Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 14

Chapter 143,679 wordsPublic domain

—Pas comme cela, reprenait l’homme... l’axe magnétique de la terre est dans la direction Nord-Sud... Comment, êtres inconsistants et sans fluidité, n’avez-vous pas encore reçu ce primordial Savoir?... Et il les chassa tous deux avec des gestes exorcisateurs pendant que, tout seul, il s’agrippait aux matelas sur lesquels le fiévreux continuait à trépider et à panteler sans arrêt...

Dans le corridor, Médéric Boutorgne était vert; il fallut que la Truphot le menât dans la salle à manger et lui fit avaler coup sur coup deux verres de raspail pour qu’il reconquît la salive et l’usage de ses cinq sens. Alors, elle expliqua: le pauvre diable qu’il avait vu dans le lit était un sculpteur, un ancien ami du temps de M. Truphot, perdu de vue depuis cinq années environ. Le vendredi de la précédente semaine, il y avait par conséquent neuf jours, un fiacre était venu le déposer à sa porte, grelottant déjà la fièvre. Un camarade qui l’accompagnait l’avait informée que, se sentant malade et désargenté, le manieur de glaise avait demandé à être conduit chez elle, sachant combien elle était bonne et assuré d’avance qu’elle ne le laisserait point aller à l’hôpital. Elle avait déféré et fait conduire le malade dans sa villa de Suresnes en déléguant pleins pouvoirs à une de ses bonnes pour faire le nécessaire. Quand elle était arrivée, ce matin même, elle le croyait hors d’affaire, car la servante n’avait point écrit, mais il allait, au contraire, de mal en pis, ayant perdu toute connaissance. Deux médecins requis s’étaient disputés à son chevet, devant elle. L’un diagnostiquait la typhoïde et parlait de plonger le malheureux dans des bains glacés, oui, dans des bains glacés, pour le tuer sûrement; l’autre, un petit maigre, au teint bilieux, aux cheveux roux, se portait garant qu’on se trouvait en présence d’une appendicite de la meilleure qualité et qu’il fallait faire l’opération à chaud, tout de suite, pour se concilier encore quelques chances de salut. Comme ils commençaient déjà à se traiter d’imbéciles, elle les avait mis d’accord en les jetant à la porte et mandé Morbus, le docteur ès ésotérisme, qui seul pouvait le sauver, non pas avec de la vulgaire thérapeutique mais avec des passes et des incantations.

Le gendelettre, en effet, ne devait pas l’ignorer, toutes les maladies étaient de sales tours que vous jouaient les esprits qui se ribotaient dans l’organisme conquis par eux comme de mauvais drôles dans une maison cambriolée par surprise. Il suffisait de les chasser à l’aide des pratiques d’occultisme, ou bien encore en se servant d’une goétie appropriée et on s’en tirait toujours quand le médium était assez puissant. Avec Morbus, il n’y avait rien à redouter; le malin, Astaroth, Baphomet ou les autres n’étaient pas de taille à lui résister. Dans quarante-huit heures le sculpteur serait debout, car la radiation magnétique de Morbus était péremptoire. A son entrée dans la villa, toutes les casseroles de la cuisine étaient entrées en effervescence et s’étaient mises à s’entrechoquer rageusement. Il avait fallu les arrimer avec des fils de fer pendant que le piano glapissait en des lamentations prolongées, au milieu de la déroute des servantes.

Médéric Boutorgne, à l’audition de cette glose, se sentit sur le point d’évacuer à nouveau son entendement. Eh bien! la vieille lui promettait une jolie existence quand ils seraient mariés. N’importe, il n’avait pas le choix. Il redemanda un troisième verre de raspail et, une minute après, sous le regard de la veuve qui guettait son impression, il approuva:

—Amélie avait eu raison de chasser les médicastres. Partout, la science humaine fait éclater son impuissance. Seuls l’Invisible, l’Extra-Monde sont secourables et délèguent, ici-bas, leurs pouvoirs aux initiés, aux médiums, leurs Vicaires!

Enchantée, la Truphot, d’une bourrade amicale, le remettait sur pied... A la bonne heure!

—Venez encore que je vous montre quelque chose. Avec moi, il faut toujours s’attendre à l’imprévu.. Vous n’avez pas froid, n’est-ce pas? Vous pouvez marcher encore un peu sur vos chaussettes?

