Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 3

Chapter 33,548 wordsPublic domain

—Je répondrai à mon interrupteur: Quai ce qu’ai c’est quai deux mille ans dans l’histoire du Minde? Quai ce qu’ai c’est quai deux mille ans de souffrince encore, étant donné que la misère existe depuis l’origine des sociétés et qu’elle menace de durer toujours? Et si le Sô-cia-lis-me venait dire à l’Hu-ma-ni-té: il est en mon pouvoir de faire régner la paix et le bonheur sur la terre, mais seulement dans deux mille ans, le Sô-ci-a-lis-me devrait être accepté avec enthousiasme par tous les hommes généreux...

Spontanément, Siemans, l’homme entretenu, s’était mis debout et avait donné le signal des applaudissements en heurtant l’une contre l’autre ses grosses mains poilues de roulier wallon, tandis que la Truphot, empoignée par l’éloquence du bateleur redondant, criait: bravo! bravo! de sa voix suraiguë de fifre avarié. Et Truculor ensuite avait été à ce point persuasif et admirable que, pendant trois jours, la veuve et le Belge—rétrogrades à l’ordinaire—ne parlèrent plus que du devoir où se trouvaient les bons citoyens, de coopérer au bonheur des hommes. Rénover la famille, supprimer les parasites dans la Cité future, oui, ils étaient travaillés par ce désir!

L’appartement de Madame Truphot, où elle concubinait avec son amant, était situé à l’entresol d’un pavillon en retrait sur la cour, dans une maison quiète et tranquille, d’allure balzacienne avec sa pénombre constante, les petits judas grillés de chaque porte et les tentatives de végétation de la cour: fusains empoussiérés et buis maupiteux dont le vert noirâtre, inexorable et agaçant, entretenait là une note de préau d’hôpital, de jardin de prison ou de presbytère calviniste. Mais Madame Truphot aimait cet immeuble dont l’allure compassée et réfrigérante marouflait le réel de sa vie d’une ombre austère et d’une décence profitable. Quand Médéric Bourtogne ascensionna l’escalier, il fut baigné par les ondes d’une mélodie qui, traversant les portes et les cloisons, rayonnait sur le dehors. C’était Siemans occupé à interpréter sur l’ocarina le «_Si vous ne m’aimez plus, oubliez la fenêtre..._» en fignolant les traits et en soignant les finales; ce qui, sans doute, devait avoir encore pour résultat de perturber, au sixième, les mansardes ancillaires et d’infuser aux femmes de professeurs dont la maison s’embellissait, l’irréfrénable désir des péripéties sentimentales. Parvenu au second et reprenant haleine, car il avait le souffle court, le jeune littérateur essuya, avec précaution, ses _Raoul_ au paillasson et tira le cordon de sonnette dont l’appel intérieur détermina immédiatement la frénétique effervescence des roquets favoris. Une bonne vint ouvrir et, tout en garant le bas de son pantalon des crocs de _Moka_, _Spot_, _Nénette_, _Chiffe_ et _Sapho_, Médéric Boutorgne préleva le meilleur de ses compliments et réussit à élaborer un sourire du plus pur aloi pour répondre au bon accueil du Belge et de la Truphot.

Très maigre et plutôt petite, avec un reste de cheveux gris insociables et envolés dont les courants d’air ou les torgnoles de son amant paraissaient prendre un soin jaloux, les joues caves creusées d’un coup de pouce et les pommettes rubéfiées; avec cela un verbe criard de marchand d’habits ou de robinettier ambulant, telle était la veuve de l’officier municipal. Possédée de la passion du bric-à-brac, ses deux salons ressemblaient à l’arrière-boutique d’un regrattier montmartrois ou à quelque sous-dépotoir de l’hôtel des Ventes, sentaient la poussière surie et le vieux matelas, s’encombraient de ferrailles archaïques, de lampadaires défaillants, de bahuts stropiats, de faïences qualifiées historiques qui avaient dû servir de projectiles dans les précédentes disputes du ménage et de soies juteuses quoique sans modestie. Cet entour sertissait merveilleusement, d’ailleurs, Madame Truphot, dont les corsages évanescents et les jupes instables, toujours pendantes au bout de quelque cordon mal sanglé, évoquaient un personnage de manucure douteuse qui, dans les périphéries, travaillerait les vicaires louches, les vieux messieurs décorés qui font leurs Pâques ou les sacristains promis à la correctionnelle. Parfois, elle faisait venir un artiste capillaire qui moyennant deux louis la séance la plâtrait et la cimentait avec perspicacité.

—Charles, il faut que vous me donniez trente-cinq ans aujourd’hui.

—Alors ça sera soixante francs; Madame sait bien que pour deux louis, je ne peux donner à Madame que l’apparence de quarante ans.

Elle s’en allait alors, filait en des expéditions mystérieuses, courait Paris, ne rentrait que le lendemain au soir, avec des yeux battus, des joues gaufrées de rides, où le fard écaillé mettait des esquarres de moisissure. Et dans l’heure qui suivait, des jeunes gens à figure sinistre, les orbites bistrés, la voix dolente, venaient apporter des bouquets qu’elle avait payés d’avance, du reste.

—Tu ne seras pas jaloux, disait la Truphot à Siemans, en ces sortes d’occasions. Vois je n’y peux rien; ils sont fous de moi; ils me pourchassent dans la rue. Hier, l’un d’entre eux, le pauvre mignon, a voulu se jeter à l’eau parce que je le repoussais...

Le Belge devait avoir l’espoir qu’un de ces drôles assassinerait sa vieille, quelque jour, car il ne protestait pas, veillait seulement à ce que cette vermine ne coutât pas trop cher. En cette prévision, il accaparait le gros des monnaies, ne laissait à sa maîtresse que des sommes peu élevées et retournait dans sa chambre, bien tranquille, jouer de l’ocarina et s’administrer des bolées de café au lait et des tartines de _cramique_—une passion tenace qu’il gardait du pays natal.

—Avant toutes choses, mon petit, dit Madame Truphot à Boutorgne, après l’avoir attiré sur une bergère claudicante dont la poussière, insuffisamment combattue par le balai apathique des bonnes peu surveillées, s’envola en une petite nuée ocreuse, avant toutes choses, vous allez me traduire cela, car vous êtes l’érudit de la maison. Ce sont des vers latins, des vers d’amour qu’un petit polisson inconnu m’a dépêchés ce matin sous le couvert de l’anonymat, et je voudrais bien savoir s’il a l’impudence de m’y conter fleurette... Et elle lui tendait un papier.

A la seule pensée que ses humanités improbables pouvaient être requises pour traduire quoi que ce soit ayant une relation quelconque avec la langue de Cicéron, le gendelettre sentit ses fibres intérieures se glacer. Néanmoins il fut beau joueur; il sortit son porte-cartes, en tira un carré de papier, brandit un crayon et dit:

—Je vais, Madame, vous traduire ce poulet tout de suite, et sans _Quicherat_.

Heureusement pour lui, la veuve l’arrêtait.

—Oh! ça ne presse pas; vous me donnerez la chose demain.

Rasséréné, Médéric Boutorgne pensa alors à un sien ami, un desservant très calé sur Tertulien, qui pourrait lui rendre ce service.

Le papier de Madame Truphot, portant dûment les deux timbres de la poste, convoyait bien des vers, mais hélas! c’était le madrigal tout particulier qu’Horace dépêche à la vieille Chloris:

Uxor pauperis Ibyci, Tandem nequitiæ fige modum tuæ, Famorisque laboribus. Matura propior desine fumeri, Inter ludere virgines, Et stellis nebulam spargere candidis, etc, etc.

* * * * *

«Femme du pauvre Ibycus, mets enfin un terme à ton dérèglement, «à ces travaux qui t’ont rendue tristement fameuse. «Déjà mûre pour le trépas, déjà près de la tombe... «... ton partage, à toi, c’est désormais le travail de la laine «tondue près de la noble Lucérie, non la cithare, non la pourpre «des roses, non les amphores mises à sec jusqu’à la lie; «car maintenant tu es vieille.»

