Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires
Part 22
Boutorgne, rôdant près de leur chambre, y avait entendu des bruits significatifs qui l’avaient empli de rage. Et quand tous deux redescendirent pour le dîner, leurs yeux sombres et battus, leur mutisme volontaire étaient pleins de mésestime à son égard. Pourtant l’écriturier réussit à se faire emmener à Luchon. Là-bas on verrait bien; il trouverait sûrement un moyen, quel qu’il fût, de se débarrasser du Belge sans retour possible cette fois. Cependant comme il se méfiait de son imagination, à l’ordinaire plutôt paupérique, il avait emporté dans sa malle un Balzac complet. Il y puiserait de quoi corser sa scélératesse ingénue. L’auteur de la Comédie humaine ayant décrit et rendu toute la vie, son cas, sans aucun doute, devait y être étudié. Il n’était pas possible, en effet, qu’il eût oublié le Maquerellat et qu’il se fût à ce point désintéressé d’un des principaux modes de la vie contemporaine. Mais Balzac était vague dans son esprit; il l’avait lu trop jeune: il lui faudrait le piocher ferme. Les péripéties inhérentes à Rastignac et à Rubempré, qu’il se remémorait en flou, ne pouvaient guère être utilisées par lui. Il ne se mouvait pas dans le noble faubourg, ni dans les milieux d’élégante richesse qui extraordinèrent si fort le génial romancier. La Truphot n’était pas la duchesse de Grandlieu, encore moins la duchesse de Maufrigneuse. Donc, cela ne s’adaptait pas; les procédés d’arriviste des deux célèbres ambitieux étaient ou trop forts ou trop faibles, et pas dans leur ambiance, en tout cas. Il analyserait les _Célibataires_. La lutte des deux demi-soldes pour la conquête de la Rabouilleuse enrichie pourrait lui fournir l’expédient cherché. Oui, mais la veuve n’offrait pas grande similitude avec la pêcheuse d’écrevisses berrichonne. Et puis, diable, il répugnait à en venir au duel farouche, à la ruée sabre contre sabre qui dénoue le roman. Enfin, il allait quand même disséquer Balzac, à tête reposée et, pour plus de sûreté, il y adjoindrait Stendhal pour la psychologie. Après tout, pourquoi ne serait-il pas une sorte de Julien Sorel? Ainsi que ce dernier, il avait essuyé le feu d’un pistolet. Mademoiselle de la Mole, pour lui, dans son personnel _Rouge et Noir_, avait soixante ans, voilà tout.
Munis d’adresses réquisitionnées dans une agence de location, tous trois erraient maintenant dans la station thermale, en quête d’une villa à bon compte. Siemans avait décidé qu’on ne vivrait pas à l’hôtel pour éviter dans la mesure du possible les déprédations et le stellionat des aborigènes qui ont porté l’escroquerie, envers les étrangers, à l’altitude de leurs montagnes. Et Boutorgne, dédaigneux des enseignes, et laissant au camarade le soin vil de découvrir les boîtes à louer, éployait déjà son âme de poète sur la cime des monts voisins, et préparait des vocables de couleur pour, aux oreilles de la veuve, chanter le paysage en beauté.
Luchon! Il serait puéril autant que ridicule de silhouetter cet endroit que le Bœdeker et Monsieur Jean Lorrain enseignent abondamment. La présomption d’une prose descriptive quelconque apparaîtrait flagrante après les adjectifs, émanés des plumes les plus augustes, qui ruisselèrent antérieurement sur ce décor. Tant de gaves de copie se sont précipités du sommet de ces monts pour déferler dans les plaines basses des journaux et des éditeurs bien achalandés, tant de majestueux oracles ont pris la peine de _sentir_ les Pyrénées, comme ils ont _rendu_ Venise, que les dites Pyrénées ne toléreraient pas une minute l’effroyable sacrilège qui consisterait à s’attaquer à elles d’une plume sans autorité. Ce serait courir le risque de voir les pics de Bagnères-de-Luchon—qui sont des pics bien appris et reconnaissants envers qui les glorifia—se renverser incontinent sur leurs pointes en esquissant des cabrioles d’effroi. L’auteur se gardera donc bien d’avancer la moindre épithète, qui pourrait induire les pesants contreforts et les cimes altières en une désastreuse non moins qu’affligeante rupture d’équilibre. Ce n’est que lorsqu’on tire couramment à cent éditions qu’on a le droit de palpiter devant la superbe de ces sommets, car les paysages sensationnels, en littérature, ne sont point à tous venants, comme on serait tenté de le croire. Les municipalités qui les exploitent doivent les défendre contre l’inconséquence et la maladresse possibles des jeunes écrivains. Or, comme celui qui écrit ces lignes est fort pauvre, il ne se relèverait pas d’un procès que pourraient lui intenter, pour crime de lèse-Pyrénées, les chatouilleuses édilités circonvoisines.
