de ses chats. Ma mère, elle, me fit cadeau de son médaillon enrichi de brillants, et l’évêque, son amant, m’embrassa au front, de ses lèvres peintes. Alors, je fus déféré à tout un lot de théologiens chargés de me donner l’enseignement sacerdotal.

Pendant vingt-quatre mois, Messieurs, je témoignai de la ferveur la plus grande, de la piété la plus édifiante; pendant vingt-quatre mois, je ne levai pas trois fois peut-être les yeux sur les gens pour les dévisager, car le regard de mon semblable me paraissait toujours être un outrage à moi-même. Cela fera un saint, disaient les soutaniers, mes professeurs, qui vivaient dans un perpétuel émerveillement. Et la veille même de mon ordination, je priai mon père de les réunir avec ma mère et mes autres parents, dans la grande salle du palais, pour ouïr, de ma bouche, une déclaration importante. Quand tous furent assemblés, quand d’un signe, l’auteur de mes jours, m’eut autorisé à parler, je tirai de ma poche un petit manuscrit, fruit de mes veilles littéraires, et je me mis en devoir de le leur lire incontinent.

Cette nouvelle, Messieurs, vous n’en serez point privés. La voici...

Et, comme il en avait menacé l’auditoire, l’accusé sortit de sa poche un fascicule broché et donna lecture de ce morceau:

CONTE BIBLIQUE.

Marie de Béthanie, debout sur le seuil de sa maison, scrutait de sa prunelle saphirine des lointains poudreux de la route de Jérusalem, que rejoignait, là-bas, vers l’horizon, un grand ciel de pyrope et de safran, balafré par les stries violâtres du soleil au déclin. Une tiédeur douce, une onde de joie chaude, enchantait tout son être, quand aux heures du soir, comme en ce jour, elle attendait son nouvel amant, le Nazaréen, à la parole balsamique et aux cheveux volutés. Marie, cependant, n’était point entièrement heureuse. Un pli soucieux creusait son front, exhaussé par un cimier de nattes couleur de cuivre, lorsqu’elle venait à songer que jamais encore, malgré ses plus vives instances, le nouveau Prophète n’avait consenti à partager complètement sa vie. Pourtant, depuis la dernière Pâque, elle vivait dans l’espoir qu’il cèderait enfin. Et, pour subvenir aux charges lourdes de l’existence commune, le plus souvent possible, elle dérobait à la rapacité de sa mère la majeure partie des monnaies diversement effigiées, avec lesquelles les centurions du Proconsul acquittaient le loyer de son corps.

La mère de Marie de Béthanie avait fourni à Rome une belle et longue carrière de mérétrice retentissante. Pendant vingt-cinq années au moins, l’or fumeux de ses cheveux roux avait été chanté en vers hexamètres, glyconiques, phaleuces ou asclépiades par les plus réputés des poètes qui florissaient dans la ville des Césars, et souvent on s’était égorgé pour elle dans le camp des Prétoriens. A quarante ans, quand elle était belle encore, elle s’était repentie d’avoir délaissé les cataphractaires ou les chrysaspides du Palatin pour les porteurs de lyre, car, l’un d’entre eux, après avoir juré, sans doute, de mourir de façon bizarre et inusitée, avait fait d’elle une infirme dont le visage ne pouvait plus que semer l’épouvante. Ayant acquis, moyennant quinze aureus, la faveur d’être aimé une nuit, il avait sournoisement bu l’euphorbe avant les étreintes, puis s’était lié à la mère de Marie par un réseau de cordes fines qu’il avait, dans une rage d’amour décuplée par l’approche de la mort, serrées comme au cabestan. Cinq heures durant, il avait hoqueté, écumé et pantelé dans les affres de l’agonie, ponctuant les joues, le front et les lèvres de la courtisane de la mousse verdâtre de ses derniers spasmes. Et, lorsqu’au matin des voisins, attirés par ses hurlements, étaient entrés chez la courtisane, ils l’avaient trouvée accolée à un cadavre déjà froid et couleur de bronze oxydé. L’épouvante de la malheureuse avait été telle que son visage s’était tordu comme en une convulsion tétanique qui ne devait plus disparaître, et que ses yeux la veille encore si beaux, semblaient converger toujours vers la même horreur, dans un strabisme définitif.

