Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires
Part 31
La Société perd ma trace pendant dix années et ne me retrouve que depuis exactement vingt-deux mois. Qu’ai-je fait pendant ces deux lustres? Quels sont les travaux glorieux, les hauts faits ou la plate et bourgeoise existence dont je puisse me réclamer afin de dissiper ce qu’il y a de mystérieux dans ma carrière? Vous dirai-je qu’à peine lancé dans la vie, parmi mes congénères, je me trouvai bientôt, comme tout être intelligent doit s’y attendre, dans la posture d’un nageur qui traverse un bras de mer peuplé de requins. Cela vous est indifférent, n’est-ce pas? et vous préféreriez sans doute que je descendisse des nébulosités du général aux précisions du particulier? Mais ce que j’ai fait vous ne le saurez point, car vos mentalités respectives seraient incapables d’en savourer la sublime grandeur. Qu’il vous suffise d’apprendre que les deux conceptions, les deux œuvres magnanimes auxquelles j’avais voué ma pensée et ma fortune durent être abandonnées, l’une après l’autre, et que de surprenantes phases morales, à partir de cet instant, commencèrent pour moi.
Dès que je fus vaincu, dès que j’eus roulé à terre, l’âme saignante, pantelante et tronçonnée, l’Hydre de Bêtise qui, telle Echidna, le monstre à cent têtes, trône assise sur le monde, et dont tous les humains lèchent le périnée avec ferveur, poussa vers moi une de ses tentacules, m’aggrippa et m’attira sur son sein.—Vis comme les autres hommes, me souffla-t-elle; emploie le formulaire tout préparé qui leur sert de conversation; donne des poignées de main aux scélérats; fais ta cour aux crapules respectées; sois neutre, atone et sans originalité; garde-toi de la sincérité comme du typhus; dépense ton argent à goûter à tous les cacas dispendieux et à tous les pipis réputés, connus dans les grands restaurants sous le nom de boissons ou de nourritures; va-t’en dans les cercles ajouter des chapitres infinis au sottisier en honneur dans les salons; que la famine du Pauvre et la douleur des suppliciés te soient source d’appétit et de réconfort; en surplus, chemine de ton mieux dans les pertuis et les orifices de la Femme, car par dessus tout, tu entends, _il faut faire l’amour_.
Que répondre à cela? Jusque-là, les seuls débats de l’esprit m’avaient attiré, et j’ignorai tout ce qui compose le bonheur selon la définition acceptée. A cette énumération savante des délices civilisées, un ressac intérieur bouscula tous mes organes; des salives voluptueuses et plus déferlantes que l’embrun d’équinoxe emplirent ma gorge, roulèrent en tumulte dans ma poitrine, parurent même refluer jusqu’à mon cerveau, habité déjà par la horde furieuse de toutes les concupiscences. Ah! oui, _vivre, vivre, vivre_! comme dit l’École naturiste; je hurlai ce verbe sur tous les tons, en un besoin, un désir farouche, des pamoisons qu’on venait de me citer... je répétai ce mot VIVRE, dans un _crescendo_ furibond, en modulant ses deux syllabes avec tous les _dièzes_ de volonté que j’avais à ma disposition.
Les entreprises par lesquelles je résolus de débuter, furent l’amour et le sport, entreprises qui permettent immédiatement à un homme de ma condition de s’imposer au respect et à l’envie de ses semblables. Hélas! Hélas! pourquoi la Nature m’avait-elle conditionné pareillement? Une rancœur morale, une détresse physique, une panique d’âme et de nerfs, survenaient toujours à l’issue du moindre de mes comportements amoureux. Je n’évoque pas ici, Messieurs, les trahisons de mes maîtresses, trahisons qui, pour un être de complexion raffinée, sont le véritable et même le seul charme d’aimer. La trahison, en effet, remue profondément la bile, active toutes les sécrétions peccantes, précipite l’amant, désireux de se réhabiliter devant soi-même, à la recherche d’autres femmes qui découvriront enfin toutes ses qualités méconnues par les précédentes; elle l’empêche de se vautrer dans la bauge de l’habitude, le restitue à sa norme immuable de sottise et de méchanceté et, selon le vœu de l’Espèce, l’actionne vers des croupes subséquentes qui remplaceront ou feront oublier l’arrière-train coupable.
