Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 26

Chapter 263,523 wordsPublic domain

On aurait pu l’ignorer et laisser à la carapace d’opprobre qui l’étreint et l’étouffe lentement le soin d’en faire justice si l’on ne s’était rappelé à temps qu’il souillait des idées nobles et leur faisait perdre peu à peu, en combattant pour elles, le pouvoir qu’elles gardent encore sur quelques âmes ingénues. Qu’il détaille les prouesses immuablement imbéciles et nous initie aux délectations cutanées des antropopithèques, des _amants_ contemporains, en mal d’amour; qu’il fasse panteler l’adultère sur le divan d’analyse de Paul Bourget; qu’il nous conte, s’il le veut, les sursauts, et nous montre les écumes de la viande bourgeoise travaillée par la fringale du Pouvoir ou des fornications; mais qu’il ne touche pas aux saintes formules de Pitié et de Réparation sociale. Nul n’a le droit de parler à la foule d’Équité et de Justice, si son pelage n’est pas d’une hermine impolluée. Le Chabanais n’a pas le droit de nous dire qu’il sait où se trouve la Vérité. Il faut trancher net, au bord de l’autel, d’un glaive sans miséricorde, la main breneuse de l’officiant putride qui prétend s’emparer du hanap, du calice miraculeux, où gît la liqueur de miséricorde, capable de délier, peut-être, le cœur des hommes du mensonge, de la férocité et de l’égoïsme. La première œuvre qui s’impose, avant la mise en route vers la Civilisation supérieure, consiste à arracher aux épaules des drôles, des rufians, des fourbes et des ophidiens à face humaine, les paillons fallacieux sous lesquels ils se plaisent à parader. Le seul labeur qui ne saurait être différé commande de les jeter à bas de leurs tréteaux, après leur avoir, au préalable, cassé les dents pour les marquer à jamais. Et la lumière ne sera réellement douce et consolante que lorsque les excrémentiels ne pourront plus la contaminer, lorsqu’il sera interdit aux putois de diriger le combat des lions, lorsqu’il sera interdit aux alligators de sortir de la vase pour pleurer sur le destin des hommes, lorsqu’il sera interdit aux garçons de prostibule d’étancher de leur tablier visqueux le sang qui rougit les flancs magnanimes de Prométhée!

Souvenez-vous. Ce n’est pas une brute obtuse, ce n’est pas un nationaliste, ce n’est pas un être à l’entendement de bivalve, qui jamais n’a pu prendre conscience des pensers sereins, des étoiles magiques, plafonnant de leurs gemmes la mentalité humaine, que l’on évoque ici. C’est au contraire un écrivain compréhensif, qui savait ce qu’était l’honneur, puisqu’il signa jadis un article retentissant où il accusait les cabots de _déshonorer_ la vie, de _déshonorer_ la passion, de _déshonorer_ la mort.

Aussi, quand cet homme-là parle de Mélancolie, de Désespérance et de Pessimisme, trois des plus nobles choses qu’il y ait sous le soleil, cela paraît aussi effroyablement douloureux et sacrilège que si l’on pouvait voir Flamidien s’emparer de la Simarre de Château-Thierry pour rendre la justice; que si l’on apprenait tout à coup que l’Arétin s’est introduit insidieusement dans le pourpoint de Roméo, et chante l’amour à sa place sous le balcon de Juliette!...

