Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 32

Chapter 323,627 wordsPublic domain

O vous, l’Homme sur qui toutes turquoises meurent, J’en suis épouvanté! Et nos velléités d’alliance demeurent Comme un mort enfanté. Où sauver les boutons, les bagues et les cannes Que vous allez tuer? Comment du bleu qui sort de mes cent sarbacanes Me déshabituer?

Tout à coup, je me frappai le front avec un cri sauvage, comme dit à peu près Musset. Mystérieuse genèse des idées! Germination occulte de la pensée salvatrice! Comment le désir éperdu de vouer ma vie à une grande œuvre, à la seule grande œuvre digne de mon intelligence, m’était-il venu, en cette minute? Comment avais-je réalisé une aussi miraculeuse trouvaille, et cela rien qu’à réciter cette strophe immortelle dont nul hémistiche, nul mot pourtant ne pouvaient m’induire en semblable découverte? C’était l’Inouï tout simplement, et les Goëtistes, les Spagiriques eux-mêmes ne pourraient définir le processus d’un fait pareillement fabuleux.

Toujours est-il que j’étais déjà dehors, sans autre souci, ni dépense de politesse à l’égard de mon hôte qui, d’étonnement, avait ouvert et refermé plusieurs fois la bouche, ce qui avait eu pour résultat de faire choir son dentier sur le parquet. Même sa stupéfaction avait été telle qu’il avait bavé un peu de son lait de zibeline sur son corset de soie blanche escaladé d’iris noirs et de sataniques orchidées couleur de soufre.

Trois jours après, j’avais enlevé Hiéroclès, l’esclave nègre du comte Robert, et j’avais prélevé dans un cénacle littéraire une jeune femme éthérée, aux cheveux cuivre en fusion, aux bandeaux préraphaëlites, coiffée en oreilles de setter-gordon, venue de sa province pour se conformer aux dires de l’École symbolico-décadente, non sans avoir été engrossée, au préalable, par un robuste vicaire de son département.

Je n’eus point de peine à démontrer à cette botticellesque personne—une figure de Pietro della Francesca—désireuse avant tout d’esbrouffer son époque et d’être louangée par les postérités, que nous pouvions, si elle s’y prêtait, réaliser quelque chose auprès de quoi la conquête de la pierre philosophale, le grand rêve des Alchimistes, apparaissait comme une simple misère. Oui, la gloire était là! Nous pouvions réussir ce qu’Héliogabale et le Sar Peladan n’avaient point réussi. Susciter l’Androgyne nous était loisible. Rien moins.

Entendez-moi bien. Nous n’avions nullement l’ambition de faire apparaître derechef l’Androgyne naturel, tel qu’il se manifesta dans les premiers âges de l’animalité. Le naturel, vous le savez, est en horreur aux délicats qui, avec juste raison, lui préfèrent l’artifice et le simili. Mais pour un autre motif, celui de _surpeupler la terre_, nous éloignions de nous, avec frénésie, l’idée de recréer la Gynandre détenteur des deux sexes, parfaitement normaux, se fécondant soi-même. En effet, messieurs, vous n’êtes pas sans savoir que l’être primordial, l’homme si vous voulez, était ainsi conditionné. Comme certains mollusques la possèdent encore, il possédait l’enviable faculté de se fruiter par auto-fécondation. Par surplus, il nourrissait, il alimentait sa progéniture de son propre lait, à l’instar des mammifères femelles d’à présent. Les tétons parfaitement inutiles que nous portons tous, nous, les mâles, nos mamelles, nos glandes mammaires, atrophiées parce que ne servant plus depuis que l’humanité s’est partagée en deux sexes _principaux_, sont une preuve formelle, définitive de ce que j’avance. Car pourquoi la Nature qui ne saurait errer, qui ne fait rien de superflu, nous aurait-elle donné des tétons si nous n’en avions jamais fait usage? Et ceci explique la pédérastie, tare de toutes les races, la pédérastie qui n’est après tout qu’un rappel du passé, une sorte de retour inconscient vers l’antériorité, un impératif d’atavisme poussant certains individus à revenir, sans qu’ils en aient conscience, à la règle d’amour primitive, à la norme initiale imparfaitement abolie encore. Je m’explique: ceux qui besognent les deux sexes, soit cinquante pour cent environ des sodomites, sont des êtres en qui l’_hermaphrodisme subsiste, perdure, en puissance_. Ils vont de l’homme à la femme avec un égal plaisir. Les autres, qui recherchent exclusivement le mâle, sont ceux en qui le sexe femelle s’est prolongé _de façon virtuelle_, et prédomine sur l’autre. Ces derniers qui possèdent tous les attributs du mâle se désolent en réalité et sans le savoir de la perte des organes féminins. Ils errent, se débattent et s’efforcent de revenir au premier mode de la vie, sans en avoir une nette conscience. Et cela est si vrai que, de temps en temps, la Nature a une distraction; par défaillance, par oubli, par accident, elle crée des hermaphrodites véritables. Elle semble vouloir ainsi revenir en arrière; elle élabore un monstre bisexué qui, présentement, n’est qu’un phénomène, alors qu’au début de l’espèce humaine, il était le type courant.