Hargne et ironie du sort! quand j’avais goûté à ce que l’humanité proclame être la plus grande des voluptés, une pestilence d’asphyxie, un remugle de puisard, accouraient pour emplir mon esprit et ma chair à ce seul souvenir et me faire grelotter de dégoût et d’effroi pendant d’interminables semaines. Qu’était-ce donc? Peut-être n’y avait-il là que morbidité passagère ou manque d’entraînement. Je m’acharnai, j’inventai des dialectiques à mon usage, ce fut en vain. Toujours, en me traînant par les cheveux, pour ainsi dire, je me ramenai chez la courtisane, la pallaque ou la femme du monde, comme un malheureux, après avoir fui, se traîne à force de volonté devant le davier du dentiste. Toujours, toujours, je revenais de la chose avec le même goût indélébile de fange ou d’assa fetida dans la bouche. Les deux sexes de l’humanité, sans compter les sexes adventices, qui passent la majeure partie de leur existence à se flairer réciproquement, qui se fourbissent l’épiderme de la caresse de leurs paumes, comme on fourbit du ruolz avec une peau de daim, qui échangent la fadeur de leurs haleines, les relents hypocrites de leur larynx et accolent leurs babines, cependant que les moustaches se promènent sur les faciès adverses au milieu des petits hi! hi! de plaisir et du roulis des sclérotiques renversées, tout cela, y compris la confondante imbécillité du langage d’amour, l’inénarrable ridicule des «aveux», la puante scurrilité de l’accouplement, qui fait soubresauter les deux bipèdes en travail à l’instar d’hamadryas qu’on empalerait vivants, tout cela s’exhibait à mes yeux comme d’un grotesque à déconcerter l’esprit de Monsieur Leygues, lui-même.
Effroi! Soudain, à l’issue d’un de ces désarrois, une question terrible se posa pour moi. Avais-je sans le savoir des goûts contre nature?
Affolé, terrifié, anéanti à cette pensée, je vécus des jours sans nom, et, un soir, avec la belle franchise et la décision spontanée qui composent le fond, l’idiosyncrasie de mon individu, je résolus d’élucider le point délicat. J’accolai des cinèdes fameux, des bardaches _cupidonés_, je perforai des gitons dont eussent rêvé les Valois, les papes de la Renaissance et quelques-uns de nos plus brillants chroniqueurs. Je devins un habitué de «_l’arbre d’amour_», dans notre promenade élyséenne; je hantai quelques-unes des «_Théières_», c’est-à-dire des vespasiennes les mieux achalandées de nos boulevards. Et il m’arriva de dévorer un homme dans son centre, comme dit Catulle. Ah! ce fut pis encore! du guano empouacra ma gorge, des geysers de purin giclèrent dans mon âme... Alors seulement, je connus que seul d’entre tous les hommes, peut-être, je n’avais pas été embrigadé parmi les serfs du désir, parmi les leudes de l’amour normal ou antiphysique. Mais que faire, que faire sur cette planète, si l’on répugne à chevaucher d’autres êtres avantagés d’un pubis ou porteurs de génitoires? Ce fut atroce, Messieurs, d’autant plus atroce que le vide et le néant du Monde m’apparurent dans leur entier, et que le sport, du même coup, en vint à me dégoûter. Monter en steeple; au pesage de Longchamps, huer M. Combes, le seul Républicain qu’on ait vu au pouvoir depuis la Convention; être un des premiers maillets du golf ou du polo; faire du 130 à l’heure en palier; ouïr Monsieur Edmond Blanc; fréquenter Monsieur de Dion; frôler Madame du Gast, s’avéra stupide non moins que déshonorant pour un homme de ma mentalité.
J’aurais pu, étant données ma nature sensitive et ma remarquable compréhension capable de tarauder l’inconnu et le mystère le plus rebelle, j’aurais pu, me direz-vous, m’orienter vers les arts. Mais quoi? Faire de la littérature? Traiter, par le julep gommeux du roman à 3 cinquante, le catarrhe esthétique des personnes qui ont la déplorable habitude de s’intéresser, à travers 400 pages, aux comportements d’autrui? Assembler des vocables, perpétrer des phrases, distiller et passer vingt fois à l’alambic la saveur des épithètes, à quoi cela sert-il? Créer des types, modeler à nouveau des Werther, des René, des Rastignac, des Rubempré, sur lesquels, immédiatement, des imbéciles, à défaut d’originalité propre, seraient venus se modeler avant que le néant ne se fût refermé sur eux, comme l’eau du fleuve se referme sur l’ablette qui vient de gober une mouche, à quoi bon?
