Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 21

Chapter 213,466 wordsPublic domain

—Nous n’avons pas fait grand’chose aujourd’hui, disait l’une, la matinée a été très calme: nous n’avons coupé qu’une jambe.

—Chez nous deux laparotomies et un trépan sur du vilain monde: des filles-mères et un protestant... répliquait l’autre.

Plus loin, dans le tournant brusque d’un couloir, la petite bande, tout en se hâtant, se heurta à deux infirmiers qui débouchaient, convoyant une civière. Les manches retroussées des deux hommes découvraient des bras velus, cordés par des veines héliotropes, et un long tablier de cotonnade bleue les sanglait autour des reins auxquels se maintenait mal un pantalon de ceinture trop lâche qui coulait derrière les talons. Sur le cadre de bois, recouvert d’un drap de grosse toile bise, quelque chose de rigide, une forme imprécise et longue, fluctuait, tressautait à chacun de leurs pas. C’était un cadavre. La Truphot, qui marchait la première, recula, ainsi que les autres, instinctivement, et tous se plaquèrent contre le mur dans un réflexe d’effroi. Les deux hommes passèrent sans même les voir, occupés à mâchonner de vagues paroles, des grommellements de colère. Mais, tout à coup, l’un d’eux, le second, un grand maigre au teint de plomb, aux yeux charbonneux et éraillés, s’arrêta net, forçant ainsi son compagnon, qui lui tournait le dos, à interrompre sa marche, pendant que le mort, bousculé par ce brusque arrêt, chavirait en partie sur le brancard et laissait pendre, en dehors du drap, une jambe grêle et décharnée. D’une bourrade, l’homme remit la jambe en place, rejoignit son compagnon, puis fouilla dans la poche droite de sa cotte de toile pour en tirer une courte pipe de terre et un cornet, un cône aplati de papier, d’où le «caporal», par de multiples déchirures, fuyait en petites touffettes brunes. Un flot de mots rageurs vint baver à ses lèvres.

—C’est-i à croire! V’là que l’Administration nous supprime les dix sous qu’on nous accordait pour la descente de chaque macchabée!

La pipe bourrée et allumée, ils repartirent, arrivèrent près d’un escalier dont le mur, à l’angle, portait un index surplombant le mot «Amphithéâtre». La veuve et ses suivants les virent de rechef poser le brancard, se rapprocher l’un de l’autre et reprendre leur mimique indignée, épaule contre épaule; le grand maigre appuyant son discours de coups de talon rageurs sur le sol. Quelque interne dut se montrer, sans doute, au loin, car ils se mirent en devoir de ressaisir les montants de la civière pour accoster la première marche, non sans que le plus enragé des deux, retirant une seconde la pipe de sa bouche, n’eût lancé un jet mol et long de salive noire dont la parabole giclante et sans vigueur vint éclabousser le cadavre qui s’était découvert dans la marche et que les cahots et les chocs tassaient sur lui-même, faisaient se recroqueviller, tout petit et comme effaré, au fond du brancard à nouveau brinqueballant.

—Br... fit le comte, les sales garçons d’honneur que vous octroie parfois la Camarde, quand on se marie avec elle!...

La veuve en avait froid dans l’épine dorsale. Une carafe frappée qui lui coulait dans le creux des os. Si elle avait su, certes, elle ne serait point venue. Elle en aurait pour huit jours, au moins, à cuver cette épouvante. Boutorgne fit diligence pour s’exhiber profond et philosophe. Il plaça une phrase pessimiste, remémorée d’un livre.

—Le voilà bien l’aboutissant final du spasme d’amour; fosse commune pour fosse commune, hypogée pour hypogée, ceux de l’hydraulique préventive, de la cuvette, étaient peut-être préférables... Le seul moyen de narguer la Mort et de la terrasser à jamais, c’était de manier l’injecteur contre la vie...

Sarigue sursauta. Il controversa, pontifiant d’un geste arrondi en arc de cercle qui faucha lentement l’air autour de lui.

—Oui, mais nous n’aurions jamais eu alors Roméo et Juliette, Werther ni René... Ce faisant, vous souilleriez l’amour et recouvririez la terre d’un voile de deuil, de néant et de ténèbre.....

—Quel forfait quand on pense qu’on aurait pu détruire ainsi avant la lettre, en cette époque seulement, Aurélien Scholl et Paul Bourget... celui qui fit des calembours immortels, qui porta l’esprit français à son apogée, et l’autre qui déchiffra enfin le rébus des âmes, surenchérit le comte dressé sur les ergots, en érigeant, au dessus de l’épaule du gendelettre, le prisme solaire de ses contusions faciales.

—Laissez le donc, il est toujours sentimental comme ça... il paraît très sérieux à la surface et il se moque au fond des choses les plus saintes; il blasphème la mort et ne respecte même pas l’amour, conclut la Truphot froissée dans ses délicatesses.

Médéric Boutorgne comprit qu’il venait de brandir une gaffe de plusieurs décamètres. Un froid intérieur racornit ses viscères. Diable! il semblait mal en cour près de la veuve, depuis l’intrusion des deux autres! On avait dû le desservir sans doute. Il voulut en avoir le cœur net. Dix pas plus loin comme on allait arriver enfin à la salle Velpeau il poussa dans l’angle d’une fenêtre Sarigue qui marchait le dernier.

—Vous aviez donc besoin d’argent que vous êtes venu à Suresnes?

—Oui, mon petit, répondit cyniquement l’autre, il me faut 2.000 francs pour éteindre une dette... une vieille dette qui pourrait indisposer ma future belle-mère.

—Vous les aurez, je m’en charge, mais pourquoi le comte cuisine-t-il Madame Truphot, lui aussi.

—Ah! ça, c’est votre affaire, mais je vous conseille de vous méfier, il a un titre à placer vous comprenez... dame! son blason pourrait bien concurrencer votre littérature.

Médéric Boutorgne rougeoya d’une pourpre de colère, ce qui était peut-être sans précédent dans sa vie. Il exhaussa son maigre torse ampoulé, leva le poing, et hors de lui, dédaignant le langage choisi, il devint nature, s’exprima comme aurait pu le faire un de ses confrères de la périphérie.

—Gare à lui... gare à lui... s’il s’avise jamais de _marcher dans mon boulot_...

XII

J’entrerai dans le ciel avec une couronne d’étrons...

JACQUES PARACLET.

La salle Velpeau était trop petite pour contenir tous ceux qui avaient répondu à l’extraordinaire invitation de Jacques Paraclet. La plupart conjecturaient la fumisterie bizarre, le comportement paradoxal dont le pamphlétaire catholique était coutumier. Mais quelques imbéciles étaient accourus dans l’idée que cela _pourrait bien être vrai_. D’autres, des _vedettes_ notoires se dissimulaient, cachant leur figure derrière le chapeau tenu à la main, tout pâles de joie rentrée, s’accrochant quand même à l’espoir ridicule qui leur faisait escompter la béatifique consolation de voir finir là, sous leurs yeux, celui qui les avait scalpés ou désossés dans la guerre d’indien sioux déclarée par lui, pendant vingt ans, à toute la Presse et à tous les littérateurs sensationnels. On s’était précipité comme à une _première_, car c’était le fait du jour dont on parlerait une semaine au moins dans les cénacles et les dîners de confrères, la chose originale qu’il faudrait commenter sous peine de passer pour un Béotien ou un provincial. A son tour, d’une manière ou d’une autre, le Sauvage était attaché au «poteau de couleur». On allait donc voir comment il crèverait; et si ce n’était qu’un gigantesque humbug, il ne pouvait s’en tirer que par un trait inimaginable et sans précédent, digne du génial banquiste qu’il était. On le savait à la hauteur et son public s’était donc mobilisé, en se pourléchant les babines, dans la conjecture de l’une ou l’autre circonstance dont l’agrément se balançait, en somme.

