Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 25

Chapter 253,493 wordsPublic domain

Vous pensez, sans doute, qu’il employa ce claim, dont les sables aurifères avaient été lavés, pendant vingt-cinq années, au tamis d’une cuvette sensationnelle, à frêter des révoltés, par exemple, à noliser, lui aussi, des justiciers qui devaient se conformer à ses écritures, combattre des exacteurs dans le vieux monde; vous présumez qu’il poussa contre le flanc de l’esquif social, plein de pirates en frairie et d’esclaves affamés, une torpille quelconque. Vous ne doutez pas qu’il s’efforça de laver cet or infâme de sa souillure originelle, et qu’il lui affecta un emploi généreux. Vous êtes convaincu, puisque vous n’avez jamais ouï parler du bruit fait par un de ces comportements tragiques, que Georges Sirbach, répugnant à cette outrance dans l’acte, se décida à donner plus prosaïquement ses millions aux pauvres, qu’il fonda une œuvre enfin, non pour qu’il fût parlé de lui tous les ans comme du fienteux Montyon, mais pour sauver de l’inanition et de la mort une partie de ceux qui s’en vont hululant la faim et le désespoir. Vous gifleriez, sans hésiter, comme tenant des propos attentatoires à la dignité de toute l’humanité, le Monsieur qui affirmerait, devant vous, que ce Pactole, produit par le stupre sordide, n’a pas servi à consoler des filles-mères, des parias de naissance, des bâtards, tous ceux que la lâcheté du mâle, après l’amour, condamne aux supplices de la misère et de la solitude. Eh bien! vous auriez tort, car si vous croyez cela c’est que vous accordez encore une importance, une valeur quelconque, à tout ce que peuvent écrire ou proférer les hommes notoires quand ils parlent de Pitié ou de Justice. C’est que devant les gens chargés d’honneurs, vous n’avez jamais, en vous-même, proféré cette parole de vérité sociale: _Pour t’élever si haut, tu as dû descendre bien bas._ C’est que, toute votre vie, vous serez dupe des pitres, des histrions, des paillasses, des grimaciers, des queues-rouges, des joueurs de tympanon, des porteurs de cymbalum, des sonneurs de tuba, des Paraclet, des Truculor, des Sirbach, des phénomènes de tout ordre qui, sur les tréteaux de la célébrité, se disloquent, bondissent, ruent, vocifèrent, en des cabrioles, des contorsions éperdues, tirent la langue, soufflent du feu, mangent du verre pilé, pour retenir le public devant la _banque_, devant _l’entresort_, et l’opérer de son argent, de son intelligence ou de sa vaillantise, avec des mots magiques plein la bouche et de la poudrette plein l’âme.

Liberté! Justice! Droit! Honneur! Civilisation! Socialisme! Anarchie! les vocables divins crépitent, fulgurent, flamboient, comme un orage des tropiques, le Sinaï s’embrase, la nue s’entr’ouvre et les _grands hommes_ passent le licou, font les poches ou le bulletin de vote à la clientèle pâmée qui s’est hissée sur le _Plateau_.

Non, Georges Sirbach ne versa pas dans cette épilepsie philanthropique. Il n’était pas jeune à ce point. _Les affaires sont les affaires._ Il employa avec beaucoup plus d’à propos la dot de la prostituée à jouir abjectement de tous les profits bourgeois que donne l’argent. Il barbota à pleins ailerons dans le purin du bien-être, et s’ébattit, toutes squames dilatées, dans les fanges de la somptuosité. Mais un souci le lancinait: celui de placer sa _respectabilité_ à l’abri de toutes les randonnées de la malveillance. Il fit donc râfler, chez les marchands, les antérieures photographies de sa femme, où, dans l’exercice de sa profession précédente, elle était représentée, décolletée jusqu’aux orteils—ce qui avait eu longtemps pour résultat de faire rater le bachot à nombre de rhétoriciens auxquels la remembrance de cette subjugante plastique, entrevue un jour de flane, faisait déserter Cicéron pour les endroits solitaires.

