Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires
Part 27
Sous la feuillée épaisse, sous la voûte continue des frondaisons de la célèbre promenade, la foule était dense. Tous les kakatoës, tous les busards, toutes les orfraies, tous les tiercelets et toutes les perruches des perchoirs civilisés ou de la forêt de Bondy bourgeoise, réconciliés dans la même parade de sottise, jacassaient, lissaient leurs plumes, ou se frôlaient avec amour sous les ombrages conciliants, à l’heure que préconise le bon ton. Cette humanité déambulante n’était plus que sourires; les différents individus qui la composaient, ayant chacun avantagé leur plastique du rehaut et des vêtures qui étaient pour la mettre en valeur et pour investir le prochain de sexe adverse du désir d’y goûter, donnaient libre cours à leur sociabilité. Des gens se présentaient les uns aux autres, en émettant, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, les banalités émétiques qui, pour les personnes bien élevées, servent à traduire, par avance, la joie qu’ils éprouveront désormais à commercer. Les grimaces congruentes à la bonne société se multipliaient pour mieux masquer l’intention profonde qu’avaient tous ces bimanes de se flibuster réciproquement leur femme, leurs maîtresses, ou leurs capitaux, avec toute l’hypocrisie et la cautèle de rigueur. Les beautés du boulevard, les catins érectionnantes, ayant transporté leur retape en Pyrénées, circulaient sous des harnais fracassants, empierrées de joyaux, malgré le plein soleil, et laissaient derrière elles une rumeur d’exclamations admiratives et un sillage de mâles en pâmoison. D’aucunes, ayant réussi à appâter de leurs charmes quelque crétin évidemment pécunieux, se hâtaient vers les petits _gigotoirs_ qu’elles s’étaient ménagés dans les hôtels somptueux ourlant la voie de leurs façades pontifiantes et niaises. A la table d’hôte Sacarron, à travers les baies large-ouvertes, on pouvait apercevoir le geste obscène de Jean Lorrain mangeant des bananes, car il dînait là tous les soirs à cinq heures. Près de lui, un officier de la Légion d’honneur, un bourgeois _autophage_, dévorait une tête de veau. D’autres drôlesses, que le sort n’avait pas encore favorisées, imprimaient à leur croupe une saltation cadencée et s’efforçaient, en frôlant les hommes, de les allumer au pyrophore de leurs hanches redondantes. Et beaucoup parmi les conjointes légitimes, qu’escortait un mari découragé, un mari dont le tripot de l’endroit ou l’hiver dispendieux de Paris avait anémié le revenu ou saccagé la matérielle, travaillaient à rendre leurs prunelles fascinatrices, besognaient pour déterminer l’éréthisme dans leur voisinage, et lever, elles aussi, l’amant qui apaiserait les créanciers et sauverait les meubles de l’Hôtel des ventes.
Boutorgne, dans le désarroi de son esprit, et affreusement seul parmi cette foule, considérait stupidement depuis une minute, le respectable Mont Ventoux, au front chenu, au chef enneigé, qui trônait, patriarcal et majestueux, parmi le clan des pics de sa tribu. Mais les yeux du gendelettre se trouvèrent arrachés à la contemplation de ce furoncle géant par une légère bousculade dont il fut l’objet. Un lot de rastas émanés des Tropiques, au teint iodé, au complet polychrome, circonscrits par le feu des gemmes dont leur plastron, leur cravate et leurs manchettes étaient imbriqués, venaient de le dépasser. Instinctivement, en homme qui connaît la vie, Boutorgne mit la main à ses goussets: sa montre de nickel et la monnaie dont il était détenteur n’avaient point déserté sa personne. Rassuré, il allait reporter ses prunelles sur l’impassible Mont Ventoux, afin de le bien implanter dans son esprit et de pouvoir en tirer, si besoin était, une prose subséquente, quand, tout à coup, il tressaillit. Les gentlemen de Montevideo ou de Caracas, en débarrassant sa perspective immédiate, venaient de lui démasquer un spectacle inattendu, une scène quasi-symbolique et représentative à elle seule de presque tout l’ordre social. La Truphot était devant lui, assise à dix pas, sur un pliant, et un vieux Monsieur, grand, très grand, qui éployait le chasse-mouches d’une longue barbe blanche, au proboscide démesuré plongeant presque jusqu’au faux-col, un vieux monsieur vêtu d’un _suit_ gris clair, que Boutorgne reconnut immédiatement pour être le roi des Welches, se dirigeait vers elle, accompagné d’un jeune homme mince et blond, son aide de camp sans doute.
