Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires
Part 23
Pauvre Beauté, que de solécismes, de turpitudes et d’abjections on commet en ton nom! Hélas! si vous interrogez tous les imbéciles qui s’en vont barrissant, à propos de n’importe quoi, ce mot de Beauté, si vous leur demandez ce qu’ils entendent par lui, au juste, vous en trouverez les cinq sixièmes qui exciperont de sanies équivalentes à celle de Cyrille Esghourde. De temps en temps, d’âge en âge, un mot qui ne renferme rien, un mot vide de sens, mais à l’aide duquel on excuse tout, un mot que répètent éperdument tous les hommes, se met en devoir d’hystérier ferme le bétail réputé pensant.
Il n’y a pas longtemps encore, c’était le mot de Dieu qui a abouti à supprimer l’intelligence du monde pendant plus de quatre-vingts siècles. Depuis que ce vocable diffamé a perdu son crédit, et qu’il n’impressionne plus que les catins sur le retour et les généraux de division, celui d’_honneur_, entendu au sens bourgeois, prit la suite pour commettre les mêmes méfaits; puis un suivant, puisé dans l’antique, se hâta de prendre la main. C’est celui de _Beauté_, terme sidérant, à quoi se reconnaissent les pseudo-artistes, mot qui nous assassine, et grâce auquel le crétin le plus oblitéré arbore des yeux chavirés d’aise, et s’autorise à tout faire, pendant que la compacte multitude de ses semblables rugit autour de lui: ô Beauté! Vivre en Beauté! Agir en Beauté! Tout pour la Beauté! Car l’Humanité est impuissante à tirer parti de son périple, à se libérer de sa gangue de sottise. Lassée de ses hochets de vieillesse, elle retourne aux excrétions de l’enfance, aux tétines flétries dont l’allaita le Paganisme. Sommez un peu tous ces bipèdes enragés, qui délirent en cette extravagance, de définir la Beauté. Ils ne savent pas du tout ce qu’ils doivent entendre par ce son articulé, mais ils le meugleront sans trêve, jusqu’à ce qu’ils soient tombés sur le sol, sans connaissance, comme les Convulsionnaires de Saint-Médard.
Les poètes les mieux inspirés ont cassé leur viole à vouloir nous en élaborer une définition acceptable.
Je trône dans l’azur comme un sphynx incompris J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes Je hais le mouvement qui déplace les lignes Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
profère sans rire le plus goûté des ébarbeurs d’hexamètres contemporains. Et voilà pourtant de quoi les _éphémères_ sont amoureux à l’heure présente; ils se déclarent ravagés, par ce hiératisme de catalepsie, par cette Entité, cette Divinité mal définie—que le poète lui-même n’a pu formuler—et qui, à l’exemple de la métaphysique et de toutes les théogonies, n’est jamais tombée sous leur entendement. La Beauté, comme les Grecs l’ont enseigné et comme les contemporains l’ont promulgué, n’est pas ce _qui recrée et enchante la prunelle humaine_ ou bien fait se dérouler dans l’intelligence une fugace et agréable vision. _La Beauté est ce qui éjouirait l’œil et apaiserait en même temps l’esprit._ Or ce qui pourrait réunir de façon réelle ces deux conditions simultanées, _n’existe pas_ sur terre ni dans aucun des espaces cosmiques. La gladiature qui était une chose merveilleuse pour l’œil, qui mettait en valeur le courage et l’habileté dans le combat, et exerçait ainsi une sorte de fascination morale, la gladiature n’était en soi qu’un spectacle de laideur et d’épouvante puisqu’il était pour affoler la conscience du juste en pouvoir de raisonner et de résister au choc premier des abusives sensations. Celui-là s’inscrivait déjà contre l’opinion de son temps, or qu’est-ce que c’est que la Beauté sinon un mode du goût accepté et transitoire? Le sage des siècles à venir pensera de notre Esthétique ce que le juste du temps de Galba pensait de la gladiature, de la beauté admise, et ainsi de suite à travers les âges. La Vénus de Milo perd sa grâce, et devient ridicule si l’on découvre qu’elle n’est après tout que la représentation corporelle d’une femme, d’une Pougy de son temps, en qui prospéraient probablement les _strychnines_ de sottise communes à la quasi-totalité de son sexe. Les planètes, les étoiles, elles-mêmes, s’exhibent hideuses et réprouvables si l’on spécule que les unes et les autres rendent possibles d’affreux drames semblables à ceux d’ici-bas. Et l’harmonie et l’équilibre du monde, eux aussi,—les superlatifs de la Beauté pourtant—ne sont en somme que la parfaite et exécrable architectonie de la Douleur. Aussi, périsse la Beauté pourvu qu’advienne la Justice!