Aussi, la mère de Marie, de retour à Jérusalem, avait-elle décidé que sa fille ne servirait jamais qu’au plaisir des militaires qui lui avaient laissé de bons souvenirs, et avec lesquels pareille aventure n’était point à redouter, car s’ils s’entretuaient parfois après les orgies, ils étaient notoirement incapables, par pur dilettantisme, de pareils détraquements.

Les centurions de la légion de Judée aimaient en Marie de Béthanie la facile composition. D’humeur passive, elle ne les injuriait pas au matin quand il leur arrivait de se refuser à verser le salaire que, par Perséphone, ils avaient juré la veille. Sa chair de blonde toujours amoureuse était en grande réputation à Iérouchalaïm. Des lettrés qui faisaient profession de n’aimer que les Grecques s’étaient même discrédités auprès de leurs pairs en recherchant ses faveurs, qu’elle leur avait refusées par surcroît. Et ceux-ci s’en allaient répétant, comme excuse spécieuse à leur faiblesse, qu’elle pouvait à la rigueur passer pour une femme d’Ithaque ou de Céphalonie, puisqu’elle savait danser aux crotales tout comme les filles de l’Archipel.

Marie jouissait d’une large aisance jalousée par la plupart de ses compagnes. Si le Nabi devait se refuser toujours à vivre sous son toit, elle pouvait tout au moins, songeait-elle, l’arracher à la grande route et, comme deux ou trois de ses amies l’avaient fait pour des garnisaires, le mettre dans ses meubles, dans des meubles de cèdre ou de santal précieux, et lui acheter des toiles de Perse et des manuscrits hellènes, pour orner sa demeure ou son esprit. Oui, l’avoir constamment près d’elle, ne le quitter que pour satisfaire rapidement, le plus rapidement possible, et comme à la dérobée, aux exigences de sa profession! Cette pensée la confortait quand ses nuits étaient prises par les caresses vénales.

De beaucoup, elle préférait son destin à celui de sa sœur Marthe occupée aux besognes ménagères, alors que son frère Lazare, associé avec un grammate émigré d’Athènes, à la suite de canailleries majeures, avait édifié un Cottabéion à Hyérosolyma. Sans compter les osselets et le cottabe, Lazare y dépouillait fort congrument la jeunesse du négoce—entichée par pose des mœurs de l’Agora—à l’aide de dés pipés que maniait, avec un art incomparable, une équipe salariée par lui. Trois philosophes d’Ionie, ayant depuis longtemps blasphémé la sagesse, composaient cette équipe, que venait renforcer un Ripuaire, staturé comme Héraklès, et sans rival pour contondre les récalcitrants. Le frère de Marie espérait, grâce à l’argent amassé et à la protection du Grand Prêtre, pouvoir acheter, plus tard, une charge de magistrat et finir ainsi ses jours dans le respect unanime.

Donc, avant de connaître Jésus, Myriam n’avait éprouvé d’autre désir que celui d’une prompte fortune, acquise d’après l’exemple maternel.

Lorsque riche elle serait seule au monde et libre ainsi d’orienter son destin, elle conjecturait qu’il lui serait facile de goûter les joies de l’hyménée avec un jeune caravanier, ou bien avec quelque lettré ayant plus de gloire que de pécune.

L’âge et la vénusté de ses amants l’avaient jusque-là indifférée. Comme ses veines charriaient en profusion les généreuses calories d’amour, l’homme, l’individu, s’effaçait à ses yeux pour n’être plus qu’une force, qu’un choc destiné à faire issir la volupté continuellement rembuchée dans la coulée intérieure de ses moelles trop actives. Une seule fois—l’année précédente—elle avait refusé de dormir avec un de ceux qui la sollicitaient, parce qu’avec lui, réellement, aucune conjonction épidermique n’était envisageable. Celui-là était un chef de cohorte. Des sèves sournoises avaient institué sur son visage des sortes de végétations quasi-madréporiques; ses joues boursouflées étaient semblables à de grosses éponges imbibées d’eau malsaine; et des bourgeonnements, des cryptogames charnus et de polychromie désolante, s’incrustaient à ses maxillaires en dispensant une inéluctable fétidité. Cette maladie provenait, paraît-il, du lointain pays des Mèdes, et plusieurs médecins de la ville disputaient sur elle jusqu’au point d’en venir au pugilat public. Cependant, le chef de cohorte, sur qui toute médication avait été essayée, sacrifiait à Isis en désespoir de cause et consultait les poulets sacrés qui avaient prononcé que la Déesse, déchirant ses voiles, viendrait elle-même le guérir un jour, par simple imposition des doigts. Cinq ou six centurions qui pratiquaient, eux, les étranges rites d’amour en usage sur les rives chaudes de la Gétulie avaient trouvé Marie complaisante et même intéressée par tout leur inédit. Jamais non plus, elle ne bayait aux récits parfois itératifs que lui faisaient de leurs campagnes et de leurs blessures quelques-uns de ses amants qui avaient combattu chez les Daces. Elle était donc de toutes leurs nuits orgiaques, quand le kinnor et la sambuque assourdissent imparfaitement les stridulations des femmes en amour, quand l’air se poisse du parfum des cassolettes, des fleurs et des toisons, et que dans le lointain des chairs moites s’enroulent, rampent et se déroulent, comme des vipères possédées, les nerfs que la volupté a tordus.

Mais, contrairement aux intérêts de Marie, les mœurs des centurions commençaient à se modifier sous l’influence des coutumes asiates. Déjà, ils fréquentaient les éphèbes qui servaient aux vices patriciens. Ils ne sortaient plus qu’en litière, gesticulaient avec préciosité en coupant l’air à l’aide de petites baguettes d’agate ou de jade. Ils rémunéraient moins largement les courtisanes, et débitaient contre le peuple d’Israël de violentes diatribes apprises par cœur et que confectionnaient des érudits à gages. La mère de Marie et Marie elle-même vengeaient de leur mieux le peuple élu en leur subtilisant, à chaque occasion propice, quelques-uns de ces bijoux travaillés par les meilleurs orfèvres d’Alexandrie, dont ils alourdissaient maintenant leurs doigts et leurs chevilles, et où s’enlevait, en fines intailles, le scarabée d’Égypte.

Trop souvent à son gré, maintenant qu’elle aimait un homme supérieur, Marie de Béthanie était forcée de consentir aux caresses salariées. Ah! ne partager qu’avec lui la couche basse, marquetée d’ivoire, parmi la nuit aphrodisiaque, aux senteurs opiacées du pays galiléen! Et ce soir-là, douzième soir des Ides du renouveau, elle édifiait en pensée la petite maison du bonheur, la petite maison sertie dans un parterre de passeroses et d’anémones d’Assyrie, où il serait si doux de vivre à deux, toujours... alors qu’à la veillée, avant l’heure amoureuse, il lui conterait à voix basse, quelqu’une de ces histoires de tendresse et d’élégie, qu’ignorent, les centurions au parler rude, et qui font se volupter les âmes sentimentales.

Mais guérir Jésus de son vagabondage?

Tout à coup, il parut devant elle, à l’angle de sa demeure, haut de taille, découplé en vigueur, le profil de chèvre, la peau saurée, les lèvres épaisses et très rouges, toisonné par les frisons, par l’astrakan d’une chevelure brune, en pur Syriaque qu’il était. Elle fut surprise, car elle n’avait point remarqué l’habitude qu’il avait adoptée depuis quelque temps de cheminer dans les fossés des routes ou de se dissimuler derrière les rideaux d’oliviers, pour surprendre les personnes catéchisables, ce qui doublait la profondeur de ses paraboles de tout l’effroi d’un surgissement imprévu. Quelques-uns le disaient thaumaturge et initié à la pratique du pantarbe. Et Marie de Béthanie fut près de croire qu’il était venu, porté sur les ailes du vent d’Arabie.