Georges Sirbach, néanmoins, déféra à l’opinion dans une certaine mesure. Il se retira de Paris, mouilla dans le petit hâvre d’une localité de la grande banlieue, et, après avoir chaussé les pantoufles de remploi, les pantoufles de tapisserie ornementées d’un cœur percé d’une flèche, il y passa quelques années à ne plus exhiber sa personne dans les lieux publics. Mais il continua farouchement à collaborer aux gazettes, où il fit paraître, comme par le passé, des chroniques de désenchantement amer, des écrits stigmatisant sans répit les scélérats de la finance, les forbans de la réaction, les flibustiers de l’industrie, les rufians des lettres et les malfaiteurs sociaux de tout acabit. Et le procédé était bon. Quand la clientèle révolutionnaire entend quelqu’un hurler aux chausses des bandits, elle ne prend jamais la peine de discuter l’aloi de son indignation; elle oublie de regarder ses mains pour s’assurer qu’elles sont sans souillures; elle oublie de lui crier: d’où viens-tu, qu’as-tu fait, toi qui nous parles de Justice, et de Vertu? Elle le sacre du coup «une belle âme». Jamais elle ne lui demandera si son passé est vierge de tout forfait, si son corps ou son âme sont exempts de toute prostitution. Non, il lui suffit, pour l’instaurer honnête homme, qu’il serve ses passions du moment. C’est ce qui fait qu’elle a été si souvent vendue à l’ennemi et le sera toujours. En possession de cette évidence, Georges Sirbach avait intelligemment décidé de ne point briser ses armes premières, mais bien d’exagérer son mode initial de combat. Il avait compris qu’il était pour lui sans profit majeur, d’aller grossir le nombre des champions rétrogrades en luttant, à son tour, pour la défense de la Religion, de la Famille et du Capital. Ces trois hypostases du monde bourgeois régnaient, chez lui, respectées, enviées et indestructibles; la suprême habileté consistait donc à paraître vouloir les démolir dans la société. Et il s’y employa en toute ardeur. Chaque fois que, dans un recoin du canapé, dans un repli du divan, il trouvait un bouton de culotte qui n’était pas à lui, un poil de... barbe oublié là depuis des années, il vitupérait le mariage, jetait l’anathème à l’argent, exaltait l’union libre et désintéressée. Aussi, après deux ou trois campagnes, sa copie se mit à atteindre des prix fabuleux. Toute la Critique fut d’accord, un jour, pour l’arbitrer, comme le plus grand ironiste, le plus parfait satirique des temps contemporains.

_Quis cœlum terris non misceat et mare cœlo,_ _Si fur displiceat Verri, homicida Miloni_, etc..

_Qui, dans son indignation, ne serait tenté de confondre ciel et terre, si Verrès condamnait le brigand, et Milon l’homicide? si Clodius dénonçait les adultères? Si Catilina accusait Céthégus_, etc.?.. Il n’y a que Juvénal pour verser dans une ire aussi enfantine à propos de pareilles misères. C’est ce que pensa Georges Sirbach en se restituant à Paris. On le vit acheter incontinent un hôtel avenue du Bois, acquérir une seigneurie en Seine-et-Marne, engorger ses antichambres d’une domesticité en culottes de panne et en boucles d’argent, instituer à l’égard de _Son Anarchisme_ un protocole dont rougiraient les chefs d’État. Et, à la suite d’avantageux traités passés avec les gazettes et les gros éditeurs, il continua à basculer un dévoiement de proses d’un subversisme sous-jacent, que surexcitait, cette fois, le laxatif d’une verve ragaillardie, le ricin d’un enthousiasme qui n’a plus à craindre désormais d’être licencié par les directeurs de journaux, au lendemain de quelque éclat. Puis, comme l’importance de ses comptes de dépôt dans les banques le mettait, pour la vie, à l’abri de toute mésaventure, et que, puissance sociale, il en imposait à son tour aux autres puissances sociales, et n’avait point ainsi à redouter les lois scélérates, son courage ne connut point de bornes. Il se mit à charger à boulets rouges la couleuvrine du roman-pamphlet, la caronade de la pièce à thèse, préconisant la _reprise individuelle_ et le meurtre politique, tirant sans défaillance, en pointeur inviolable, sur la Propriété, la Famille et le Capital, collaborant à ses moments perdus au _Régicide_, petite feuille qui vécut quelques mois, juste le temps de faire coffrer ses rédacteurs, et de les faire impliquer dans le fameux procès des Trente, hormis lui, naturellement.