Cyrille Esghourde était venu, en courant, quelques minutes après sa rencontre avec Georges Sirbach, informer la Truphot qu’il ne redescendrait pas avec elle à Bagnères-de-Luchon. Le cher maître condescendait à le tolérer en sa présence; il l’avait même invité à dîner. Et il énonça la chose d’une voix chevrotante d’émotion, avec un redressement orgueilleux de son profil busqué. Médéric Boutorgne sentit son âme distiller un fiel noir à la pensée que lui, un écrivain et un artiste aussi, ne bénéficiait pas de la même faveur, et que l’auteur du _Golgotha_ n’avait même pas daigné le remarquer. Une pensée néanmoins le consola. Après tout, il n’était pas à proprement parler ce qu’on pouvait appeler un confrère, puisqu’il n’avait point encore réalisé la veuve. Quand ce serait fait, quand, à son tour, il aurait un hôtel et un nombreux domestique, Georges Sirbach ne lui marquerait plus un pareil dédain. Qui l’empêcherait, d’ailleurs, de surenchérir sur lui et de l’extraordiner, s’il le voulait, par la virulence de ses théories libertaires? Si le journal qu’il était dans l’intention de fonder ne réussissait pas dans la réaction, après quelques transitions savantes, il en ferait, au bout d’un an ou deux, une feuille subversive. Une fois qu’il aurait été décoré, rien ne le retiendrait plus; il lui serait loisible de s’installer anarchiste et de jouer de mauvais tours au gouvernement. Cela serait d’ailleurs sans danger, puisqu’à l’instar de Georges Sirbach il aurait accédé au million.

La vieille femme, quand Cyrille Esghourde eût tourné les talons, trouva la chose un peu mufle.

—Nous plaquer comme ça!

—Ce garçon-là ne saura jamais _ce qu’on doit aux femmes_; il faut en prendre son parti, expliqua Boutorgne, d’une voix réprobatrice. Et il proposa, en manière de conclusion, de rejoindre le guide et les mulets pour redescendre immédiatement.

La Truphot, pourtant, depuis quelques minutes, donnait des signes évidents d’effervescence. La vue de l’ex-satyriaque, le sacrifice de la sœur, cette histoire, ces événements, où la chair exaspérée tenait le premier rôle, la râclaient, la ruginaient intérieurement. Ses joues flambaient maintenant à ces souvenirs sous une poussée d’incarnat; ses mèches grises, humides de la transsudation de son front, s’envolaient sous le tic de sa tête agitée par saccades nerveuses. Sa figure se plissait en myriades de petites rides, tel un ris de veau. Mais ce jour-là, le ferment qui la galvanisait toujours à la moindre occasion et ne devait s’éteindre qu’avec elle, l’avait mise en un tel désarroi, que sa plate laideur coutumière se haussait presque au tragique de la furie qui n’est pas sans beauté. Positivement, avec son torse maigre, ses bras trépidés de longs frissons qu’elle n’arrivait point à maîtriser, ses prunelles cerclées de fauve, ses épaules inquiètes et sursautantes, qui semblaient vouloir d’elles-mêmes rajuster une invisible nébride, elle ressemblait à quelque vieille ménade qui va se déchaîner. La fureur utérine était manifeste. Et ce fut Siemans qu’elle choisit, comme Agavé choisit Penthée, pour le déchirer sans doute. Stupéfait, Médéric Boutorgne les regarda filer sur l’auberge—sous le ridicule prétexte à lui donné d’y rechercher un porte-cartes égaré durant le cours du déjeuner.

Resté seul, le gendelettre se sentit envahi par le découragement. D’amères pensées investirent son esprit, et il en scanda le deuil, les yeux vides et les tempes bourdonnantes, en frappant de son alpenstock les cailloux du chemin poudreux. Sa défaite était consommée. En cet instant encore, c’était le Belge que la veuve choisissait, c’était la brute qu’elle réquisitionnait en dédaignant la littérature représentée par sa personne. Entre un garçon boucher sentant le sang frais, et Spinoza, les doigts humides encore de l’encre qui traça l’_Ethique_, la Femme n’hésitera pas: elle choisira la brute: car le génie est sans emploi dans l’alcôve, se dit Boutorgne. Mais ce postulat n’arriva point à le consoler. Tous ses efforts précédents étaient perdus; tous les engrais avalés, tous les baisers vomiques, son duel même, ne comptaient pas au regard de l’ingrate Truphot. Il s’était dépensé en pure perte; elle ne l’épouserait jamais. Et lui, un homme de talent, devrait crever de faim dans son âge mûr, et n’aurait même pas la chance qu’avait eue ce Sirbach de lever un traversin rembourré de billets bleus. Pourtant il ne voulait pas perdre la partie sans avoir lutté désespérément. Nietzsche démontrait qu’on pouvait faire des miracles avec la volonté. Eh bien, s’il le fallait, dans sa lutte contre Siemans, il serait le _Surhomme_ qui ne recule devant rien. Une intelligence dressée aux meilleures méthodes, comme la sienne, ne devait jamais se courber sous l’autocratisme des faits. Son imagination susciterait des circonstances qui retourneraient l’état d’âme de la Truphot. On allait bien voir qui allait l’emporter de la destinée imbécile ou du Vouloir humain.