Et puis ayez un style sage et poli, soyez juste milieu, tout à fait réservé dans vos adjectifs, et même castré un peu; pour toute couleur, passez votre prose à la mine de plomb, alors vous serez un écrivain. Mais ne vous hasardez jamais à faire éclater le creuset de la phrase sous les flammes généreuses de l’indignation ou de l’enthousiasme: votre genre ne serait pas recevable disent les pontifes. Cela n’a pas grande importance, du reste, car l’écriture, le style, l’imagination, le talent, ont-ils servi à autre chose qu’à formuler de nouveaux modes de mentir ou de se leurrer soi-même? L’homme est animé d’un étrange besoin, qui suffirait à lui seul à faire éclater l’infériorité de son espèce animale: celui d’élaborer des fables, pauvrement imaginées pour la plupart, et d’en bercer sa douleur. Est-ce que c’est le fait de l’intelligence de croire à des contes, si brillants soient-ils, et de remplacer les mythes, au fur et à mesure de leur putréfaction, par d’autres mythes? Depuis les histoires de corps de garde et les pugilats de soudards grandiloquents qu’a formulés Homère, jusqu’aux affabulations carnavalesques du père Hugo, l’être humain en est resté à la mentalité des enfançons: il faut toujours qu’une nourrice lui murmure à l’oreille quelque chanson niaise pour le calmer ou l’endormir. Voyons, je vous le demande un peu, quel poème de vérité, quel roman aux mille phases, quelle tragédie suant l’horreur et l’effroi, approcheront jamais de cette constatation à la portée du premier venu: à savoir que la Nature est la Gouine scélérate qui a volontairement créé le mal, qui a fait l’homme mauvais, qui a décrété que toutes les espèces s’entredévoreraient, afin de jouir sadiquement de la Douleur emplissant l’univers, dans le besoin où elle était d’assurer la pérennité du crime, et qu’à cela, il n’y a rien à faire....
Or cette constatation suffit à tout; après elle, la littérature s’exhibe ridicule et infatuée de sa propre impuissance à rien changer de l’état de choses. _Tout est inutile, puisqu’on ne réduira jamais la malfaisance de la Nature_, voilà la seule chose digne d’être écrite. Ceci dit, il convient de se taire. Hormis cela, le reste n’est plus que proses à l’adresse des crétins, qui veulent à toute force qu’on leur ourdisse des histoires d’amour, qu’on les intéresse, qu’on leur tire des pleurs, avec les aventures douloureuses de leur prochain, quand ce même prochain, venant à périr de famine sous leurs fenêtres, ne leur tire pas une larme, parce que les péripéties n’ont pas passé par l’imprimerie. Car, vous l’avez tous constaté, la Douleur, la Misère, dans la rue, n’excitent la compassion de personne. Dans un livre elles font pleurer tout le monde.
Si je me sentais peu enclin aux Belles-Lettres, il restait la peinture et la musique, pourrez-vous répondre, dans l’intention visible de m’embarrasser. Or, je n’éprouve aucune gêne à confesser maintenant que la peinture et la musique—sur lesquelles je me suis tout d’abord illusionné—sont bien les derniers travers dans lesquels un homme puisse verser. Qu’est-ce que c’est que la peinture? La représentation d’une chose, d’un décor, d’un homme, à un moment donné de son époque, de sa vie, et une fois pour toutes. La peinture, vous en convenez, ne peut reproduire qu’un aspect momentané, qui désormais ne variera plus. Mais n’est-ce pas la négation même de la Vie, que de nous offrir cette vision figée, stéréotypée, immuable, que rien ne saurait plus modifier sans attenter à l’œuvre d’art, alors que la condition de la vie est de se modifier sans cesse et d’être non pas _une immobile_, mais _diverse_ et _mouvante_? Quel ridicule effort vers l’insaisissable, la peinture a-t-elle donc tenté? _L’humanité n’est pas encore sortie des limbes de la civilisation_; nous sommes en pleine barbarie, voilà pourquoi il y a encore des tableaux, dont la juste destinée—qui nous venge bien—est d’être vantés par Péladan, d’embellir l’intérieur de tous les snobs, de tous les Chauchard ou autres ploutocrates acéphales de cette planète justement diffamée.