L’argent va à l’argent, chacun sait ça, mais plus il est infâme, plus il radie un magnétisme attractif qui aimante vers lui les filons monétaires en désarroi. L’or appelle l’or, comme le dépotoir les déjections éparses: c’est pourquoi, juste en ce moment, Georges Sirbach s’enrichit d’une hoirie nouvelle.

Un littérateur célèbre, qui, associé à son frère mort avant lui, avait exploité pendant vingt-cinq années une marque de fabrique cotée très haut à la Bourse du succès, venait de trépasser, à son tour. Les derniers jours de ce grand écrivain avaient été pénibles. Dès la disparition de son puîné, il avait commis une lourde faute: celle de s’acharner à vivre pour démontrer inconsidérément, mais de façon définitive, que ce n’était point lui qui détenait le talent de la rubrique commune. A partir de cette époque, en effet, nulle œuvre recevable n’avait succédé à la série des livres documentés élaborés en commun. Et on avait vu le malheureux, désireux de faire figure malgré tout, s’acharner, sous prétexte de _Mémoires_, à colliger les notes de son blanchisseur, les ragots de son perruquier, les mots de sa ventouseuse, les puériles anecdotes qui avaient trait à son existence de vieux garçon solennisant les moindres événements de son privé, de sa vie de célibataire égotiste qui ne peut pas se résigner à n’être plus une vedette sensationnelle. Tombé dans le bric-à-brac et la frénésie du bibelot, il encombrait la presse de ses commentaires sur le XVIII^e siècle qu’il avait presque réussi à faire haïr, allant, dans son impuissance de raté enrichi, de l’exégèse de la Guimard, par exemple, à celle du Japonais Outamaro; roulé d’ailleurs par tous les juifs de Paris qui tenaient emporium de curiosités. Couramment, on lui vendait, à des prix fabuleux, pour des Boulle ou des Riesener, tous les similis fabriqués rue Traversière ou rue Amelot. Il se ruinait pour acquérir des laques et des cloisonnés que le bazar de l’Hôtel-de-Ville entrepose d’habitude. C’était un alarmant échantillon du gendelettre célèbre retourné à l’enfance qui, à l’instar des catins périmées, ne peut pas consentir à s’effacer, à disparaître, et, la figure maquillée et rechampie, s’en vient faire la fenêtre, aux heures du soir, pour raccrocher encore le client, le lecteur, avec des grimaces séniles et les minauderies de ses fanons pendants.

Pendant dix années, chaque dimanche, il avait réuni dans son grenier d’Auteuil une basse-cour de littérateurs, qui picoraient autour de lui, avec des gloussements d’aise, les rogatons et les vieux détritus d’une conversation de fossile inane et prétentieux. Depuis longtemps déjà, il projetait de ne point décéder sans s’être, au préalable, confectionné un trépas plein d’inattendu, qui longtemps encore—à défaut d’autre chose—assurerait à son nom la voluptueuse publicité. Comme bien vous pensez, il ne pouvait se dissoudre à l’instar d’un simple mortel; il ne pouvait être récupéré par le néant sans tapage prolongé. Par testament, il décida donc la création d’une Académie libre, dite _Académie Goncourt_, devant faire pièce aux Coupolards de l’Institut et perpétuer ainsi, à travers les âges, sa mémoire auguste de Gonfalonier littéraire. Pareil à une vieille fille asthmatique et onaniste qui, en mourant, laisse toute sa fortune à ses chats ou à ses serins favoris, il légua tout son avoir—soit 6.000 francs de rente pour chacun—à ceux qui avaient assisté sa vieillesse d’une oreille longanime et de caresses intéressées.