Les aubes de Luchon, quand la Truphot et ses deux suivants, cuirassés d’écailles, s’y manifestèrent, faisaient donc de leur mieux pour ne pas déchoir, en attendant la venue de leurs glorieux et annuels panégyristes. Le soleil de midi, non moins que son confrère, le soleil couchant, était toujours le brave luminaire dont, des millions de fois, nous furent contés les prouesses et le talentueux savoir-faire en matière de déroutant coloris. L’horizon, au prélude du soir, se nuançait de «rose évanescent», de «mauve clair», de «violet lamé d’or», de «jaune topaze» et «d’ambre vert» comme il sied à un horizon qui se respecte et dont on parle beaucoup dans les quotidiens du boulevard. Et il n’était pas jusqu’aux escarpements, ou aux _aiguilles_ les moins réputées, qui ne tinssent à honneur de parader, eux aussi, dans les plus surprenantes et les plus subtiles tonalités. On aurait pu épuiser d’un coup plusieurs dictionnaires analogiques sans parvenir à exprimer, de façon convenable, les ressources géniales de leur esprit d’invention informé de ce qu’on doit aux bourgeois qui payent sans lésiner. Mais derrière tout cela, il faut le dire, derrière les vains oripeaux de la couleur et l’harmonie des lignes, qui suffisent à récréer et à extasier l’œil et l’esprit humains uniquement amoureux de la forme _toujours imbécile_ ou des surfaces _toujours mensongères_, derrière tout ce qui fait évacuer à la littérature des diarrhées d’irréfrénable rhétorique, se cachait comme toujours l’âme sordide, maléficieuse et carnassière de la vraie Nature embusquée sous son fard de grâce et de douceur, pour perpétrer l’œuvre abominable, tout en ralliant le suffrage des insanes bipèdes que le prurit du tourisme précipite dans la pérambulation.
Il était près de six heures, et ils avaient déjà visité nombre de «villas à louer». Partout, ç’avait été les mêmes prix impossibles, les mêmes pièces étroites et basses, orientées à contre-jour, sur le «point de vue», les mêmes cretonnes sirupeuses, cuirassées par la fiente des mouches, les mêmes hécatombes de moustiques écrasés contre les vitres et les glaces, les pareilles murailles si minces qu’on les aurait crues construites avec des cloisons de boîtes d’allumettes suédoises, les identiques et présumables phalanstères de puces, les insidieux forums de punaises tapis derrière les tentures, et surtout les inévitables «commodités»... anhydres. Pour avoir de l’installation moderne, il aurait fallu mettre trois mille au moins. Siemans se récriait. Payer ça, mille ou douze cents francs pour la saison! ah! non, c’était plus cher qu’au Vésinet, ou qu’à Trouville, près des Roches noires. Là-bas au moins il y avait le bois, la fraîcheur et la mer, tandis qu’ici, avec leurs sales montagnes, ces manufactures d’entorses ou de coups de soleil, il préférait reprendre le train. L’excessif éloignement de Paris et de Montmartre devait le faire enrager, sans doute, car il parlait de s’aller terrer à Enghien, où il y avait des eaux sulfureuses, des rastas et des petits chevaux, tout comme à Luchon. Et puis, du lac, près de Saint-Gratien, on voyait le Sacré-Cœur: c’était au moins aussi beau que le _Vénasque_.