Et Médéric Boutorgne, dans un grand coup de son bâton ferré qui fit décrire à un caillou inoffensif une trajectoire d’au moins vingt mètres, se confirma à lui-même cette détermination irrémédiable: éliminer le Belge coûte que coûte et s’il ne pouvait y réussir, se venger impitoyablement.

XV

C’était le seizième jour qu’ils passaient tous trois dans la petite villa isolée de la rue du Mont-Ventoux. Cyrille Esghourde était parti, s’expédiant en Espagne dès le lendemain même de l’excursion, sans être venu les voir, après leur avoir fait seulement porter quelques mots d’excuses par le chasseur du café _de la Bidassoa_. La maison ne comportait qu’un rez-de-chaussée assez élevé et un premier étage mansardé, de deux pièces seulement, dont une servait à la bonne. Cette servante était très drôle. Sa conversation, où fracassait un effroyable accent du Béarn, se composait uniquement de sentencieux aphorismes sur la cherté des légumes, l’impolitesse du garçon boucher et de reniflements... Ses fosses nasales, obturées, lui commandaient, à chaque minute, de placer son index sur sa narine gauche, et de faire entendre ainsi le cri du canard inquiet de sa lignée. La bâtisse s’enclavait dans un jardinet rechigné et poudreux qu’un autochtone, salarié par le propriétaire, venait, une fois par semaine, molester d’un rateau pessimiste et, au travers duquel, sans aucun résultat appréciable, d’ailleurs, il promenait un fallacieux arrosoir. Les boniments, la conversation des bourgeois qui, chaque année, louaient cet endroit, devaient avoir découragé toute tentative honnête de la végétation. Les roses de juin et les glaïeuls ingénus s’entêtaient à ne point éclore et, seuls, deux ou trois buissons hispides témoignaient d’un bon vouloir tenace qui leur faisait s’agripper au passage, de toutes leurs épines, aux vêtements des hôtes ou des fournisseurs. Trois chambres à coucher, en arrière de la salle à manger et d’un salon exigu, s’ouvraient sur le corridor pénombral du rez-de-chaussée, qui desservait également, tout au fond, la cuisine et le petit retiro placé là à point, semblait-il, par une trouvaille de l’architecte, pour condimenter les odeurs culinaires de ses remugles sournois.

La Truphot et Siemans faisaient chambre à part, tout au moins en apparence. Accompagnée de ce dernier, la vieille femme filait ponctuellement, chaque matin, dès dix heures, à l’Établissement thermal pour y confier sa gorge aux appareils de fumigation ayant assumé la curatelle de la vétusté, du découragement et des végétations insolites, qui se permettent de ravager sans aucun respect le larynx des gens à leur aise, le larynx qui leur a été concédé par la nature pour proférer, leur vie durant, le plus de sottises possible. Elle en revenait vers midi pour déjeuner et repartir ensuite avec le Belge qui ne la quittait plus. La plupart du temps, Boutorgne restait seul, vaquait l’après-midi à travers la ville, désorienté et mélancolique. On ne l’invitait pas à faire de compagnie la moindre promenade. La Truphot paraissait même tenter tout le possible pour qu’il prît congé et filât sur Paris, de sa propre inspiration. Siemans qui, jusque-là avait montré un beau désintéressement et un parfait dédain de toutes ses tentatives de main-mise sur sa maîtresse sexagénaire, avait-il compris qu’à la longue il finirait peut-être par devenir dangereux? Ou bien la veuve avait-elle confessé que le gendelettre lui avait proposé, à Suresnes, de l’enlever pour aller vivre, tous deux, en Grèce, et s’y marier en justes noces? Toujours est-il que Siemans braquait parfois sur Boutorgne un regard où celui-ci pouvait démêler déjà la volonté manifeste de procéder à son évacuation, dès la première circonstance profitable. Et le _prosifère_ acharné sur Balzac, rué sur Beyle, ne trouvait toujours pas l’expédient pratique, la talentueuse machination, qui le débarrasserait de son rival. A l’heure actuelle, il feuilletait les bas feuilletonistes, les Montépin, les Jules Mary, les Decourcelle, les Malot. Si ceux-là ne donnaient rien, il compulserait Paul Bourget en désespoir de cause. Mais ce dernier ne s’occupait que des gens distingués, ne fournissait que le traquenard de salon. L’humanité ne commençait pour lui qu’aux personnes qui ont cent paires de bottines, comme Cazals. Penché sur les bidets armoriés, il révélait au public, avec des cris d’admiration, ce que la semence des gens du monde contient de principes supérieurs. Et puis, il exprimait en langage suisse des pensées de chef de rayon. C’était à croire qu’il faisait fabriquer ses romans chez Dufayel. Il était donc déraisonnable d’espérer qu’il eût entrevu comme possible l’existence d’une femme aussi démunie de particule que Madame Truphot, d’un homme comme lui qui s’habillait à la _Belle-Jardinière_, se chaussait chez _Raoul_ et pratiquait le rufianisme autre part que dans les salons du faubourg ou les _pince-choses_ de l’île de Puteaux. Seuls, les romanciers populaires lui seraient secourables, évidemment. Il y retournerait, les lirait ligne par ligne. Diable! il allait oublier Georges Ohnet, le plus fécond d’entre tous, celui dont les monceaux de volumes représentent dans la librairie contemporaine quelque chose comme la _Cordillère_ de la sottise.

Il irait au plus tôt requérir à la bibliothèque municipale quelques-unes des _Batailles de la vie_. Puis il réquisitionnerait l’_Arriviste_, de Champsaur et _Sébastien Gouvès_, de Léon Daudet, ce morphinomane qui n’hésite pas à traîner dans les sentines du nationalisme le nom de son père, l’auteur de _Tartarin_. Qui sait, parmi les plus imbéciles on trouve quelquefois l’embryon d’une idée qui devient géniale dès qu’elle a été cultivée et mûrie dans la serre chaude d’un esprit averti, comme le sien, par exemple? Il n’y avait du reste plus à hésiter. Chaque soir, en effet, il demandait ostensiblement deux lampes à la petite servante renifleuse qui composait à elle seule tout le domestique; il ne manquait pas de faire savoir à la vieille qu’il se sentait dans une veine de travail extraordinaire, et que, bientôt, le manuscrit destiné à être signé par elle et lui serait presque charpenté. Eh bien! Madame Truphot ne bronchait pas; Madame Truphot ne manifestait aucun enthousiasme. Elle se contentait de hocher la tête plusieurs fois, d’un air maintenant détaché. Il avait eu beau faire donner les réserves, sortir de sa malle et lui exhiber une liasse de papiers de famille démontrant qu’il pourrait relever, quand il le voudrait, son marquisat créole, elle ne paraissait plus s’exciter sur la possibilité de s’administrer une particule, un génitif, dans un hyménée légitime. Que faire? que faire alors si son imagination ou les inventions des romanciers glorieux ne lui fournissaient pas la pratique péripétie qui le débarrasserait du Belge? Il ne pouvait pourtant pas, dans une excursion de montagne, le précipiter d’un coup de tête dans une crevasse. Son tempérament de civilisé et sa nature d’artiste protestaient d’avance contre la vulgaire brutalité d’une pareille détermination.