Et, le faisant grimper devant elle jusqu’au second étage, elle s’engagea dans un étroit couloir de service; puis posant le doigt sur les lèvres pour lui recommander le silence, elle écarta une tapisserie masquant à l’intérieur une porte dérobée, tout en collant sa main à plat sur la bouche de Boutorgne pour étouffer d’avance un probable cri d’étonnement.

Dans la chambre meublée de pichtpin et tendue de cretonne rose, dans le lit de milieu, ce n’était plus un moribond qui s’agitait dans les bonds d’agonie. Non, cette fois, c’était un couple, sans doute apaisé par les préalables conflagrations épidermiques, qui dormait placidement enlacé. Médéric Boutorgne roulait de stupéfaction en stupéfaction. Un moment, il eut l’envie de mettre cette hallucination—car ce ne pouvait être qu’un phantasme—sur le compte du raspail. Etait-ce possible?—Parfaitement, répondit d’un plissement du front la Truphot interrogée d’un cillement d’œil. Oui, il ne se trompait pas. La comtesse de Fourcamadan dormait avec Sarigue, car le fils des croisés ayant eu l’imprudence d’amener ce dernier dîner deux fois chez lui, la comtesse, à la vue d’un amant si fatal, s’était mise à fermenter à un tel point qu’il avait fallu l’écumer au couteau de chaleur comme une pouliche de sang. Et, connaissant que rien n’était plus agréable à la veuve que ces sortes d’aventures, les deux amants étaient venus requérir l’hospitalité pendant un déplacement de l’époux. Présentement, la femme du patricien se vautrait couchée en travers de la poitrine osseuse de Sarigue. Replète et courtaude, sa tête aux cheveux parcimonieux, aux petits yeux en virgule tapis dans un emmêlement de frisettes en chèvre de Mongolie, exprimait, dans le sommeil, tout l’infini des béatitudes. Ses joues de pâleur maladive, en paraffine scrofuleuse, étaient ocellées de taches rouges, de petites plaques d’herpès que l’excès du plaisir avait poussées au cramoisi véhément. Depuis quelques mois, elle suivait un traitement de son cru pour guérir son acné. Comme elle attribuait une vertu curative à la viande de veau, chaque soir, au logis conjugal, elle ne manquait pas de s’en appliquer sur le faciès une livre et demie pour le moins. Quelquefois, dans les effusions nocturnes, il arrivait que le comte, pris de tendresse et croyant accoler son épouse, embrassait l’escalope. Et ce n’était pas le moindre sujet de leurs dissentissements. Mais ce jour-là ses joues étaient libres de tout emplâtre charnu.

De nombreuses serviettes, roulées en tampon sur la table-toilette, témoignaient du bon-vouloir de leur passion. Une odeur pointue, une touffeur alcaline, l’odeur même des accouplements, traînassait parmi la pièce. A la percevoir, les narines de la Truphot s’insurgèrent, frémirent relevées, montrèrent en palpitant le rouge douteux de leurs muqueuses où profitaient quelques poils gris. Ses yeux se fermèrent à demi et elle fut obligée de s’appuyer d’une main à la cloison, comme si elle allait défaillir, spasmée.

—Hein! mon petit, dit-elle, remise, en désignant du pouce ramené en arrière la chambre de l’adultère et de l’index tendu la pièce où se débattait le moribond, ici la Vie; là-bas, la Mort! l’éternelle antithèse! et chez moi, dans la même minute... Est-ce assez décadence et XVIII^e siècle?... On ne dira plus maintenant que je ne suis pas une artiste, bien que je ne sois plus de l’école romane et que j’aie répudié l’allure inspirée apte à vous faire sacrer telle par les imbéciles...

Alors entraînant la veuve dans le jardin où l’effort désespéré de quelques lilas atteints d’étysie avait abouti à de maigres thyrses dont les folioles, flétries et dispersées par la brise tiède, tachaient la terre d’un rose évanescent, sous un petit tilleul ceinturé d’une frange sanglante de géraniums, Boutorgne, rechaussé, se mit en devoir de lui placer son boniment. La tête penchée, en une pose d’amoureux élégiaque, il flûta la chose d’une voix attendrie...

—Ah! si sa chère Amélie voulait! Comme on serait heureux... pas plus tard, non, tout de suite... Quelle place on se taillerait à deux dans la littérature! Déjà... elle pouvait se faire connaître dans la _Revue héliothrope_... La signature Camille de Louveciennes deviendrait avec un peu d’effort... une signature bientôt prépondérante parmi celles de son sexe qui ont conquis leur public... Et puis son livre, _Eros et Azraël_, qu’ils allaient écrire à deux, quel triomphal succès, on en pouvait escompter déjà sans trop d’optimisme. Lui y mettrait son sentiment du paganisme, sa passion, sa fougue, l’humour qui le spécialisaient au _Napolitain_; elle sa conception originale de la vie, son alacrité souveraine et sa facilité d’émotion...