En deux bonds, le gendelettre fut à portée, dissimulé derrière le tronc rugueux d’un gros platane.
La vieille, à la vue du roi, s’était levée toute droite, la face cramoisie d’émotion joyeuse. Les mains à plat sur la jupe, elle esquissait, dans sa gaucherie ridicule, de successives et irréfrénables révérences, qui faisaient plonger son buste maigre et donnaient l’essor aux tire-bouchons de ses frisettes grises. Les efforts manifestes qu’elle faisait pour proférer des paroles d’accueil, pour émettre des propos de servilité attendrie, n’aboutissaient qu’à lui faire propulser de petits cris inarticulés. Siemans, près d’elle, les joues envahies, lui aussi, d’une pampination véhémente, ne savait plus où mettre ses mains, et les fourrait alternativement dans ses poches ou l’entournure d’un gilet, privé d’élégance, probablement conditionné aux _Cent mille paletots_ de M. Jaurès. Un moment, son trouble fut si grand qu’il tira par contenance un étui à cigarettes de la poche de son veston, l’ouvrit, parut hésiter à en offrir une au monarque plein d’aménité qui lui souriait avec bienveillance, puis, finalement, n’osa pas et se contenta, avec sa grâce coutumière d’hippopotame atteint de cor au pied, de faire tomber sa chaise sur les jambes de l’homme couronné. Le roi, sans déroger aucunement à sa parfaite et condescendante urbanité, la ramassa d’un geste sans aigreur.
—Votre santé s’améliore-t-elle, Madame? Vous me verriez fort heureux d’apprendre que les eaux vous sont secourables....
La Truphot éperdue, bafouillait des Votre Altesse..., des Majesté..., dont la plupart, d’ailleurs, n’arrivaient pas à se libérer de sa salivation intempestive. Une minute, au paroxysme de l’émotion, elle alla jusqu’à l’appeler successivement: Mon Roi!... Noble Prince!... _Grand Sire!_...
Le Constitutionnel welche souriait toujours. Mais désireux sans doute d’abréger les affres respectueuses de la vieille femme, il tendit la main à Siemans, la secoua par deux fois, en lui disant pour prendre congé.
—J’espère, _mon cher compatriote_, que vous emporterez de Luchon le même bon souvenir que moi.
Accolades, embrassades des rois, des putes et des marlous! ces derniers étant leurs meilleurs soutiens.
Et quand le roi se fut mis en route vers l’hôtel Sacarron où il logeait, Médéric Boutorgne put voir la Truphot passer le bras dans son pliant, serrer avec frénésie les mains de son compagnon, et l’entraîner en courant, pour, sans doute, loin de la foule et des regards profanes, aller cuver ensemble leur délire enthousiaste.
Ce que le prosifère ne savait pas et ce qui fournissait l’explication de cette scène était ceci: depuis dix ou douze jours, Madame Truphot, dans l’allée d’Étigny, faisait sa cour au Roi. Elle l’attendait là, chaque quatre heures, sur une chaise, trompant les longueurs de l’attente en coupant, avec des soupirs et des larmes sentimentales, les pages de _Cruelle énigme_, de Paul Bourget. Puis, du plus loin qu’elle l’apercevait, elle lui adressait à distance force risettes de ses vieilles lèvres parcheminées, exhibant le ris de veau de ses joues plissées, ployant son dos en arc de cercle, bien avant qu’il fût arrivé à sa hauteur, allant même, un après-midi, jusqu’à le précéder, pour, avec le Belge, effeuiller devant lui des pétales de roses et d’œillets, négligemment, comme sans y prêter attention. Vingt fois, peut-être, elle avait recommencé le même manège, si bien qu’un soir, vers six heures, le porteur de sceptre, touché par les attentions de cette vieille dame qui nourrissait pour sa personne un culte si exagéré, était allé spontanément lui décerner quelques mots aimables. Et chaque fois qu’il la rencontrait depuis, il ne manquait pas de s’arrêter et de prendre des nouvelles de sa santé.