Ceci devait être un tour du Sar Péladan éconduit.

Trois coups de doigts rageurs dans l’emmêlement gris de son chignon malingre et la Truphot ajoutait:

—Maintenant, autre guitare. Oh! non pas que je veuille vous recommander d’avoir particulièrement de l’esprit, tout à l’heure, c’est une superfluité que de vous prier d’être en veine: vous l’êtes toujours. Non, j’attends de vous bien autre chose. Voilà: J’irai au fait avec la belle franchise spontanée que vous me connaissez. Comme je vous l’ai écrit, nous avons Truculor et Jacques Paraclet que j’ai invité lui, sur vos conseils, puis un type extraordinaire, confondant, une sorte de fou ou d’inspiré, on ne peut pas savoir, mais qui est bien l’homme le plus bizarre de tout Paris. On dit même que c’est le fils naturel d’un roi. Ceux-là, avec vous et trois ou quatre autres de moindre encolure, vont nous faire une table amusante. Mais écoutez-moi bien. Ce soir, par dessus tout, nous avons Honved et sa femme, vous connaissez bien Honved, l’auteur dramatique, Honved de _l’Ame païenne_ qui s’est marié récemment?...

A cet endroit de son discours, la Truphot se levait et, s’emparant délibérément du bras de Boutorgne, elle le forçait à arpenter la pièce à son côté, puis volubile:

—Mon petit, j’ai décidé que vous seriez l’amant de M^{me} Honved et cela, dès demain, car c’est tout simplement une indignité, Honved a dix-huit ans de plus que sa femme qui n’en a pas vingt-cinq, elle; or, cela ne peut durer, il faut à toute force rompre une pareille union. La pauvre petite ne peut pas, ne doit pas aimer son mari. Je l’ai deviné. Or, moi, je veux que tous ceux qui m’entourent soient heureux. L’amour seul vaut de vivre n’est-ce pas? Et puis il y a des caractères qui ne savent pas vouloir: il faut les placer devant le fait accompli et aller ainsi au devant de leurs secrètes aspirations. C’est le cas de Madame Honved, j’en suis sûre....

Un peu ahuri par cette proposition quasi-injonctive, le gendelettre aux côtés de la vieille femme, marquait un écart et son pied venant à écraser la queue de _Sapho_, roulée en boule sur le tapis, celle-ci se mettait à pousser des glapissements suraigus immédiatement appuyés par ceux des autres.

La Truphot les calmait, en opérant une diversion d’une minute.

—Ah! ça! la paix _Spot_, _Moka_, _Chiffe_... Oh! les vilaines bêtes... mais il faut leur pardonner car elles sont très énervées en ce moment... un peu de neurasthénie... je pense... croiriez-vous, mon cher Boutorgne? Nénette et Sapho sont malades... Oui, Nénette est cardiaque et Sapho a des aphtes dans la bouche, la digitale pour l’une, de la kola pour l’autre... Voyez mes soucis... On a bien du mal, allez, avec ce qui vous est cher...

Déjà elle avait ressaisi le bras du _gendelettre_, donnant à nouveau tête baissée dans son projet, qu’elle n’avait pas eu l’audace, peut-être, de formuler d’un seul élan.

—Oui, nous pouvons, vous et moi, réparer une grande injustice, une des pires de la vie et du Destin: libérer une jeune femme d’un homme déjà vieux. Je fais appel à votre caractère chevaleresque. D’ailleurs, vous allez passer des jours sans rancœur. Ah! mon cher! Quels yeux! quelle plastique! une gorge à déchaponner un sénateur inamovible, comme dit mon scélérat de coiffeur... Et puis, si vous réussissez, ce qui n’est pas douteux, ma maison est à vous, vous en pourrez disposer, car vous n’avez pas de garçonnière... hein? Les garnis sont coûteux et si répugnants, n’est-ce pas?...

Elle l’avait empoigné des deux mains aux épaules, l’œil brasillant, une large tache rouge à chaque pommette...

