Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 20

Chapter 203,723 wordsPublic domain

Au café de l’_Aiglon_—un des centres les plus actifs du putanat montmartrois—où tous deux accostèrent peu après, Boutorgne proposa une petite débauche pour le soir; justement il était en fonds. Le comte n’aurait qu’à se coiffer d’une casquette anglaise, à endosser un cache-poussière que l’on irait quérir chez un sien ami chauffeur demeurant tout près, et il passerait aux yeux de tous pour une intéressante victime du sport. Fourcamadan paraissait enchanté. La perspective de se riboter avec des grues lui faisait oublier tous ses récents désastres. C’est cela, on prendrait au passage deux acteuses d’un théâtre de la rue Blanche à qui—cela tombait bien—il avait promis un coup d’encensoir dans son papier et on soupaillerait de compagnie. Mais, s’étant enquis si Boutorgne comptait, après la fête, s’expédier à Suresnes et ayant reçu une réponse négative, le noble comte réfléchit une minute, fronça le front comme pour donner plus d’acuité à ses concepts et changea d’avis tout à coup. Il avait trop présumé de ses forces, dit-il. Voilà qu’il se sentait envahi par une migraine à faire éclater le couvercle de son crâne, un mal de tête furibond, résultat de ses émotions du jour. Et puis, il était tout moulu, courbaturé atrocement. Il n’éprouvait aucune honte à le confesser: il n’était point fait pour les pugilats. Le matin du jour où, en duel, il avait reçu dans la cuisse la balle du prince Murat, ce qui était une blessure noble, on lui aurait demandé de faire la fête, le soir, qu’il aurait marché. Mais aujourd’hui, il était écœuré par l’odieux de ces procédés de coltineur. Il préférait rentrer, oui, se mettre à la diète et demain après deux bons massages, il n’y paraîtrait plus.

Boutorgne dut le quitter après qu’il eût plusieurs fois consulté sa montre et requis un indicateur: un train qu’il lui fallait prendre à la fin de la semaine, expliqua-t-il. Et le _prosifère_ décida de rejoindre Irma, une vieille connaissance du quartier latin, une fille énorme, à la fressure toujours en émoi, qui pour moins d’un louis, vous précipitait, une nuit durant, en des spasmes avantageux et de la meilleure qualité.

X

Débarqué à Suresnes, le lendemain, sur les deux heures de l’après-midi, Médéric Boutorgne précipitait le pas de ses petites jambes car il était porteur de nouvelles affriolantes qui devaient, à son sens, faire escalader à la veuve les différents échelons de l’allégresse. D’abord, le dernier Camille de Louveciennes, de la _Revue héliotrope_, avait été reproduit, _in extenso_, avec des commentaires laudatifs, par les _Cahiers helvètes_, un fascicule de Lausanne dont le secrétaire de rédaction était un ami à lui. C’était un article sur les primitifs flamands du Louvre, réfléchis par son propre entendement, par le miroir de son âme, après que la Truphot, au préalable, eût fait circuler ses dires à travers les provinces radieuses de son esthétique personnelle. Car la vieille avait des idées, beaucoup de concepts avantageux sur la peinture en particulier. Elle détenait des aperçus qui eussent fait passer Joris Karl pour un sacristain wallon, rien qu’à la confrontation avec les verdicts de ce dernier; elle donnait aussi l’envol à des théories que le sar Péladan n’eût pas répudiées pour se faire honneur dans les salons où l’on calamistre le cinède. Puis, Médéric Boutorgne serrait contre son cœur un précieux papier, une lettre bizarre reçue le matin même qui, si elle n’était pas une pure fumisterie, promettait quelque chose d’invraisemblable, un spectacle d’un haut ragoût pour quiconque, comme lui, faisait partie des Lettres françaises. On se rendrait à l’invitation formulée en cette épître avec la Truphot. Comme tout arrive dans le monde de la Littérature, surtout les faits du plus pur maboulisme, on pouvait—d’après le contenu de l’épistole et la personne du signataire—conjecturer ce qu’il y avait de plus formidable dans l’insolite et l’imprévu.

Il se fit reconnaître, à la porte, en prononçant à trois ou quatre reprises les paroles cabalistiques destinées à lui valoir l’accès de la maison, car la veuve, toujours embastionnée, avait institué tout un jeu de formules convenues afin que l’aventure de l’autre soir ne se renouvelât pas. Parvenu en trois sauts jusqu’à la salle à manger, le gendelettre, tout à coup, recula d’un pas et resta bouche bée, anéanti, comme si un aérolithe venait soudainement de choir à ses pieds.

Devant un petit guéridon poussé contre la table non desservie encore et qu’encombraient les reliefs du déjeuner, la veuve, Justine, la femme de chambre, Sarigue et le comte de Fourcamadan faisaient tranquillement un petit poker à quarante sous de relance.

—Cent sous et deux francs de mieux, disait l’Africain à l’homme blasonné..... un carré de rois, rien que ça... votre full aux valets est comme les pièces de Jules Lemaître, ou la parole d’honneur de Truculor, il ne vaut rien... j’empoche.

—Et moi qui avais un brelan d’as; bien sûr je me serais déshabillée dessus, déclarait la Truphot, par manière de parler, sans que ses partenaires parussent sursauter d’effroi à l’audition d’une telle menace.

—Quoi?... c’est moi qui _le suis_ et, contrairement aux proverbes qui, décidément, sont la sagesse des imbéciles, c’est lui qui a la veine. Non, mais, vous n’allez pas nous regarder comme ça, avec des yeux grands comme des plaques tournantes, continuait le comte qui, cette fois, interpellait Boutorgne à qui l’émotion venait de retirer l’usage de la parole, comme le jour du dîner où il devait emporter de haute lutte l’amour de Madame Honved.

La veuve perdait douze louis que Sarigue et Fourcamadan empochaient par part à peu près égale.

—Ils ont couché avec elle... ils ont couché avec elle... se désespérait _in petto_ le malheureux prosifère se rappelant tout à coup la fuite de Sarigue la veille, dans le haut de la rue Lepic, et le manège du comte refusant sa petite noce dès qu’il l’eût assuré qu’il ne devait pas rentrer le soir même à Suresnes.

—Je suis frit... c’est sûr... Mais voyons, Fourcamadan n’est parti que le second; il a dû être distancé.

Sarigue l’inquiétait peu quoique très redoutable dans les choses d’amour. Mais il devait épouser la comtesse après divorce et avait été fiancé par la veuve. Avec lui rien de durable n’était à craindre. Il ne devait avoir comme but que de soutirer quelque somme. Le péril, c’était l’autre qui se trouvait sur le pavé maintenant et n’avait plus d’autre ressource que de placer son titre à nouveau. Si la veuve s’excitait sur les armoiries, il n’y avait pas à dire, il était fichu, lui. Tant d’efforts, tant de sales besognes acceptées et réalisées pour rien... Ah! c’était bien là sa chance coutumière.

Le comte ajustait présentement sur lui un visage d’un effroyable coloris; ses deux orbites tuméfiées, d’un violet exaspéré se nuançaient du savant dégradé des couchers de soleil; des cercles concentriques de rose et de bleu sombre rayonnaient jusqu’au milieu des joues recouvertes, elles aussi, par les torgnoles de la veille, d’une frottée de pastels tenaces et polychromes. Le nez, au centre de sa petite face chafouine, deux fois grosse comme le poing à peine, se boursouflait sous une pourpre vineuse, et la lèvre inférieure se gonflait, d’un rouge sale, tel un bourrelet de porte-fenêtre mal essuyé.

Et puis il avait eu l’idée, plusieurs jours auparavant, de laisser pousser sa barbe, une barbe qui était maintenant d’un noir sans entrain, piquetée de blanc et qu’on aurait pu utiliser assez pratiquement déjà comme brosse à décrotter, étant donnée son inéduquable rugosité.

Evidemment, avec un pareil extérieur, peu susceptible de déchaîner les frénésies, il n’avait pu embarquer dans la couche de la Truphot, diagnostiquait Boutorgne pour se conforter. Fourcamadan riait d’ailleurs, s’avérait au mieux désormais avec son agresseur de la veille qu’il tutoyait même par instants, réconcilié sans doute par quelque flibusterie réalisée en commun. Le larcin de la femme, de la fortune et de la maison de campagne paraissait avoir été amnistié par lui, déjà. En gentilhomme qui sait vivre, il ne le chicanerait plus dorénavant à propos de pareilles misères. Il avait été le moins fort, et pour une fois le moins roué. Il acceptait l’ukase de la Fortune, en patricien qui ne récrimine pas inutilement.

Médéric Boutorgne, toujours sans voix, conservait l’apparence d’un malheureux inopinément statufié. Il expirait de petits soupirs d’angoisse et n’arrivait pas à proférer la moindre phrase. Cet homme-là, certainement, était né _stupéfié_; il avait l’ébahissement congénital. Malgré tout, en cette minute encore, il se trouvait plus de savoir-faire qu’aux camarades et ne doutait point de l’issue du tournoi. Sa campagne antérieure—d’une scélératesse si niaise—lui apparaissait comme une petite merveille de rouerie compliquée. On verrait bien qui l’emporterait en définitive.

—Non, mais tournez-vous..., dit le comte peu difficile sur le choix de ses plaisanteries, en désignant le gendelettre à ses compagnons, non, mais il en bave comme un escargot qui regarde découcher sa promise...

La vieille s’esclaffait, sans rien trouver d’injurieux au quolibet, étant de trop bonne compagnie et ayant l’esprit assez large, par surcroît—comme elle le disait souvent—pour ne pas tolérer les facéties de ses invités. Tout cela l’amusait. Jamais elle n’avait été courue de la sorte, même au temps de sa jeunesse, à l’époque de Monsieur Truphot; d’autre part, peut-être, ne prenait-elle pas Boutorgne très au sérieux.

—Eh! bien quoi? Arrivez donc, on va vous faire un jeu, commandait le héros passionnel.

—Amitiés à tout le monde, finit par évacuer le dérouté Médéric en serrant les mains tendues et en baisant celle de la veuve. Excusez-moi, j’ai marché si vite... un peu de dyspnée... et puis voir le comte dans cet état.

—Un accident d’automobile, les journaux sont pleins de ça... ce matin; nous avons culbuté avec le duc de Valfreneuse à la descente de la côte de Picardie. N’est-ce pas Sarigue?

—Certainement, répondit l’autre avec le sérieux qu’il devait avoir usagé pour répondre, jadis, au Président des assises.

—J’apporte des nouvelles épatantes, réexpectora Boutorgne résolu à pallier le désastreux de son arrivée.

—Ah! oui, elles doivent être fraîches vos nouvelles, elles sont au moins contemporaines de la première dent de Sarah Bernhardt, ou de sa prime scène d’amour avec Damala, quand celui-ci posa sa blanche main sur la gorge aussi immatérielle que déjà avancée, ce qui s’appelait, en 82, _la prise du mamelon vert_... Non, mais nous prenez-vous pour des gens sans accointances avec les gazettes?... On les connaît vos nouvelles... Vous allez nous apprendre, n’est-ce pas, que M. Éliphas de Béothus, le type qui voulait détruire la planète, le soir du dîner, vient d’être arrêté pour avoir assassiné cinq personnes?... ironisa le comte gouailleur à l’adresse du prosifère.

—Comment vous savez? je tiens la chose d’un camarade qui est attaché au Cabinet du préfet... aucun communiqué n’a encore été fait aux journaux... répliqua Boutorgne.

—Nous savons tout, fit Fourcamadan, sentencieux, l’index levé, et en braquant sur l’autre son visage coloré comme un ciel d’Orient... Nous savons bien d’autres choses encore... Celle-ci, par exemple; à moins d’être menteur comme l’_Agence Havas_, vous confesserez que vous êtes porteur d’un papier extravagant, dont la teneur est identique à ce qui suit...

Et le comte, debout au milieu de la pièce, se mit en devoir de donner lecture, d’une voix crécellante, de la missive reçue par la Truphot, le matin même, et en tous points semblable à celle que le gendelettre, en surprise, se préparait à notifier son auditoire:

Hôpital Ambroise Paré. Place de la Nation. Salle Velpeau.

_Le plus notable Réprouvé des Temps modernes, à qui Dieu décerna l’inconcevable honneur d’être choisi entre deux milliards de créatures humaines, afin d’être supplicié durant vingt années sur un Calvaire d’angoisse qui, seul, peut rivaliser avec le Golgotha_: CELA POURRA RACHETER LE MONDE DE TROIS MILLE ANS DE POURRITURE LITTÉRAIRE, _Jacques Paraclet, pour le nommer, informe les personnes qui, de près ou de loin, s’intéressent encore à l’art d’écrire, qu’il tient actuellement, à l’hôpital Ambroise Paré, l’emploi de moribond_.

_Démuni des quarante sous nécessaires pour intéresser à son trépas l’infirmier de service, il entend ne pas être privé des témoins_—LES MÊMES—_qui, jadis, contresignèrent de leur présence les profitables râles et les délicieuses convulsions du Fils de l’Homme. D’autre part, comme il s’est toujours montré respectueux des plus légitimes désirs de ses contemporains et qu’il n’ignore pas ce qu’on doit à ses semblables, il fera le possible pour ne priver aucun individu de bonne volonté du spectacle consolateur de son agonie_.

Boutorgne était atterré. Le comte lui avait coupé ses effets un à un. Mais les opinions fusaient déjà.

—C’est une fumisterie, comme lui seul sait les conditionner, prononça Sarigue.

—Raison de plus pour y aller, répliqua la Truphot qui, sans doute, n’en avait pas eu pour ses quinze louis et espérait quelque supplément ultérieur.

—S’il s’emploie à décéder, comment voulez-vous qu’il ait pu lancer des faire-part? reprenait, avec assez de bon sens, le compatriote de Jugurtha.

—Oh! c’est un homme de précaution; je le connais: il devait les porter sur lui depuis plusieurs années, en toute prévision; il n’y avait sans doute que le nom de l’hôpital à apposer, émit Boutorgne.

—Puisque c’est gratuit, pourquoi n’irions-nous pas? trancha le comte.

D’un commun accord, il fut décidé qu’on irait.

Et comme la petite bande, une demi heure après, s’engouffrait dans la gare, le comte tira Sarigue par la manche, le ramena un peu en arrière des autres en lui prenant les mains, et lui coula dans l’oreille, lui parlant de sa femme qui, la veille, accompagnée d’un homme de loi, avait envahi l’ancien domicile conjugal pour sauvegarder les meubles et les nippes lui appartenant par contrat.

—La comtesse est d’une nature aimante... tâchez d’être très caressant avec elle... hier, elle m’a fait une scène... vous avez dû la négliger... je ne voudrais pas qu’on se quittât en gens mal élevés...

XI

Une heure après cette lecture, toute la bande débarquait à la gare Saint-Lazare. On s’entassa dans un fiacre pour gagner l’hôpital, et comme justement on se trouvait être au jeudi—jour de visites—cela allait au mieux, à moins cependant qu’on ne se présentât après l’heure de fermeture des portes. Jusqu’à la place de la Bastille, tout marcha parfaitement, mais là survinrent des incidents qui firent croire qu’on n’arriverait jamais. Près de la colonne, le cheval se cabra à demi, s’enlevant, tout à coup, dans les brancards, avec ce qui restait de force nerveuse dans sa carcasse de bête boulimique insuffisamment sustentée. Un bicycliste chassieux, coiffé d’une casquette à carreaux noirs et blancs, les bas tombés sur les talons et découvrant des tibias ennemis du savon, venait de lui passer sous les naseaux avec un cri guttural, et maintenant il filait, exagérant la rotondité simiesque de son dos, pendant qu’il adressait au cocher le vocable ayant servi de pétarade dernière à Waterloo, vocable qui devait, à n’en pas douter, constituer pour lui, comme pour la plupart de ses pareils, le lustre principal de sa conversation. Maintenant l’automédon vociférait à son tour, réquisitionnait dans ses lectures de l’_Intransigeant_, dont la manchette dépassait la poche de sa houppelande, de péjoratives épithètes, qu’il lançait de loin, à la volée, contre son ennemi occupé à virer dans le tournant de la rue Jean Beausire. Un moment même, bien que Boutorgne se fût accroché à ses basques, il parut vouloir l’y suivre, le fouet haut, pour affirmer, sans doute, la supériorité et le brio de sa coprologie alimentée aux sources des meilleurs polémistes. Mais un autre pédard survint, coiffé celui-là d’un képi bahuté de collégien, qui recommença la même manœuvre, et décocha comme invectives à l’homme au chapeau ciré les noms de deux temps des verbes latins, que celui-ci prit pour d’effroyables injures.