Enfin, dans la périphérie de Luchon, ils finirent par découvrir cinq pièces et une grande cuisine à peu près habitables, dans une maison élevée d’un rez-dechaussée et d’un étage et posée au beau milieu d’un bout de pré où quatre chèvres noires étaient à l’attache. Trois cents francs par mois de location, c’était acceptable, d’autant plus qu’un marché en plein vent se tenait non loin de là, deux fois par semaine, et qu’on pourrait s’y approvisionner à bon compte. Voilà ce qu’il leur fallait. Siemans donna parole de revenir le lendemain pour la signature de l’engagement et de l’inventaire.
Précédés des inévitables Moka, Spot, Nénette et Sapho qui claudiquaient sous le poids de leur adiposité de bêtes trop repues, et qui s’arrêtaient à chaque pas pour ne rien perdre du fumet des déjections rencontrées sur la route, ils regagnèrent le Luchon fashionable, et se trouvèrent inclus dans la cohue élégante des baigneurs qui regagnaient la table d’hôte pour le dîner. Médéric Boutorgne rapprocha sa chemise saumon clair, son panama cabossé, son impeccable pantalon de flanelle et ses bottines fauves, des élégances accostées et, délibérément, se trouva à la hauteur, avec, toutefois, l’esprit et le talent en plus. Car il n’y avait pas à dire, ce qu’il entendait des parlottes de ces gens le consolait de sa propre conversation. Visages bouillis par la noce stupide, orbites liquoreuses, faciès où la sottise avait entreposé ce qu’elle avait de meilleur, profils de rapaces ou d’usuriers parvenus, tous les cercleux, les sportsmen, les enrichis, les gens d’affaires de Paris, que Juillet débuche des halliers ou des officines du ridicule et de la malfaisance, dans quoi ils s’étaient complus l’automne, l’hiver et le renouveau, confluaient en cet endroit, satisfaits, diserts et hannetonnants. Les femmes qui ont payé très cher ces maris ou ces amants, poussaient dans les groupes leurs jupes courtes, leurs corsages clairs, leurs boas de plumes floconneuses, leurs cheveux peints, avec dans leur allure tout ce que les trépidations sur le _matelas_ bourgeois peuvent imprimer de malformations morales ou physiques. Elles aussi faisaient le possible pour requérir l’attention à l’aide de jacassements appropriés, de gloussements vérifiés dans les salons, de jeux d’ombrelles ou de faces à main, tout en se réclamant, en des verbes très hauts, des neurasthénies à la mode. Des imbéciles surérogatoires, le pantalon haut retroussé, en chemise de flanelle cuivre ou vert-nil, coiffés de petites casquettes quadrillées, porteurs de raquettes, et qui avaient représenté sur leur nuque, à l’aide d’une raie médiane, l’endroit qu’on ne peut nommer, contaient leurs exploits au tennis du jour en recevant les félicitations exclamatives de leur épouse, de leur maîtresse ou de leurs sœurs, émues de tant de prouesses. C’était l’accoutumée population des villes d’eaux consacrées, dont le contact donnait alors au trio de la veuve, de Médéric Boutorgne et de Siemans de petits frémissements d’aise et les affermissait, par surcroît, dans l’idée qu’ils participaient, eux aussi, à une minute précieuse de la plus inouïe des civilisations. Les cloches, appelant pour le dîner, sonnaient les unes après les autres, dans une belle discipline qui, sans doute, en avait fixé, au préalable, par règlement municipal, l’ordre de préséance. Et le Métropole-Hôtel, le Highland-Hôtel, le Splendissime-Hôtel, l’Exaction-Hôtel, le Rasta-Hôtel et le Flibust-Hôtel, qui érigeaient autour du Casino leurs façades pontifiantes, d’un luxe solennel et niais, buvaient à longues goulées de leurs porches béants, cette ruisselée de villégiateurs catalogués au _Gotha_, au _Bottin_ ou dans les Greffes des «correctionnelles».