Exagérer sa courtoisie et son terre à terre hypocrite avec quiconque du fretin, faisait partie, en dehors de son royaume, de la politique de ce Chef d’État, qui ne répugnait pas à être, en même temps, le _miché_ le plus sérieux de toute l’Europe. Ce monarque très chrétien exerçait ailleurs, en Afrique, dans une partie du Congo, le métier de négrier, y rénovant de son mieux le commerce du bois d’ébène. Les noirs y étaient suppliciés par dizaines de mille, les villages brûlés, les fœtus arrachés du ventre des femmes grosses, les enfants lancés en l’air et reçus à la pointe des baïonnettes en un plaisant jeu de bilboquet, quand il arrivait que les malheureux indigènes ne montraient pas assez d’empressement à travailler sous la courbache, ou à livrer l’ivoire et le caoutchouc qui servaient au roi à payer ses _passes_ dans les alcôves dispendieuses. Le bruit d’extraordinaires bénéfices et de massacres à ravaler son collègue Abdul-Hamid parvenaient de-ci de-là en l’Europe amusée, qui continuait à lui faire fête et savait qu’une partie de cet argent viendrait à ses lupanars. Dernièrement, il avait fait traiter ses sujets de Louvain comme ses esclaves du Congo, et il déchaînait l’admiration de ses collègues en royauté pour la poigne terrible qu’il cachait sous ses gants à côtes rouges de gentleman. Chaque année, il accourait ponctuellement faire une saison à Luchon où il expédiait à l’avance son faux ménage,—ce qui ne l’empêchait pas de goûter à toutes les grues retentissantes. Et il venait, tout récemment, de se montrer impitoyable pour les écarts de traversin des personnes de sa famille, et de témoigner d’un rigorisme incoercible en flétrissant, de façon publique, deux de ses filles qui, à son exemple, s’étaient autorisées à coucher illégitimement.
Ah! si la Truphot avait été de sang assez noble pour le recevoir chez elle, le traiter avec faste, comme le comte Boni de Castellane venait de le faire, et ensuite border ses draps en surveillant les coups de rein de ce gigolo septuagénaire et diadémé, c’eût été le couronnement de sa carrière.
Médéric Boutorgne, derrière son platane et sur la fin de cette scène, s’était mis subitement à gratter la terre du pied, comme un jeune étalon. C’est qu’une cinglée de lumière, une idée rayonnante, tel un éclair fulgurant, venait de zigzaguer dans son esprit et de l’emplir d’un crépitement de flammes.
L’expédient tant cherché, le moyen qui assurerait la victoire, il le tenait enfin! Oui, à regarder la Truphot, Siemans et le roi des Welches se faire de réciproques salamalecs, l’idée, jusque-là rebelle, s’était offerte, s’était élancée, avec tout l’imprévu et la belle furia des idées de génie. Et, maintenant, il filait le long de la ligne des arbres pour se mieux dissimuler, et ensuite il appuyait brusquement à gauche, pour se jeter en ville, détalant toujours de son allure la plus précipitée. Il s’était au moins embrayé à la troisième vitesse, comme disent les chauffeurs. Parvenu devant le bureau de poste de Luchon, il s’arrêta, s’épongea, et, une minute, souffla à pleins poumons. A nouveau, il ausculta son idée, pour voir si elle n’avait pas perdu, à ses propres yeux, sa force déterminante et le plus clair de sa magie, comme il arrive souvent aux idées de génie qui, sournoisement, emballent sur l’heure les cérébraux comme lui et apparaissent enfantines dans l’instant qui suit. Non, la sienne, à l’examen, conservait la qualité merveilleuse, toute la force avec lesquelles elle était venue au monde.
Alors, délibérément, il poussa la porte. Puis, arrachant une feuille de télégramme de la boîte appendue à la cloison fuligineuse de l’endroit, il œuvra en l’élaboration d’une dépêche adressée à un libraire de Toulouse dont il avait, au préalable, puisé l’adresse dans un Bottin, obligeamment prêté par la buraliste. En deux phrases concises, il priait ce commerçant d’adresser aux initiales A. S. poste restante, par le plus vertigineux et le plus prochain des express, tout un lot de revues, de brochures, de quotidiens et d’hebdomadaires spéciaux. Un mandat télégraphique devait, d’ailleurs, accélérer le bon vouloir de cet homme. Et, s’étant relu trois fois, Médéric Boutorgne, qui se sentait vivre une minute stendhalesque, égale au moins à celles que vécut jadis Julien Sorel, s’approcha du guichet et tendit son papier, avec un front aussi impassible et le même empire sur ses nerfs qu’avait pu en montrer le héros du _Rouge et Noir_, lorsqu’il approcha l’échelle de la fenêtre de Madame de Rénal, ou qu’il se prépara, plus tard, à escalader le balcon et la personne de Mademoiselle de la Mole.
Quand il se retrouva dehors, des cloches et des carillons sans nombre bien plus nombreux qu’à Bruges-la-Morte—ville réputée pour l’effroyable pullulement de ses sacristies et l’excellence de sa sodomie monacale,—molestaient la placidité de l’atmosphère et annonçaient l’imminence de la «croûte au pot», du «potage bisque» ou de la «barbue sauce câpres» dans les différentes tables d’hôte de la ville.
D’un talon qui sonnait cette fois victorieux, et la cigarette belliqueuse pointant sa tache de feu vers le bord de son chapeau, Médéric Boutorgne regagna alors en se dandinant et sans hâte aucune le couvert frugal de la Truphot.
Jamais les hôtes de la petite maison de la rue du Mont-Ventoux ne s’étaient montrés si aimables pour lui que ce soir-là. Siemans et la veuve semblaient se livrer à son profit à un véritable tournoi de prévenances et de politesses. En surplus d’un potage au lait, il y avait une omelette aux pointes d’asperges et un _poulet marengo_, plats que le gendelettre affectionnait particulièrement, puis un foie gras, aux truffes véritables qui avaient dû être commandées exprès pour lui. La vieille femme prêtait attention à tous les détails du service et la petite bonne fut saboulée d’importance, parce qu’elle avait oublié, une fois, de passer à Boutorgne une assiette chauffée à point. Si certaines circonstances qui n’emportaient point l’amitié, comme voulut bien le dire la maîtresse de céans, imposaient une séparation douloureuse pour tous, rien ne pourrait affaiblir ni diminuer leur sympathie réciproque. On se retrouverait à Paris, l’hiver suivant, voilà tout. Là-bas, loin des méchantes langues, on reprendrait la bonne vie précédente. Et, comme la vieille hypocrite déchira d’un sanglot, à cet endroit de son discours, la sérénité du repas, et fit pleuvoir, dans son assiette, une averse de larmes parfaitement machinée, elle crut le moment venu de passer, sous la nappe, à Siemans, pour que celui-ci la remît à son tour au _prosifère_, une lettre toute froissée et maculée.
—Vous pouvez lire, vous pouvez lire, cher ami, autorisa-t-elle... vous verrez comme c’est immonde.
Et Boutorgne ayant placé la chose—un papier anonyme—près de sa fourchette, lut, en effet, qu’un habitant de Luchon, soucieux de rester inconnu, accusait la Truphot de coucher avec son amant: un sale journaleux entretenu, cela devant son fils, impuissant, lui, à empêcher cette infamie. Car l’auteur de la missive, en toute ingénuité, prenait Siemans pour la géniture de la veuve. Pas une seule minute, d’ailleurs, le gendelettre ne douta que le truc de l’épistole ne fût issu de la coopération de leurs imaginations coalisées.
—Pour l’honneur d’une femme, n’est-ce-pas? il vaut mieux céder... lui disait le Belge; d’ailleurs, si je pince le scélérat qui a écrit cela, il passera un fichu quart d’heure.