A quelque vingt pas de la salle, la Truphot parut vouloir se dérober.—C’est un _bluff_ pour sûr, dit-elle, cet homme-là ne m’a fait venir que pour me taper encore d’une vingtaine de louis. Mais comme Boutorgne, Sarigue et le comte n’étaient point en cause, et n’avaient rien à redouter de ce côté, ils la poussèrent en la rassurant.

—Il y avait bien trop de monde, certainement il n’oserait pas.

Des gens débordaient de la porte, revomis par la petite pièce qui contenait six lits dont les malades, des convalescents du reste, avaient déserté devant cette subite invasion de leur home dolent. Quelques individus refoulés dans le corridor cherchèrent à les retenir au passage. Pourquoi entreraient-ils puisqu’il leur fallait, eux, rester dehors faute de place? Un hourvari, un vacarme verbal, de véritables bramellements s’entendaient, qui surexcitèrent au plus haut point la curiosité de la petite bande. En jouant des poings et des coudes, elle fit proue de vaisseau et fendit enfin la cohue.

Hirsute, debout sur son lit, la face turgescente encore sous un restant d’érésypèle qui faisait redonder ses joues, les yeux en flammes, et le capillaire embroussaillé de son estomac mis au vent par sa chemise arrachée, Jacques Paraclet trompettait d’effroyables périodes...

Il avait atteint son but. Circonscrit par la famine, sans journal pour y vociférer et l’éditeur le plus amène se regimbant désormais devant l’apport de tout manuscrit, il avait été jeté vivant—ce qui était pour lui le plus effroyable des supplices—dans le cul-de-basse-fosse du silence. Il pouvait à la rigueur consentir à crever de misère, mais il ne pouvait périr aphone; ce qui aurait été du reste à son honneur, si le moindre levain de sincérité eût jamais fait fermenter son indignation. Mais il n’en était rien. Jacques Paraclet s’était imprudemment fourvoyé dans le catholicisme, voilà tout; et la cléricaille—qui préférera toujours l’insidieux venin du trigonocéphale aux rugissements du tigre à jeun—avait fait subitement _sacristies en arrière_, à la vue de ce démonomane qui prétendait, à lui seul, changer le relief moral du continent affecté au lymphatique Jésus. Les brûlots dont il était le Commodore n’avaient rien incendié et lui étaient restés pour compte: de là son satyriasis blasphématoire, lorsqu’il fut trop tard pour orienter sur d’autres étoiles.

Convaincu qu’il était perdu sans retour, il avait alors machiné de toutes pièces la présente scène, en se décidant tout à coup à reconquérir un auditoire, ne fût-ce que pour quelques instants, et au prix de n’importe quel subterfuge. Un érésypèle assez conciliant s’étant impatronisé dans sa personne, il en avait profité pour lancer des invites à assister à son agonie: assuré qu’on viendrait toujours, qu’il pourrait donner ainsi sa représentation d’adieu, et, comme il le disait: se dresser une dernière fois aux yeux de tous, sur ses tropes paroxystes, comme Attila sur son bûcher de boucliers... Maintenant, il les tenait.

La Truphot et ses compagnons avaient manqué l’amorce de l’olynthienne, mais il en restait encore de quoi satisfaire bien des gens.

Présentement, l’outlaw fulgurait et fracassait comme un tonnerre éperdu, ramassant son public épeuré, malgré tout, d’un bras véhément qui semblait échappé à la camisole de force, et il jetait d’effarants blasphèmes qui éclataient telles des fougasses, tels des coups de mine.