Les _surfaces_ et les _extériorités_ sembleraient donc avoir fait leur temps. Mais le pouvoir quasi-hypnotique qu’exerce sur les hommes le captieux éclat de quelques apparences n’est pas près de s’abolir encore. La chose a été voulue, décrétée par la Nature qui se trouvait bien dans la nécessité d’offrir quelque pâtée à ses créatures, qui se voyait dans l’obligation de les amuser, de les empêcher d’analyser, de détourner leur attention de la vérité profonde, de les _appeauter_, en un mot, afin que n’éclatât pas, dans son entier épanouissement, toute l’infamie du Monde. La grande scélérate, qui a tout créé et tout édifié, ne faisait pas grand cas de l’intelligence humaine, et elle n’a pas pris la peine de diversifier outre mesure ses moyens de domestication ou ses procédés de mensonge. Des règles et des travers à peu près identiques régissent et dupent toutes les espèces animales. La mentalité des bipèdes qui pantèlent à l’infini, sur ce qu’ils nomment grotesquement le Beau, n’est pas différente de celle des phalènes ou des cétoines qui viennent palpiter aux lampes des soirs d’été, ou qu’un rais de lumière culbute dans les dernières limites de l’épilepsie voluptueuse—leur corselet est moins coruscant, voilà tout.
Le Christianisme a empoisonné la terre d’idiots qui se sont conglomérés pour, disent-ils, vivre dans la parfaite mysticité et adorer Dieu dans le silence des cloîtres. La Beauté a fait de même: elle a suscité des milliers d’acéphales prétendus inspirés et mystagogues, eux aussi, qui fondent des Cénacles, des Écoles d’Esthétique, vivent dans la contemplation platonique d’une abstraction sans aucune réalité subjective ni objective, et jurent, avec des gestes de Corybantes qu’ils en sont les Grands-Prêtres. Certains prédestinés ont, il est vrai, réalisé de-ci, de-là, des tours de force dans les œuvres de la couleur ou du ciseau. Qu’est-ce que cela prouve? Est-ce que l’art, après tout, n’est pas un vain hochet avec lequel l’homme s’amuse, croyant endormir sa douleur et alentir sa détresse? Est-ce que ce n’est pas le palliatif ridicule à la hideur de tout, hideur qui, à la longue et sans lui, serait insupportable et induirait l’humanité, peu à peu, à la seule solution logique: celle de ne pas se continuer? Est-ce que ces œuvres sont suffisantes pour masquer, dérober désormais l’iniquité de l’Univers, le rendre agréable, ou lui faire pardonner?
Ceci est d’une telle évidence que l’on voit la plupart de ces Maîtres, de ces disciples et de ces thuriféraires de la Beauté, s’agripper à l’occasion, et dissimuler derrière ce culte éperdu de l’esthétique leur malpropreté personnelle, leur impuissance à raisonner, leur eunuchisme, ou leur négation de la Vérité; d’autres, comme Cyrille Esghourde, leur vésanie ou leur pédérastie; mais tous, quels qu’ils soient, vous trucideraient sur l’heure si vous ne leur concédiez pas la mirifique qualité _d’artiste_.