Mais Boutorgne, ayant repoussé la lettre après avoir demandé un bol et un morceau de citron pour se laver les mains contaminées par cette ordure, fut admirable de chevaleresque abnégation. Il avait complètement oublié les paroles de Siemans, au matin. Lui, Médéric, ne comptait pas, déclara-t-il, ils ne devaient point se préoccuper de sa personne. S’il avait pu prévoir que Madame Truphot, pour qui il éprouvait une affection désintéressée dont la preuve n’était plus à faire, subirait, à cause de lui, de pareilles tristesses, il n’aurait jamais consenti à venir à Luchon. C’était sa faute. Mais avec des intentions pures, une âme liliale, peut-on prévoir jamais la vilenie du troupeau d’alentour? S’il lui avait été possible de conjecturer la dixième partie de ce qui arrivait, certes, il aurait préféré se faire tuer dans son duel avec le comte de Fourcamadan. Quant au polisson qui avait perpétré cette petite immondice, conclut-il, avec une candeur admirablement feinte, nul homme d’honneur ne pouvait songer à se commettre avec lui. Siemans devait donc le laisser tranquille. Le châtiment d’un pareil être consistait en ce qu’il ne pouvait comprendre l’amitié ou la Beauté, en ce qu’il ne pouvait percevoir la noblesse ni l’altitude des sentiments qui avaient prospéré en son âme à lui, Boutorgne.
Aussi quand le dîner fut achevé, après l’inévitable discussion esthétique où tout vint aboutir et dans laquelle le gendelettre exposa, en un compendium lumineux, son mode de régénération humaine qui devait rendre impossible le retour d’infamies semblables à celles dont ils souffraient; après que la Truphot eût déclaré qu’elle voyait le salut dans le retour à la vieille religion de nos pères; après que Siemans eût confessé sa foi en la rédemption sociale par la musique conjointe aux sports athlétiques, à la sagace éducation du muscle: le foot-ball ou la pelote basque, par exemple, dont il était, depuis son arrivée à Luchon, un adepte fervent; quand fut venue enfin l’heure du dormir, Médéric Boutorgne passa des bras de l’une, dans les bras de l’autre, fut imprégné par eux de larmes attendries, endolori d’étreintes et aux trois quarts étouffé d’embrassements.
XVI
Un opium d’espoir, un haschich divin de fol enthousiasme, grisa le gendelettre cette nuit-là. Débarrassé de Siemans par le coup de maître qu’il avait préparé, il se voyait déjà, ralliant Paris après une année passée à voyager à travers le monde, regagnant le Napolitain après douze mois d’exode à travers l’Espagne, l’Italie et la Grèce et, indissolublement marié à la Truphot, laissant tomber, parmi les confrères ahuris, la nouvelle qu’il allait fonder un grand journal.
Il se visionnait dans le cabinet directorial, donnant des ordres à son secrétaire de rédaction, brassant des affaires, piratant le bien d’autrui, arrimant des prises, comme il est de règle pour un potentat du papier noirci qui règne sur trente deux colonnes. Dans le brouillard indécis des jours à venir, il s’évoquait, entouré d’appareils téléphoniques, le doigt impératif, le verbe autoritaire, prenant ses dernières dispositions pour que le ratelier de sottise où le public vient brouter chaque matin fût abondamment garni des luzernes et des _regains_ affectionnés. Il traiterait d’égal à égal avec les sommités politiques, et il aurait à son tour de l’influence sur les destinées de son pays. Sa feuille serait à grand tirage, car il s’attacherait à prix d’or, en l’enlevant à un autre quotidien, Charles Florent, un escroc notoire, un logicien impeccable qui n’avait jamais été emballé par aucun enthousiasme mais seulement trois fois par la police. Dans sa gazette, à lui, ce dernier, dont le solécisme était aimé des foules, chanterait la Patrie, la Famille, dirait son fait à l’Allemagne, et se lamenterait congrûment sur les fils de roi que «leur mère abandonne», comme la princesse de Saxe pour se prêter à la saillie des précepteurs plébéiens. Avec lui, la petite troupe éperdue des reporters faméliques devrait filer droit. Le premier qui blufferait, à la porte! Jamais il ne tolérerait qu’on lui carottât des frais de voiture ou de déplacement pour perpétrer des _interviews_ de chic, et colliger d’imaginaires feux de cheminée, après la manille, au café de Suède.—Dites donc, vous, là-bas, Tirouflet, votre viol, dans le numéro d’hier, était sans couleur; vous ne poussez pas les choses assez loin.—Et vous, Flicampoix, c’est à désespérer; je vous avais dit de me mettre des morts comme s’il en pleuvait dans le coup de grisou de lundi; il fallait insister sur la douleur des veuves et des orphelins, Nom de Dieu! montrer la terre qui crache du feu... évoquer l’enfer, la géhenne, que sais-je? parler du Styx ou bien du Dante... vous n’en avez rien fait, votre petit caca était quelconque et sans pittoresque.