La Truphot, Siemans et son coadjuteur s’étaient arrêtés près de la porte de l’Établissement thermal, devant un éventaire de bibelots indigènes aussi horribles que coûteux, et ils flanochaient un peu, marchandant des photographies de sites et des pétrifications diverses, avant de rejoindre la pension de famille exempte de faste où ils avaient fait porter leurs malles, la veille, au débarqué du train. Sur le trottoir d’en face, à dix pas d’eux, un petit homme, au nez busqué, au front concave, brun comme la sépia, qui portait, ridiculement passée sous son bras, l’anse d’osier d’un gros panier de ménagère, palabrait avec un muletier, tout en accompagnant ses dires d’une profusion de clin d’yeux enjôleurs et de gestes captieux. Le muletier, un robuste fils de l’âpre Pyrénée, était un gas superbe, dont le buste svelte et élancé, bien pris dans la veste courte, filait en lignes fières et souples vers un col noblement éjecté, pâtiné par le hâle de la montagne, et que niellait, d’une ombre bleue et sous-jacente, la résille délicate des veines juvéniles. Il avait le profil aquilin du Béarn et l’œil noir, aux paupières lourdes cillées de soie épaisse, qui déchargeait l’éclat aigu d’une prunelle comme enduite d’un virulent siccatif. Tout à coup, on entendit un retentissant _viédaze!_ et le petit homme roula alors sur la chaussée, précipité en dehors des assises de ses larges pieds par un magistral coup de tête en plein sternum, pendant que le mulet du montagnard, accourant à la rescousse de son maître, le bourrait de basses ruades décochées au ras du sol. Le panier qu’il tenait au bras ayant été projeté à plusieurs pas de son propriétaire, un chat s’en échappait maintenant, un angora, au poil d’un noir violâtre et magnifique, aux deux yeux d’ambre jaune mouchetés de noir. Et le muletier, désormais placide, la bride de sa bête au poing, s’éloignait, du pas mesuré et solennel d’un grand d’Espagne, qui vient d’accomplir, au mieux, une délicate fonction d’ambassade.
La veuve et ses deux compagnons s’étaient retournés au bruit.
—Eh! mais, je ne me trompe pas, c’est Cyrille Esghourde, un bon copain du _Napo_! exclama Médéric Boutorgne à la vue du petit homme au panier, qui se démenait en geignant parmi le crottin de la chaussée, à la plus grande joie des boutiquiers surgis de l’abri de leurs éventaires.
Tous trois coururent le relever. La Truphot, en possession de l’identité du personnage, et connaissant désormais que c’était un _gendelettre_, le brossait d’une main maternelle.
—Cette brute vous a-t-elle sérieusement blessé, questionnait-elle, secourable.
—Ah! vous pouvez le dire, Madame, c’est une riche brute, répondait Cyrille Esghourde, avec un toupet monstre, après s’être précipité dans les bras de Médéric Boutorgne, et comme ce dernier achevait les réciproques présentations. Imaginez-vous que j’étais en pourparlers avec lui pour me faire conduire dans un village de l’extrême-montagne, où, au lever du jour, on peut chasser le gypaëte à l’affût... Je lui offrais un louis pour deux heures d’ascension: 1800 mètres d’altitude quoi, et voilà comment ce pacant ivre m’a répondu. Mais je vais déposer une plainte, vous avez tous été témoins... cela ne se passera pas comme ça... Ah! fichtre et ma chatte, avez-vous vu ma chatte... Aphrodite... Aphrodite... ici... mimi...
Deux cireurs de bottes ambulants étaient accourus, et sous la manœuvre diligente de la brosse, qui le nimba d’un nuage de sternutatoire poussière, Cyrille Esghourde redevint présentable en quelques minutes. Avec un peu d’arnica, comme le lui conseillait la Truphot, la bosse qu’il portait au front se résorberait très vite. C’était l’affaire de deux jours. Siemans revenait avec l’angora, Aphrodite, qu’il avait trouvée blottie dans un angle de porte, dix pas plus loin, et miaulant désespérément. On emmenait dîner Cyrille Esghourde, à la pension de famille, et, tout en marchant, il conta qu’il était sorti dans l’intention d’aller donner à un ami la chatte qu’il avait emmenée de Paris pour ne pas la laisser, durant son absence, aux soins de mains mercenaires qui lui avaient fait crever, l’année précédente, un chat de Siam, pure merveille. Sur sa route, il avait rencontré le contondant muletier. Sa chatte était merveilleuse de beauté, mais elle était enragée d’amour, continuellement sous l’influence de son sexe, disait-il, et comme il répugnait à la laisser se mésallier avec les matous d’alentour, il en était réduit à la confiner chez lui. Aphrodite, alors, cassait tout, arrachait les rideaux, transformait les tentures en vermicelle, et, par ses plaintes vrillantes, ameutait les voisins. La veille, même, elle lui avait déchiré tout le plan de son futur roman, _l’Ephèbe-dieu_, un embryon de manuscrit d’une dizaine de pages, qu’il aurait la plus grande peine à reconstituer. Il ne voulait plus risquer pareille avanie. La Truphot, séduite, sollicita la bête.