Dites-leur donc que la _Forme_ est haïssable, que l’Antiquité à la fin nous obsède avec sa statuaire uniquement vouée au geste des palestres ou à l’anatomie des athlètes forains, avec son éternelle eurythmie de croupes et de gorges; dites-leur que les peuples adonnés à la contemplation quasi-exclusive de la Forme, comme les Grecs et plus tard les Romains qu’ils empoisonnèrent, étaient des _peuples-enfants_ immanquablement voués à l’abrutissement final et au joug des Barbares; criez-leur qu’il y a autre chose que cela dans la vie, que Littré avec sa face de laideur effroyable, que Renan avec son masque adipeux, aux tombantes bajoues, où brillait le génie étaient, même au point de vue de _l’enveloppe_, autrement beaux que le _Laocoon_, le _Discobole_ ou l’_Apollo_ du Belvédère; criez-leur que la Forme a toujours usurpé indûment l’attention des hommes, que la plastique la plus vénuste, ne vaut pas, aux yeux du véritable civilisé, un théorème de mathématiques ou un impeccable syllogisme; hurlez-leur que la _Ligne_ et l’_Extériorité_ sont exécrables, parce qu’elles mentent inévitablement, et que tant qu’elles auront un culte et des desservants, nous ne nous serons pas affranchis de la mentalité des primates; vociférez que l’Intelligence seule est digne d’adoration, mais qu’Elle est l’adversaire forcené de la fameuse Beauté, parce qu’Elle décortique les surfaces—seules agréables et visibles aux yeux de myopes des foules modernes—parce qu’Elle fait apparaître la réalité, _l’essence profonde_ des choses _toujours hideuse_; époumonez-vous à énoncer tout cela et vous les verrez tomber incontinent en des pamoisons de quadrumanes indignés. Ah! oui, est-ce qu’on ne va pas bientôt nous laisser en paix avec cette prostituée qu’on appelle la Beauté? avec la Beauté qui ne produit, ne suscite que _le dilettante_, alors que dans le mot dilettante il y a toujours _tante_, à la finale.
Donc Cyrille Esghourde, lui aussi, chantait la Beauté, et l’amour qu’il nourrissait pour elle était à ce point désordonné qu’il lui rendait grâces, le plus souvent possible, sous forme de lècherie de bardaches, et qu’il dilapidait, de son mieux, le sphincter que la nature lui avait donné. Il était, à trente ans, le poète préposé par les 30.000 sodomites de Paris, à la glorification et au pansement de leurs _gomorrhoïdes_. Et vous pouvez croire qu’il s’employait avec passion à cette besogne que récompensait déjà une dizaine d’éditions successives.
Son dernier livre, l’_Antinoüs_, était, sans conteste, son pur chef-d’œuvre. Il y débutait agréablement par conduire le lecteur, à Rome, dans un lupanar de gitons où, sous motif de pastels, de sanguines et de charbons exécutés d’après le _Nu_, un tenancier de prostibule antiphysique—tous les hommes au salon—faisait l’article et le boniment pour Volturno Pozzi, _il tipografo_, Lucio Bolli, _il barbiere_, Giovanni Bocchi, _il orologiaio_, trois remarquables échantillons des infusoires de vespasienne, qui, sous les yeux du consommateur, gigotaient d’un arrière-train encore sans fistules et garanti sans iodoforme. Et depuis peu, Cyrille Esghourde sentait prospérer son audace. Déjà, dans ce livre, il réalisait, en partie, les antérieures promesses faites à la clientèle, et dont la crainte du Procureur général et de la dixième chambre lui avaient conseillé de différer l’exécution jusque-là. Car Cyrille Esghourde, terrorisé par l’idée de poursuites possibles, s’était contenté, dans ses œuvres précédentes, d’écouler une blennorrhagie sentimentale de modillon inverti. Il y poursuivait de ses obsécrations les _tignasses_ des femmes, comme il disait, pour consacrer trois chapitres à la louange de la _tignasse_ rousse de _Mémé_, son héros, qui se donnait à lui, un soir d’Août plein d’électricité, emmi la chapelle de la Jésuitière. Dans le dernier livre, le lingam instauré entre les lignes était déjà pour satisfaire les plus exigeants; les épousailles à la Pétrone, tout le vice grec, y étaient décrits par un auteur enfin maître de sa langue; la Priapée unisexuelle y rugissait, copieuse, et, selon le mode païen, l’extravagant délire de la Chair dévoyée, ruée en dehors de sa bauge, y bramellait fort congrûment déjà dans les sentines purulentes de la perversion génésique.
A l’heure actuelle, Cyrille Esghourde, muni de cinquante louis avancés par son éditeur sur le prochain manuscrit de l’_Ephèbe-dieu_, destinait sa personne à parachever le lustre des villes d’art de l’Espagne: Cordoue, Séville et Grenade, où il se proposait de passer quatre ou cinq semaines à étudier de près les jeux de l’ombre et de la lumière sur les torses conciliants, à scruter en «artiste» les replis et le sinus rectal des plus affriolants mignons ibériques.
XIV
Il faut placer la Vérité avant les convenances.
Madame Truphot, Boutorgne, Siemans et Cyrille Esghourde s’étaient mis en route dès sept heures du matin, par un brouillard piquant, qui devait se dissiper certainement sur le coup de midi, au dire des guides. Il s’agissait de gagner Ponalda, un village perdu de la haute montagne, accroché au flanc roidi d’un pic perdu, au-dessus duquel, à s’en rapporter aux affirmations de l’auteur de _l’Antinoüs_, le gypaëte aimait tacher le bleu frissonnant du ciel de son vol immobile, de ses ailes figées dans la torpeur voluptueuse et le spasme du vide. Ce n’était pas uniquement le désir d’apercevoir quelques-uns de ces oiseaux de proie, amis des vertigineux espaces et des distances impolluées, qui avait déterminé la veuve à subir la demi-matinée de mulet que nécessitait l’ascension. Non, Cyrille Esghourde l’avait alléchée d’un possible spectacle bien plus calcinant pour elle.
La veille, au soir, longuement, il avait conté par le menu ce qui constituait pour lui le réel pittoresque de Ponalda, situé sur la route du Pic de la Mine. Certes, bien qu’il fût un artiste, ce n’était pas non plus le point de vue, ni les gypaëtes qui l’attiraient en ce coin sauvage; ce n’étaient point les pics qui attentaient à la nue, les cascades échevelées qui déroulaient, du haut en bas de la montagne, leurs floconneuses tresses d’argent; ce n’étaient point les petits bois de chênes-lièges dépouillés de leur écorce qui, avec leurs fûts rougeâtres, semblaient aligner des milliers et des milliers de troncs humains, écorchés vifs et sanguinolents, des torses suppliciés érigeant des bras tordus et noirs, comme si un Genghis Khan, un Tamerlan ressuscités, avaient laissé là, le matin même, des témoignages de leur verve en fait de massacre. Ce n’était point le torrent déferlant en bas, dans la plaine, avec un fracas de train express, encore moins l’éboulis des roches, vert-pâle, violacées, lilas tendre, safranées, toisonnées de mousses crépelées comme des chevelures de nègres, pendant que d’autres ruisselaient d’une pourpre humide et fumante, sous le premier soleil, comme si elles venaient de remplir l’office de parvis pour quelque effroyable et mystérieux égorgement nocturne. Ce n’était pas le terrifiant chaos des sommets, des gorges et des ravins, toute cette épilepsie initiale de la Nature qui s’est amusée à bouleverser, à sabouler son ménage, son domaine péniblement ordonnancé, tout ce désordre qui, en somme, démontre l’inintelligence de la Force éternelle, chavirant en partie son œuvre première en une ribote d’homme ivre, œuvrant de préférence en de continuels cataclysmes, créant par à peu-près, dédaignant la _normale_, la suite voulue des circonstances, pour ne tirer parti que de _l’accident_, c’est-à-dire du conflit ou des hasards de la matière, n’enfantant que par à coups, ne suscitant le chef d’œuvre que sans le savoir, et ne perpétrant l’homme que par mégarde pour ensuite le torturer sans relâche. Non, tout cela indifférait Cyrille Esghourde qui ne prêtait attention, lui, qu’aux décors des capitales pourries et à la ronde-bosse des croupes viriles et malléables.
Il avait donc conté à la veuve et à ses commensaux cette particularité de Ponalda:
Quelques-uns parmi les touristes qui étaient montés, certains jours, au village,—un agglomérat de masures en basalte trébuchantes et mal closes—avaient été extraordinés de n’y voir âme qui vive dans l’unique raidillon de trois cents mètres formant la rue principale. Tout y semblait mort; les portes calfeutrées ne laissaient passer aucun bruit, et nul être vivant ne s’aventurait au dehors. Pas une poule picorante, pas un chat rôdeur ronronnant dans une coulée de soleil, pas un pourceau vautré à même les fanges comme on en rencontre dans les bourgs pyrénéens, ne se montraient sur la chaussée. Quelles que fussent la sérénité et l’allégresse de l’heure estivale, si profondes en ces endroits, où l’ardeur solaire se trouve refrénée et comme blutée par la frigidité limpide des hautes altitudes, aucune femme, jeune ou vieille—les hommes étant occupés à la garde des troupeaux ou aux besognes serviles et mercenaires de la station thermale—ne filait le rouet sur le seuil des chaumines, ne faisait accueil à l’étranger pour vanter l’auberge, lui vendre quelque fruste bibelot, ou requérir la sportule, comme il est de coutume dans les lieux où déambule le pérégrin préalablement abêti par le paysage. On avait beau heurter successivement à l’huis de toutes les maisons, personne ne répondait. Des mouvements et des rires étaient seuls perceptibles derrière le chêne épais des vantaux cadenassés. Un silence goguenard, une atmosphère de réprobation, semblaient réellement peser sur le dehors, à l’approche du voyageur, dans ce hameau perdu entre ciel et terre. Cet endroit était-il donc le lieu de retraite, la Thébaïde des sages qui entendaient protester à leur manière contre la niaiserie des Béotiens déambulant l’alpenstock et le Bædeker à la main?
Mais si le touriste favorisé par le sort était tombé au moment profitable, à la bonne minute, de l’après-midi où le même fait se reproduisait chaque semaine, au pareil jour, avec une régularité infaillible et périodique, il ne tardait pas à recevoir l’explication de cette insolite désertion de l’habitant. Tout à coup, dans le haut du village, un trompettement humain exaspéré, une clameur terrible, incisait le silence pour se prolonger en trémolos et finir en point d’orgue perforant, suivi immédiatement d’un fracas de porte lancée avec violence contre un mur de pierre. Alors, une galopade furieuse résonnait sur les pavés pyriformes; un stropiat déboulait en claudicant, les bras levés, le torse gibbeux, et un goître énorme servant de pendantif flaccide à un cou de taureau rougeoyant et congestionné.
C’était l’hebdomadaire et ponctuelle ruée de l’idiot, l’effrénée et tragique randonnée de l’hydrocéphale, qui fonçait dans le village, tenaillé, possédé d’une flambée de satyriasis, et menaçant de mettre à mal toute femelle rencontrée sur sa route. Plusieurs fois, hagard et terrible, il emplissait de sa course furieuse et de sa plainte effroyable l’unique rue aux angles capricieux, battait les murs, se cognait aux portes, se précipitait au pourchas des voyageurs en déroute, les yeux injectés de filaments rouges et la bouche poissée et toute dégoulinante de salives mousseuses, en continuant à pousser des beuglements de bête affolée que le stupre tourmente. C’était le Sexe triomphant et dominateur qui passait, le Rut invincible porté à la pression des cent atmosphères de la continence, qui se déchaînait, farouche, tempétueux, immonde et cependant magnifique. Et quand l’idiot avait tapé vainement du poing à toutes les murailles, quand il s’était usé les dents à mordre au passage dans tous les chambranles hermétiquement verrouillés, il se lançait au dehors du village; de sa même course qui faisait voleter les écumes de ses lèvres, il se précipitait dans les sentiers tortueux, dans les landes caillouteuses, où il tournait en rond, en des spires affolées, dégringolant le revers des âpres pentes. Et on le voyait, de loin, rouler parfois sur lui-même pour remonter en s’agrippant des genoux et des ongles, jusqu’à ce qu’il tombât enfin, épuisé, mais pantelant encore, sur la terre qu’il embrassait de ses bras frénétiques, dans un besoin farouche d’étreintes et d’enlacements....
