Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires
Part 15
Le dîner auquel Madame Honved, qui préparait son départ, n’assista pas, fut morne bien qu’un peloton de bouteilles de crus notoires constituassent un abreuvoir stimulant. Siemans, seul, était à nouveau placé devant sa fiole de lait cacheté, car il ne buvait que du lait pour ne pas abîmer son teint ni la roseur de ses branchies. La veuve et Modeste Glaviot paraissaient maintenant accablés. Aussi, dans l’espoir d’écarter l’idée qui pourrait leur venir à l’un et à l’autre d’atténuer l’amertume de leurs pensées en s’appariant et en couchant ensemble, Boutorgne déclencha une faconde inaccoutumée. Il donna la réplique à la comtesse de Fourcamadan que ses dislocations passionnelles avaient mise en veine, à l’encontre de Sarigue, et qui citait des calembours de son mari,—la seule chose qu’elle regretterait de lui, affirmait-elle. Tous deux réhabilitaient le vaudeville que l’Odéon, du reste, venait de rénover. Mais ils tombèrent d’accord pour honnir le drame ibsénien. La comtesse énonça qu’elle n’avait jamais pu supporter la pièce de Bjornston, où «je vous le demande un peu, sept jeunes femmes viennent affirmer à la queue leu leu qu’elles ont perdu la foi» et le gendelettre lui donna raison. Il voua «le génie fuligineux du Nord» à la réprobation des artistes et des gens de goût. Puis tous deux, par ricochet, se mirent à esquinter Verlaine et à exalter Rostand et Alfred Capus, deux talents bien français au moins ceux-là, et qui avaient réalisé ce tour de force de conquérir le public, de lui nouer les entrailles d’une émotion de bon aloi, en répudiant la langue française et tout esprit inventif. Boutorgne, aussi, avait trouvé un solécisme dans Baudelaire et un autre dans Mallarmé. Glorioleux il les signala. L’auteur des _Fleurs du mal_ avait écrit dans sa préface: «Quoi qu’il ne _pousse_ ni grands gestes ni grands cris.» Mallarmé dans les _Fenêtres_ parlait «d’azur bleu». Molaert fut, lui aussi, très verbeux. Il expliqua que le sort l’ayant uni à une femme sans culture, à un être fruste, à un «tas quasi informe de vile matière», qui ne comprenait point l’ascèse des pures intelligences vers les sublimités mystiques, il avait dû s’en séparer. La Providence, alors, l’avait fait entrer en conjonction avec Madame Gougnol, un noble esprit, qu’il avait ramené à Dieu, après lui avoir ouvert les yeux sur les splendeurs chrétiennes.
Tous les deux désormais voulaient vivre d’une existence liliale, dans la contemplation sereine des mystères catholiques, purifiant, rédimant leurs corps souillés, par la flamme ravageante et délicieuse que coulerait en leur être la continuelle lecture, la patiente méditation des textes inspirés. Certes, leurs corps étaient toujours peccables; ils n’étaient point arrivés à conquérir d’un coup l’abstraction des basses attirances, mais avant peu, ils n’auraient plus d’autre contact que les effusions purement spirituelles. Déjà, Madame Gougnol avait chassé la volupté des rapprochements sexuels: elle n’éprouvait plus d’autre joie que d’apaiser son ami encore tenaillé, lui, par l’esprit du mal et les affres de la concupiscence charnelle. Si l’un d’entre eux avait pu sortir ainsi du cycle scélérat où le Malin tient l’humanité prisonnière, c’était une preuve manifeste que Dieu veillait et leur avait conféré la Grâce. Sa guérison à lui n’était qu’une affaire de temps, et ils entreraient sûrement dans la gloire sereine des prédestinés. Ce ne serait plus alors que l’embrassement de deux esprits victorieux, le coït immarcescible des âmes.... Et il citait Ruysbroëke l’admirable, évoquait sainte Thérèse, Marie d’Agréda, saint Alphonse de Liguori, Angèle de Foligno. Mais, comme il finissait d’élucider son ichtyomorphie à l’aide de saint Thomas d’Aquin, la femme de chambre survint, terrifiée.
—Madame! madame! il est mort! cria-t-elle, effondrée tout à coup sur une chaise, dans une crise nerveuse, pendant que des pleurs convulsifs glougloutaient sur sa grosse face ridée. On courut voir. En effet, le pauvre diable de typhique était trépassé, et, maintenant, la bouche crispée, ses paupières ouvertes montrant la sclérotique jaunâtre des yeux révulsés, il s’agrippait aux draps qu’avait roulés en boudins, pendant une heure, son tic acharné de moribond.
Cela jeta un froid. Modeste Glaviot, Sarigue et la comtesse parlaient de s’en aller et complotaient même leur départ à l’anglaise, d’autant plus que l’endroit était contaminé et que le coli-bacille devait pérégriner bien à l’aise dans cette maison sans antisepsie. Cependant la Truphot fut à la hauteur des circonstances. Elle exigea qu’on la laissât seule après qu’on eût apporté deux bougies, le rameau de buis et le grand crucifix de sa chambre. Alors, elle tomba à genoux et pria longuement, puis quand elle se fut relevée, sanglotante et toute émérillonnée par les larmes, elle manda Siemans et lui enjoignit de courir à l’église, de s’adresser à l’abbé Pétrevent, son confesseur, de le prier de venir et de lui rapporter de l’eau bénite. Elle voulait que le défunt reçût le sacrement pour n’avoir rien à se reprocher. Car Dieu est une Entité très formaliste, il exige que les nouveau-nés, pour être rachetés, soient saupoudrés de sel et traités telle une entrecôte, et il n’accueille les morts, dans les dortoirs de l’au-delà, que si ces derniers ont été préalablement assaisonnés d’huile et accommodés ainsi qu’une escarole. Mais Siemans préféra charger Boutorgne de la commission, dans la crainte de rencontrer la femme de Molaert qui avait déclaré «qu’elle saurait bien les retrouver», lorsqu’ils galopaient tous les deux. Justement, comme le _prosifère_ ouvrait la porte, une femme exagérément mamelue, coiffée d’un bonnet tuyauté auquel pendait un grand ruban outre-mer, en tablier blanc à poches que gonflait l’hypertrophie de deux énormes mouchoirs ayant dû servir dans la journée à torcher l’enfançon, surgit à l’improviste et irrupta dans la maison. Elle vociférait avec un fort accent belge.—Où est-il ce sale maq.... cette ordure qui m’a jetée dehors pour se faire entretenir par une guenuche... Je veux l’étrangler... _sayes-tu_... Il fallut que la Truphot, dont la maigre natte grise s’était dénouée dans son émotion et coulait derrière son dos, à peine plus grosse qu’un lacet de soulier, lui expliquât qu’il y avait un mort dans la maison, lui promît de s’occuper d’elle et lui donnât vingt francs pour qu’elle consentît à s’expédier dans les lointains.
Toute la maisonnée finit par se réfugier dans le salon, après avoir décidé que les deux bonnes passeraient la nuit près du mort et le veilleraient à tour de rôle. La cuisinière devait leur préparer du café véhément; de plus une demi-bouteille de rhum Saint-James et un paquet de cigarettes leur seraient attribués, car les bonnes, chez Madame Truphot, qui n’était pas une bourgeoise selon qu’elle aimait à le déclarer souvent, avaient le loisir de fumer le pétun comme leur maîtresse après chacun de ses repas. Mais elles furent en partie exonérées de cette corvée. Au chevet du décédé elles trouvèrent Madame Honved qui veillait silencieuse. Malgré tout son désir de quitter cette sentine, elle n’avait pas cru devoir se dérober devant cet hommage à la douleur humaine et à la majesté de la mort.
Le salon, qui attenait à la salle à manger et ouvrait aussi sur le jardin, était, comme toutes les autres pièces, meublé de vieilleries et de rogatons d’un bric-à-brac sans discernement. Des guéridons Louis XVI, pieds-bots et vermiculés, faisaient face à des consoles Louis Philippe, d’un acajou semé de dartres; des fauteuils pompadour en faux aubusson alignaient leurs marquises en casaquins, que les mouches et les mites avaient variolées; un canapé hargneux s’embossait dans un angle pour mieux travailler la croupe du visiteur de ses pointes sournoises dissimulées sous une soie enduite de tous les sédiments humains. Une vieille tapisserie, acquise pour cinq louis à l’Hôtel des Ventes, devant laquelle, sans doute, des générations et des générations de hobereaux et de bourgeois avaient flatulé et mis à jour, à la fin des repas, toute l’imbécillité congénitale dont ils étaient détenteurs, pendait lamentable, et évacuait sa _scène flamande_, par la multitude polychrome de ses ficelles désagrégées. Puis c’était un invraisemblable fouillis d’abat-jour en dentelles huileuses, de lampes dignes de la préhistoire, un chaos de terres cuites atteintes de maladies de peau, dont la plastique avait succombé dans les successifs déménagements, qui se poussaient partout, haut-dressées sur des selles. Et derrière tout cela, les chiens de Madame Truphot, Moka, Sapho, Spot et Nénette, qui couchaient dans la pièce, circulaient hypocritement, flairant le pied des meubles et levant la patte sur les étoffes suppurentes et dans les coins d’ombre propice.
On avait fait apporter des liqueurs et des cigares. Ce n’était pas une raison parce qu’il y avait un mort dans la villa pour faire chacun une mine qui ne le ressusciterait pas, bien sûr. D’ailleurs, après une pareille émotion il fallait du montant, un peu d’alcool et le cordial d’un papotage en commun. Quand la camarde a passé quelque part, les hommes éprouvent à l’ordinaire un besoin de se rassembler comme pour mieux se défendre contre l’ennemi commun. Il leur semble qu’ainsi réunis et surtout en disant des choses profitables sur son compte, la Mort hésitera de longtemps à choisir l’un d’entre eux. Pourquoi viendrait-elle les prendre puisque—affirment-ils—ils ne la craignent pas, au contraire? Ce serait pour elle une piètre victoire d’emporter une victime que la chose comblerait de joie. En lui décernant des aménités, ils espèrent confusément la désarmer, car l’infatigable Raccrocheuse ne peut vraiment pas, sans indiscrétion, se montrer démunie de toute urbanité avec des êtres qui ont d’elle une opinion si favorable. Le premier, Molaert, qui avait ouvert dans Paris un cours spécial où il enseignait à quelques grandes bourgeoises et à cinq ou six femmes de hauts fonctionnaires de la République le symbolisme des gestes du prêtre à l’autel, le premier, Molaert fut en mesure d’obéir à ce sentiment. Il parla d’un ton de voix cafard, qui avérait de façon formelle qu’il avait dû passer le meilleur de sa jeunesse à surveiller la blennorrhagie des cierges dans quelque sacristie du Brabant, ou à se faire épouser dans les jésuitières par les professeurs de chattemites du pays marollien. La mort, dit-il, est la récompense du croyant, l’acte le plus probant, par lequel Dieu manifeste sa bonté. Tout a été dit sur elle par les pères de l’Église et il serait ridicule de vouloir y ajouter. Cependant son caractère n’est réellement compris que dans les couvents et les cloîtres où on la salue comme la glorieuse, la sublime Salvatrice qui libère la créature de ce monde effroyable et la précipite dans le giron de Dieu. Dans la vie laïque, dans la Société ouverte, même parmi les plus pieux, elle est encore honnie et redoutée parce qu’elle tranche les vaines attaches qui unissent les êtres entre eux. Lui, Molaert, ne craignait pas la mort, non; il la désirait même comme une récompense à lui dévolue pour avoir vécu dans la règle parfaite de Jésus. Il ne désirait qu’une chose: qu’elle attendît quelques mois encore, afin qu’il pût briser tout à fait la vile enveloppe de sa corporalité, qu’il pût se maintenir dans la pure extase spirituelle du chrétien, n’escomptant plus d’autre joie que le commerce perpétuel avec son Créateur. Oui, dans peu de temps il aurait éliminé pour toujours la basse sensualité que le limon de son origine avait fait perdurer jusque-là en lui... Cependant, il s’angoissait à la pensée que le malheureux défunt avait pu mourir en état de péché mortel... Ces sculpteurs, cela vit toujours avec d’affreux modèles; cela n’a pas de mœurs et ils ne connaissent Jésus que pour en faire de honteuses reproductions en plagiant l’académie des individus les plus déplorables. Au moyen-âge, au moins, la mort subite ou sans confesseur n’impliquait pas forcément la perte du salut, puisque tout le monde se confessait, communiait à peu près chaque matin et que les prêtres veillaient jalousement sur leur troupeau. Ce qu’on pouvait risquer de pire, c’était le purgatoire, tandis qu’en l’heure présente où l’Église se trouvait honnie pour vouloir, quand même, dans son abnégation admirable, sauver les hommes malgré eux; quand elle succombait sous les coups des Dioclétiens de sous-préfectures, la porte du paradis ne devait pas s’ouvrir souvent... Ah! non! C’était à frémir...
—J’étais athée à vingt ans, mais depuis que le bonheur m’a visité, je ne suis pas loin de croire, dit Médéric Boutorgne, en coulant vers la Truphot un regard mouillé. Je n’adopte pas tout entier certes, le _credo_ de Monsieur Molaert, poursuivit-il après un léger arrêt et en cédant au besoin de faire un calembour avec un mot de Renan qu’il n’avait pu comprendre, pour moi, Dieu n’est pas, il se fait... comme le camembert et le livarot.....
Et il s’esclaffa, se laissant tomber sur une chaise, les paumes battant les rotules, rendu hilare jusqu’aux larmes par son propre esprit.
La veuve fronçait le sourcil.—Voyons, il ne serait jamais sérieux, même dans les minutes les plus graves. Elle n’aimait pas qu’on plaisantât sur un sujet aussi élevé.
Modeste Glaviot, debout, une main passée dans l’entournure du gilet, s’affirma panthéiste et déterministe en même temps.
—Dieu est dans tout: dans moi, dans vous, dans Madame Truphot, dans la terre du jardin, dans l’air du ciel et jusque dans l’âme de Nénette qui dort, là-bas, en jappant dans un rêve. Oui, il était partisan d’un panthéïsme sans dualité, assez voisin du matérialisme, en somme, affirmait-il, mais qui avait conservé quand même un brin de spiritualisme, le rien de sentiment sans lequel on ne peut point vivre. Pour lui, la Conscience et la Force primordiales qui avaient ordonnancé l’Univers, s’étaient absorbées, résorbées dans leur œuvre. Attenter à quoi que ce soit qui existât, c’était faire souffrir cette Conscience, cette Déité si on voulait la nommer ainsi.
Donc, si Dieu était dans tout et si tout était en Dieu, on ne mourait pas. La formule actuelle de la personnalité s’effaçait pour faire place à une autre formule aussitôt suscitée après la disparition de la première. Ainsi quand je récite, ajoutait il, quand je dis mon œuvre, j’emploie, tour à tour, ces deux forces universelles qui sont la Pensée et le Verbe; j’utilise ces forces qui m’ont élaboré, moi, pour me déterminer ainsi, selon leur vouloir préconçu, et sans que j’aie la possibilité de me déterminer autrement. Je ne suis pas libre, en effet, de n’être point poète et d’agir dans un sens différent. Si je viens à disparaître, je ne meurs donc pas pour cela; je cesse d’user du monde dans le sens et le mode où vous m’avez constaté, voilà tout, mais le monde, l’œuvre universelle continuera à user de moi. Plongé dans l’immense creuset où se retrempent les Apparences et où bouillonnent les Causes, j’y puiserai une nouvelle Forme sous laquelle, derechef, je serai convoqué. Mais je devrai, encore et toujours, œuvrer pour la Pensée et pour le Verbe, puisque je fais partie du lot de créatures que ces deux Forces ont choisies et modelées pour arriver à leur but terminal, pour accomplir leur fin, ici-bas...
Ce n’était pas très clair, cependant toute l’assemblée approuvait de la tête.
—Il ne m’appartient pas de m’effacer, non... acheva-t-il, en envoyant sa main en l’air, comme pour marquer la grandeur en même temps que l’effrayante fatalité d’un pareil destin.
Sarigue, qui devait opiner à son tour, s’exhiba sentimental quoique païen. La Mort, pour lui également, n’existait pas puisqu’un seul baiser suffisait à donner la Vie. Il n’y avait que l’agonie de douloureuse et l’agonie c’était de ne point être aimé. D’ailleurs, il regrettait l’Olympe favorable aux amours, les dieux du passé, bons enfants, en somme, que les franches lippées passionnelles mettaient en joie, les dieux de l’Hellas et de la latinité qui versaient dans les querelles du traversin, les chichis de l’adultère, les potins de l’alcove ou du privé, tout comme les hommes... Dans ces temps bénis, on honorait les amants; on les glorifiait en public; on leur permettait même de s’égorgiller un peu. La passion ne déférait à aucun code, ne s’endiguait d’aucune mesure. Le philosophe, sur l’Agora obstrué de foule, pouvait recouvrir de son manteau deux jeunes êtres accouplés, de sexe différent ou identique, sans encourir, de la part de l’Héliaste, le reproche de complicité immorale. Hier, même, il avait lu une fort jolie chose, qui résumait de façon parfaite l’antiquité amoureuse. Et il cita sa lecture: Dans la sylve profonde de Délos clamant les gloires de l’Été, souvent le promeneur, qui errait en se récitant les vers de Moschus ou de Bion, croyait entendre le pivert frapper plusieurs fois de son bec acéré l’écorce des bouleaux argentés. Erreur! C’était l’œgipan qui, avant d’étreindre l’hamadryade, sur le tronc des chênes, essayait sa jeune vigueur...
Il recula son siège au milieu d’un murmure flatteur et la comtesse de Fourcamadan, délirante à la pensée de posséder un tel amant, le ceintura de ses bras et culbuta sa tête sur son épaule en lui faisant embrasser tout ce qu’un érésipèle antérieur avait bien voulu lui laisser de cheveux.
La Truphot, ensuite, notifia qu’elle était chrétienne et spirite. A son avis, l’Esprit, décortiqué par la mort de son enveloppe matérielle, ne pouvait pas consentir à s’éloigner, immédiatement, des lieux et des êtres qui lui avaient été chers. Les vérités de l’occultisme s’appuyaient sur le péremptoire des vérités catholiques, pour former le Tout du Surnaturel. Morbus, en somme, ne faisait qu’apporter des réalités tangibles aux déductions des théologiens. Le Pape était mal inspiré qui refusait d’enregistrer le miracle des tables tournantes. Il y avait là une preuve manifeste de l’existence de Dieu et de la Sainte Famille, une preuve équivalente au miracle de Lourdes, puisque c’était une manifestation incontestable de l’Au-Delà. Dieu, qui voulait que les sceptiques fussent confondus, ne s’opposait pas à ce que _l’Astral_ du trépassé continuât à séjourner encore quelque peu ici-bas et répondît à l’appel des initiés... Tout à coup elle se frappa le front d’une main inspirée. Ah! elle avait une idée. Pourquoi ne profiterait-on pas de la circonstance qui n’était point susceptible de se renouveler; oui, pourquoi n’évoquerait-on pas, de suite, l’âme à peine envolée du sculpteur, qui certes, devait rôder dans les environs?
Siemans, muet jusque-là, arriva à la rescousse. Il déclara qu’il possédait une médaille bénite, une médaille sanctifiée par Monseigneur Potron, lui-même, au triduum des missionnaires, une pièce au profil de la vierge. Si l’on venait à la jeter sur un guéridon en giration, comme il l’avait vu faire chez un ami, le dit guéridon se démenait, ruait, se cabrait aussitôt en un cake-walk désordonné, pour se débarrasser de l’effigie bénéfique qui horrifiait le Malin, lorsque celui-ci habitait sournoisement l’acajou ou le poirier noirci du meuble. C’était un moyen infaillible pour se rendre compte si l’on se trouvait ou non confronté avec une âme bienheureuse. Il confia aussi, qu’à l’exemple de l’assistance, la Mort ne lui faisait pas peur. Il l’accueillerait en brave, en honnête homme qui n’a rien à se reprocher. Il voulait seulement un grand nombre de cierges et beaucoup de chants à son enterrement, car la pompe chrétienne était ce qu’il y avait de plus beau sur la terre et il aimait follement la musique. Dans quelques années—il avait le temps encore—il commencerait à mettre de l’argent de côté afin de réaliser un projet caressé. Il voulait doter sa paroisse _du brassard gratuit_ pour les premiers communiants pauvres. Un capital d’au moins vingt mille francs était nécessaire pour cette œuvre. Mais pour en revenir à son trépas, il désirait être enterré au Cimetière Montmartre, une nécropole bien famée, où il y avait beaucoup de grands hommes, et où l’on ne rencontrait que des morts _qui se respectent_. Il aurait bien aimé dormir près du général en bronze couché dans son manteau, près du général Godefroy Cavaignac qui se tenait dans la grande allée, à gauche, mais toutes les places étaient prises à ses côtés. Il avait toujours rêvé, comme monument funéraire, d’une dalle de granit gris cendré entourée de pensées et de myosotis au printemps, d’un petit portique grec en ruines où deux déesses éplorées, en drapé phrygien, soutiendraient un médaillon offert par ses amis, avec son prénom seul et cette simple inscription: _A Adolphe, tous ceux qui l’ont aimé_.
La Truphot menaça d’être emportée, derechef, par un Niagara lacrymal; elle se tamponna les yeux en gloussant, et cette manifestation d’attachement ravagea Médéric Boutorgne qui croyait désormais posséder victorieusement son esprit. Depuis une heure, il cherchait le moyen de mettre tout le monde dehors pour passer la nuit seul avec elle, ce qui parachèverait sa conquête. Mais son indigente imagination n’avait suscité nul expédient. La vieille que l’évocation funèbre de son amant avait remuée et reportait au mort, larmitait et se lamentait par saccades.
—C’est mon bon cœur qui m’a valu cela encore... On a beau dire, c’est trop stupide à la fin d’être pitoyable... Me voilà maintenant avec un mort sur les bras... Un cadavre qu’il va falloir faire enterrer.
Le prosifère dut la consoler pendant que Siemans montait quérir sa médaille et que l’on préparait la table.
—Il ne sert à rien de vous désoler, Amélie, lui disait-il. Ne sommes-nous pas là pour vous assister. Grâce à vous, la science psychique va faire un pas décisif. Cette mort aura donc eu, en somme, un côté profitable.
Les lampes baissées, on avait fait place nette autour de la table, pour qu’elle ne fût pas gênée dans les cabrioles et l’épilepsie que Modeste Glaviot transmué en médium allait lui conférer. La veuve, elle-même, avait désigné l’histrion en se portant garant de sa fluidité et de son ésotérisme. Molaert, avec une moue d’improbation, s’était fait disparaître. Il répugnait à l’occultisme qui, ainsi qu’il l’avait confié à Sarigue, lui apparaissait «comme les sentines, le goguenot de l’au-delà.» L’horloge de l’église proche égouttait lentement la dixième heure et, par delà les fenêtres ouvertes, les beuglements des pochards attardés et les sifflets des trains excoriaient le silence nocturne. Les lumières qui illuminaient les vitres, dans les maisons voisines, s’éteignaient une à une. C’était le moment où, ensuite de la bâfrerie du dimanche, les bourgeois se préparaient à barater leur épouse ou leur concubine, afin de parachever la liesse hebdomadaire. Justine avait tiré sur leurs tringles les anneaux grinçants des vieux rideaux de brocard encuirassés à la base par la poussière et le pissat des chiens. Tous étaient assis, encerclant le guéridon d’un pourtour de mines graves et solennelles. La comtesse poussait de petits cris effarés devant l’imminence des esprits d’outre-monde, et la Truphot avait reconquis un visage attentif et sapient de vieille sorcière, qui se pourlèche devant un sabbat attendu. Déjà ils s’étaient rapprochés, les paumes maintenant à plat sur le bord du guéridon et les yeux fixés au centre, avec, au fond d’eux-mêmes, comme venait de le commander Modeste Glaviot, «_l’énergique vouloir que la table tournât_.»