«Il restitua à la Nature la forme que celle-ci lui avait prêtée», comme dit Bossuet, juste au moment où son œuvre allait être enfin glorieusement couronnée. Il avait, en effet, passé les trois dernières années de sa vie dans les cabinets de chalcographie, afin de doter ses futurs académiciens d’un costume qui leur assurerait le respect des foules et contrebalancerait celui des quarante vieillards de la Sainte Périnne des lettres. Ses légataires, on s’en doute, étaient décidés à accepter n’importe quel déguisement, n’importe quel chienlit, pour encaisser la monnaie. Longtemps, il hésita entre un bonnet de talapoin, des babouches à pointe recourbée, une robe de mandarin en soie violette adornée de dragons griffus, de flamants roses, ou de fleurs de lotus, et l’habit de cour du Régent. La question de l’épée l’angoissait aussi. Il mourut comme il venait de donner enfin la préférence à la longue canne de jade des lettrés du Nippon sur la brette en verrouil du XVIII^e siècle. Mais le Destin ne s’était pas trop acharné sur cet homme. Il avait eu le temps de fixer le protocole de réception des futurs récipiendaires!

Georges Sirbach fut naturellement un de ses élus. Et sur le champ, en égard à cette conjoncture, la compassion de ce dernier pour la détresse humaine devint surprenante et démesurée. Douillettement embossé dans la citadelle imprenable de sa fortune, qui, malgré le succès de ses proses, sentait toujours le bidet mal essuyé et le périnée effervescent, coulant, lui, des jours exempts de deuil et de tristesse, cela dans un faste renouvelé des collecteurs d’impôts de l’ancien régime, il dénonça sans faiblir les puissants et les satisfaits à la vindicte des meurt-de-faim. Tout en détachant ses coupons et en signant l’ordre d’expulsion de ses locataires impécunieux, il écrivit ceci, un jour de l’an dernier: _Ah! elle est bien trop lâche la misère pour oser brandir le poignard et secouer la torche sur la joie des heureux!_

Il faut être impartial et ne rien celer de ce qui peut être à la décharge de ce Révolté. Georges Sirbach, contrairement à Truculor, avait réussi à inoculer à sa femme l’amour rédempteur de la vérité. Lors d’un procès célèbre, qui se déroula en août-septembre 1899, la conjointe, désireuse d’égaler son mari, accourut bellement à la rescousse de la civilisation en péril. Et tous les lecteurs d’un journal, _Le Crépuscule_, qui tirait alors à 100,000, purent savourer un article étançonné de son parafe, où elle exhortait les _Dames de.. France_ à s’unir, dans un effort final, pour faire triompher le Droit et la Justice[3].

A la suite de cette tartine, les leçons de syntaxe furent très demandées dans le Marbeuf, les beuglants et parmi ces dames des Music-Halls. Nulle parmi les filles galantes n’ignorait plus qu’avec des michés rémunérateurs, quelque sagacité dans l’élimination des amateurs contaminés—ce qui permettrait d’atteindre la cinquantaine—et surtout beaucoup d’acharnement à pratiquer l’entôlage pour amasser la forte dot, après s’être payé sur le tard, au sortir de la maison chaude, un petit homme dans la littérature, on pouvait espérer collaborer aux journaux répandus et apporter sa contribution à l’Ethique contemporaine.

C’est ainsi que se manifeste dans toute son ampleur la réconfortante équité, qu’à la moindre occasion, fait paraître notre Époque. La République ayant pour toujours supprimé le pouvoir césarien, ces dames ont abdiqué l’espoir d’épouser un Empereur, comme la Beauharnais ou la Montijo, et de gouverner ainsi notre pays. Mais les mœurs eussent été sans excuse de leur interdire l’hyménée avec les gens célèbres et de les empêcher de régenter, dans la mesure de leur savoir, l’intelligence du public. On ne voit pas pourquoi le _Dispensaire_ ou le _Joubert_ n’épouserait pas dans les Académies, n’écrirait pas dans les gazettes, alors que Madame Adam, Mademoiselle Lucie Faure ou la princesse Mathilde, par exemple, tinrent boutique d’esprit et ont accaparé l’industrie spéciale qui consiste à muer en immortels des Costa de Beauregard, des Faguet ou autres Thureau-Dangin. Il serait par trop imprudent, on le conçoit, de décourager toute une caste, pleine de bon vouloir, qui contribue au lustre et à l’éclat de notre patrie, maintient hors de pair, dans le monde entier, la réputation de nos lupanars, et fait accourir les étrangers, bien plus que si Descartes, Pascal, Auguste Comte et Renan, ressuscités à point pour embêter M. Izoulet, se donnaient la répartie, en public, au Café Napolitain.

Qu’on ne nous oppose pas qu’il est malséant et incivil de contrister les filles publiques retirées des affaires après fortune faite, pour la raison, qu’en somme, ce sont des femmes. Nous nous faisons gloire, tant est grande notre aberration, de ne point déférer à la morale sociale quand elle promulgue qu’un homme qui se vend peut conférer l’honneur à la femme qui l’achète. Ah! s’il s’agissait d’une pauvre et lamentable pierreuse de la rue, certes il faudrait trouver des mots qui seraient plus doux que des caresses de mère, des vocables qui seraient un opium, un baume, un dictame de réconfort, pour panser les blessures que la Vie et la Société ont faites à cette douloureuse. Mais que dire de la catin enrichie qui, toute sa jeunesse, besogna, se troussa, encaissa la semence des snobs, mit son sexe à l’encan, pour fréquenter les Caisses d’Épargne et, une fois l’âge mûr, rentrer dans le giron des classes respectées! Pour celle-là, il faudrait inventer des flagellations de feu, des knouts dont les lanières seraient des éclairs déchaînés, un bûcher fait de bouse de vache d’où sa graisse immonde, sous la flamme justicière, ruissellerait sans que jamais la mort secourable pût mettre fin à son agonie. Oui, la carrière de l’Hétaïre est belle, quand fille du peuple, chair à salacité, elle sème autour d’elle, pour venger sa classe, et le deuil et la ruine et la folie et la mort; quand, insatiable et farouche, dans une révolte superbe, elle broie les riches pour venger les siens asservis. Et si les plèbes étaient intelligentes, elles ne procréeraient des filles que dans le but unique de ravager avec elles, comme avec des brûlots, la Société qui les écrase. Mais l’autre, l’autre prostituée, qui, soumise, entasse les proies et les rapines, thésaurise et vend l’amour à faux poids pour, plus tard, acquérir de la _considération_, ébaubir son époque du reluisant de l’homme qu’elle s’est payé! Dans quel lointain continent d’immondices faudrait-il l’enfouir vive, celle-là, afin que sa puanteur ne vînt pas asphyxier les gens propres!...

Comme l’histoire des délectables jours que nous vivons est tissée d’une trame subtile d’événements paradoxaux, une réconciliation touchante venait d’épuiser d’un seul coup le stock d’attendrissement que détenaient encore le boulevard et le monde des lettres. Georges Sirbach faisait sa paix avec Abraham Méderheyer, juif jusque-là sans précédent dans l’infamie et la putridité. Ce tenancier de journal mondain, commensal et usurier de la plus haute aristocratie française, ne pouvait être comparé qu’à ce pou de bois qui s’accroche par grappes aux oreilles des chiens, au _tiquet_ dont parle Toussenel, à qui la nature a refusé un orifice anal et qu’elle condamne à s’engraisser, à se gonfler de ses propres excréments _jusqu’à ce qu’il en crève_. A Rennes, toujours en août 1899, l’auteur du _Labyrinthe des tortures_ avait flanqué une torgnole célèbre à ce copronyme de Ghetto, à cet insecte scatophage, qui, en son papier, butinait, comme du bran, la mentalité de l’_Armorial_. En l’heure présente, Abraham Méderheyer avait récupéré les bonnes grâces de Georges Sirbach en promettant, sans doute, de présenter Madame à la duchesse d’Uzès et de lui faciliter l’accès de quelques salons où régnaient les bonnes façons et non plus la _sous-maîtresse_. Et l’auteur _du Golgotha_, sollicité par l’éditeur d’un illustré, d’un pamphlet hebdomadaire, de placer le juif dans une galerie de _Têtes de Turcs_, qui devait paraître prochainement sous sa signature, s’y était énergiquement refusé, en poussant des glapissements d’effroi. Même, il avait proposé de résilier la commande, plutôt que de verser dans un aussi effroyable sacrilège.