—C’est entendu, dites, vous voulez bien?... Ah! quelle bonne odeur, quel charme cela mettra dans ma maison si triste parfois... Une odeur d’amour, la meilleure brise pour parfumer l’existence... Vous me connaissez, j’adore qu’on s’aime autour de moi... Mon Dieu! Entendre le bruit des baisers! voir des caresses! pressentir les étreintes voisines! C’est jeter un défi victorieux à la mort et c’est ne plus vieillir... Aussi, avec moi, pas de fausse honte, pas de gène ridicule. Si vous avez besoin d’argent, un signe, et je suis à votre disposition. Du reste je m’arrangerai avec Madame votre mère pour qu’à partir d’aujourd’hui vous ne lui coûtiez plus un sou...

Elle défaillait presque... ayant fini d’énoncer la chose d’une haleine ininterrompue, cette fois, avec des petits crissements de plaisir à la chute des mots. Et maintenant l’ordinaire cramoisi de ses joues avait fait place à une blêmeur un peu verte. Des frissons la secouaient, ses mains se rétractaient en des tics convulsifs, comme si son corps frémissait tout entier, à l’intérieur, à la promesse de ces amours qui allaient se dérouler tout près d’elle, à portée de son épiderme et sous son égide de matrone experte aux palpitations d’alcôve.

Cependant elle n’avait point terminé encore. Derechef la fadeur caséeuse de son haleine revint dans la figure de Boutorgne. Son discours heurté roula des mots choisis, des phrases triées et apprises d’avance, sans doute, qu’elle n’arrivait à sortir que très péniblement.

—Et puis voilà la vérité, lâchait-elle, j’ai de la vie une optique de philosophe et d’artiste. Nos mœurs sont stupides. Aucun de nous n’est fait pour n’aimer qu’un seul être. Je considère qu’il est du devoir de certaines intelligences d’empêcher les gens de s’encroûter dans un amour unique. N’est-ce pas d’un noble cœur et d’une grande âme d’intervenir, l’occasion se présentant, pour amener les circonstances, susciter les faits qui pousseront vos amis vers d’autres bras que les bras accoutumés. Régenter, administrer pour ainsi dire la chair d’autrui, au mieux de son bonheur et sans qu’il s’en aperçoive; deviner quels sont les êtres créés l’un pour l’autre et qui se correspondent parfaitement, c’est œuvrer supérieurement à Dieu lui-même et c’est se montrer plus grand que la vie stupide; c’est une tâche digne de mon esprit altruiste et de ma fortune. Je veux marquer la voie à la civilisation nouvelle, moi... S’efforcer d’affranchir l’Occident de l’imbécile monogamie est un beau rêve. Hommes et femmes ont droit à toutes les étreintes que le Destin peut leur offrir et les règles sociales sont criminelles qui les empêchent d’aller où leurs sens et leur cœur les entraînent. Répandre dans le monde une plus grande quantité d’amour, la répartir plus justement est une volonté autrement magnifique que celle du Socialisme qui veut répandre plus de bien-être matériel. C’est ma Sociologie et ce sera le labeur de ma vieillesse. Ah! si beaucoup m’imitaient, bientôt ainsi que l’a dit Raimbaud, en ces deux vers cités par Verlaine, chez moi, un soir de jadis:

Le monde frémira comme une immense lyre Dans le frémissement d’un immense baiser.....