—Mitasseux, au galop, faites-moi deux cents lignes sur l’éruption des volcans de la Martinique. Foutez-moi là dedans des raz de marée, des cyclones de flammes, des pluies de cendres à n’en plus finir. Vingt mille victimes au moins, et surtout, n’oubliez pas, une croix de bois avec son Christ, qui reste seule intacte, au milieu d’une ville détruite... pour la clientèle bien pensante.
Lui-même se chargerait de la politique, tous les jours un filet, un éditorial _à la Magnard_. Ah, il en culbuterait des ministères... au moins autant que de petites femmes sur le divan en pourtour de son bureau. Toutes les cabotes, depuis la simple acteuse jusqu’à la grande vedette, qui viendraient solliciter un écho ou une lèche dans son papier, devraient agir dans le sens horizontal et se documenter au plus exact sur les rides de son plafond. Et les coups de bourse donc! Quand son journal s’inscrirait à la hausse sur les terrains aurifères de la planète Mars, les chalets de nécessité du Sahara, ou le métropolitain de Tombouctou, malheur à qui marcherait contre lui. Et les belles campagnes patriotiques!.. La repopulation.. la ligue pour la défense de la vie humaine.. la protection des fœtus contre les traumatismes abortifs ou contre l’hydraulique malthusienne.. Sûr, il les ferait chanter à son tour les ambassades.. Le Chargé d’affaires teuton devrait casquer d’au moins deux cent mille s’il ne voulait pas voir insérer que le Kronprinz, déjà investi de la syphilis l’année précédente, venait de mettre le comble au deuil de sa famille en s’unissant sournoisement, dans un mariage morganatique, avec une chanteuse de café-concert.
Le lendemain, après avoir averti la bonne qu’il ne rentrerait pas pour déjeuner, il fila sur le bureau de poste. Il n’y avait rien encore aux initiales A. S. Trop fébrile pour songer à s’alimenter de quoi que ce soit, il alla fumer de successives cigarettes sur une chaise de l’établissement thermal, près d’un des mille petits ruisseaux du parc radotant à son oreille sa rengaine d’eau courante si chère aux poètes de toute langue et de toute latitude, que le plus futile détail des particularités de la nature a toujours le don d’extraordiner. Repris d’inquiétude, tourmenté par un malaise pessimiste, Médéric Boutorgne se demandait si, en cette occurrence encore, le Destin ne lui réservait pas quelque nouvelle noirceur. Enfin, sur les deux heures, n’y tenant plus, il se représenta devant le guichet grillagé, où une vieille demoiselle, en manches de lustrine, au porte-plume planté dans le petit bouchon grisâtre d’un chignon étiolé, interrompit un moment un ouvrage de tricot pour lui remettre un volumineux paquet. Il le tenait, il le tenait donc cette fois l’outil de sa fortune! Il la caressait maintenant de la main la borne fatidique où, tout à l’heure, allait venir se fracasser le char de Siemans, l’aurige au dos versicolore! Et, comme la veille, avec une magnifique possession de soi, sans qu’un de ses nerfs se permît de broncher sous la férule de sa volonté, le gendelettre arracha une minute de télégramme, puis une autre encore, dans le dévidoir de similis-buis fixé à la cloison, devant lui. La première de ces dépêches partit à l’adresse du préfet des Hautes-Pyrénées, à Tarbes, la seconde à l’adresse de la Sûreté générale, à Paris, et toutes deux étaient signées du même nom: _Opos_, car les humanités précédentes de Boutorgne lui avaient permis de choisir brillamment, parmi quelques autres dont il se souvenait encore, ce substantif qui, comme on sait, signifie œil en grec.
Dehors, il enveloppa son précieux paquet d’un journal, prit une voiture à l’heure, et se fit conduire allée d’Etignym.