Quant à la musique, ce n’est qu’une chatouille à tous les endroits obscènes de notre individu, une _titillation sur le prépuce sentimental_. Elle ne s’adresse qu’à la fibre, jamais à la Raison, ne déchaîne que des sensations, et fait ainsi lever dans la chair tout ce que la Nature y a entreposé d’abject ou de ridicule. Prenez, en effet, Messieurs, les animaux les plus vils de la création, la vipère, le crapaud, l’araignée, le scolopendre ou l’officier de cavalerie; jouez-leur en partie un oratorio de Bach, ou une sonate de Beethoven, vous allez les voir donner, sur l’heure, les signes les plus évidents de la volupté; leurs écailles ou leurs pustules, vont immédiatement s’épanouir, se dilater d’aise infinie, de plaisir exacerbé. Pour mieux établir ma démonstration, j’ajouterai que si vous leur récitiez, dans la minute qui suit, la _Prière sur l’Acropole_, de Renan, ou la _Mort du loup_, de Vigny, la vipère, le crapaud, l’araignée, le scolopendre, l’officier de cavalerie, se feront immédiatement disparaître avec toute la vélocité dont ils sont capables. Le silence, d’ailleurs, aura toujours plus de génie que les musiciens, n’est-ce pas? Voilà, je suppose, qui est parler.
Puisque je répugnais «aux ambitions du grand art», pour me servir de votre langage, il m’eût été loisible,—pourrez-vous penser—de me déterminer vers des virtuosités moindres. J’aurais pu, à votre sens, me faire journaliste? Maintenir dans le même état d’hébétude la clientèle d’un journal; vivre de maquerellat, de chantage ou de prostitution; être loué à la journée ou au mois par les marchands de suppositoires retirés des affaires qui détiennent les feuilles à grand tirage; consentir pour _arriver_ à ce que mon sphincter serve d’encrier aux pontifes de la Rubrique; me mettre en carte aux fonds secrets; échanger sans résultat des balles à vingt-cinq pas ou des aménités à bout portant avec M. Arthur Meyer, autant valait, tout de suite, faire les lits de la Nonciature.
Voyager alors? figurer parmi ce bétail éperdu que le snobisme et les «Baedeker» incitent à la déambulation, de juin à septembre, et qui, de wagon en paquebot, de la plage à la montagne, vient déferler en bêlant devant les _beautés naturelles_ que le crétinisme contemporain, secondé par les hôteliers et les imbéciles des journaux, a mises à la mode. Un kodak brinqueballant dans le dos, afin de bien affirmer qu’on a été délesté de toute intelligence, affronter la vague estivale, la mer, cette grande proxénète, cette grande entremetteuse des adultères de la classe moyenne. A Trouville, dans la saison, pendant que l’employé du Casino, armé d’une gigantesque écumoire, écrême les flots crétés de pellicules par le bain des touristes, comprendre enfin les colères de l’Océan, ses furies vengeresses des mois sombres, quand, plein d’une rage légitime, il se lance à l’assaut des falaises, semblant ainsi vouloir dévorer la terre pour la punir d’avoir déversé sur lui, à travers seize semaines, les boniments des snobs, les propos des bourgeois et la stupidité des paroles d’amour. Vous me direz que devant la mer il y a le soleil qui, telle une hostie sanglante, est avalé par l’horizon céruléen. Moi, quand le soleil se couche, je pense à tous les crimes, à tous les forfaits, à toutes les hideurs, que sa lumière a permises encore ce jour-là. Et je le hais, je l’exècre, je l’abomine; et pour ne pas être le «voyageur» qui salue sa beauté maléfique, je préférerais être prisonnier des ténèbres les plus visqueuses, des ténèbres d’Église; je préférerais passer ma vie à remplir, avec zèle et les yeux crevés, la charge la plus horrible, l’office de Grand Masturbateur du Vatican, par exemple!