C’était fini. Désormais, il était calmé pour une semaine au moins. Toutes les portes des maisons s’ouvraient alors. Des femmes en sortaient, amusées, rieuses et jacassantes. Les poules et les chats réintégraient la chaussée pacifiée. On courait voir où le goîtreux était tombé.—Tiens il a été plus loin que la dernière fois... ma Doué... Et une grande fille brune, au masque tragique et impérieux—sa sœur—filait derrière les autres. Dès qu’elle avait rejoint le malheureux, elle le retournait la face au soleil, essuyait d’un mouchoir son front et ses joues tachées de glèbe, ou écorchées par les silex. Quand il avait cessé de hoqueter ses sanglots d’impuissance, quand il versait enfin dans une immobilité quasi-cadavérique, qui terminait toujours en coma d’agonie l’froyable crise où le plongeait la sédition de la Chair inassouvie, elle le veillait une heure, deux heures, assise près de ses épaules, le regard croché à la ligne céruléenne de l’horizon, comme pour demander la raison de cette épouvante et de cette fatalité aux espaces mystérieux qui doivent savoir le pourquoi des choses. Puis, dès qu’il pouvait se remettre debout, elle le soutenait par les bras et, droite, tranquille, regagnait à son côté la pauvre demeure, les yeux absents et le front dédaigneux, sous les quolibets du village enfin ressuscité.
* * * * *
Leur père était un ancien instituteur d’Amélie-les-Bains qui était venu mourir à l’endroit natal, une fois acquise sa minime retraite. L’hydrocéphale soldait sans doute, lui, quelque faute ou quelque tare d’un ancêtre ignoré, dans ce terrifiant processus de l’hérédité qui fait payer au dernier issu la défaillance physique de l’ascendant et fait éclater, de façon péremptoire, le Crime de la Puissance créatrice. Tous deux, le frère et la sœur, vivotaient d’un maigre bien dans la maison familiale; la fille s’étant résignée au célibat pour mieux soigner son frère qui passait ses journées, assis au coin de la vaste cheminée, à saliver sur sa blouse de toile bleue, et à râcler, d’un couteau infatigable, des morceaux d’échalas dont il faisait d’inutiles copeaux, du vermicelle broussailleux, des filaments ténus, piétinés ensuite, par lui, toutes les heures, avec passion.
* * * * *
—C’est des cheveux d’blonde... y sont dorés et doux comme des cheveux de blonde. Mé... j’si laid... j’si éfirme... elles voulent point d’moué... répétait-il tout le long du jour, d’une voix à peine articulée, le menton continuellement enduit de crachats gazeux que sa sœur essuyait sans trève, d’une main secourable et sans répugnance.
Il était complètement inoffensif d’ailleurs, à part ses crises périodiques, dont le village averti par la sœur se garait de son mieux. Mais il fallait le laisser sortir, le laisser galoper, se saoûler de fatigue, car si on avait calfeutré son explosion satyriaque, il se serait brisé la tête contre les murs. Et on les entourait même d’un respect vague, eu égard à la mémoire de leur père, un homme de beaucoup d’instruction, disait-on couramment. Jamais, nul besoin de délation, jamais l’idée de faire interner le possédé n’étaient venus à ces montagnards libres et noblement dédaigneux du secours ou de la délivrance qu’auraient pu leur apporter les ergastules de la ville à l’usage des fous. Ils préféraient s’accommoder du dément, qui avait droit, lui aussi, à la liberté, et qui ne leur imposait qu’une servitude pas plus désagréable en somme que les corvées d’édilité ou la sujétion pécuniaire du percepteur. On se contentait de rire de lui. Et le goîtreux, victimé par une effroyable dynamique sexuelle sans issue pour lui, corrodé à jour fixe par l’ignition génésique que la nature impose comme une loi indéfectible à tous les êtres, même à ceux dont la déchéance devrait trouver grâce à ses yeux de bourrelle ne se délectant qu’en les plus effarants forfaits, le pauvre diable d’idiot, sous la sauvegarde et le dévouement admirables de sa sœur, aurait pu continuer longtemps à faire des copeaux et à baver des glaires sur son menton en forme de rostre, s’il ne s’était point, un jour, rendu coupable d’une inconsciente et déplorable facétie.