* * * * *

...Il est vraisemblable qu’à un instant précis de la fuite du Temps à travers les âges, et dans la nuit d’un désert, les ancestrales femelles, dont vous êtes issus, se sont accouplées à des chacals, afin de vous fournir l’âme toute de sordide bassesse que nous vous connaissons...

Il est à présumer aussi que, grâce à votre besoin de vous reproduire et de proliférer, la planète va voir s’accroître trop rapidement le lot de putréfiences dont la véhiculation, concurremment avec celle des gens de cœur, lui est assignée; et qu’elle s’arrêtera un jour, immobile et éperdue dans l’espace, se refusant à translater plus longtemps un tel surcroît d’immondices autour de son centre solaire...

Car vous êtes les borborytes et les bousiers des plus pestilentiels cloaques, et la prospérité de votre fourmillement vermiculaire est l’indice des immédiates décadences...

Vous ignorez la justice, le désintéressement et la générosité, toutes ces menues étoiles qui trouent la nuit de l’âme humaine et l’autorisent encore à croire qu’elle ne s’est pas introduite indûment dans l’harmonie du monde, et qu’elle n’est pas la parfaite saleté destinée à polluer un ordre de choses jusqu’à elle admirable...

Vous tous qui m’écoutez, bourgeois, artistes, intellectuels, entretenus, écrivassiers ou imbéciles de tout poil ou de tout lustre, vous n’êtes que des eunuques, des tueurs de faibles, des Surhumains de l’abjection, des égorgeurs de vaincus, et votre aplatissement devant le Puissant n’est comparable qu’à l’allure rampante du lombric, quand cet intéressant annélide conjecture tout proche le talon implacable qui va lui faire épandre, par écrasement, les sales viscosités dont son corps est empli...

La plupart d’entre vous se réclament de la qualité d’écrivains et, pour satisfaire la fringale de beauté qui torture, à n’en pas douter, les masses contemporaines, ils ouvrent toute grande la braguette de leur âme, puis éjaculent la gravelle et l’albumine de leurs concepts: c’est ainsi qu’on vous doit des livres! Quelquefois, aussi, comme énonciateurs d’Idéal, vous prenez l’Époque à la cravate pour l’entraîner avec vous dans le pourrissoir d’équarrisseur où achèvent de se désagréger les charognes phosphoreuses qui doivent, dites-vous, remplacer les chevaux du fils de Clymène et traîner sur le monde, jusqu’au plus prochain Eridan, le flamboyant Soleil de Vérité et d’Amour que vous êtes occupés à attiser...

Tous, d’ailleurs, avec ponctualité et sans lassitude, vous attentez à la langue française, cette seule et dernière Idole qui nous reste à étreindre dans la déroute de tout. Et il faut avouer que c’est un insondable problème pour la raison humaine de comprendre comment il se peut faire que les mots, ces choses adorables où frémissent et chantent les âmes confondues de quatre races, ne voient pas immédiatement s’abolir tout leur sens au seul contact de vos sordides plumes!

Rien qu’à vous dévisager, l’immédiate sensation qui surgit et s’impose induit à se demander, étant donné ce que sont les hommes, comment les poux peuvent encore les supporter; aussi, une immense pitié, de suite, saute et s’installe dans l’âme, en faveur de ces acarus diligents et déshérités réduits, pour conquérir leur nourriture, à implanter leurs suçoirs en de tels épidermes...

Nul ne saurait contester que vous avez dépassé l’outrepassable et suborné l’ignominie, que le souffle de vos poitrines et la transsudation de vos âmes ressusciteraient, par simple contact, les charniers et les croupissoirs abolis et lubrifiés depuis dix mille ans. Quiconque vous approche, gens de lettres de nos jours, reconnaît et confesse que votre seule présence infuse une vigueur nouvelle à l’excrément qui s’apaise et que, jalouse d’égaler la vôtre, sa puanteur, noblement stimulée, dévergonde aussitôt et devient hystérique. Cela c’est le secret et l’explication de l’horrible odeur de certains soirs d’ici-bas...

Tels que vous êtes, cependant, votre exécrable infamie, dont la description impossible confond d’impuissance le Verbe humain, est pourtant la seule chose qui maintienne le monde en équilibre et diffère, pour quelque temps encore, l’abolition de notre habitacle.

A considérer, comme en ce moment vos faces, écarquillées et sanieuses, se congestionner d’attention rentrée; à voir vos cous se gonfler sous la cravate et décharger vraisemblablement les matières viscides de leurs multiples écrouelles: indice certain de la constriction angoissée de vos individus, il n’est point ridicule de diagnostiquer que vous attendez de moi encore l’effroyable et surprenant postulat accoutumé, seul explosif capable de secouer votre torpeur, comme le coup de savate dans les gencives de la prostituée est seul capable de la sortir pour un temps de sa passivité coutumière et de lui restituer ainsi un semblant d’état humain. Eh bien! je dirai donc qu’il n’est plus niable, en effet, que la Hideur et le Crime, sur lesquels la Vie repose, sont une condition indispensable de son existence et de sa durée, et que, de cette proposition, vous êtes la démonstration péremptoire.

Oui, si la fin de notre planète fut cent fois déjà vaticinée et plus de fois encore tout près de se réaliser, de par l’accomplissement d’un phénomène cosmique, vous fûtes toujours, vous autres, les Archanges breneux qui la sauvâtes à l’instant délectable désiré par tous les cœurs soucieux de voir enfin le Mal s’abolir, et qui aspirent, depuis tant de siècles, à l’avènement du Néant, cet Absolu du Bien. Je dis donc que les comètes, les comètes de beauté, les comètes belliqueuses empennées de lueurs, accourues du fin fond de l’Infini à seule fin de nous occire, ont, tout à coup, reculé d’épouvante, à la seule idée de gagner à votre contact le chancroïde infâme dont vous êtes atteints!...

* * * * *

Comme son souffle ne pouvait pas le porter plus loin, Jacques Paraclet fit une pause d’une seconde; sa poitrine se gonfla d’une haleine ainsi que la voile d’une yole se gonfle de vent, et il bascula enfin sa péroraison.

—Aussi, l’ultime espérance qui nous reste à nous autres, épris de l’impérieuse justice, c’est de penser que la terre, lasse à son tour d’errer sans profit dans le sein mystérieux de l’éther frémissant, lasse de battre son quart avec ses six compagnes autour de son inexorable marlou, de son incorruptible soleil, sans autre salaire que de vous continuer, finira bien un jour, un jour proche, par acquérir l’horreur de vos sales pieds, et qu’un hoquet de dégoût, un spasme d’infini vomissement, venu du plus profond du sphéroïde, le projettera dans les distances, le fragmentera en vingt éclats infâmes et purulents, capables à eux seuls de contaminer tout l’Absolu!...

Six infirmiers précédés d’un chef de service accouraient enfin pour maîtriser et recoucher Jacques Paraclet qui écumait des salives rosâtres.—Ah! bien, fit l’homme en tablier blanc, ce gaillard-là me dira encore qu’il agonise. On va lui signer son exeat et vite, et mettez-moi tout ce peuple dehors.

L’auditoire, malgré sa volonté de blaguer, était quand même aplati par cette conflagration d’inconcevables anathèmes, cette torrentielle chevauchée de périodes ruées comme des cavales crachant du feu par les naseaux. Nul ne se sentait le souffle congruent à riposter en équivalence. Seul, le petit Troussenoir, du _Diogène_, eut le sentiment de la situation et sauva l’honneur de l’assistance.

Il jeta au milieu de la salle son chapeau mou aux bords graillonneux, qui, en moins de deux minutes, fut rempli de billon lancé à la volée.

—La quête, Messieurs... la quête... n’oubliez pas l’artiste...

XIII

Que la Vie dépose son excès d’impudeur, les écrivains satiriques déposeront leur excès de langage.

La Truphot, depuis la veille, était arrivée à Luchon où elle avait décidé de passer les mois caniculaires tout en suivant un traitement pour sa gorge. Les thermes de l’endroit ont pour mission, comme on sait, de retaper et de déterger les muqueuses appartenant à tout ce que l’Europe compte de plus notoire. Elle avait emmené Médéric Boutorgne, qui ne la quittait plus d’une semelle, et Siemans réapparu deux jours avant le départ, au moment où on y pensait le moins, et quand le _prosifère_ remerciait déjà le sort d’avoir fait disparaître son plus sérieux rival, sans qu’il eût besoin pour cela d’user du moindre machiavélisme. Le Belge, devant le désarroi de la maison et la domesticité, de plus en plus insurgée, avait poussé les hauts cris. Ah! c’était ainsi qu’on administrait durant son absence. C’était du propre! Sans barguigner une seule minute, il avait jeté les deux bonnes, Justine et Rose, à la porte, et procédé également à l’éviction de la cuisinière. Puis, il était allé tenir certain discours au père Saça qui, ayant ouï la chose, s’était décidé sur l’heure à interrompre enfin les cris de kanguroo en gésine qu’il poussait depuis le soir de son _accident_, comme il s’exprimait.

Médéric Boutorgne, une semaine avant l’exode de Paris, s’était battu en duel avec le comte de Fourcamadan. Oui, il avait eu cet héroïsme. De la fumée et deux détonations avaient été échangées à trente pas, les yeux fermés et dans un réciproque trismus de terreur, parce que le gendelettre ayant réuni contre l’aristocrate—afin de ruiner ses entreprises sur la Truphot—un dossier formidable, qui ne recélait pas moins de quarante preuves d’escroqueries, abus de confiance et grivèleries diverses commises jadis en province, par le susdit patricien, celui-ci lui avait cassé une dent, d’un coup de poing, en plein Napolitain. Dam! il avait bien fallu, le lendemain, aller requérir chez Gastinne Renette, moyennant trois cents francs déposés d’avance, la paire de pistolets dont la fonction est d’être parfaitement inoffensifs et de laver par surcroît, les injures entre _gens d’honneur_. Au retour de cet exploit, la Truphot, attendrie par l’idée qu’elle était capable, malgré son âge, de susciter des massacres tout comme Hélène, dans la cité d’Ilios, la Truphot avait juré au gendelettre, magnifié par le péril couru, un amour auquel la Mort elle-même ne pourrait attenter cette fois. Elle s’était laissé passer au doigt l’anneau des définitives fiançailles. Puisque Siemans, pour qui elle avait tout fait, se moquait d’elle à ce point, et laissait le meilleur de soi chez des gourgandines, maintenant elle n’hésitait plus. Jamais, bien sûr—elle le reconnaissait spontanément—elle ne rencontrerait une tendresse et un dévouement comme ceux de Médéric. Le voyage en Grèce était décidé pour le lendemain de la mairie. Même—c’était une idée à elle—à quoi bon s’épouser, en ce pays médisant? On pourrait se marier là-bas, devant le consul d’une quelconque bourgade d’Hellas, ce serait bien plus pratique. Et le gendelettre, radieux, habita l’Empyrée pendant plusieurs jours. Mais quand l’amant légitime reparut, il lui fallut déchanter. En quelques heures, l’attitude de la veuve changea du tout au tout à son égard. Elle sauta au cou de Siemans, dès qu’elle le vit, en rappelant «son cher Adolphe», son «fils chéri» qu’elle avait cru perdre. Car à l’instar de Rousseau et de Madame de Warens, elle croyait utile de pimenter la chose d’appellations maternelles, pour lui donner une apparence d’inceste dans les paroles. Puis, elle s’était enfermée avec le Belge un après-midi tout entier.