Mais vrai, j’ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes, Toute lune est atroce et tout soleil amer.
Pourquoi, si tout te dégoûtait, ne t’es-tu pas révélé orateur ou bien encore sociologue? Je vous attendais là. L’Occident est ravagé par deux maux: la syphilis et la manie de l’éloquence. Le tribun qui, sur le _plateau_, désoblige la sérénité des couches d’air ambiantes, donne l’essor à ses prosopopées, met en valeur chacune de ses tirades, et fait un sort à tous ses mots, est un individu qui n’a jamais pris conscience du grotesque. De plus, c’est un cabotin-né. Comment sans cela pourrait-il consentir à se démener, afin d’embellir sa marchandise par sa propre gesticulation? Et comment quelque jour, ne s’enfuit-il pas en se frappant la poitrine pour s’en aller décéder de remords, dans un coin ignoré, au souvenir des stupidités qui lui ont forcément échappé? Affamé de célébrité, avide de gloire, l’orateur consent à tout, aux plus immondes attouchements, afin de se concilier la Foule et il n’hésite jamais à lubrifier le coccyx du Public de sa langue opiniâtre. Non, voyez-vous, _tout homme qui besogne sur des tréteaux est un prostitué_. Pour ce qui est de la sociologie en quoi Monsieur Drumont et Monsieur Jaurès brillent, d’un éclat pareil, tout ce qu’elle peut enfanter se manifeste imbécile suprêmement; et les systèmes des Réacteurs comme ceux des Révolutionnaires se rejoignent avec ensemble au même confluent de puérilité. Chaque fois qu’il vous sera donné d’entendre un des fantoches de la partie vous parler de Société harmonique, vous affirmer qu’il est en possession de supprimer la misère, le mal et la douleur, vous n’avez qu’à engager avec lui ce petit dialogue:
—As-tu le moyen de décrocher, d’éteindre le soleil, ou d’empêcher les hommes de se reproduire?
—Non.
—Eh bien! alors tais-toi, car ce sont les seuls expédients pratiques pour abolir ce dont tu parles.
Mais il restait, vous y avez tous songé, la carrière politique. M’instaurer candidat nationaliste et sauver la Patrie, là était le salut, n’est-ce pas, Messieurs les patriotes du Jury? Non, cela n’était pas possible. Mon comité m’aurait enjoint, toute affaire cessante, de railler les Bretagnes, d’accourir à la rescousse des croyants coprophiles qui, là-bas, remplacent les roses, les lys et les myrtes de l’autel par la fiente des dépotoirs. Passer des journées entières, assis sur le chaperon d’un mur, à embrener les commissaires du Gouvernement et prouver ma qualité de bon Français par un brio de stercoraire, me parut être une attitude sans élégance. Un aiguillage, un seul, me restait à tenter: devenir un dilettante, un raffiné; en un mot, me muer en imbécile à l’égal des cérébraux. Désireux d’obtempérer aux conseils dont je vous ai parlé tout à l’heure, anxieux de vivre selon la norme de ma caste tout en restant un intellectuel, je m’y essayai. Et, en toute habileté, je résolus de profiter des dernières créations de la littérature, d’additionner froidement des Esseintes à Monsieur de Phocas. Mes dispositions naturelles me servirent et en moins de deux mois je possédai une âme et un logis appropriés. Après avoir pâli sur Ruskin, j’eus des tableaux de primitifs, des Quentin Metzys, des Memmling, des Franz Hals, des Pordenone que je ne compris pas tout d’abord, qui me semblèrent hideux en fort peu de temps, mais au pied desquels je récitai infatigablement les proses de Monsieur Huysmans ou de Monsieur Jean Lorrain. J’achetai une copie de la Joconde, plus belle que l’original à ce que m’affirma le copiste, car, me dit cet homme, j’ai ajouté aux beautés de l’œuvre et j’ai corrigé les défauts. Ah! cette Mona Lisa, ce sourire agaçant, ce visage de loueuse de chaises du XVI^e siècle, ce paysage tourmenté, ces Buttes-Chaumont épileptiques qui servent de fond à la toile, comme cela m’a fait hurler après seulement quelques semaines, quand, n’y tenant plus, je retournai Gioconda