Tout à l’heure, je vous disais que nous avions repoussé avec horreur l’idée de recréer la Gynandre originelle.

Vous comprenez le danger que créerait le surgissement d’un pareil être apte à s’engrosser tout seul. Pour me servir d’une comparaison qui m’est chère, le pullulement de ces acarus, de ces coprivores, de ces cloportes de la grande famille des _conéoptères_ qu’on appelle les hommes, finirait bientôt par avoir raison, en la dévorant toute vive, de cette rogne galeuse qu’est la planète. Déjà, ils s’y trouvent aussi serrés que les mouches sur une fiente exposée au soleil. Et le malaise règne à l’état endémique parmi eux, parce que beaucoup n’ont point une part suffisante des puanteurs nourricières qu’elle distille avec un soin jaloux. Dans ce temps-là, d’ailleurs, j’étais revenu de mon projet; je ne voulais plus supprimer la Terre...

Deux mois après donc, Hiéroclès et la maîtresse d’esthète, désireux l’un de s’enrichir grâce à ma munificence et l’autre de s’immortaliser, s’étaient prêtés à ce que j’avais exigé d’eux. Écoutez bien ceci. L’esclave noir du comte Robert avait consenti à l’ablation de sa mentule et de ses appendices, et un chirurgien de mes amis,—la gloire de la science future—avait pratiqué la greffe de la virilité d’ébène sur la plastique lactescente de la jeune nymphe des cénacles. Mais voyez jusqu’où va mon talent, et sur quel culminant sommet, sur quelle Alpe de génie, la fréquentation des artistes est capable de vous hisser. J’avais remarqué que la Nature, en sexuant la femme, avait agi avec la dernière grossièreté, avec un manque absolu de savoir et d’intuition. Pourquoi, oui, pourquoi, avoir placé la chose, de façon à ce qu’en s’hypnotisant sur elle, comme tout mâle vigoureux et sain est en devoir de le faire, les pieds—partie ridicule de l’individu—soient toujours visibles? Pourquoi aussi l’avoir située à proximité du brûle-parfums d’arrière, vase naturel des immondices? Ces néfastes particularités anatomiques sont pour affoler les rustres les plus opaques, vous en conviendrez, et je résolus d’y obvier. Il n’y a aucune raison, pensai-je, pour que l’hiatus en question n’ouvre pas son gouffre, son maëlstrom de délices, à côté du cœur par exemple, puisque ce viscère, qui entrepose toute notre noblesse, sert toujours à expliquer les déréglements de la cavité précitée. Une vulve fut donc pratiquée au bistouri, en le milieu du sternum, et maintenue ouverte par une canule d’argent, toute proche de la mentule du nègre qui profitait là comme une bouture sur un cep adolescent. Les eaux capillaires furent mises à contribution. Et ainsi ce fut parfait. Pubis et pénis, tous les organes dont se recrée l’homme, voisinaient l’un l’autre en une parenté familière, et, triomphe de la logique, se trouvaient réunis sous la main, dans l’heureuse opposition de leur couleur!

—Ça n’a pas le sens commun, dites-vous.