—Elle serait très bien soignée; il pouvait en être sûr; elle adorait les animaux, et Aphrodite ferait, sans nul doute, le meilleur ménage avec Nénette, Spot et Sapho qui, d’ailleurs, lui témoignaient déjà de l’amitié, car ils donnaient l’assaut aux jupes de la vieille femme pour flairer, de plus près et avec des frétillements, la fragrance sexuelle de leur nouvelle camarade.
—Je n’osais point vous l’offrir, madame, acquiesça Cyrille Esghourde, mais je ne peux vraiment souhaiter meilleur destin pour la pauvre compagne de ma solitude. Puis, dans un besoin d’informer l’assistance de sa nature «artiste», il ajouta:
—Jusqu’ici j’adorais les chats, le sonnet de Baudelaire m’avait emballé, car j’aime à me conformer aux opinions littéraires les plus en faveur, je le confesse. J’en possédais toujours deux ou trois chez moi, mais depuis quelque temps je trouve que ces animaux de perversion sont un peu surfaits! Ils copulent avec platitude, odorent désagréablement, et n’ont rien des adorables complications humaines. Or la complication est la condition une, essentielle, de l’amour des raffinés. A l’heure présente, je me demande comment le poète des divines névroses a pu s’éprendre de ces félins sans détraquement, qui aiment et caressent à la façon des portefaix ou des chefs de bureau. Comment a-t-il osé son fameux sonnet, lui, l’immortel satanique, comment n’a-t-il pas rougi de ces vers, d’ailleurs insanes? Souvenez-vous:
Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également en leur mûre saison Les chats puissants et doux, orgueil de la maison...
—Est-ce que «les amoureux fervents» ne sont pas ridicules dans leur mûre saison? triompha-t-il finalement.
La Truphot eut envie de cingler l’autre d’une aigre réplique. A voir Boutorgne se dresser déjà sur ses mollets étiques d’homuncule, elle perçut que celui-ci se déclarait tout prêt à accourir à la rescousse, à venir renforcer sa controverse, et à démontrer péremptoirement que les «amoureux fervents», n’étaient jamais ridicules quelle que fût leur indécente longévité. Mais un besoin de savoir la refréna. Que voulait donc dire Cyrille Esghourde avec ses «adorables complications humaines»? Serait-il, lui, en possession d’un nouveau mode d’aimer? Ce diable de petit homme aurait-il inventé un nouveau péché pour pimenter et rénover un peu les frottements de l’homme et de la femme? Aurait-il, d’un seul élan, d’un seul coup de sa tête circonflexe, culbuté le «mur» qui défend de s’évader, de s’éloigner des voluptés archi-connues?
Alors comme le gendelettre, le _Matulu_ cabossé marchait entre Médéric Boutorgne et Siemans, elle fit un crochet brusque, puis, l’œil brasillant, vint le frôler, cheminant désormais à son côté, dans l’espoir, sans doute, d’une profitable initiation.
Hélas! la veuve errait lamentablement dans ses inductions sans acuité. Si Esghourde avait été, comme elle, un possédé de l’amour congru, Médéric Boutorgne se serait bien gardé de le prier à dîner pour compliquer encore un peu ses affaires qui n’allaient pas au mieux.
L’ami du prosifère poussait à un trop haut degré le respect de soi pour se conformer à la norme amoureuse et requérir le petit spasme à l’égal de son père, par exemple. Il n’avait pas l’esprit d’imitation et de plagiat poussé à ce point. Ses œuvres le prouvaient. Au temps de son éphébat, comme Perse à l’entrée de Suburre, il s’était trouvé placé à l’entrée des deux chemins de la vie. Seulement, à l’encontre de l’auteur des _Satires_, il avait dédaigné le Portique, pour aiguiller sur le... _gros raifort_, dont parle Aristophane.