Médéric Boutorgne, bien qu’auparavant il n’ignorât rien de la femme, en restait quelque peu abasourdi. Comment, cette vieille frégate tant de fois incendiée par le brûlot du stupre toujours collé à ses flancs, comment, cette vieille tartane ne pouvait pas se résigner à gagner quelque hâvre de désarmement! Voilà qu’elle allait faire la remorque maintenant, sans y mettre plus de formes, et en résiliant d’un coup toute l’hypocrisie bourgeoise indiquée en pareille matière. Cette haquenée hors d’usage, à qui les dents rasées et les membres asséchés par les éparvins et les suros ne permettaient plus que très difficilement les gambades et les larges broutées dans le pacage sensuel, se précipitait écumante encore vers la senteur proche, le fumet d’amour, l’odeur d’accouplement, qui devaient revigorer ses vieux tendons, galvaniser ses flancs périmés, être en un mot le stimulant nécessaire aux nouvelles ruades, aux bondissements désordonnés de la fantasia lubrique! Le gendelettre exhumait maintenant de son souvenir une précédente histoire. La femme du peintre Maubuée qu’elle avait amenée à divorcer, sans but précis, uniquement pour le plaisir, par souci d’un proxénétisme désintéressé, poussé jusqu’à l’art, et qu’elle avait fiancée, elle-même ensuite, au petit Foinoir. Cette soirée de fiançailles était restée célèbre parmi les cénacles littéraires de la rive gauche. Le beau-frère du Belge avait interprété un de ses _oratorios_, et quand la Truphot portant le voile en paranymphe avait entonné elle-même l’épithalame, le gaz s’était éteint, tout à coup, au bon moment. Lorsqu’il se ralluma, Elphège Brucoglan, du _Mercure_, prétendait que la chose avait été machinée pour permettre dix minutes de _peloting_ intensif et que, pour s’en convaincre, il n’y avait qu’à regarder cinq ou six messieurs qui n’osaient plus sentir leurs doigts. Trois heures après, la veuve couchait les tourtereaux non sans s’être assurée au préalable du bon fonctionnement de l’hydraulique dans les cabinets de toilette. Mais jamais plus les fiancés n’étaient revenus; ils étaient partis panteler ailleurs: ils avaient des doutes au sujet de certains trous insolites ménagés dans la cloison. Maintenant ils vivaient en parfait collage après avoir touché la petite dot que la Truphot leur avaient libéralement octroyée pour faire face aux premiers besoins: car cette femme était très généreuse en ces sortes de circonstances et elle se serait ruinée—si son amant n’y eût veillé—afin de satisfaire ce qu’elle appelait couramment _ses petits travers dix-huitième siècle_. Un rien de pudeur, un rogaton de préjugé, sans doute, la retenait encore, puisque riche comme elle l’était, elle aurait pu aller jusqu’au bout de son penchant, instituer par exemple une _campagne_, une folie, comme à l’époque du Régent, une sorte de lupanar gratuit à l’usage de la littérature dont elle aurait administré les coucheries et frôlé le personnel.

Médéric Boutorgne pensait à tout cela. Cette femme, après tout, n’est pas sans logique. On donne bien à manger, pourquoi ne pas donner aussi à culbuter? Ce serait pratiquer l’hospitalité bien entendue. On regarde les autres danser, pourquoi diable, ne pas les regarder aimer? La danse n’est qu’une excitation passionnelle, une mimique hypocrite des étreintes, et seul le puritanisme social s’oppose à la contemplation du geste de volupté. Mais que sera le puritanisme social dans deux siècles, ou même avant, quand l’humanité pratiquera la civilisation parachevée, quand la science et la philosophie l’auront convaincue que procréer est monstrueux et stupide, quand l’amour aura été justement décrété ridicule par la littérature? car c’est une question de mode que la beauté de l’amour. Si quinze mille poètes et trois ou quatre fois autant de prosateurs ne s’étaient point avisés, depuis l’origine des sociétés, de glorifier les bêlements sentimentaux et les soubresauts de l’arrière-train, l’espèce humaine n’aurait jamais eu l’idée d’établir en dogme la magnificence de l’amour. Les animaux, sous ce rapport, nous sont bien supérieurs: ils ne paraissent pas tirer vanité de leurs copulations. Dans quelques générations peut-être, il ne sera pas plus malséant d’assister aux ébats des couples qu’il ne l’est, à l’heure actuelle, d’assister aux ébats du Corps de ballet. Bien des choses, de ce seul fait, seront remises à leur place; la _transmutation des valeurs_, dont parle Nietzsche, sera réalisée pour le meilleur profit de la morale, et le petit spasme n’aura pas plus d’importance dans la vie des hommes, que l’acte de nutrition ou d’évacuation. Ce pôle majeur de la Sottise qui s’appelle l’amour, n’attirera donc plus sur lui, pour la stupéfier, la plus grande partie de l’intelligence en pouvoir de comprendre désormais qu’il y a autre chose que l’ébriété épidermique dans l’existence.

Madame Truphot, conclut le gendelettre, a trop gigoté par elle-même et, se sentant sans doute quelque embarras dans les jointures, elle s’amuse à faire et à voir gigoter les autres. Cela lui continuera l’illusion qu’elle œuvre et besogne pour son propre compte. Elle s’affinait présentement, voilà tout. Agir en n’importe quel sens est grossier. Manœuvrer pour déterminer autrui et n’être que le spectateur est, en toutes choses, d’un artiste. Elle avait compris cela peut-être, bien que ce fût extraordinaire d’une pareille cervelle. Surajouter la joie du dilettantisme au bénéfice de la contorsion personnelle, la classait parmi les cérébraux. Mais elle y perdait tout de même quelque chose: la possibilité de se dire un beau mécanisme humain dont le dynamo sexuel fonctionnerait jusque dans l’ultime vieillesse. Pourquoi prosaïquement ne pas rester ce qu’elle avait été? Une pauvre chair tourmentée et pitoyable, qu’Eros traquait et pourchassait, de retraite en retraite, comme une bête aux abois, une esclave passionnelle, que le rut fustigeait de ses lanières de feu, ébouillantait toute vive, sans trêve ni repos, qui, sans jamais reprendre haleine, et sans connaître la moindre halte miséricordieuse, devait gravir, une à une, jusqu’à la mort, sur ses paumes saigneuses et ses genoux à vif, les âpres cîmes de l’escarpement sensuel. Qui sait? Il est possible qu’elle demandât grâce, parfois, dans ses nuits abjectes, devant l’homme infâme qu’elle payait; peut-être tendait-elle les bras vers une impossible clémence. Marche! marche! hurlait la voix du Sexe, pendant que des fers rouges tisonnaient ses reins fumants, pour lui faire précipiter sa course sénile vers un invisible sommet d’immondices charnelles. Elle répudiait tout cela, ce côté épique en somme, pour les rôles d’entremetteuse et de voyeuse bourgeoise! C’était décourageant.

Maintenant le raté se reportait à la promesse de Madame Truphot. Il allait être l’élève, le _cadet_, le sujet brillant dont on paye les frais d’étude et qu’on subventionne dans l’espoir d’un profitable avenir. Si sa matérielle, comme il était permis de l’entrevoir, ne devait plus rien coûter à sa mère, ne fût-ce que pendant quelques mois, un profitable virement de fonds en ferait de l’argent de poche. Trois jours par semaine, il pourrait stupéfier les amis et le _Napolitain_ d’un luxe inattendu. Ah! il ne serait pas si bête que ce crétin de Foinoir qui avait déraillé par suite de pudeur incongrue. Certes, il ne s’avèrerait pas imbécile à ce point. Les trous de la cloison, il s’en moquait un peu, lui, à peu près autant que de son premier solécisme. D’autre part, circonstance seconde, Madame Honved n’était point sans agrément. Mais comme il tirait gloire, à l’ordinaire, de son chic anglais qui lui enjoignait de ne pas être un impulsif et de ne pas se prononcer sur le champ, il répondit par des paroles vagues qui ne l’engageaient guère:

—La petite Honved. Ah! oui, je vois, dit-il.

II

Il n’y a rien d’odieux dans la satire qu’on exerce contre les méchants: elle mérite, au contraire, les éloges de tout homme de bien qui sait juger sainement.

ARISTOPHANE.

La chère fut excellente et le potage bisque, la barbue _Jean Bart_ et même le cœur de filet _Rossini_ se trouvèrent déglutis au milieu des banalités, des calembours ou des plaisanteries qui avaient déjà fait leur temps à l’âge de pierre, mais qui servent de liant invariable aux convives les plus spirituels. Puis les propos s’égaillèrent et, dès l’apparition du faisan rôti qui valut à Madame Truphot des exclamations laudatives, la chasse étant fermée depuis quatre mois, plusieurs convives dûment assouvis, se mirent en devoir de besogner ferme pour faire briller leur génie.