—Messieurs, le sens commun, comme son nom l’indique, est le sixième sens des imbéciles.

Le bruit de ce haut-fait, de cet invraisemblable miracle, réalisé par moi, courut Paris incontinent, et ce fut ma perte, car il est dans mon destin, hélas! de toujours rouler de l’Empyrée dans l’Hadès. Monsieur Huysmans ayant appris la chose, et inconsolable à la pensée qu’un seul de mes travaux avait, pour jamais, aplati son des Esseintes, Monsieur Huysmans, dans sa honte, courut s’enterrer tout vivant à Ligugé, et, du même coup, décréta la fortune du pharmacien de l’endroit qui, désormais, passa son temps à aider de son mieux à la résorption des bosses frontales de la communauté en dispensant à profusion, aux bénédictins et à l’auteur d’_à Rebours_, l’arnica et le sparadrap que rendait nécessaires chacun de leurs entretiens sur la liturgie ou la mystique chrétiennes. Car, ainsi que vous en êtes informés, on se contusionnait ferme dans cet endroit.

Quelles semaines d’ineffables délectations je vécus dans la cohabitation permanente avec mon androgyne, je ne saurais vous le dire! Il faudrait inventer une langue plus expressive que la nôtre afin de vous les conter! Certes, j’aurais dû exister solitaire et caché, tout entier à ma béatitude, mais j’étais homme encore, et le démon de l’ostentation me tenta. Je voulus donner une fête et m’exhiber dans mon bonheur et ma victoire, comme le Consul antique, puisque j’étais le Paul-Émile de la greffe animale. Le comte Robert y vint et se vengea. Ce soir-là, il était paré d’un corset de satin noir assailli et constellé de scarabées d’or. Et, comme le Crispinus de Juvénal, il portait des _bagues d’été_. C’étaient des torsades de fils minces, des linéaments quasi invisibles, des réseaux de follicules d’or vert, comparables pour la finesse et la ténuité au premier duvet, au capillaire hésitant des vierges à peine pubescentes. La complexion délicate du comte, sa nature véritablement féminine, la morbidesse si captivante de sa sodomie, ne lui permettaient pas de s’adorner de joyaux pesants, d’anneaux trop lourds, bons tout au plus pour les sous-officiers rengagés ou pour M. Paul Bourget. Sans doute, il usa d’effroyables sortilèges, de la magie des pierres, de l’envoûtement des mots, du philtre des rythmes, car à l’issue de la fête il enlevait mon androgyne et, par la suite, resta introuvable dans Paris. Je sus plus tard qu’il l’avait emmenée en Amérique et l’exhibait à Boston, à New-York, à Chicago, comme témoignage de son génie et de son horreur du banal, pendant que les journaux d’Europe dissimulaient la chose et annonçaient de lui une banale tournée de conférences.

J’aurai l’orgueil de vous cacher les affres qui suivirent, les tortures renouvelées de Prométhée, et je ne mésuserai point de votre condescendance pour vous peindre les heures affreuses qui furent miennes. Le Dante, dans son enfer, a oublié l’homme à qui on a volé son androgyne.

Je ne croyais pas pouvoir sortir jamais de mon hébétude, du coma dans lequel j’étais enlizé, lorsqu’un matin dont je me souviendrai toujours, un matin de février, alors que le ciel était couleur de pansement sale, et que la nue blennorrhagique éjaculait itérativement les mucus jaunâtres de ses dernières neiges fondues, je me sentis poigné par une sensation inusitée, par une détresse plus forte encore que les autres et jusque-là inconnue. Mon âme paraissait s’être ouverte à l’intérieur comme un sillon, une cicatrice d’humeur froide mal fermée, et je restai pantelant, transi, l’esprit et la chair en désarroi, comme si quelque insidieuse et vénéfique scrofule s’était glissée dans mes veines grelottantes. Cela dura une, deux, trois heures, peut-être, je ne sais plus. Il faisait grand jour, et cependant je haletais dans une ténèbre à ce point dense et opaque, Messieurs, qu’elle me semblait solide et que je m’efforçais à l’entamer, de la déchirer avec mes dents. Puis, tout à coup, au moment même où j’allais hurler, appeler mon valet de chambre, une révulsion! J’étais debout, me secouant, halluciné, affolé, cherchant je ne sais quoi de mes mains tendues, me tordant les doigts, de l’écume aux lèvres, avec, en mon être, tout le hourvari d’une lamentation intérieure qui ne pouvait cependant se traduire par aucun cri. Eh bien! savez-vous ce que je cherchais, sans presque en avoir conscience? Oh! c’est à peine si j’ose le dire. Je cherchais à étrangler quelqu’un!... Oui, je sentais que si j’avais eu là, devant moi, un corps humain, un corps de femme, de préférence, cela m’eût calmé sur l’heure, cela eût détendu immédiatement la contraction forcenée de mes muscles et de mes nerfs. Ah! pouvoir nouer l’étreinte implacable de mes phalanges autour d’un cou, d’un col blanc à la chair fine et jeune, et le stranguler lentement, lentement, en d’impossibles joies, en d’ineffables délices... Et pendant tout le reste de la matinée, je me roulai à terre, barrissant d’impuissance et de rage. On me releva en syncope. Depuis ce jour, je n’osai plus sortir de chez moi. Vous comprenez: ces cous de jeune fille que je me remémorais, ces tiges graciles et tièdes et satinées, entrevues jadis dans Paris! Je n’aurais pu y résister, j’aurais sûrement fait un malheur. Et l’infernal supplice, l’inexorable crucifixion commencèrent pour moi. Las de lutter, un jour, je fis venir des médecins à qui je contai tout; je me traînai à leurs pieds, les suppliant d’abolir cette effroyable hantise, de me tirer de ce gouffre gorgonien. Quelques-uns essayèrent des thérapeutiques impossibles, flairèrent mes crachats, examinèrent mes selles, goûtèrent mes urines, parlèrent de neurasthénie, me conseillèrent la campagne, la vie des brutes, et d’autres ne revinrent pas.

Un d’entre eux, cependant, me révéla une chose stupéfiante à laquelle je n’avais pas pensé jusque-là.—Vous êtes, me dit cet homme, une victime de la civilisation. Stimulé par les récentes littératures, vous vous êtes mis en devoir de réaliser les types les plus alléchants qu’elles venaient de fomenter. Alternativement, vous avez été des Esseintes ou M. de Phocas, et vous avez lu sans doute _De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts_, de Quincey. Ainsi vous parveniez au palier suprême de l’affinement mental; vous aviez parcouru enfin le cycle qui va du primate à ces individus parachevés. Mais il est un point ultime qu’on ne franchit jamais sans catastrophe, mon cher client, car la Nature, comprenant très bien que l’être qu’elle a suscité, comme tous les autres pour des besognes déterminées, va lui échapper si son intellect s’élargit encore, la nature _naturante_ le réfrène avec sa brutalité coutumière, donne un brusque coup de mors sur ses maxillaires douloureux. Par une régression terrible, elle le ramène brusquement en arrière, à l’état de l’homme primitif, et substitue ainsi à toutes ses aspirations d’artiste trop compliqué le goût initial, le besoin inné de tuer qui se trouve présentement enseveli au fond de la plupart des occidentaux sous les alluvions de trente siècles de culture. Depuis ce moment, l’individu,—vous-même, en l’occurrence—redevient l’anthropoïde ancestral, le grand bimane carnassier: il lui faut tuer, tuer, car tuer était jadis le plus divin des plaisirs..... Et il me quitta sans laisser derrière soi la moindre ordonnance, mais en exigeant deux mille francs pour prix de sa consultation.

Je restai plongé dans ma ténèbre, enlinceulé dans mes rouges visions d’assassinat. Une idée secourable accourut néanmoins. Pourquoi ne tromperais-je pas mon hallucinant désir, mon torturant besoin par l’artifice? Je commandai donc un mannequin à un de ces industriels spéciaux qui fabriquent des femmes en caoutchouc, ayant toutes les apparences de la vie, et, qualité suprême, _ne parlant pas_, qui confectionnent des Junons en vulcanite et des Anadyomènes en gutta-percha pour enchanter l’esseulement des navigateurs. Le négociant fit un chef-d’œuvre. C’était à s’y méprendre la réalisation du fameux portrait de Miss Siddons, de Gainsborough. Ce cou de patricienne, de grande aristocrate du siècle dernier qu’on se représente effleurant, du galop ramassé de son alezan, les gazons froids, les allées guindées des parcs anglais vernissés par la pluie dolente et paresseuse! Vous vous rappelez les vers de Chénier cités par Musset, n’est-ce pas, Messieurs?

....Un cou blanc, délicat Se plie, et de la neige effacerait l’éclat.

C’était ça. Ah! les voluptés paroxystes que je goûtai d’abord. Mes doigts, serrés comme le collier d’une cangue, comme un carcan de bronze, s’enfonçaient par gradations lentes, par pressions savantes et calculées, dans le caoutchouc, à qui mon imagination avait enjoint d’être la pulpe fraîche et satinée d’un col de patricienne. Et puis, elle tirait la langue ma femme en simili, car le fabricant lui en avait mis une, en basane cramoisie, et des cris gutturaux se bousculaient dans le larynx de baudruche. Pendant huit jours, je crus avoir sinon vaincu mon mal, tout au moins transigé avec lui. Et mes domestiques me ramassèrent trois fois évanoui aux pieds du mannequin. Mais un soir l’impérieuse nécessité, l’injonction terrible revinrent plus formelles. Quasi fou, pressentant que j’allais succomber, je me jetai dans le Sud-Express. Où allais-je? questionnerez-vous. Ah! C’était bien simple, je m’expédiais en Espagne, dans l’espoir d’y soudoyer le bourreau pour le remplacer le jour où l’on exécuterait une femme, car on étrangle là-bas. Vous saisissez: le garrot d’acier, c’eût été mes doigts de métal... J’aurais serré doucement, doucement, sans à coups, avec une précision savante, pendant que tout se serait fondu dans mon être comme au contact d’une flamme voluptueuse qui eût léché mes nerfs avec ses langues caressantes. Peut être aurais-je été pacifié du coup. Mais je n’avais pas de chance, la dernière anarchiste, une jeune fille de dix-sept ans, venait d’être suppliciée avec sa mère, il n’y avait pas une semaine, à l’occasion de la majorité du roi. Il fallait attendre et c’était impossible. Un psychiatre ibérique, consulté par moi en désespoir de cause, me conseilla de tuer des animaux ou d’assister à leur supplice. Je me rendis à deux ou trois corridas... J’en sortis avec la nausée. Ces matadors aux fesses proéminentes, fanfreluchés comme des filles de maisons closes, encaustiqués de pommade, qui croupionnaient dans l’arène, avec leurs passequilles et leurs passementeries d’hommes de joie, me rappelèrent les gitons d’antan. La foule hystérique, déferlante et pâmée à la vue du sang, me fit fuir avec le seul regret qu’il ne fût pas possible de lâcher sur elle une quinzaine de tigres à l’issue du spectacle. Je revins en France, et, de suite, me précipitai dans un tir aux pigeons. En peu de temps je devins un fusil sensationnel, un fusil capable d’effacer le roi de Portugal lui-même, et je ne tardai pas à être de toutes les chasses retentissantes. Je fus héroïque, car, pour abattre par centaines les perdreaux et les faisans, j’allai jusqu’à supporter la conversation de nos grands propriétaires, de nos financiers fameux et des potentats en balade. Il fallait me voir! Je tirais sans relâche, ne manquant jamais, courant ensuite devant les porte-carniers pour ramasser moi-même les bestioles blessées. Je les soulevais délicatement d’une main, de l’autre, j’enserrais le col, et je nouais, je tordais mes doigts en trépignant, pendant qu’un tumulte de cris rugissait dans ma poitrine. Ah! c’était bon, bien bon! Je me souviens de l’une d’elles tombée dans un sillon. Elle agonisait, les plumes hérissées, gonflées comme par un vent intérieur, le gorgerin rougeâtre secoué de spasmes, l’œil se vitrifiant lentement, tandis que le bec, jusque-là convulsé par un trismus, s’ouvrait, tout à coup, pour laisser passer la langue qui jeta trois appels, trois stridulations de souffrance et d’effroi démesuré. Je courus sur elle... je l’emportai dans une clameur, dans un bramellement de plaisir et, les bras coulés entre les jambes, à demi-courbé, je l’étranglai, je comprimai mes poignets avec mes genoux pour avoir plus de force... On m’avait vu.