Cyrille Esghourde était l’auteur de trois livres: _Mémé_, _Joël_ et l’_Antinoüs_, à l’aide desquels il s’était situé dans la littérature comme le chantre opiniâtre de la Sodomie. C’était le _Barde_ des _Bardaches_. Catholique pratiquant, élevé chez les Jésuites, comme il prenait le soin d’en avertir ses lecteurs, il s’endeuillait ponctuellement, pendant cinquante pages au moins, au début de chacun de ses livres, à l’idée que la République attentait à la sérénité de «ses doux maîtres», molestait les fils vireux de Loyola, qui enseignent à la jeunesse, en surplus des mathématiques et des «colles» pour Saint-Cyr, les façons d’aimer d’Elagabale Antoninus. A ses dires, la plupart de ses camarades, de ses labadens, élevés comme lui sous le mancenillier de la Jésuitière, s’étaient trouvés investis, à son égal, à l’approche de la puberté, par ce _delirium_ indéfectible, auquel préside placidement, dans les dortoirs pieux, un Christ bénévole, dont la seule fonction et l’unique récréation, ici-bas, paraissent être, tantôt dans les dites chambrées, tantôt dans les alcôves bourgeoises, d’assister en parfait voyeur aux ébats et aux soubresauts de ses créatures tout en les bonifiant de son effigie. Donc, en sortant de chez les Pères—il nous faut bien croire ce qu’il raconte lui-même—Cyrille Esghourde s’était trouvé stigmatisé pour toujours de ce travers qui devait le condamner à passer la plus grande partie de sa vie, inclus, les pommettes congestionnées et les phalanges exacerbées, dans les urinoirs, dans les _théières_ de l’Agora. A peine émancipé, il s’était mis à _télescoper_ des gitons, à se _coaguler_, à s’_agglutiner_ à tous les ascyltes fomentés rue des Postes, sans dédaigner toutefois ceux que mensure M. Bertillon, à circuler en un mot, à travers ces alléchants individus avec la vitesse et la furia du Métropolitain dans son tunnel. Au bout de quelques mois de ces exercices, il pouvait traverser le cinède le plus coriace avec le même brio qu’un clown traverse un cerceau de papier. C’est ce qu’on peut appeler le _sport ciné... détique_. Aussi, s’était-il empressé de dénicher un éditeur pour détailler au public, par le menu, les exploits les plus notables de son éréthisme d’inverti.
Dès qu’il avait amassé quelques sous à perpétrer des marchés avantageux pour le compte d’un marchand de charbons en gros où il était préposé à _la place_ et au Grand-Livre, Cyrille Esghourde sollicitait un congé et, ayant par surcroît soutiré quelque argent à son libraire ou à ses auteurs—de petits rentiers—il se précipitait en Espagne ou en Italie pour y retrouver ses amis, les valets de _cuadrilla_ ou les voyous du Transtévère, les _cioccari_, les modèles pouillasseux de la _Trinita del Monti_, les _Birrichini_, qui ont toujours la roupie aux fesses et, pour une pièce de billon, vendent des violettes ou bien leur croupe au voyageur, au _forestiere dilettante_.
A Paris, où abondent les Philistins, comme il disait, il modérait ses exploits, adoptait volontiers une attitude cafarde, la joue facilement rougissante et l’œil baissé, et, comme des mésaventures lui étaient survenues—le bruit courait qu’un jour il avait fallu requérir les pompiers pour retirer un zouave disparu dans sa personne—il préférait de beaucoup s’ébattre de l’autre côté des Pyrénées ou des Alpes, où, paraît-il, le culte de la _Beauté_ n’est pas encore aboli, tant s’en faut. A chaque ligne de ses écrits, en effet, Cyrille Esghourde, élégiaque, se réclamait de la _Beauté_, la Beauté morte avec l’Hellas! sanglotait-il infatigablement, car il n’avait, celui-là encore, retenu de la Grèce que l’endémique pédérastie. C’était l’André Chénier de l’arrière-train.