—Sale supin... bougre de gérondif...

—Quoi qu’il dit... l’entendez-vous... C’est toi qui en est un de supin, hé youpin... vermine cosmopolite... fils de Franc-Maçon... vendu à l’Allemagne... immonde dreyfusard!... tonitruait le cocher congestionné qui fouaillait sa bête pour rattraper le cycliste échappé.

—Cent sous si vous nous jetez à Ambroise Paré avant dix minutes, cria Sarigue, en désespoir de cause.

—Ah! pour sûr; faut qu’ça soit pour vous, mon prince, sans ça j’aurais préféré rater ma _moyenne_ et lui arracher les oreilles à ce sectaire, répliqua, en pointant sur la gare de Vincennes, l’homme de l’Urbaine dont la triste destinée était de passer toute sa vie avec un ou des bourgeois au derrière. Des passants amusés stationnaient au large sur le terre-plein; un garde municipal tirait sa moustache cirée en faisant miroiter complaisamment au soleil la bague d’argent, à chaton bleu, qu’il portait à l’annulaire. Deux ébénistes s’étaient arrêtés au ras du trottoir, l’un portant sur l’épaule un fronton, et l’autre un panneau de lit, d’un style dit _Henri II_, dont la prépondérante hideur réussit à contenter les bourgeois les plus difficiles, en mal d’agencement mobiliaire, et dans lequel la plupart d’entre eux aiment à se reproduire et à confabuler.

—Tiens, pige donc l’aztèque de la haute... en v’la encore un qui a été fait avec du sperme coupé d’eau... dit le premier en désignant le comte de Fourcamadan dont le visage s’adornait toujours d’un coloris digne d’une toile de luministe.

—Sûr... il s’ra fait _sonner_ par Gérault-Richard, hier chez Vianey, pour avoir interrompu le baron Millerand, ajouta l’autre.

Tous deux se mirent à rire pendant que le comte criait à son tour, de sa voix suraiguë.

—Dix francs... vous entendez cocher... dix francs.

—Un demi-louis, ah! votre Altesse est aussi généreuse que le général Boulanger: c’est juste ce qu’il m’a donné pour le mener à la gare du Nord, quand il a filé dare dare sur Bruxelles... car c’est moi qui l’ai trimballé.

La compacte fourmilière du faubourg Saint-Antoine, avec sa senteur de bois vernis, avec son grouillement d’êtres enfiévrés coulant le long des boutiques, obstruant la chaussée en un perpétuel prurit d’activité, se fendit devant le fiacre dévalant à toute allure sur les durs pavés pointillés, de loin en loin, par les taches d’or du crottin. Les bars multicolores, tassés drus, sur la devanture desquels des inscriptions en grosses lettres vertes ou blanches vantaient la qualité des petits noirs et des alcools démocratiques—l’alcool, ce stupéfiant maudit qui, avec son complice, le journal patrioteux, cette machine à crétiniser les masses, interdisent pour jamais à l’artère plébéienne de susciter un nouveau Santerre avec ses tambours—dévalaient les uns après les autres. Puis ce furent au moins deux kilomètres d’armoires à glace—écueil de la vertu faubourienne—et des pelotons compacts d’hygiéniques tables de nuit, devant lesquelles, en veston bourgeois, les patrons, bergers de ces meubles placides, faisaient la retape en distribuant des prospectus de couleur avec obstination.

* * * * *

Faubourg Antoine! Terre magnanime d’où s’envola la Liberté! Tu t’égales à la Voie Sacrée dans la mémoire des hommes à jamais reconnaissante. Et ton histoire est plus belle si elle fut plus brève! C’est toi qui traduisis pour la première fois la colère des Plèbes; c’est toi qui suscitas les piquiers en haillons sublimes dont les framées révolutionnaires, chevelées de rayons par l’astre de Messidor, allaient faire entrevoir au Monde les clartés rénovatrices. Il déboula d’une de tes mansardes, le Canonnier en qui hurlaient les voix de quinze siècles d’esclavage demandant vengeance, le Canonnier du 10 Août qui, allongé sur sa couleuvrine comme sur une femme amoureuse, prolongeait son plaisir, n’osait point se relever dans la peur de voir s’abolir trop tôt la volupté qu’il goûtait à te tenir enfin à la gueule de sa pièce, ô Royauté. Il venait d’une de tes ruelles, le Forgeron divin qui, dans les Tuileries prises d’assaut, dans le lit royal où s’était continuée la lignée d’exaction, dans le lit encore chaud des caresses de l’Antoinette, prit la parole au nom du Peuple, s’accroupit, et, tranquillement... déféqua...

Et tu connus toutes les générosités et toutes les clémences, immortel Faubourg! Dans la victoire, tu allas jusqu’à sauver l’honneur de tes plus cruels ennemis. On peut dire que, grâce à toi, Louis XVI a eu toutes les chances dans la vie. De cocu ridicule et de roi imbécile qu’il était, tu en fis un monarque sympathique aux populations sentimentales. Quatre-vingt-treize dramatisa sa vie inepte de serrurier couronné, de Bartholo diadémé. Il n’y eût pas jusqu’au 21 Janvier qui ne fût pour lui un don du destin. Mieux encore, au moment où sur l’échafaud il se préparait à donner l’envol à quelque confondante stupidité, au moment où il allait proférer quelque solennelle sottise dont il aurait porté le poids devant la postérité, tu eus pitié de lui et ordonnas à Santerre de lui retirer la parole.

* * * * *

Au coin de l’avenue Ledru-Rollin, un gamin vêtu d’un sarrau de percaline grisâtre, effrangé et roussi, où s’inscrivaient les carrés plus foncés de multiples pièces, un gamin albinos aux yeux vermillon, occupé à enfouir un piège à moineaux parmi un copieux amas de fiente chevaline, voulut fuir devant le subit surgissement du fiacre. Son pied s’embarrassa dans les ficelles noirâtres qui coulaient de ses brodequins délacés et il s’allongea sur le ventre en piaulant d’une voix éperdue, hors de la portée des roues cependant, mais après avoir culbuté dans sa chute, au bord du trottoir, une marchande de marée dont les paniers déversèrent sur le sol des poissons blanchâtres et un torchon immonde, empesé de sang caillé auquel, pendant la vente, elle s’essuyait les doigts.

Maintenant le gamin, qui s’était relevé, hurlait plus fort, se frottait les genoux, brandissait le poing droit, et injuriait le fiacre déjà loin, en répétant frénétiquement:

—Sales bourgeois... Sales bourgeois...

La ventraille d’un hareng, qu’il avait écrasé en tombant, adhérait encore à ses cheveux et pendillait le long de sa joue. Un cercle s’était formé autour de lui. Des mégères s’exerçaient à l’éloquence imprécatoire... Un garçon tonnelier et la marchande de marée, faisant claquer son torchon rouge comme un drapeau, couraient après le véhicule en s’efforçant de le rejoindre...

—Arrêtez-les... Arrêtez-les... ils viennent d’écraser un enfant... sous les yeux de sa mère...

Il était deux heures trente-cinq comme ils passèrent enfin devant le concierge de l’hospice. Précédés d’un garçon de salle alléché par l’espoir d’un appréciable pourboire, ils traversèrent alors des cours calamiteuses où pointait un gazon tenace, longèrent des bâtiments rectilignes, badigeonnés de frais, enduits d’un crépi mélancolique, qui semblaient exsuder tout ce qui peut être suspecté en fait de douleur ou de misère et derrière lesquels venait battre sans trève l’inlassable remous des géhennes humaines. C’était un des terrains de manœuvre favoris, un des champs d’évolutions préférés de la Mort, dont on aurait tort, en somme, de médire, puisqu’elle est, après tout, la seule chose douce que la Nature, en une heure d’attendrissement et de pitié, ait laissé tomber sur la terre en partage aux hommes. N’est-ce pas elle seule, en effet, qui a le pouvoir d’éteindre les hurlements de damnés qui s’échappent de ce monde supplicié et qui vont portant l’effroi et la désolation jusque dans les espaces cosmiques? Ce n’est pas sa faute à Elle si l’humanité imbécile s’acharne à faire de la vie et à se continuer pour assurer la pérennité du Mal, de la Laideur et de la Souffrance.

Ils passeront devant la lingerie sur le seuil de laquelle jacassaient deux sœurs au ventre énorme de bréhaignes bien nourries.