—Quel chasseur vous faites! C’est plaisir de vous inviter; vous avez le feu sacré, au moins, me dit, avec une tape amicale sur l’épaule, le baron Cormoran.

A quinze jours de là, je tombai malade. Ce fut une nuit sans fin, mais béate. Il me semblait exister sous un tunnel indéfini, dans une agonie latente que pas un rêve, pas un phantasme ne vinrent troubler. Ah! Comme c’était délicieux et confortant. Pourquoi, pourquoi, cette nuit n’a-t-elle pas duré toujours? Pourquoi en suis-je sorti? Sans doute pour connaître de nouvelles tortures, car lorsque je revins à l’intelligence, je m’estimai guéri, libéré, rédimé définitivement. Eh bien! non, je ne l’étais pas. Je n’avais fait que changer de bagne, passer entre les mains d’un nouveau tourmenteur.

La Nature, que j’avais combattue jadis, s’était dit sans doute que ma volonté était plus forte que la sienne, et que jamais je n’obtempérerais pour devenir l’étrangleur passionnel qu’elle avait décrété que je fusse. Elle s’y prit plus sournoisement, cette fois, avec une politique bien supérieure. Au lieu de tuer comme moi, insinua-t-elle, au lieu de massacrer au grand jour avec impudeur et cynisme; au lieu de supplicier les êtres avec furie, maëstria et sadisme, ainsi que je le fais, pourquoi ne tuerais-tu pas sans risque avec beaucoup de ruse et plus de science encore, en protestant à chaque minute de la pureté de tes intentions ou en affirmant ton droit légitime à agir ainsi, comme la Société, par exemple? Regarde, la Société tue tous les jours, par la guerre, l’usine, l’alcool, la famine, la diffusion de la bêtise, la misère, la caserne et la prostitution. Pourquoi, diable ne ferais-tu pas comme elle, puisqu’en l’occurrence, il y aurait volupté pour toi? Avec un peu de savoir-faire et de l’audace tu t’en tireras certainement.

A son égal, tu as de la surface, de la respectabilité acquise, qui donc songera jamais à t’incriminer? Et puis, même, si tu te faisais prendre, tu n’aurais qu’à arguer que tu as pratiqué en petit, toi, ce qu’elle pratique en grand. Pense à ses mensonges et à ses crimes coutumiers. Si un jour elle te traîne devant un de ses tribunaux, en te reprochant de l’avoir attaquée, de lui avoir nui grièvement, tu pourras lui rétorquer: Ta justice est en équilibre instable sur pas mal de principes dont l’un en particulier énonce: _Nul n’a le droit de se faire justice soi-même_; or, pourquoi t’élèves-tu contre moi, prétends-tu me juger, toi, Société, qui, en l’espèce, es juge et partie? Pourquoi t’accordes tu à toi-même, Entité mal venue, le droit que tu refuses aux individus?... Tu vois, ricanait la Nature, la Nature scélérate que j’avais voulu égorger jadis, tu n’as rien à craindre,... rien à redouter, même des Cours de Justice...

J’étais vaincu par le lumineux de cette argumentation. Je résolus donc de plagier la Société au plus près et d’assassiner avec une maîtrise et une duplicité au moins équivalentes. Pourquoi ne l’aurais-je pas égalée en hypocrisie? _Bourgeois, riche, d’une honorabilité indiscutée, je me déterminai à pratiquer l’attaque nocturne sur les rôdeurs._ C’était de tout repos. D’ailleurs, il y avait assez longtemps, n’est-ce pas, qu’ils la pratiquaient, eux, sur les Bourgeois? Pourquoi leur laisser les joies et le bénéfice de l’attaque nocturne? Ne convenait-il pas d’enlever ce privilège à la classe réprouvée comme le Tiers-État lui avait enlevé un à un tous ceux dont la Révolution l’avait un moment nantie.