Avant d’entrer dans le journalisme, Méderheyer avait tenu la comptabilité des coucheries chez une catin du second Empire, nettoyant les démêloirs, épongeant le petit meuble, déjouant à l’avance, par l’acuité de son odorat, les entreprises des clients gratinés de calomel ou voués à l’iodure, cirant les bottines et aidant les vieux messieurs à se mettre au lit. Il se portait garant auprès des amateurs que sa patronne était sans gonocoques. Abraham et le _prosifère_ se rejoignaient donc sur le tard de la vie, dans une conjonction touchante, après des dissensions et des pugilats qui ne pouvaient, dorénavant, qu’exagérer la saveur de l’amitié finale. L’un avait débuté comme _secrétaire_; l’autre finissait comme _mar... i_.

Quelques individus doués de longévité indiscrète, des macrobes persévérants qu’on rencontrait encore, de cinq à sept sur l’asphalte, s’autorisaient au passage de chacun d’eux à d’affligeantes remarques.

—Abraham faisait les poches quand on était couché; ses doigts crochus déchiraient toutes les doublures, proférait l’un.

—Georges a une bien belle pelisse, aujourd’hui; _c’est la mienne_. Madame, jadis, me l’a fait laisser en gage, un matin de 69, que je n’avais pas la coupure de 25 louis pour le dessous du chandelier, ajoutait l’autre.

* * * * *

Chose surprenante, la Morale éternelle, la Loi inflexible qui ordonnance la conscience des justes, l’infrangible apanage de la dignité humaine, que cet homme avait bafoués, tiraient de lui une implacable vengeance. Dans ses œuvres, les lamentations du supplicié qu’il était, malgré sa fortune, s’orchestraient sourdement. Le Rut dont il s’était enrichi lui avait déclaré une vendetta farouche, et on en pouvait démêler à travers ses livres toutes les cérébrales péripéties. La lancination continuelle des souvenirs infâmes, l’impuissante furie contre le passé, avaient implanté dans son esprit d’analyste l’aiguillon rougi et barbelé d’une endémique _constupration_. Il avait dédié trois cents pages à la folie furieuse de la chair, entonné pendant tout un volume le Magnificat du Sadisme et, dans chacun de ses romans, il y avait un viol, le déchirement lamentable d’une enfant par un vieillard forcené. Sa littérature traduisait sa perpétuelle hypnose: il avait, par contraste, _la hantise de la virginité_, des vierges sur lesquelles, par rage, sans doute, il faisait s’acharner les démoniaques lubriques sortis de son imagination. Et une douleur terrible issait de ces pages, ruisselait de ces immondes amours: tout le martyre d’un être qui ne peut pas effacer ce qui est, toute l’angoisse d’un homme, à qui le Sexe, monstrueusement symbolisé, dans le tête-à-tête coutumier, offre et dérobe en même temps son mystère, la torture d’un malheureux usant ses ongles sur le sphynx de granit, ayant besoin de tout savoir pour se racheter devant soi-même, pour se trouver une excuse ou une joie peut-être, et qui, avec des désespoirs et des râles, s’acharne à faire l’impossible clinique de la Volupté!

* * * * *