Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires
Part 2
Dehors, il pressa le pas dans la douceur de la soleillée finissante. On était en mai, et le ciel, tendu tel un velarium de soie indigo, rougeoyait des derniers brandons de l’astre au couchant, semblait palpiter et se soulever sous l’effort d’une brise légère et attiédie qui promulguait les jouvences nouvelles. Faces plates de cercleux vides d’intellect, visages malmenés par la hantise de l’argent ou de la femme à conquérir, bouches tordues par toutes les sales concupiscences, prunelles de flammes, yeux torves, chassieux ou hagards des fauves civilisés en tendance vers la proie, rumeur sourde faite des plus pures émanations de l’accablante sottise, locutions à la mode jetées d’un groupe à l’autre en manière de blague ou d’appel, rires de femmes, invectives de cochers, hurlements de camelots, poussière dansante et fine sablant les crachats épars, coudoiements voluptueux, mystère, menace des figures glabres ou poilues, retape de la fille, du giton ou de la tribade, journalistes en quête d’une bêtise à monnayer: le boulevard s’encombrait, pendant qu’une pestilence d’absinthe, émanée des terrasses de café où se tenaient les grandes assises de l’alcool, assaillait les passants.
Muni d’un carton ovale, Médéric Boutorgne stationna un quart-d’heure dans l’attente laborieuse de _Batignolles-Odéon_. Il se rappela, à propos, la boutade d’un confrère: Si Paris, désormais, ne peut plus faire de révolutions, s’il s’est résigné à accepter toutes les molestations et toutes les turpitudes, s’il est tombé à l’apathie dernière, la faute en incombe à la Compagnie des omnibus qui, depuis cinquante ans, l’accoutume à tout subir et, peu à peu, l’a amené à ce degré de vachardise dans la résignation. Ah! les gouvernants, quels qu’ils soient, peuvent être tranquilles: les citoyens capables de supporter pareilles avanies sans se révolter, jamais plus n’arracheront les pavés. Rebuté encore à la troisième voiture surgissant archi-comble, il passa devant la devanture d’un tailleur voisin, affronta le verdict de la glace, s’entrevit, comme toujours, petit, syncéphale: le cou dans les épaules et la poitrine trop bombée, en ventre de poulet. Blond, d’un blond sale identique à la paille d’avoine qu’on extrait parfois des couettes, des paillots d’enfant, alors qu’ils ont été exagérément humidifiés, l’allure anglaise qu’il devait à un _Raglan_ de la _Belle-Jardinière_ et à un faux-col des _Cent-mille chemises_ n’arriva point à le consoler. Contristé par sa propre image, il revint au bord du trottoir, alluma une cigarette. Et tout à coup, il resta stupéfié, le bras en l’air, sans plus penser à jeter le tison qui, sournoisement, lui brûlait les doigts.
Devant lui, à trois pas, dans une victoria sobre, attelée de deux trotteurs anglais supérieurement racés que l’engorgement de la chaussée faisait piétiner sur place, il venait de reconnaître le prince de Tabran. Un demi siècle au moins, le prince avait fait peser sur Paris la dictature de ses élégances, avait été le patricien célèbre qui régente le bon ton et promulgue aux pantalons, aux jaquettes et aux cravates, non moins qu’aux attitudes, les brefs du goût parfait. Frappé quinze mois auparavant d’une attaque de paralysie générale: car rien, on s’en doute, ne peut liquéfier l’encéphale, ou ravager les méninges, comme de se trouver, chaque matin, dans la nécessité d’infuser du génie aux tailleurs de la gentry et de confabuler avec les esprits aussi adamantins qu’armoriés du Jockey-Club, il n’était restitué à l’air libre que depuis peu de jours, gâteux à un point indicible et ayant à peu près perdu l’usage du son articulé. En l’heure présente, il se manifestait sous les apparences d’un tas de chair amorphe élaborant des salives mousseuses qui floconnaient le long des commissures et qu’une femme, _une institutrice_,—il ne pouvait tolérer les hommes à son côté,—étanchait de minute en minute. Cette femme _était chargée de lui réapprendre à parler_, de lui indiquer la valeur et le sens des mots, comme elle aurait pu le faire à un enfant. Et rien n’était plus triste que de voir la main gantée de la compagne du vieillard pointer, au hasard, pendant que sa voix répétait plusieurs fois le nom de la chose, ou de l’être désigné, sans que rien d’autre qu’un bégaiement confus, une sorte de borborygme arrivât aux lèvres du prince. Tour à tour, l’institutrice, requérant toute son attention à l’aide d’intonations câlines, avait dit, le bras tendu:—un kiosque—un café—un chien—un soldat—la face du patricien, retourné aux limbes puérils, était restée plus morte que jamais. Mais, tout à coup, la femme montra la lamentable haridelle somnolant dans les brancards d’un fiacre en station et articula lentement: _cheval, cheval_, à deux reprises. Alors, comme si ce mot qui lui rappelait les gloires, les fastes hippiques qu’il avait présidés jadis, fût doué pour lui d’un pouvoir magique, le prince fit un suprême effort, son œil s’alluma d’une lueur d’intelligence et, très distinctement, il dit:
—_Dada! Dada!_
Médéric Boutorgne se préparait à philosopher, comme il est du devoir d’un bon littérateur de le faire quand le hasard place devant lui un geste drôle, une circonstance pleine d’enseignement ou une conjoncture pittoresque de la vie. Il n’en eut pas le loisir. Le voyant arrêté et comme statufié au bord du trottoir, une _marchande de spasmes_ quinquagénaire, à l’arrière train tumultueux, qui n’avait point lésiné sur la tripe ni le téton, s’efforçait de l’aguicher depuis un bon moment déjà. Il murmura:—Vieille peau, à son adresse et fut admis enfin à s’insinuer dans le gros omnibus—le cinquième qui venait de passer. A peine assis, il se trouva gratifié de la puce classique que la compagnie, en surplus de la correspondance, tient à la disposition de tout voyageur. Et il donna ses trois sous d’impériale, cependant que le conducteur, dont c’est la fonction, lui marchait opiniâtrement sur les pieds.
Le gendelettre, tout en se grattant, convoqua ses soucis cuisants, les pensées douloureuses, l’_urticaire_ mentale dont il était investi depuis longtemps déjà. Certes, il n’y avait rien à faire pour lui dans la littérature, s’entêter désormais serait stupide. Et il se remémorait les rancœurs subies, les crapauds, les poignées de cloportes qu’il lui avait fallu avaler quand il était petit reporter. C’était à lui que le mot suivant avait été dit: Un matin de décembre, après avoir trotté pendant deux heures avec des bottines spongieuses, dans la boue glacée des rues, il s’était présenté pour la deuxième fois dans la même semaine chez un augure, dans le dessein de lui soutirer à nouveau une interview et de faire ainsi du deux sous la ligne. Plein d’audace, la nécessité de gagner sa vie lui infusant du courage, il avait échappé au valet de chambre, au grand dam de sa jaquette après laquelle ce dernier s’agrippait afin de l’empêcher d’envahir le logis sacré où habitait la Gloire. Il avait culbuté avec un égal brio un autre larbin accouru à la rescousse et, finalement, s’était insinué dans la chambre à coucher, le crayon en arrêt et l’oreille attentive décrassée, préalablement, par un coup d’ongle, de la cire, du cérumen de la nuit. Alors l’oracle en chemise, le poil des jambes et de l’estomac hérissé de colère, s’était précipité sur lui.
—Comment c’est toujours vous! Qu’est-ce que vous voulez que je vous montre encore.... Mon âme ou mon pot de nuit?
Un confrère, à qui Boutorgne confessa la chose, réfléchit une minute, et conseilla:
—Mon vieux, tu as sous la main une vengeance épatante: conte dans ton papier que tu as trouvé un Larousse chez le bonze; il sera discrédité....
En effet, dans le métier des lettres, le Larousse est le parent pauvre. Il n’est pas d’injure plus forte pour un porteur de prose, pour un _prosifère_, que d’entendre dire de son érudition: il a pigé ça dans le Larousse. Un écrivain accepterait plutôt d’être traité de pédéraste que d’être accusé d’avoir chez lui l’infamante encyclopédie. C’est le monument inavouable qu’on cache aux visiteurs, qu’on relègue dans la pénombre, près du seau à charbon de la cuisine, et auquel presque tous cependant doivent leur savoir. Pauvre Larousse, combien d’ingrats éduques-tu tous les jours, toi qui as déjà fait entrer tant de gens sous la coupole des Quarante ou à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres!
Boutorgne, ingénu en cette occurrence comme en toutes autres, n’avait pas su discerner la sombre scélératesse du conseil donné par le collègue. Celui ci rêvait de cumuler, d’adjoindre à ses appointements de _soiriste_ les maigres émoluments de Médéric en lui râflant son emploi. Et cela ne tarda guère. L’augure accusé de posséder le Larousse courut d’un trait chez le Directeur du journal et incontinent fit débarquer le lamentable Boutorgne.
Ah! oui sortir de là au plus vite! Résilier l’ambition de prononcer des phrases éternelles, des mots qui enchanteront les siècles futurs, abdiquer l’espoir de monnayer jamais son jaspin, mais s’évader de cette rotonde d’hamadryas qu’on appelle la Littérature, le Journalisme, le quatrième État, tout ce que vous voudrez. D’autant plus que le cap de la trentaine était doublé depuis trois années, et il en avait vraiment assez de cette vie paupérique, de cette existence sans faste qu’il menait avec sa mère. Puisqu’il n’avait pas réussi à devenir notoire, il fallait abandonner l’idée du beau mariage. Les Lettres sont un moyen aussi certain de conquérir l’héritière bourgeoise que l’épaulette, et la plupart des vocations d’écrivain sont déterminées, comme les vocations militaires, par ce fait archi-connu. Mais néanmoins convient-il de sortir du rang. Quand on s’établit négociant en solécismes et manufacturier de banalités, faut-il que la boutique soit achalandée pour capter la pintade enrichie, désireuse de lisser ses plumes parmi les _volaillers_ du beau langage. Or, il ne se trouvait nullement dans ce cas. Les dots fabuleuses ou même simplement acceptables étaient pour d’autres que lui. Tout au plus pouvait-il espérer épouser dans le demi-monde sur le retour. Et encore! Car ces dames devenaient exigeantes depuis que plusieurs d’entre elles avaient réussi à convoler dans les ambassades, l’Académie, ou avec les gloires du roman contemporain. Pourtant, coûte que coûte, il fallait trouver un expédient durable et nourricier.
Madame Boutorgne, sa mère, veuve d’un rond de cuir du ministère des Colonies, vivotait de la maigre retraite du père jointe à une prime d’assurances que le charançon administratif avait eu le bon esprit de souscrire pour sa femme, de son vivant. Le revenu annuel ne montait pas à 4.000 francs et ils étaient deux à s’alimenter dessus: lui, ne rapportant absolument rien. Même, un équipage décent était nécessaire: car Médéric, ravagé du besoin de paraître et profitant de ce que son auteur avait gratté jadis du papier à la Guadeloupe, accréditait au _Napolitain_ le bruit qu’il était engendré de planteurs ruinés par des cyclones. Par surcroît, il confiait même à d’aucuns, de temps en temps—dans l’espoir d’allécher le nationalisme occupé alors à racoler des plumitifs reluisants—qu’il était marquis authentique. Mais, ajoutait-il, le ton désinvolte, il préférait laisser tomber son blason en désuétude, puisqu’il n’avait plus les 300.000 livres de rentes nécessaires à le porter dignement. On a beau avoir du talent, vous comprenez, n’est-ce pas, mon cher? Traîner un titre dans la littérature, c’est diminuant, sans compter que cela vous classe toujours comme amateur. Non, ce n’était plus à faire depuis ce pauvre Villiers qui avait roulé le sien dans tous les gargots et tous les monts de piété de Paris et que sa particule avait empêché d’être pris au sérieux et d’arriver au gros public. Lui, l’Isle-Adam, avait au moins une excuse. Il n’aurait jamais, certes, grossoyé de la copie si la France ne l’avait pas mis dans cette nécessité en lui refusant le trône de Grèce—auquel il avait des droits certains de par sa généalogie qui, d’après ses dires, le racinait aux Basileus de Byzance—quand il était venu supplier l’Empereur de le lui faire obtenir.
Ce soir-là, Médéric Boutorgne allait dîner, rue de Fleurus, chez Madame Truphot, tenancière d’un cénacle qui, deux fois par semaine, traitait des peintres, des orateurs, des gens de lettres et toutes sortes d’autres phénomènes. Peut-être de ce côté-là, y avait-il quelque chose à espérer. L’événement imprévu, la circonstance fortuite qui le tirerait d’affaire pouvait se produire dans ce milieu. Cependant il ne spéculait sur rien de précis, n’arrivait pas à fixer ni même à formuler son espoir. Enfin, il se tiendrait aux aguets de la moindre conjoncture. On verrait bien. Et il se représentait la femme, repassait son _curriculum_.
Bien qu’elle eût soixante ans pour le moins, Madame Truphot, depuis deux lustres, vivait avec un garçon de trente-cinq à peine, qu’elle entretenait de son mieux, le gros Siemans, un Belge à la face poupine, au cheveu rare, aux joues de jambon rose, aux épaules de coltineur, si complètement dans son rôle qu’il était muet à l’accoutumée comme ses congénères et, en toutes occasions, imitait des cyprins le silence prudent. La seule passion de cet homme, hormis celle de la musique, était d’aller se promener avec obstination devant la façade des trois immeubles tout neufs que Madame Truphot possédait rue des Écoles. On le rencontrait là, régulièrement, de quatre à cinq, quelque temps qu’il fît, suivi d’une théorie de petits chiens hideux et recroquevillés, gros comme le poing à peine, des fœtus de chiens inquiétants et louches, à la chassie opiniâtre de bêtes puantes qui ne pouvaient pas le souffrir d’ailleurs, aboyaient contre lui en rebellion constante et s’efforçaient de le mordre sournoisement, à la moindre occasion. Mais Siemans veillait sur eux, réfrénait leurs tentatives d’évasion, s’efforçait de se faire tolérer, leur prodiguant même des noms d’amitié, des épithètes câlines, dans l’épouvante—faut-il le croire?—où il pouvait être d’accomplir seul désormais la besogne de tendresse à laquelle se refusaient peut-être les carlins et les griffons. Sans doute, devant ce million des trois bâtisses, il se répétait les yeux crochés sur les balcons et les porches béants: Cela sera à moi un jour. Et des bouffées d’orgueil venaient crever à la mafflosité de sa face, tout son être éclatait de joie contenue pendant qu’il tirait sur lui les avortons à la queue chantournée, aux yeux laiteux. Fils d’un savetier de Louvain, il se voyait déjà retournant au pays après avoir réalisé la vieille, informant les gens de l’endroit qu’il avait gagné sa fortune à écrire des partitions avec son beau-frère, le compositeur—car sa sœur avait épousé un vague maëstro roumain qui pastichait Wagner et intriguait pour accéder à l’Opéra-Comique. Celui-ci lui avait donné quelques leçons et, dès lors, Siemans, rebuté par le piston et le violoncelle trop difficiles se souvint à propos qu’il avait été _serpent_ dans sa jeunesse, à la paroisse natale, et il se mit à l’_ocarina_, un instrument dédaigné, mais dont on pouvait tirer des merveilles avec un peu d’art. Pendant de longues heures, sans relâche, il jouait du Tagliafico. Le _Voulez-vous bien ne plus dormir_ succédait impitoyablement à la _Chanson de Marinette_.
Ses harmonies jetaient le désarroi dans les muqueuses féminines, ravageaient les cœurs d’alentour portés sur le sentiment. Un prêtre, qui habitait la maison, tout en lui reprochant d’introduire le trouble dans les âmes pieuses, était même venu le demander en mariage de la part d’une de ses pénitentes: une dame mûre mais très bien encore, la veuve d’un officier qui avait un fils à Saint-Cyr et qui portait un chignon de soie. Madame Truphot, mise au courant par des indiscrétions de domestiques, avait dû placer le propriétaire dans l’alternative de choisir entre elle, 2.000 francs de loyer, et cette personne, 1.200 à peine, le menaçant d’un congé s’il ne résiliait pas la location de l’autre. Et ce n’est qu’après le déménagement de cette énamourée que le Belge eut à nouveau licence de cultiver l’ocarina. Depuis quelques jours, il s’attaquait à Ambroise Thomas, auquel il correspondait, par nature, disait-il, et il épanchait _Mignon_, sur l’alentour, inexorablement. Dans l’immeuble, on affirmait que la vieille dame rebutée se mourait, rue d’Assas, d’une maladie de langueur, ce qui valait à Siemans une auréole d’amant fatal et faisait rager sa maîtresse sexagénaire.
De menus incidents revenaient encore à l’esprit de Boutorgne. Il évoquait l’enterrement de la fille de Madame Truphot, morte dans le célibat, à quarante ans, après avoir lutté sans succès, après s’être épuisée en querelles et en inutile stratégie pour éloigner l’amant qui tenait sa mère par on ne sait quelles fibres honteuses. Ce jour-là l’homme entretenu avait fait les honneurs du logis endeuillé, en maître désormais incontestable, avait marché bravement, tenant les cordons du poële, à la tête de la famille, au regard d’une notable partie du Tout-Paris de l’art et de la politique, car M. Truphot, mari, avait été longtemps chef du municipe, maire d’un des arrondissements les plus riches de la capitale. Même, Boutorgne se revoyait, certain jour, courant les rédactions pour empêcher les quotidiens de révéler que M. Truphot avait été trouvé, un matin, au pied de son lit, la tempe trouée d’une balle. Pendant longtemps, cet homme, conjoint à une hystéromane, s’était efforcé de ne rien voir. Puis, quand il lui avait fallu, de mauvais gré, ouvrir les yeux sur les priapées de son logis, il avait versé en des scènes atroces, mais pour pardonner chaque fois, dans la crainte qu’un esclandre public ne l’astreignit à répudier l’écharpe tricolore à laquelle il tenait par dessus tout. Il s’était contenté d’expurger un peu son foyer, évacuant du mieux qu’il le pouvait la racaille de lettres qui mangeait à sa table et polluait sa literie, surveillant de près l’homme du gaz qui venait vérifier l’appareil, ou le frotteur qui, la brosse au pied, esquissait des entrechats excitants et dansait la croupe en l’air. Madame Truphot, en effet, ne répugnait à rien, s’accointait avec les plus viles espèces, dilapidait ce qu’on est convenu d’appeler «l’honneur conjugal» avec des histrions du théâtre Montparnasse, des pîtres de _Bobino_. Un jour même, elle avait été cause de la révocation d’un sergent de ville albinos, pour l’avoir, quand il était de faction, attiré dans la chambre de sa bonne en lui promettant de l’épouser, après divorce. Par la suite, M. Truphot, las sans doute de mener ici bas une vie dont les seules voluptés consistaient à marier les autres et à être plus cocu que le prince de Chimay ou le futur roi de Saxe, s’était mis subitement à la poursuite d’autres délices et s’était laissé induire en l’alcool. Pendant quatre années, il avait entrecoupé la quotidienne lecture des articles du Code d’abondants hoquets et aromatisé la salle d’honneur de la mairie d’une haleine où les senteurs du pernod et le relent du bitter réalisaient l’indissoluble hyménée. Comme on le voit, c’était dans toute son ampleur l’ignominie bourgeoise, la gangrène qui, à l’arrière de la façade impressionnante, de l’armature et des fonctions dignitaires ou honorifiques, ronge, comme un cancer, la chair et l’âme des classes possédantes. Mais l’honorable magistrat municipal, en une heure pessimiste où l’irréductible ignominie de sa compagne et le malaise de sa «bouche de bois» s’étaient faits particulièrement insupportables n’avait pu résister à la nécessité de se liquider d’un coup de revolver.
Madame Truphot, débarrassée du mari, avait réalisé un rêve longtemps caressé. Elle avait ouvert un salon littéraire. Le symbolisme alors battait son plein et des tiaulées d’imbéciles, opérés de toute syntaxe et de toute orthographe, travaillaient à surpeupler les maisons de fous en proposant à l’admiration des masses d’invraisemblables rébus, des formules aussi inouïes qu’hermétiques où, paraît-il, ils avaient _emprisonné la Beauté_. Madame Truphot fut donc préraphaëlite ardemment. De jeunes hommes, quelque peu Kleptomanes, visiblement détachés des ablutions et pédérastes comme il convient, vinrent, chaque mardi et chaque samedi, déverser chez elle le trop plein de leur génie, sous forme de pentamètres, d’hexamètres et de myriamètres, tout en faisant suinter, de leur mieux, les écrouelles de leur esthétique. Après quelque résistance, le Sar Péladan, coiffé d’une brassée de copeaux à la sépia, d’une bottelée de paille de fer, le Sar Péladan, lui-même, finit par céder et, pendant une année, honora son logis de ses pellicules et de ses oreilles en forme d’ailes d’engoulevent. Grâce à ses bons soins, la veuve fut, sur l’heure, immatriculée dans la religion de la Beauté et n’ignora plus tout ce que le _Saint Jean_ du Vinci ou la sodomie vénale dérobe aux profanes de splendeurs cachées.
Son argent et sa personne furent, longtemps, l’âme du salon des Rose-Croix où elle figura sous les apparences d’une Salomé maigre; et deux ou trois artistes de l’_Ermitage_ travaillèrent à la munir des proses gonorrhéiques aptes à glorifier en toute occasion les œuvres du divin Sandro ou de Cimabué. En sa demeure, Jean Moréas qui, depuis trente ans, menace le monde angoissé d’un chef-d’œuvre selon la norme grecque et se contente de ressembler à Euripide, qu’il traduit, comme Hadji-Stavros ressemble à Miltiade, Jean Moréas se vit acclamé à l’unanimité chef de l’_Ecole Romane_. Même, un moment le lustre de Madame Truphot fut tel que M. Huysmans alla jusqu’à parler de la mettre dans un de ses livres, quand elle eût donné dans les Bolandistes et fourni l’argent d’une messe noire. Mais le mauvais destin veillait et si la veuve ne fut point léguée à la postérité, telle une M^{me} Chantelouve d’un mode avantageux, c’est que son crédit politique s’avéra insuffisant pour faire octroyer le ruban rouge à l’auteur d’_A Rebours_. Sans doute, la sexagénaire serait arrivée avant peu à l’androgynat que lui préconisait le génial Joséphin, mais le Belge, son amant, rendu fou furieux par les dépenses exagérées d’un tel état de choses, avait un beau jour jeté tout le monde dehors. Nettement, il posa la question de confiance. Elle aurait à choisir désormais entre ce faubourg de Gomorrhe, ces Commodores de l’Insanité et son amour de mâle préféré. Et Madame Truphot, geignante, tout en protestant qu’il assassinait en elle et l’intelligence et la beauté avait cédé, sans trop de défense, dans la peur terrible où elle était de le perdre pour toujours.
Mais elle souffrait d’être, depuis cette époque, tenue à l’écart du mouvement littéraire et de n’avoir plus aucune action sur la pensée des hommes de son temps. Ses dîners hebdomadaires n’étaient plus, hélas! les Conciles d’antan. Et il lui était douloureux de ne plus manœuvrer, comme auparavant, la manette qui imprimait la direction au génie symboliste.
Médéric Boutorgne, qui se préparait à descendre à la station de Saint-Germain-des-Prés, se murmura tout à coup, en se frappant sur les cuisses:
—Ah! non, c’est trop drôle!
Il se remémorait le soir des _Sociétés savantes_ où en compagnie de la Truphot éclectique, de son amant et de trois ou quatre autres camarades, il était allé entendre Truculor, le tribun socialiste. Truculor les avait fait placer sur l’estrade, tout près de lui et, de suite, il s’était mis à besogner de son métier sur les tréteaux, tonitruant, de sa voix fracassante.
—Oui, Citoyens, l’ordre qui régit les justes consciences et les esprits en possession de la Beauté, de la Vérité et de la Justice, sera l’ordre même de la Société nouvelle, de la Société que tous nous voulons créer, de la Société que nous voulons accoucher enfin de son idéal supérieur...
—Dans deux mille ans, coupa un prolétaire sceptique.
Mais Truculor, se tournant vers lui, continuait imperturbable: