Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires
Part 34
—Messieurs, je suis loin d’avoir fini... Ce que vous venez d’entendre n’est que la première partie de mon plaidoyer personnel; je vais m’autoriser à plier, à articuler la seconde sur la petite charnière qui les relie l’une à l’autre. Mais, auparavant, je demanderai à mon avocat de vouloir bien me faire la gracieuseté d’un de ces bonbons qui aident sans doute à saliver, et dont je lui ai vu faire usage tout à l’heure...
Maître Pompidor, sans rancune et en toute bonne grâce, ayant obtempéré avec un sourire, M. Eliphas de Béothus, après avoir croqué la pastille, repartit au bout d’une minute, la main ponctuante et la parole toujours incisive.
—Messieurs, voici comment j’aurais plaidé, voilà comment j’aurais fait ma propre psychologie, voilà comment j’aurais dialectiqué, et voilà comment, après m’être défini moi-même, j’aurais établi votre impuissance à connaître les mille et trois facteurs d’un acte, et partant votre inaptitude à condamner, si je me nommais réellement Eliphas de Béothus, si, tel M. Sully Prudhomme, j’étais la résultante d’une fornication de bonnetiers enrichis, ainsi que le prétend encore l’accusation.
Mais je n’ai argumenté comme je viens de le faire; je n’ai été de moi-même au devant d’une peine terrible, que dans la certitude qu’il vous serait impossible de me frapper lorsque je me rasseoirai après ma définitive péroraison. Aussi, me suis-je amusé à manier l’arme, toujours dangereuse pour un accusé, d’une logique implacable au lieu de nier avec acharnement, tel un politicien concussionnaire, ou bien encore d’apparaître à vos yeux comme travaillé, fouillé vif par les tenailles rougies d’un remords du meilleur aloi. J’ai réservé, en effet, pour la dernière phase, la dernière reprise de cette passe d’armes, la circonstance accessoire, la contingence vile à mes yeux, n’ayant aucune valeur logique, morale ou rationnelle, mais qui, cependant, et pour cela même, va me faire acquitter tout à l’heure. Bien que je voie en ce moment, sur les bancs du jury, le bookmaker qui en fait partie, offrir à ses collègues, _en payant dix_, le pari que je ne sauverai pas ma tête, je vous affirme et vous réitère que ma condamnation est impossible. Et je m’attache, dès maintenant, à vous convaincre de cette évidence...
Messieurs, l’état civil que le ministère public a bien voulu m’octroyer ne m’est pas applicable. Les papiers qui le composent, je les ai achetés. Je n’ai point été conditionné par les soubresauts passionnels d’un ménage de bonnetiers; mes yeux ne se sont point ouverts, pour la première fois, sur la hideur du monde, dans la bonasse rue Saint-Denis, et mon nom ne saurait être Béothus, comme vous paraissez le croire, malgré tout. Ah! je me nomme d’un bien autre nom, allez! Et quand je l’aurai proféré, d’ici une heure, à peu près, il n’y aura point assez de gardes en cette enceinte pour la faire évacuer, dans la terreur où vous serez tous, magistrats et jurés, que j’en dise plus long encore.
Loin, bien loin d’ici, dans un des plus vieux palais d’Europe, où il est de règle depuis longtemps déjà de vivre et de réaliser au naturel les drames Shakespeariens, dans un palais où les Hamlet ne se comptent plus, où il y a toujours de nombreux convives autour d’un perpétuel et mystérieux banquet d’Inverness ou de Meyerling, dans un palais où les princesses du sang descendent volontiers des marches du trône sur le trottoir, le plus glorieux des médecins de la ville trancha un jour mon cordon ombilical, et, m’enlevant du paquet d’immondices verdâtres où s’était parachevée ma floraison, il me jeta dans la vie.
Je me crois autorisé à dire qu’en aidant les nouveau-nés à conquérir ainsi l’existence, avec tout ce qu’elle comporte immuablement de hontes et de douleurs, les chirurgiens ne commettent pas un acte dont ils puissent se réclamer devant les esprits affranchis des opinions toutes faites. Comme le dit Montesquieu: «Ce n’est pas à la mort des personnes qu’il convient de pleurer, mais bien à leur naissance.» Où est-il donc, en effet, celui qui dans l’âge mûr ne regrette point de n’avoir pas été, en naissant, empoisonné par le méconium ou étranglé par le forceps. Qu’on me le montre, l’homme intelligent qui se félicite de vivre! Quand votre civilisation décrète qu’il est licite de jeter un être dans la vie, est-ce qu’elle n’agit pas comme la Rome antique qui jetait le vaincu, armé d’un épieu, aux fauves de l’arène? l’enfant que vous lancez dans le monde se trouvant, dès sa naissance, aux prises avec les monstres, les fauves bien autrement redoutables de la vie, qui s’appellent: le typhus, la tuberculose, le mensonge, la laideur, la cautèle et l’imbécillité. Et il ne leur échappera momentanément que grâce à une suite de hasards quasi-miraculeux, pour succomber, tôt ou tard, sous leurs griffes forcenées.
Mais vos esprits indéfrichables, Messieurs, où les idées conventionnelles et les préjugés poussent comme des ronciers hargneux et des orties arborescentes, ne vous permettent pas de goûter la sublime grandeur et la sauvage beauté de ces considérations nihilistes. Vous êtes enlizés dans les préjugés et la routine comme le coléoptère merdiphage dans son caca nourricier. Je reviens donc à moi-même, pour poursuivre, sans digressions désormais, le cours de mon récit.
Mes regards tombèrent, dans l’enfance, sur ce que l’humanité compte de plus servile; on ne me parlait qu’à la troisième personne et je n’étais pas encore sevré, ni tout à fait maître de réfréner l’exode intempestif de mes excrétions, que l’on me traitait déjà d’Altesse Royale. Mes jeunes ans s’écoulèrent donc circonscrits par un horizon de dos courbés, dans un milieu de servilité, de duplicité, d’hypocrisie, de vaine étiquette et d’abjecte platitude. Jamais, vous entendez, jamais je ne connus comme les autres enfants la joie de jouer sans contrainte ni de parler loin des pédagogues. Un peuple d’esclaves chamarrés, de valets coruscants, de courtisans aplatis au ras des planchers, veillait sur moi pour m’insuffler son âme sordide, pour m’apprendre les conventionnels propos d’où la sincérité, l’enthousiasme, l’épanchement juvénile, étaient proscrits par les règles du protocole.
Et la Nature, par paradoxe sans doute, m’avait doué d’un esprit spéculatif et d’un lancinant et précoce besoin d’observer! Mon âme, blottie à l’arrière d’un extérieur apathique, interrogeait les choses, s’efforçait de scruter les êtres et les faits parmi lesquels se déroulait ma vie coutumière, et sur lesquels, vaguement, je devinai qu’on ne me disait point la vérité. Car ce fut une des douleurs les plus vives, un des deuils les plus tenaces de mon existence d’enfant, de m’apercevoir un jour, qu’à propos de tout, les hommes mentaient autour de moi. J’avais vu tuer des animaux sous mes yeux, j’avais vu mourir un jour un vieux serviteur, et j’avais entendu des cris de souffrance. Quand je questionnai là-dessus le vieil abbé qui me servait de précepteur, il me répondait que les animaux avaient été créés par Dieu pour servir aux besoins de l’homme ou à sa nourriture, que leur souffrance ne comptait pas, puisqu’ils n’avaient point d’âme; quand je lui demandai: pourquoi la mort? il m’enseignait qu’elle était la conclusion de la vie et permettait au juste de gagner le ciel; et quand je lui répliquai: alors pourquoi la douleur, Dieu, qui est juste, n’aurait-il pas pu nous donner le bonheur sans cette épreuve? il se perdait en des considérations théologiques, et absorbait d’une seule narine le contenu de sa tabatière. Déjà je me faisais une triste idée du pion constipé, du vieillard hargneux, qui trône dans les espaces. Puis, toujours ma pensée revenait à ceci: l’homme ne peut donc soutenir son existence qu’en suppliciant des créatures inférieures, qu’en faisant couler le sang, qu’en mangeant des proies mortes, et qu’en dupant effrontément son prochain pour excuser ses fautes ou ses crimes. Et par delà tout ceci je pressentais confusément bien d’autres épouvantes, bien d’autres forfaits encore. Tout me semblait affreux, mon esprit, déjà, était martyrisé par l’idée que jamais ces choses qui me faisaient mal ne prendraient fin, puisque mes semblables les accomplissaient avec sérénité, et qu’ils croyaient en une divinité encore plus monstrueuse qu’eux-mêmes, laquelle avait ordonné tout cela.
J’avais perçu aussi derrière les portes d’immondes propos de laquais; j’avais assisté à d’innommables scènes que, plus tard, je sus être de l’amour, et mon âme trop fine, trop sensible, dans l’effroyable et prématuré besoin de savoir qui la rongeait, me faisait rechercher la société des domestiques, car j’avais démêlé qu’eux, parfois, à l’encontre de mon professeur, disaient la vérité sur certains points qui m’intéressaient. Seulement, tout fiers de m’apprendre quelque chose, ils me parlaient avec gouaille, en employant des mots orduriers. Comme eux, je devenais sournois, rétractant, la minute d’après, ce que je venais d’exprimer, et le vieux prêtre, après avoir deux ou trois fois constaté le fait, hocha la tête avec satisfaction et me demanda un jour si je ne voudrais pas, plus tard, au lieu d’être fringant officier, devenir un prince de l’Église. Si je répugnais à entrer dans les ordres, ajoutait-il, il croyait démêler déjà que mes qualités me permettraient de briller dans la conduite d’un État. Et il m’inculquait les rudiments de l’histoire, me parlait des batailles où Dieu avait assisté le plus fort et lui avait donné la victoire après un massacre de trente ou de soixante mille hommes. Alors je courais vers les offices, près des écuries, et, tapi sournoisement, je regardais le cuisinier couper le cou à un canard, essuyer ses mains rougies aux plumes encore frémissantes, pour essayer de me représenter, en multipliant cette horreur, ce que devait être le massacre de trente mille hommes. On me retrouvait pleurant, dans un angle de couloir, les dents claquantes, le front couvert de sueur, et lorsqu’on sollicitait de moi le motif de mes larmes, je répondais: c’est Wilhelm, le premier valet de chambre, qui m’a pincé. Dans mes promenades à cheval, au travers des campagnes environnantes, je voyais des paysans s’acharner sur la terre, travailler de longues heures, le corps ployé en deux, mener la charrue sous l’âpre bise de décembre, ou couper les blés sous l’affolant soleil d’août qui dévore les cervelles. J’eus un jour la curiosité de m’approcher d’eux comme ils s’étaient interrompus pour prendre leur repas, et je restai stupéfié en voyant qu’ils mangeaient du pain noir, dur comme du silex, et du lard rance couleur de rouille dont les chiens courants de mon père n’eussent pas voulu. Je questionnai le vieil abbé.—La terre qu’ils cultivent ne leur appartient donc pas? Il éclata de rire:—Pourquoi voulez-vous qu’elle leur appartienne? Dieu les a créés pour ensemencer vos champs, Monseigneur. Rien ne leur appartient en propre que leur âme et encore la perdent-ils le plus souvent. Mais ne les plaignez pas, ils sont libres, bien qu’on ait eu tort sûrement, de les émanciper du servage que Dieu avait ordonné...
Le même après-midi, nous allâmes visiter une aciérie. Là, devant le brasier flamboyant des fours à puddler, parmi un décor infernal, j’aperçus des hommes demi-nus, cuits vivants dans leur propre sueur, rissolés au passage par les effroyables flammes dardées des foyers gigantesques, des êtres n’ayant plus rien d’humain, brandissant des pelles immenses, luttant à coups de ringard contre les rigoles, contre les ruisseaux de fonte en fusion crachant des étincelles et des vapeurs sifflantes, qui les encerclaient et menaçaient à chaque seconde de les engloutir.
L’abbé lui-même formula ma pensée.—C’est l’enfer, me dit-il, vous irez dans un endroit semblable, après votre mort, Monseigneur, si vous n’avez pas servi les desseins de Dieu. Et je sus que ces hommes, eux aussi, mangeaient à peine à leur faim, mais que l’usinier, leur patron, était le roi des aciers, c’est-à-dire un des plus fabuleusement riches parmi les riches. J’appris qu’ils souffraient cette géhenne pour fabriquer des canons afin de tuer d’autres hommes.—L’agriculture et l’industrie! résumait, la main en l’air, mon professeur didactique: ce qui fait la richesse d’une nation que Dieu protège, Monseigneur. Toujours, il me parlait de cette divinité invisible qui me semblait patronner tout ce qui était injuste, tout ce dont souffraient mes neuves sensations et mon jeune esprit éveillé trop tôt.
Quand je le questionnai sur Ses desseins, sur les moyens par Elle employés pour convaincre l’humanité de son existence, il me parlait de la révélation et des miracles, me citait les pastours et les vachères auxquels Elle était apparue dans les champs ou dans les grottes. Alors je m’étonnais que Dieu eût préféré s’exhiber sans contrôle à des gardeuses d’oie hystériques au lieu de surgir tout à coup au milieu des multitudes assemblées ou quand les foules, ainsi qu’on me le disait, criaient parfois d’angoisse vers Lui en dressant des bras implorateurs. Comme on m’avait déjà incité à raisonner droitement à l’aide de la logique, je ne trouvais là aucune marque de l’Intelligence qui avait dû ordonnancer le monde. Et quand nous revenions, moi toujours triste et le vieux prêtre toujours guilleret, des mendiants, une nuée de miséreux en haillons, couraient vers nous, la main faisant sébille. Lui, me défendait de leur donner trop pour ne pas encourager le vice, disait-il. Et je me rappelais que chez nous, souvent, j’avais vu la livrée ivre se battre jusqu’au sang; je me rappelais que deux gentilshommes avaient été surpris dans un salon de jeu, trichant au baccara, et que Tiercelet, le grand piqueur roux, m’avait dit, un soir, en riant, que ma sœur aînée «avait plusieurs amants», ce qui me semblait être du vice aussi et du meilleur. Une fois, un de ces mendiants me stupéfia. Devant nous, sur la route, il fouillait un tas de crottin de ses maigres mains, semblait positivement le picorer avec ses doigts, et emplissait ensuite une écuelle de terre avec ce qu’il en extrayait.
—Qu’est-ce qu’il fait donc? demandai-je, intrigué.
—Il ramasse les grains d’orge et les grains d’avoine que les chevaux n’ont pas digérés, afin d’en faire une bouillie pour lui et ses enfants. C’est un juif; il ne mérite aucune pitié...
Ainsi, ainsi, à part quelques heureux comme moi, qui détenaient toute la richesse, et à qui, dès le premier âge, on enseignait l’aridité du cœur et l’atroce égoïsme, il n’y avait donc que des misérables ou des résignés sur la Terre!
Alors une voix profonde, une voix plus forte que celle de mes maîtres, s’éleva pour crier en moi:
—Ce n’est pas juste! ce n’est pas juste!
Et pendant des années, mon existence se prolongea pareillement. Des bons soins de l’abbé, je passai à ceux d’un Jésuite qui m’apprit à mentir avec science et génie.
—Dieu lui-même ne dit jamais sa pensée; imitez-le, Monseigneur, et vous deviendrez un prince célèbre, affirmait-il, le regard sinueux et la lèvre pincée. Puis un bataillon de professeurs hiérarchisés succéda à l’Ignacien. Mais tous, quels qu’ils fussent, prêtres ou laïques, me dupèrent avec méthode, travestirent la réalité du monde, arrangèrent l’Histoire et la Vie, comme me l’apprirent des livres: l’immense Rabelais, les Encyclopédistes, les auteurs du XVIII^e siècle: Montesquieu, Condorcet, d’Alembert, Voltaire, Diderot, les poètes: Gœthe, Vigny, Léopardi, les penseurs comme Bayle, Proudhon, Buchner, Renan et le Maître incontesté des libres intelligences: j’ai nommé Schopenhauer, que je fis acheter en cachette parce qu’on les avait vilipendés devant moi. A la bouche de tous ceux qui m’approchent, purule le mensonge, pensai-je; ces livres doivent être beaux puisqu’on m’affirme qu’ils sont odieux. D’ailleurs, est-ce que les crabes peuvent juger les goëlands? me dis-je, en évoquant mes professeurs qui expertisaient les grands hommes. Et ils me façonnèrent. Là, toute ma prescience d’adolescent trop sensitif, toutes mes inductions personnelles vinrent se vérifier avec une précision mathématique.
Tous les mois, l’Empereur venait nous voir. C’était un grand vieillard, svelte et droit, staturé en force comme un coltineur de Trieste, et qui en avait, à peu de chose près, la mentalité. L’Impératrice, sa femme, avait été d’une beauté sensationnelle et d’une intelligence, d’une cérébralité véritablement indécente parmi les Cours européennes.
Amoureuse de toutes les œuvres de l’esprit, passionnée d’art, miraculeusement compréhensive, un Sophocle ou un Euripide eussent, à peine, été dignes de son choix et de sa couche. Elle était mariée avec un balourd qu’elle fuyait onze mois sur douze pour aller vivre à Capri, dans une villa grecque, au péristyle de marbres rares, aux colonnes doriques, au pur fronton, qu’elle avait fait élever d’après le modèle de celles qui, jadis, ourlèrent le Pnyx ou le Céramique.
L’Empereur se consolait en allant chasser l’isard dans le Tyrol ou la gélinotte en Styrie.
Invariablement, il parlait chasse avec mon père.
—Il me part un coq de bruyère à 50 pas... vous comprenez, duc... un coq de bruyère... je récite la moitié d’un _ave_, les dix premiers mots d’un _pater_, et je l’abats... à plus de 60 toises...
—Oui, je sais, répliquait mon auteur, vous êtes le premier fusil de la planète, Sire... vous aimez la virtuosité... vous ne tirez jamais de suite.
—C’est ça... c’est parfaitement ça... autrement mes gardes en feraient autant...
Et il prenait mon père par le bras, s’épanchant alors sur le compte de l’Impératrice.
—Vous savez qu’elle est folle... voilà qu’elle s’est toquée des œuvres d’un poète juif... un nommé Henri Heine... Connaissez-ça, vous?...
—Connais pas, ne lis jamais de saletés, Sire... Mort aux juifs!...
Une fois par semaine, je voyais ma mère qui avait un évêque pour amant. Et cela n’étonnait personne dans ce milieu où les coutumes féodales s’alliaient aux mœurs florentines.
Elle me faisait mander dans son oratoire, me posait la main sur l’épaule, sans jamais m’adresser la parole, me tenant une minute sous la radiation de son œil bleu, pour me renvoyer après avoir déposé sur mon front un baiser distrait qui sentait le musc et l’encens d’église. Mon père, l’être responsable du crime de m’avoir enfanté, ne s’inquiétait pas de moi deux fois dans l’année. Le bruit courait dans le château qu’il était au début d’une paralysie générale, tare de notre maison. C’était un petit homme qui, bien qu’il n’eût pas plus de cinquante ans, assumait déjà l’apparence vétuste d’un vieillard tout cassé et égrotant. Il passait ses journées dans une immense volière qu’il avait fait construire dans le palais en abattant les cloisons de quatre grandes salles. Quinze cents oiseaux de tous pays et de tout plumage voletaient, piaillaient, bruissaient dans ce hall treillagé, et mon père ne voulait laisser à personne le soin de remplir leurs mangeoires ou de nettoyer leurs déjections. Constamment, il allait parmi eux, en basquine de soie violette,—car il affectionnait, dans le privé, les habits d’ancien régime—les mains pleines de mil ou de chénevis, incitant de la voix les serins néerlandais ou les perruches du Brésil à venir prendre leur nourriture dans ses paumes ouvertes.
Pendant de longues heures, on entendait ses petit... petit... cui... cui... frou... frou... Et quand il était fatigué, il s’asseyait dans un large fauteuil à oreillettes et, béat, considérait ses oiseaux d’un œil extatique, ne s’arrêtant de rêvasser que pour essuyer d’un mouchoir de batiste, au chiffre impérial, les fientes tombées sur le dos ou les épaules de son habit. Souvent on lui apportait là les pièces à signer par délégation, les pièces d’État que, parfois, les bestioles irrévérencieuses blasonnaient à leur tour d’un sceau blanchâtre, d’une pastille molle et intempestive, que le chambellan, lui, recouvrait gravement de poudre d’or.
—Petit... petit... cui... cui... cui... frou... frou... frou... faisait mon père en apposant son parafe, infatigablement, et sans lire jamais.
Il avait eu, paraît-il, des chagrins d’amour dans sa jeunesse. La diplomatie, en mariant à un autre prince la femme qu’il aimait, lui avait porté un coup terrible. Immédiatement, il était devenu poète, passant ses nuits à composer des vers élégiaques dans lesquels il prenait les nuages, les étoiles, le soleil et la lune, la lune surtout, à témoin de son malheur. On m’avait montré ses poèmes en me disant que, moi aussi, je n’aurais pas le droit de choisir ma fiancée, car cet avantage que possède le dernier des rustres est refusé à la souche royale, pour motifs supérieurs et raison d’État. Une autre de ses passions était de panneauter des chats—ennemis nés des oiseaux—de les prendre au traquenard d’une chatière. Ce sport, seul, atténuait pour lui le deuil de ne pouvoir chasser, par suite de l’état débile de sa santé. Il avait fait lâcher un peuple de matous à travers le palais, et tous les caniveaux, tous les recoins des cours, étaient semés de ces pièges, de ces chausse-trappes qu’il amorçait d’un morceau de viande saigneuse. Quand un chat était pincé, l’ancien maître d’équipage sonnait du cor à pleines lèvres, faisant entendre l’hallali triomphal. Et mon père quittait ses oiseaux, accourait tout joyeux, en boitillant, appuyé sur sa canne, toussant, crachant, par les vestibules et les perrons, pendant que les familiers et les larbins s’écartaient chapeau bas.—Plus vite, plus vite, Frédéric, criait-il au grand laquais galonné, en culottes de soie et en catogan, qui le suivait à dix pas, portant à la main des pots de couleur et des pinceaux. Alors, pendant que le valet maintenait la malheureuse bête prisonnière, mon père longuement la peignait avec délices, en bleu, en rouge, en vert, lui attachant par surplus une casserole à la queue. Puis, il la lâchait brusquement, roulait parfois à terre, tant il riait d’un petit rire aigu, devant le bond désordonné, la trajectoire folle du chat terrifié qu’on libérait enfin.
—Ah! ah! comme il court! On dirait l’Italien à Custozza.
Et il retournait à ses oiseaux.
Un soir, le Surintendant de Police nous le ramena, car depuis trois jours il avait disparu du château. Il avait été arrêté dans un jardin public de la Capitale voisine, à la nuit tombante, sous la pluie rageuse d’un après midi de mars. Mon père, en cette circonstance, était, paraît-il, accompagné de deux individus entre lesquels il marchait pendant que l’un d’entre eux—celui de gauche—tenait un large parapluie destiné à abriter le déambulant trio. Vingt fois ainsi, revenant sur leurs pas, ils avaient parcouru une allée écartée, cependant que mon père... comment dire cela?... je n’ose... cependant que mon père, de chacune de ses mains, travaillait ses compagnons, comme le duc d’Angoulême avait l’habitude de se travailler soi-même...
L’Empereur, à la suite de cet incident, donna l’ordre de ne plus le laisser sortir. Et désormais, il vécut dans sa volière où il avait fait dresser un lit, et dans laquelle on lui portait ses repas. Il ne voulait plus voir personne, et si parfois quelqu’un s’approchait des grillages, un être étrange, en habit de cour, enlinceulé de blanc par les fientes des oiseaux, s’offrait à sa vue qui, d’une voie cassée, chantait des _lieds_ d’amour et faisait des vers en comptant sur ses doigts. Deux ou trois fois par mois, seulement, le maître d’équipage venait le chercher pour forcer un chat.
A l’époque de ma puberté, dois-je vous le dire? les chambrières ne manquèrent pas de m’enseigner l’accouplement, de me faire goûter à leurs caresses vicieuses, de m’initier à des dérèglements sournois, pendant que leurs amants, les valets de chambre, me suggéraient des habitudes, des travers de prisonnier.