contre le mur! N’importe! Je me consolai avec d’insolites tapisseries, des soies extraordinaires, d’impossibles lampas, d’inouïs brocarts, des tabis, des orfrois magiques, dignes de susciter les plus nobles écritures. J’acquis des collections de pierres fabuleuses: des péridots, des opales, des rubis gros comme des testicules et des sardoines gigantesques taillées en forme de phallus. Je possédai des émaux, des cloisonnés, des gemmes byzantines, des bijoux phéniciens, des pendiques, des torques, des fibules syriaques, un cure-dents carthaginois en or jaune avec les initiales de son propriétaire gravées en caractères puniques, un incontestable suspensoir d’Alcibiade et même un bigoudi en byssus ayant appartenu indiscutablement à la divine Salomé! Je brûlai des essences précieuses, du nard et de la myrrhe conculqués pour moi à Bagdad même. Bref, ma demeure, en peu de temps, ressembla à quelque fabuleux et artistique lupanar d’invertis dont M. de Montesquiou et d’Adelsward eussent été les tenanciers, ou bien encore à une chapelle bien famée, pour millionnaires érotomanes. Et vous pensez si j’inventai des déraisons, des détraquements! Un jour, sous le Pont-Neuf, je stipendiai une cardeuse de matelas et je m’introduisis tout nu dans les étoupes et le crin de son chevalet. Une heure durant, je me fis battre à l’aide de ses longues baguettes, de ses verges d’osier, et, à chaque coup, chaque fois qu’un sillon bleuâtres se dessinait sur ma chair, je sentais la volupté violenter mon être, alors que mes doigts, crispés par le plaisir, cardaient et grignaient la laine, comme auraient pu le faire les crochets d’acier de la brave femme. Chez des brocanteurs, je négociai l’acquisition d’un nombre respectable de vieux sous-bras et, rentré chez moi, le soir, j’orchestrai, je symphonisai ces odeurs, ayant dépassé en cela, de bien loin, le célèbre des Esseintes, si ridicule, n’est-ce pas, Messieurs, avec son parfum de frangipane? Un matin, comme je venais de lire la prose célèbre de Mallarmé, la prose divine, en laquelle il conte la mort douloureuse d’une syllabe, je me vêtis de noir, et j’allai moi-même, à la mairie, déclarer le décès de la _Pénultième_. J’étais donc heureux, je vivais libre, affranchi du sexe et, comme un admirable artiste, j’étais parvenu, d’autre part, à l’ultime degré de la civilisation, au dernier stade de l’affinement mental.
Survint alors le cataclysme intérieur qui devait m’amener devant vous.
Un après-midi, dans la _Villa des Muses_, nous discutions esthétique avec le comte Robert—vous le connaissez tous—et il venait de sonner son officieux ou plutôt son esclave noir, un merveilleux éphèbe, nommé par lui Hiéroclès, qui, en l’œuvre de volupté, ne devait servir qu’une fois, comme tout ce que touche le comte Robert. _Infibulé_, l’esclave portait encore l’anneau d’argent destiné à défendre sa virginité ainsi qu’il était d’usage dans la maison de quelques patriciens romains soucieux des plus délicats plaisirs de la chair et de l’esprit. Entièrement nu, l’adolescent à la toison crépelée, oint d’essences précieuses et d’aphrodisiaques parfums, les tétons fardés, les orteils bagués de chrysoprases et les cuisses constellées de larges émeraudes, déposa sur un guéridon, d’onyx deux tasses contenant du lait de zibeline, deux tasses de jade sur lesquelles couraient des chimères d’or onglées de rubis. Après avoir trempé ses lèvres dans le précieux liquide, seule nourriture des vrais esthètes, que des trappeurs à sa solde recueillaient pour lui, à grands frais, au fin fond du Canada, tout en brisant la coquille d’un œuf d’épervier cuit et durci sous la cendre du bois de santal, aliment qui donne la vigueur et le plein essor, le comte Robert me dit sa nostalgie:
«_Il portait l’inapaisable regret des vers inconçus des poètes défunts._»
Et moi, citant ses propres vers, je répondais, chantant la gloire du divin poète, et le consolant de mon mieux: