Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 33

Chapter 333,766 wordsPublic domain

Je sortis donc un soir dans l’équipage ordinaire du monsieur cossu. Une énorme chaîne d’or coupait en deux, comme un équateur coruscant, la sphéricité de mon abdomen: large ventraille rebondie obtenue à l’aide de force étoupes. Ma cravate était avantagée d’un diamant qui eût ravalé ceux du Padischah ou de M. Gérault-Richard, et mes doigts s’adornaient d’une véritable bijouterie d’archevêque. Dans la poche de côté de mon pantalon, une merveille de revolver, un «_Smith and Wesson_», plat et long, au mécanisme impeccable, caressait ma main de son frais contact et de l’ébène quadrillé de sa crosse. Je pris l’omnibus et descendis dans une de ces rues pestilentes et noires qui, comme un intestin engorgé, s’enroulent et sinuent sur elles mêmes, autour des Halles. Il y avait là justement un hôtel à filles. Je les regardais venir de loin, marchant à pas précipités, se retournant pour voir si l’homme qui suivait leurs jupes boueuses ne transitait pas par ailleurs. Il y en avait de jeunes, des gamines presque et d’autres qui étaient pour le moins sexagénaires, mais toutes avaient cette figure d’uniforme vieillesse, ces traits sans âge, cette chair bleutée, ces joues cuites et ces yeux éraillés que donnent l’alcool, la misère, et les coups des hommes. Toutes les catégories sociales défilaient d’ailleurs à leur suite: Il y avait des ouvriers qui secouaient leur pipe à la porte du bouge et des bourgeois qui, hâtivement, retiraient leurs gants ou leur décoration. Parfois, un homme entrait avec deux ou trois filles pour sa consommation personnelle. Je vis même poindre un gentleman, d’une trentaine d’années, qui venait de faire arrêter son coupé au coin du boulevard pour marcher derrière une horrible souillasse, et qui, sans doute, lui murmurait des saletés dans le cou, car subitement la larve qui l’accompagnait détala après avoir crié.—Ah! ben non, pas avec toi, t’es trop cochon... Plus loin, claudiquait un vieux cassé et cacochyme qui ne pouvait presque plus marcher, qui s’appuyait sur une canne, et qu’une petite, gibbeuse et presque chauve, les cheveux dévorés par le mercure, soutenait aux épaules. Un quart d’heure après, les hommes sortaient, jetant des regards inquiets sur leur tenue, comptant leur argent pour voir si on ne les avait pas entôlés; puis, sur leurs talons, surgissait la femme qui scrutait de l’œil la rue déserte pour s’assurer qu’elle était vide d’agents. C’était l’ordinaire défilé des amours de fange et de sentine: les lamentables, les déshérités, qui s’en vont là trouver l’exutoire requis par la Nature, les bourgeois à qui le contact journalier de leurs épouses donne du goût pour la chair des plus viles prostituées, et puis ceux que le vice malmène jusque dans l’ultime vieillesse, les petits vieux qu’on a couchés et bordés, le soir, les vieux bien propres de _Sainte Périnne_ ou _des Petits Ménages_ que la police recueille là, parfois, surinés par la gigolette ou ayant évacué leur âme, près de la cuvette d’ordures, dans un hoquet trop fort, dans une secousse trop véhémente d’immonde salacité; d’autres encore, ceux à qui le galetas empuanti par l’odeur des sexes, le taudion plein de punaises, le parquet ponctué de taches obscènes, les draps séreux et la fille engluée, peuvent seuls procurer l’extase suprême et le taraudant frisson.

Ce soir-là, je fus accosté par une prostituée.

—_Fais-tu voyeur_ ou _fais-tu moineau_? me dit-elle... Ça ne te coûtera pas cher...

Faire voyeur, je savais ce que cela voulait dire; faire moineau, je l’ignorais. Elle m’instruisit, car elle avait le don des métaphores et sa métonymie était pertinente: cela devait s’entendre tout simplement d’imiter les passereaux qui, au bord d’un toit, ne s’attardent pas à leurs amours, fruitent leurs femelles et puis déguerpissent.

Lorsque je fus dans l’hôtel, je formulai hautement toute ma répugnance à faire moineau.

La prostituée répliqua:

—Alors pour la _voyure_, mon petit, c’est un louis au patron et deux thunes pour moi. Mais tu vas _rigoler des châsses_ sur quelque chose d’épatant... La princesse est justement en mains... Tu sais... on dit que c’est la Cobourg... une fille du roi des Belges...

Je tressaillis... et j’éclairai. Deux minutes après, l’œil collé à un trou de la muraille, j’assistai à une scène bien faite pour porter au dernier degré de l’exaltation cérébrale un intellectuel comme moi, qui ne poursuit en toutes choses que l’insolite, l’infini ou l’absolu.

Une femme grande, trente-cinq ans peut-être, bien en chair, d’une merveilleuse beauté brune, aux yeux d’ombre phosphorescente, aux cheveux de ténèbre odorante, était couchée sans un mouvement, rutilante de pierreries, pavée de bijoux, sur une carpette mangée d’usure, sur un tapis rongé de pelade et maculé de taches séminales. Vêtue seulement d’une chemise et d’un pantalon d’arachnéennes dentelles, une demi-douzaine de filles en haillons visqueux, choisies sans doute parmi les plus repoussantes, s’acharnaient sur elle. Les prostituées tournaient autour de la chambre comme des hyènes encagées, fonçaient subitement sur le corps prostré, reculaient pour revenir et l’enserrer, épileptiques, dans des spires de démoniaques, dans des orbes d’hallucinées, se battant, s’attouchant en d’immondes contacts, s’écroulant ensuite en grappe, en monceau, approchant leur bouche de celle de la femme toujours étendue et comme figée dans la béatitude. Soudain elles se dévêtirent, jetant leurs loques à la volée, exhibant de terrifiantes anatomies, des sexes purulents qui eussent découragé tous les chirurgiens, des ventres rhomboïdaux, des décombres de gorges, des tétines énormes et fluctuantes qui nourrissaient le désir de conjoindre les orteils, et qu’elles promenèrent une à une sur les lèvres de la princesse, sur ses flancs marmoréens, en leur infligeant d’innommables et intimes caresses.

Quasi léthargique, la patiente ne bougeait pas; je la crus morte.

—Mais on l’assassine... elles l’ont tuée... au secours!

—Non, non, tu vas voir... c’est très courant... Ça s’appelle se _faire faire les puces_.

Tout à coup, une prostituée à cheveux gris, terrifiante de hideur, se dressa sur les pointes, darda vers le plafond un bras épidermé de crasse et, déchevelée, hulula, pendant que sa poitrine gélatineuse moutonnait effroyablement en des hoquets d’ivrognesse. Car toutes étaient saoûles. A ses cris, la petite troupe des ribaudes déchaînées s’enfuit pour s’aller plaquer contre la muraille. La vieille clamita derechef, et la ronde infernale recommença. Puis, toutes se ruèrent, arrachant par lambeaux le pantalon et la chemise de valenciennes, découvrant un impeccable corps dont les lignes seulement commençaient à se soulever, dont les lombes palpitaient enfin. Folie! Une culbute générale submergeait la Junon immobile d’une houle, d’un ressac de poitrines, de reins, de cuisses, de croupes frénétiques.....

Un remous parut alors venir du tapis, fit osciller le monceau effroyable. La patricienne, reconquise par la vie, sortait de sa torpeur... Une main fine, aux ongles translucides, troua le tas des chairs mouvantes, lança à travers la pièce des bagues, de l’or, des peignes, des colliers, qui roulèrent et rebondirent, fouettant la pièce de lueurs violentes...

Et pendant dix minutes, un quart d’heure peut-être, on n’entendit plus que des sifflements d’haleines affolées, des rauquements, des ahans éperdus...

—Assez... Oh si! encore, toujours, toujours... susurrait une voix agonisante et pâmée.

Moi je n’y pus tenir. La malepeste des haleines, le remugle effroyable des croupes, le suint des épidermes, les arpèges, les trilles de puanteurs qui, à travers les fissures des cloisons, arrivaient jusqu’à moi me firent reculer. Mes nerfs trahirent mon esprit qui venait de goûter les joies divines du fantasque et de l’inattendu. Mon œil quitta la fente. Je crus que j’allai vomir et vacillai.

—Ben quoi... remets-toi, me disait la pierreuse... il y en a beaucoup comme ça, tu sais, des femmes du monde... il en vient tous les jours ici... Plus ça pue, plus ça leur zy va... C’est une spécialité de la maison...

En descendant, près du bouge, j’avisai un cabaret borgne. Un des rideaux relevés montrait par l’étroite vitre fuligineuse quatre souteneurs perpétrant une manille sensationnelle. Près de la porte, un cinquième surveillait les filles et comptait les _passes_.

C’était le patron lui-même qui les marquait, d’un trait de craie, sur une ardoise. En me penchant, je vis que chaque fille était désignée par son sobriquet et j’entendis un des rôdeurs s’exclamer joyeusement:—Chouette, v’la _Bath en tiffes_ qui monte pour la quatrième fois. Moi, j’allais et venais devant la porte, choisissant, parmi ces hommes, celui que je devais, du même coup, condamner à mort. Messieurs, je ne balançai pas longtemps. Il y en avait un petit, mince, d’un blond pâle, avec d’hésitantes moustaches, à peine un duvet flave et indécis au-dessus des lèvres. Oui, celui-là s’imposait; plus que tous les autres, il serait agréable de l’abattre, de le voir panteler à mes pieds dans les derniers sursauts, la convulsion définitive. Pourquoi? Parce qu’il était jeune et plein de santé, et que détruire de la chair jeune est une autre caresse à l’épiderme et une autre joie dans l’esprit que de supprimer de vieux êtres hors d’usage. J’attendis qu’ils fussent sortis, que le cabaret et le bouge eussent mis leurs volets et dégorgé leurs derniers amateurs. Il pouvait être deux heures du matin quand ils s’égaillèrent et que je pris la chasse derrière l’«Albinos du Sébasto». Je savais que, lui aussi, comme les autres, devait aller retrouver sa femme à l’issue du travail et vérifier la recette. Je ne lui en laissai pas le temps. A l’angle de la rue voisine, j’étais devant lui, face à face, le revolver braqué, sans un mot, à la hauteur du visage. Surpris, l’homme recula, enfonça sa tête dans les épaules, recula encore et me dit:

—Eh ben quoi!.. si vous êtes de la rousse, pas tant de _magnes_... on va vous suivre...

Alors devant ses mains dressées pour se garantir, je fis monter et descendre le revolver...

—Tu vas mourir, tu vas mourir... répétai-je.

Je jouissais atrocement de son angoisse, car il venait de comprendre, rien qu’au rictus de ma bouche, que c’était sérieux. Il tournait, et je virais avec lui, l’enserrant d’un cercle inexorable. Maintenant, il était vert et des gouttelettes de sueur tombaient de son front sur le pavé. Il ne songeait même pas à crier. Et moi, je guettais le moment où il allait se ramasser pour le bond en arrière qui aurait pu le mettre hors d’atteinte... déjà il ployait les genoux, prêt à se détendre, comme un puma... alors, d’une main, j’arrachai ma chaîne de montre, lacérant par surcroît la poche de mon gilet; je froissai ma cravate et, de toutes mes forces, je hurlai:

—A moi... au secours... à l’assassin! et je lâchai le coup.

Il était tombé atteint au ventre. Je le voyais se tordre comme un ver; un jet de sang giclait en bouillonnant hors de sa ceinture, tel un jet de vin hors d’une futaille percée; ses ongles écorchaient le pavé; par trois fois, il essaya de se relever, puis retomba, écumant, la bouche pleine de salives rouges. Son corps ensuite se noua en des soubresauts, des anhèlements, toute une trépidation frénétique, et, brusquement, il s’apaisa, sa tête heurtant seulement le sol en un rythme placide largement espacé. Moi, avec, dans les flancs, le coup de rasoir d’une sensation, d’un spasme extraordinaire, je m’étais accoté à la boutique voisine. Non... Le plus furieux désir, le rut le plus impétueux qui s’assouvissent enfin ne peuvent produire cela... Il me sembla que tous mes viscères s’étaient décrochés en même temps, et qu’à l’intérieur de mon être tout s’en allait en une dérive d’une indicible volupté...

Des sergents de ville, des passants attardés accouraient:

—Cet homme m’a attaqué, dis-je, j’étais en état de légitime défense; j’ai tiré. Au Poste de police, je montrai ma cravate, mon gilet arrachés, ma chaîne de montre brisée en deux morceaux; je produisis des papiers établissant de façon indiscutable mon identité, ma reluisante situation sociale. Le Commissaire me félicita de mon sang-froid.

—Il est mort, vous savez, ah! si nous en avions beaucoup comme vous, Paris serait bientôt nettoyé de cette vermine.

Chose bizarre, Messieurs, le lendemain de cette affaire, j’avais repris goût à l’amour. Un prurit inconnu jusque-là me poussait vers la femme. Je connaissais enfin la fièvre et l’impérieuse passion. J’étais même inapaisable comme si j’avais ingéré quelque virulent satyriaque. Moi, qui jamais n’avais pu endurer l’ineptie et la désolante niaiserie du geste d’amour, je ne vécus plus que pour l’amour. Je devins célèbre dans Paris. Les professionnelles me fuyaient à cause de mon irrassasiable boulimie passionnelle. Et parmi les femmes honnêtes, je rebutai les plus enragées, celles qui, malgré l’exode des moindres retenues, ont toujours la croupe en ignition. Oui, voilà le fait inexplicable: le sang m’avait réintégré dans l’amour. Quelle trame sournoise, quelles accointances mystérieuses les relient donc l’un à l’autre et les font ainsi voisiner? Voilà ce que je ne puis expliquer, avec mon faible génie. Mais que mon expérience personnelle serve au moins de contribution à ceux que tenterait l’étude du phénomène.

Vous voyez que mon stratagème était infaillible. Je pouvais, en toute sécurité, moi, bourgeois, pratiquer l’attaque nocturne sur les rôdeurs. Cinq ou six de mes confrères, dont deux millionnaires, la pratiquent encore à l’heure actuelle, du reste. Je sévérai donc. Un jour cependant, un de mes assassinés,—«Le Deschanel de Ménilmonte»—étant parvenu à guérir de ses blessures, eut l’inconcevable audace de révéler le truc en pleine audience. Ne croyez pas que je tremblai. Non; j’étais certain de ce qui allait survenir. Le Président des assises, en effet, le remisa si vertement et lui démontra si bien toute l’inanité de son système de défense que le malheureux attrapa le maximum de la peine pour attaque nocturne à main armée. Il est encore au bagne à l’heure actuelle. Mon Dieu, que c’est drôle!

Comme vous vous en rendez compte, la chose aurait pu durer toute ma vie, si je n’avais pas, une fois, joué de malheur. Ce soir-là, je n’avais rencontré, dans ma quête silencieuse, que de vagues et quelconques souteneurs sans saillie ni pittoresque, qui ne valaient certes pas le coup de feu. J’allais regagner mon logis, quand je me heurtai, au sortir d’un bar mal famé, à un individu court et trapu, aux yeux d’indigo défaillant, au nez de Kalmouck, aux rouflaquettes poussiéreuses, et rayonnant je ne sais quoi de particulièrement bestial, je ne sais quel air de férocité tendue et glacée. Je présumai, à la radiation mauvaise de cette prunelle hésitante et torve, une prunelle de bête primitive, que je me trouvais devant un rôdeur redoutable qui, lui aussi, devait avoir tué bien des hommes dans les combats farouches des rues désertes. C’était un être à ma taille, quoique tout à l’opposite de moi-même qui suis trop civilisé et trop compliqué. Au geste impératif avec lequel il congédia deux individus vêtus comme lui, je reconnus le chef de bande donnant ses derniers ordres. A nous deux! me dis-je, et je le suivis. Vous savez le reste: C’était un prince russe déguisé qui faisait la tournée des bouges, et, comme cette fois, ma victime n’était pas un souteneur, mais bien un brigand armorié, entretenu, non par une femme, mais par la Société, mon subterfuge fut découvert.

J’ai donc à répondre de tous ces actes. Je viens d’étaler devant vous ma psychologie; vous avez cheminé à ma suite dans les circuits, les dédales de mon intelligence; vous êtes descendus dans les puisards de mon âme. J’aurais pu me dispenser d’être non moins prolixe que véridique puisque maître Pompidor venait de me sauver au moment précis où je me suis emparé de la parole. Mais je ne veux point passer pour un fou et répugne à l’idée de devoir mon salut à la ruse ou au mensonge. J’ai tué cinq hommes, dites-vous? Hé! c’est un crime moins grand aux yeux du Sage que d’avoir fait cinq enfants. A l’aide de quel raisonnement, je vous le demande un peu, établissez-vous, de façon irréfragable, le droit que vous avez de donner la vie, alors que vous prononcez que supprimer son prochain est criminel? Vous posez un _a priori_, je le sais bien, vous dites: satisfaire à l’acte génésique, procréer est un acte _imposé par la Nature_, c’est une fonction, un vertige auxquels nul n’échappe dans le règne animal. Et tout ce que la Nature impose est légitime et sacré. Moi je vous répondrai: le besoin, le vertige de tuer pour certains êtres est aussi injonctif, aussi impérieux que celui d’enfanter. La Nature l’a glissé, l’a coulé dans la chair comme une folie équivalente à sa contraire. Alors, puisque toutes deux sont naturelles, émanent de notre Mère à tous, l’une ne saurait, d’après votre définition même, être un forfait quand l’autre est une vertu sociale: attendu que votre argumentation _offre la Nature_ comme _seul criterium_ et pierre de touche ultime. Le monstre étant celui qui entre en rébellion avec la Nature, vous flétrissez de cette épithète celui qui verse le sang. Vous avez tort, il serait seulement un monstre s’il refusait d’obéir à ses poussées profondes, s’il refusait de tuer, s’il s’écartait de la règle naturelle à laquelle il ne peut pas désobéir, tout comme est un monstre celui qui, par volonté, s’abstient de la copulation.

D’ailleurs, il y aura toujours une excuse à invoquer pour l’assassin: c’est que celui-ci ne fait souffrir sa victime que quelques secondes, quelques minutes au plus, tandis que le mâle qui crée fait souffrir le lamentable, issu de son plaisir, quelquefois soixante ans.

Homme, en possession déjà de la mentalité de l’avenir, j’entends ériger au-dessus de la Société et de la Nature une intelligence prépondérante. Je ne me réclamerai donc pas, devant vous, de l’exemple de la première et de la dialectique de la seconde qui me déterminèrent, cependant, comme j’ai eu l’honneur de vous l’exposer. J’ose donc espérer, Messieurs, que votre entendement se haussera jusqu’à l’aperception de mon personnage. Je me suis courbé, moi, comme tous les individus du reste, sous des impératifs contre lesquels la rébellion était vaine. Avec quelques Écoles modernes, j’aurai l’audace de poser en principe que _nul n’est responsable de ce qui est en lui_ et, partant, que vous n’avez pas le droit de juger. Non, vous n’avez pas le droit de _punir_; vous avez seulement le droit de _prévenir_. Vous tolérez l’ignorance, la misère, la prostitution, l’atavisme et vous vous étonnez des fruits qu’ils portent. Désarmés, je le veux bien, devant les tares de l’hérédité, vous reconnaissez spontanément que l’être qui les récèle n’en est point responsable, et cependant vous le flétrissez et le frappez quand, à l’instar de moi-même, il est déféré à vos tribunaux. Les _tarés_ ne devraient pas procréer, et vous proscrivez l’avortement. Quelle logique! Vous ressemblez à des botanistes qui reprocheraient à la Ciguë, à l’Euphorbe, aux Strychnées d’être vénéneuses et qui s’acharneraient sur elles, briseraient leurs tiges, les décapiteraient, les brûleraient pour les punir des propriétés que la nature leur a conférées. Car, pour l’homme, il en est de même: vous ne pouvez pas conseiller la grande et scélérate Nature; il vous faut accepter les hommes qu’elle crée et ne pas leur en vouloir—ce n’est pas leur faute—s’ils sont mauvais. Vous ne pouvez que vous efforcer de les améliorer par une thérapeutique sociale, qui échouera encore dans la plupart des cas.

Au lieu d’avoir des Cours d’assises, des Chambres correctionnelles, que n’avez-vous des Assemblées _préventives_, des Cliniques morales, des Conciles permanents de Justes ou de Sages—si la société actuelle en façonne encore—où tout individu, qui se sentira sur le point de verser dans le crime, viendra, après avoir crié sa détresse, chercher aide ou réconfort, secours matériel ou électuaire mental, quelles que soient ses peccadilles ou ses fautes préalables? Quand plus un seul être ne criera la faim, vous pourrez frapper seulement ceux qui volent, et quand l’atavisme ne fera plus payer aux fils les fautes des ascendants, vous pourrez frapper ceux qui tuent. Il y aura toujours des criminels, répliquez-vous. Et puis après? Puisque vous acceptez la cécité ou l’épilepsie, pourquoi, dans une vision supérieure, dans une optique sereine qui prend son parti de l’Irrémédiable, ne soigneriez-vous pas le criminel, comme vous soignez les tuberculeux, par exemple, alors que le tuberculeux, lui aussi, sème la mort dans son entour? Pourquoi l’assassin, serait-il plus responsable du besoin de tuer que la Nature a insinué en lui, qu’il ne le serait de la phtisie qu’elle aurait pu glisser dans ses poumons, par exemple? Cet homme n’a pas demandé à vivre, par conséquent à être mauvais. Alors que vous en êtes arrivés à accepter, à vouloir guérir même, au nom de la collectivité, les tares physiques du citoyen, vous vous insurgez encore devant les tares morales tout aussi ineffaçables, peut-être. Quand les imbéciles ricanent au passage d’un infirme, d’un disgracié, vous dites spontanément, vous la mentalité supérieure:—Ce n’est point sa faute. Pourquoi ne diriez-vous pas d’un criminel:—Il n’est pas plus responsable de ses attirances néfastes que s’il était né borgne, aveugle ou bossu. Vous me rétorquez:—Mais à la suite de passions odieuses, on peut verser dans le meurtre alors que le fond primordial était bon. Eh, oui... Certains deviennent coupables par suite d’un concours de circonstances psychologiques ou de faits particuliers, comme ils deviendraient lentement aveugles, par exemple, sans rien pouvoir contre. Les malformations apparentes trouvent grâce devant vous, pourquoi le scélérat, qui n’est autre chose qu’un stropiat mental, ne serait-il pas amnistié par le philosophe qui, remontant de l’effet à la cause, de l’être créé à la cause créatrice, s’en prend à la Nature, à la Nature uniquement responsable, et la cite seule à la barre de l’humanité, en lui demandant compte de ses forfaits?

Certes, vous auriez le droit de juger et de punir les hommes si le même tempérament moral, la même mentalité, les mêmes désirs, avaient été coulés en eux au début de leur vie. Alors, partis d’un point initial commun à tous, surveillés de près par une Société maternelle et soucieuse de faire triompher l’Ethique définitive, inexcusables seraient ceux qui s’écarteraient de la route commune pour s’orienter vers le Mal. Mais votre Société se désintéresse des êtres qui la composent, ne les découvre que lorsqu’ils ont failli, et la Grande Force agissante se moque de vos lois puériles et de vos clabaudements. Le caractère, les aspirations, les tendances, tout le réel, le _moteur_ d’un être, en un mot, vous échappent; _vous ne pouvez comprendre la genèse d’un acte_ et vous vous érigez en justiciers! L’individu élaboré par ce qu’une philosophie appelle la Matière et ce que d’autres appellent Dieu, l’individu, suscité pour être actionné dans tel ou tel sens, ne peut pas plus résister à ses rouages moraux, aux _bielles_ mystérieuses qui sont en lui, que les machines que vous construisez, vous-mêmes, pour un but défini. Pas plus que ces dernières, il n’a pouvoir de raisonner ni d’abolir sa _dynamique_ intérieure. Encore une fois, la Nature, Volonté atroce, qui engendre le Mal et la douleur à sa fantaisie, se plaît aux complications; elle a horreur de cette uniformité qu’ont décrétée les Sociétés humaines. Et, tant que vous ne l’aurez pas astreinte à doser les êtres suivant les intérêts de votre civilisation ou les préceptes de vos morales contingentes et protéiformes, votre justice ne reposera sur aucun principe vraiment équitable, ne se pourra légitimer devant aucune conscience...

* * * * *

Comme le Président des assises, estimant sans doute qu’il avait fini de discourir, étendait la main pour lui retirer la parole, l’accusé protesta.