—Me voilà, femme, dit-il, pourquoi rester ainsi dehors et ne pas employer mieux le recueillement du soir?

Mais elle n’avait point perçu le sens de ses paroles, toute à la délectation de le revoir, l’oreille pleine de délicieux frisselis et les yeux papillotants, ne pouvant point croire encore à l’ineffable réalité, à la joie divine de sa présence. Elle vint à lui pour épouser son corps d’une étreinte; mais elle n’osa point aspirer à sa bouche. Une minute elle resta immobile; puis elle fléchit les genoux. Ses bras frais et nus ceinturèrent les flancs du Nabi, et, se traînant à demi, elle l’entraîna dans la maison.

—Chien errant, voleur de filles, renégat, contempteur de la Loi, honte d’Israël! vociféra une vieille femme bigle, aux paupières sirupeuses, dont l’affreux rictus découvrait les canines crochues, alors que la grisaille de ses poings tendus trouait de vagues blancheurs le clair-obscur de la pièce basse, mal éclairée par la lampe de bronze. C’était la mère de Marie, que chaque visite nouvelle du Nazaréen précipitait aux dernières limites de la fureur: Jésus, loin de payer, recevant des subsides. Et cela la faisait écumer, elle, qui poussait le souci maternel jusqu’à ne point vouloir gêner les ébats de sa fille par sa présence. Car chaque soir productif, elle allait requérir l’hospitalité d’une voisine et revenait aux premières heures du jour, pour passer une éponge mouillée sur les courroies des sandales et battre la toge militaire avec des verges de roseau. Ses tarots lui avaient appris, d’ailleurs, qu’il dégoûterait sa tille de la profession qui toutes deux les faisait vivre, et qu’il vouerait leur race à une éternelle exécration.

Jésus, depuis sa prime enfance, était habitué aux injures. Les siens, eux-mêmes, l’accusaient d’être de mauvaises mœurs et de _n’avoir jamais su se faire une position_, malgré toute sa facilité à discourir. Il se tourna donc vers la vieille femme et répondit de sa voix toujours quiète:

—Garde tes injures pour tes péchés, femme qui as trop vécu, et invective seulement ta propre nature qui se projette en avant de tes yeux et de ton esprit, et que tu découvres en toutes choses...

Hors d’elle-même, à la pensée que l’amour de sa fille allait, cette fois encore, rester sans salaire, la matrone, les bras dressés, attestait le ciel.

—Malédiction sur nous! La misère et le mauvais sort sont dans notre demeure, depuis que tu y es entré, mauvais fils. Qu’allons-nous devenir, dis, si tu détournes ainsi mon enfant de ses devoirs? Tiens, regarde—et elle brandissait sous le nez de Jésus une paire de chaussures à lunule—regarde, regarde donc, le dernier homme qui est venu visiter Marie nous l’avons pris pour un chevalier romain... Eh bien! ce n’était qu’un décurion, un pauvre décurion qui avait volé les chaussures de son chef. Le matin, il a payé en sesterces périmés, en sesterces du premier des Césars, du «_Mœchum calvum_» comme il disait en riant, ce bouc de sabbat, et j’ai dû garder ses sandales en gage...

—Le _Mœchum calvum_! exclama Jésus en jetant sur la porte des regards inquiets... Tais-toi, vieille, on pourrait nous entendre. Respecte l’autorité et les maîtres du monde... n’injurie pas César, surtout, redoute le Proconsul...

Et, marchant sur elle, il traçait dans l’air des signes d’exorcisme.

—Hors d’ici... hors d’ici, car Adonaï pourrait bien changer en crottin de mule les deniers d’or de ton fils Lazare, et, d’un voleur riche, en faire un gueux très pauvre...

La vieille, atteinte au creux de l’être par cette évocation sinistre, poussa coup sur coup deux glapissements de terreur; son rictus de cauchemar découvrit plus amplement ses maxillaires saigneux, un pleur résineux tomba de ses paupières dentelées en crête de coq, et, à reculons, elle s’achemina vers la porte, définitivement vaincue, non sans emporter toutefois, par crainte d’un larcin possible, un miroir d’argent niellé et une robe de lin astragalée d’or, cadeaux d’amour du vieux Caïphas à sa fille.

Alors Jésus tendit ses pieds pour l’ablution du soir. Dehors, des millions de topazes gemmaient le firmament qui enchapait la terre, comme toujours, de son pérennel et méprisant silence.

* * * * *

C’était le temps béni où l’éclat de rire des hommes venait en partie de renverser l’Olympe, où la plupart des dieux païens jonchaient déjà de leurs débris le sol civilisé. La Raison, fille du Portique, la Vertu, formulée par Zénon, allaient convier le monde aux agapes de paix et d’éternel amour. Mais un calembour imbécile, à peine digne d’un barbier de Suburre: «_Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église_» prévalut sur Aristote. Mais la sanction du vol et du banditisme fournie par cette maxime: «_Rends à César ce qui appartient à César_», car César ne possède rien qu’il ne l’ait volé ou extorqué par la force, permit aux forbans et aux supplicieurs de récupérer la Terre. Mais la lâcheté et le servilisme affirmés en cet apophtegme: «_Si tu as reçu un soufflet sur la joue droite, tends la gauche immédiatement_», étranglèrent la dignité humaine et eurent raison du stoïcien qui tenait la Nature en échec sur le granit aurifère de son âme. L’Occident, énervé par la superstition nouvelle, roula donc entre les jambes des barbares pour la saillie monstrueuse, et, pendant dix-huit siècles, l’humanité devait macérer dans la Ténèbre, le Mensonge et la Peur!

* * * * *

Le logis de la pécheresse n’était point sans luxe, ni même sans art. Son deuxième amant, un centurion qui rêvait, par le discours et la stratégie, de s’égaler au Grec Phocion, lui avait laissé, à son départ pour Rome, trois terres cuites, trois figurines de Myrina, plus une coupe signée par Euphronius lui-même, et dont les rouges silhouettes historiaient l’aventure de Thésée chez Amphitrite.

Des vases à relief et à lustre noir, des poteries et des hydries de Cumes, servaient aux soins de son corps. Des nattes fraîches recouvraient la mosaïque, près de laquelle, sur une console, parmi des pots de fard, des crayons d’antimoine et des lettres d’amour, s’encanaillait un manuscrit que Marie de Béthanie montrait volontiers à ceux qui lisaient les caractères grecs, et où le centurion prétendait, lui aussi, avoir configuré les véritables dieux. La table, ce soir-là, était frugalement servie d’une moitié d’agneau rôti, d’olives du Carmel et de figues de Chio, blondes et ambrées; dans trois lécythes de terre blanche odorait lourdement le vin noir de Syrie. Jésus, soucieux, avait mangé en silence et Marie, après l’avoir servi sans presque toucher aux mets, s’était assise à terre, s’appuyant à la tiédeur de ses genoux pour embrasser le bas de sa robe, chaque fois qu’il daignait baisser les yeux sur elle. Soudain, comme le sablier marquait la dixième heure, gagné sans doute par la quiétude du foyer, émollié par l’amour de la courtisane, ou se trouvant peut-être en une de ces minutes de découragement où le fond de l’âme remonte comme un flux irréfrénable aux lèvres des plus forts, Jésus parla:

—Je suis las, dit-il, femme, bien las. Les douze au retour de Bethsaïda ont perdu courage pour n’avoir pas réussi à immatriculer un seul esprit dans la foi nouvelle. Comme eux, je suis près de connaître la défaillance... Le doute, le doute affreux m’a envahi... Comprends-tu ce qu’un pareil mot veut dire pour moi? Jusque-là, je croyais tout savoir... Je croyais pouvoir tout expliquer avec les paroles jaillies du cœur. Je croyais que le sentiment devait être enfin victorieux. Un Grec aujourd’hui m’a montré que la raison seule est souveraine.

«Écoute-moi, m’a dit cet homme, comme j’enseignais près du mur aux prières, écoute-moi, bien que ma façon de discourir doive répugner à ta race illettrée, aux hommes dont tu es le frère et qui n’étaient point dignes du sacrifice de Prométhée.

«Je ne sais point parler sans préambule, et il me faut te dire pour donner quelque poids à ce qui va suivre que j’enseignai, jadis la Philosophie proche la fontaine de Callirhoë. Mon académie n’était point sans réputation, et j’allais définitivement bénéficier de l’épithète de Sage, lorsque j’eus le malheur d’improuver un Patricien puissant. Tu vois que je n’avais point droit au titre de Sage! Le Patricien fit fermer mon école, et j’aurais été réduit à la plus noire misère, si l’archonte au pouvoir, qui professait le scepticisme, n’était venu à mon secours et ne m’avait fait donner le poste d’œnopte, c’est-à-dire d’inspecteur des vins.

«Pour un philosophe, veiller à ce que le délire bachique de ses compatriotes soit de bon aloi me semblait plaisant, et j’admirais la prévoyance des dieux, qui fomentèrent la vigne afin que leurs créatures pussent, la bouche empâtée, bénir la vie, dire le plus de bêtises possible et oublier ainsi la scélératesse des Olympiens. Un jour, ivre moi-même, pris de vertige ou d’un prurit de sincérité, je dénonçai l’archonte mon protecteur, qui possédait des ceps en Achaïe, comme un vil trafiquant de breuvages adultérés, et j’allai même jusqu’à l’accuser de ne m’avoir nommé œnopte que pour pouvoir, en toute impunité, empoisonner la divine Athènes. Je dus m’exiler et devenir ici garçon d’étuve. Comme tout Grec, tu le sais, je puis être, tour à tour ou en même temps, grammairien, rhéteur, peintre, augure, mime, médecin, magicien, proxénète. C’est ce qui me vaut aujourd’hui le plaisir de dialoguer avec toi.

«Plusieurs fois déjà, je t’ai entendu te proclamer Dieu et prophétiser en ce sens. Tu es de bonne foi, évidemment. La croyance en ta divinité a dû germer en ton esprit, parce que tu t’imaginais parler autrement que le restant des hommes. Tu parles mal, crois-moi, tu ignores l’enthymème et le syllogisme, et tes gloses ne feraient pas une drachme sur l’Agora. D’ailleurs, si tu es Dieu, rien n’est plus facile à prouver. Tu dois en cette qualité connaître dans son plus petit détail la mécanique du monde. Explique-moi alors comment les étoiles tiennent dans le ciel sans crochets apparents et sont douées de régulières annulations? Quelle force les approche l’une de l’autre, sans qu’elles viennent jamais à se heurter, et les éloigne ensuite en leur faisant décrire des orbes que d’aucuns prétendent avoir calculés? Définis, analyse l’air, l’eau, le feu, le mouvement, la procréation. Pythagore affirme que le soleil est immobile parce qu’il est 1. Es-tu de son avis? Le Dieu ton père n’a pas manqué de t’enseigner tous les secrets que recherchent vainement les hommes, et tu pourrais m’apprendre pourquoi un corps lancé dans les airs ne suit pas toujours l’impulsion première et retombe immuablement vers le sol... Tout cela prouverait autrement ta divinité que tes hyperboles mal construites... Ton père doit être un fameux géomètre, crois-tu que les propositions d’Euclide sont justes?»

Jésus s’était levé et marchait dans la pièce...