Un matin, comme il sortait de sa chambre, les paupières violacées d’insomnie, Siemans, solennel et componctueux, l’arrêta par le bras. Il avait une allure inquiétante, un air de gravité insoupçonnable jusque-là en ce lourdaud empêtré. Et le gendelettre, un instant, redouta un discours de diplomate qui, avec mille et une précautions ou circonlocutions, avise un confrère que ses lettres de rappel sont sur le point d’être signées. Mais l’amant de la Truphot, sans doute, ne se sentit point à la hauteur d’une telle tactique; il dédaigna tout prolégomène et tout déploiement oratoire pour ne garder seulement que la gourme du plénipotentiaire et dire à l’autre:

—Mon pauvre ami, nous partons à Pau dans huit jours et nous ne pouvons pas t’emmener. Madame Truphot demande ce qui te serait nécessaire pour gagner Paris.

Atterré par ce coup du sort qui, bien qu’il s’y attendît un peu, tombait sur son crâne comme la masse d’un bélier tombe sur un pilotis, Boutorgne trépida un instant sur ses courtes jambes pendant que des flammèches de toutes couleurs dansaient devant ses yeux vagues.

Néanmoins, avec crânerie, il vint se planter devant le Belge.

—Alors c’est toi qui me chasses? questionna-t-il, sa poitrine en côte de melon gonflée d’une humeur belliqueuse.

Siemans roulait un œil commisérateur, que gênait dans les coins un petit diaphragme de chassie matinale, et il évaluait Boutorgne en promenant avec insistance sur sa chétive personne un regard en zigzag, qui supputait un à un tous les ridicules plastiques du malheureux _matulu_.

—Non, mon vieux, mais Madame Truphot a reçu des lettres anonymes, dans lesquelles ton rôle se trouve commenté sans bienveillance, et il ne faut pas que sa _respectabilité_, à laquelle elle tient par dessus tout, tu le conçois, puisse en souffrir.

—Tu mens! Tu mens! s’enrageait Boutorgne, devant la vision de toute sa carrière brisée.

Le Belge sans doute eut pitié. Des sympathies confraternelles l’envahirent. Peut-être aussi, superstitieux, eut-il peur que trop de sécheresse d’âme indisposât plus tard et, à son tour, le Destin en sa faveur.

Il rétorqua:

—Non, je ne mens pas; c’est en copain que je te parle; il n’y a rien à faire pour toi ici. Tu peux encore te créer une _situation_ par ailleurs. N’use pas tes forces contre l’impossible...

Alors, remis d’aplomb en toute sa suffisance; se carrant à nouveau dans son égoïsme et la bonne opinion qu’il avait de soi, il se sourit béatement, se donna, pour ravaler son interlocuteur, deux grands coups de poing sur le thorax qui résonna comme du métal.

Le _prosifère_, comprenant que la prolongation de ce débat serait oiseuse, regagna sa chambre d’un pas aussi solennel que celui de Napoléon après son abdication, à Fontainebleau. Seulement, supérieur à l’autre, il n’entailla aucun guéridon d’un canif rageur.

Il murmura:

—C’est bien, je m’en irai dans quatre jours: le temps d’attendre mon courrier.

Mais le Belge sentit ses brutalités naturelles prédominer. Il redevint féroce, n’ayant pas la victoire élégante; voltant lui aussi, de loin, il jeta avec cynisme, sans se retourner:

—Tu as raison, car ferais-tu un chef-d’œuvre; serais-tu un jour et tout ensemble Baudelaire et Verlaine, Balzac et Flaubert, tous les types dont tu nous rases, que tu pourrais encore te bomber...

Et il éclata d’un gros rire. Une minute après on entendit l’ocarina qui donnait l’envol à _Petite brunette aux yeux doux_.

Rentré dans sa chambre, Médéric Boutorgne envoya rebondir, d’une bourrade, jusqu’aux rideaux de la fenêtre, où elle s’accrocha en miaulant désespérément, la chatte de Cyrille Esghourde, la malheureuse Aphrodite, qui le hantait de préférence aux autres, et était venue se frotter à ses jambes. Puis il se jeta sur son lit, la joue appuyée à son coude, médita farouchement en une pose romantique de héros terrassé par le sort, besogna du plus aigu de son esprit à trouver enfin le moyen de salut tant cherché. Et la chatte, rassurée par son silence et son immobilité, peu à peu s’enhardissait. Dans le clair obscur de la pièce, avec son dos violâtre et chantourné, sa queue éployée en forme de guivre de blason, elle escalada le dos d’un fauteuil qu’elle écussonna, héraldisa, de sa ligne inquiétante, quasi-fantômale, éclairée par les deux topazes en flammes de ses yeux.

Supprimer Siemans, oui, l’assassiner par un moyen génial et qui n’éveillerait point le soupçon, c’est à peu près ma seule ressource, pensait froidement Boutorgne qui, malgré les apparences, ne s’avouait pas complètement vaincu. Tout, tout, plutôt que de réapparaître au _Napolitain_ sans faste et sans gloire, comme par le passé. Faire un beau livre n’était rien, l’emporter de haute lutte sur la vie contraire, voilà où résidait le talent. Et il ne voulait pas, lui, qui était destiné plus tard à de grandes œuvres, se charger l’âme du poids de la déroute; il ne voulait pas consentir à la castration morale du vaincu. Parmi tous les procédés de meurtre sournois et sans danger que la littérature avait inventés, il était prêt à choisir le plus décisif. Mais auquel donner la préférence? Son imagination surexcitée évoqua d’abord les crimes fabuleux de l’Asie, le lacet de soie, le venin de trigonocéphale injecté dans la veine jugulaire pendant le sommeil, l’épingle d’or rapidement insérée dans le cervelet. Puis ce furent les thyrses de Bacchantes, les poisons de Locuste, l’aspic de Cléopâtre, la coupe de Médée, l’étouffement sous des pétales de roses découvert par Héliogabale, les breuvages de la Brinvilliers, qui tous manquaient d’à-propos. Il n’était point un dynaste oriental, un chef de Janissaires séditieux, ou un prétendant de souche royale; en tout cas il se trouvait par trop démuni d’esclaves noirs pour œuvrer selon le mode asiatique. Restait l’assassinat plus moderne, l’empoisonnement par certains alcaloïdes qui ne laissent aucune trace, mais il était dénué de connaissances en toxicologie, et le dangereux de l’affaire était, en l’occurrence, le pharmacien toujours délateur. Alors quoi? Qu’avait-il à sa disposition pour en finir? Il avait le bouillon de culture du tétanos, de la typhoïde, de la diphtérie, versé à pleines cuillerées dans le potage comme l’avait enseigné M. Eliphas de Béothus, le soir du dîner, chez la Truphot. Oui, mais les flacons de coli-bacilles, de septocoques, ne couraient pas les rues. On n’en trouvait chez nul épicier. Il aurait fallu être avantagé d’un ami dans un institut séro-thérapeutique et lui avoir, au préalable, filouté la précieuse fiole. Il n’était pas dans ce cas. Bigre!... quelque chose de rudement fort était la mouche charbonneuse, gorgée de pus cadavérique, insinuée dans la chambre à coucher. Le charbon donnait-il toujours la mort? Où trouver la mouche à tarière empoisonnée? Pourquoi ne pas injecter à Siemans, dans son sommeil, à l’aide d’une Pravaz, quelques ptomaïnes puisées dans la charogne d’un animal putréfié? Oui, mais si le Belge se réveillait?

Aucune de ces solutions ne satisfaisait complètement Boutorgne. Et pour la première fois de sa vie, il commença à douter de son esprit inventif.

Sur les quatre heures de l’après-midi, le gendelettre, qui avait déjeuné en ville, promenait dans l’allée d’Etigny son front couturé des rides de la préoccupation, raviné par la scarifiante idée fixe. Il n’avait pas encore trouvé le mode d’assassinat inusité avec lequel il pourrait perpétrer l’acte en tout repos, sans avoir à redouter jamais le juge d’instruction ou la fâcheuse Cour d’Assises. Malgré tous ses efforts, sa cérébration avait été sans résultats, et il en était venu à s’avouer à soi-même que, puisqu’il était resté ainsi à court de toute invention, ce continent de l’activité humaine qu’on nomme la littérature dramatique lui serait fermé à tout jamais.