Ils allaient perpétrer un chef-d’œuvre, certainement, le chef-d’œuvre attendu des foules lasses enfin d’apaiser leur fringale dans le restaurant à vingt-deux sous de l’esthétique contemporaine... La Truphot l’avait pris au cou, nouant autour de son faux-col, dans un bel élan d’enthousiasme, ses deux vieilles mains parcheminées que boursouflaient les ficelles violâtres de ses veines engorgées...

—Ah! merci, Médéric, je n’attendais pas moins de votre noble cœur... On a plaisir à vous aimer... Vous êtes reconnaissant au moins... Oui... Oui... C’est entendu, mais allons faire de grandes choses... Si je pouvais être Desbordes-Valmore ou qui sait? une George Sand tardive, toi alors peut-être serais-tu Musset à ton tour, dis? On a vu des choses plus inattendues, et entre nous il n’y aurait point de Pagello, va... Et elle se mit à l’embrasser à pleine bouche en des baisers qui rendaient un bruit d’ossements, mais dont l’horreur n’arriva point cependant à tempérer le délire intime de Boutorgne, en lequel une voix profonde clamait intérieurement: tu touches à la Fortune, ô favori des dieux!

Cependant la vieille semblait ne pouvoir encore tenir en place. Elle rajustait à grand renfort de tapes et de tractions sa jupe et son corsage, à l’ordinaire pleins d’hostilité et de mésestime l’un pour l’autre, qui ne pouvaient consentir à la stabilité, et dont la course à travers les escaliers avait encore outrecuidé la répulsion chronique qu’ils éprouvaient à se conjoindre. Et voilà qu’à nouveau elle tirait Boutorgne derrière elle, en le tenant par le bout des doigts.—Venez... j’ai quelque chose encore à vous montrer...

Parvenus ainsi à l’extrémité de l’allée principale qui ondoyait, bordée par des tentatives de végétation avortée, ourlée de maigres et impubères arbustes, tordus et recroquevillés, n’ayant pas cru devoir mieux faire, évidemment, que de copier la convexité dorsale de leur habituel éducateur, le père Saça, le _prosifère_ et la veuve débouchèrent à quelques mètres d’une tonnelle faite d’un lattis de bois peint en vert, adossée elle-même à une tente de toile bise. Et de cette tonnelle, une envolée de rire frais et moqueur montait, emperlant le silence de ce jardin râpé d’une ondée de notes cristallines...

—Savez-vous ce qui se passe là? disait la veuve. Eh bien, Modeste Glaviot est en train de réussir ce que vous avez raté tout simplement... petit maladroit... Ce soir Madame Honved sera sa maîtresse... J’ai déjà préparé leur chambre à côté de celle de Sarigue... Hein? les nuits de Suresnes, quand nous écrirons cela dans mes mémoires!

Sans doute, les choses ne devaient pas aller aussi facilement que le pensait la vieille car, tout à coup, des intonations cassantes, remplaçant les rires, parvinrent jusqu’à elle et à son actuel gigolo.

Dans la tente de toile où ils s’étaient glissés à pas feutrés, le couple savoura nettement ce tronçon de dialogue. Modeste Glaviot grasseyait de sa voix molle et madame Honved lui donnait la réplique.

—Je vous assure que je suis un amant très discret, chère madame. Je n’ai jamais aimé que vous! Avec moi ce serait la sécurité parfaite. Lorsqu’on a le bonheur d’être remarqué par une femme du monde, la discrétion, n’est-ce pas? devient une règle morale. Quand bien même, sachez-le, toute la littérature affirmerait que vous êtes ma maîtresse; par la plume, par la parole et par les actes, je mettrai la littérature à la raison. J’irai même plus loin, quand bien même vous crieriez partout que je suis votre amant, je vous démentirai sans trève ni repos...

Et l’on entendit son poing qui heurtait le bois de la charmille en un geste de matassin.

Un rire arpégé s’éleva.

—Eh bien! c’est entendu. Dès que ma nature pervertie m’enjoindra de goûter à un nègre, vous pouvez être assuré que je vous choisirai la veille, pour que la transition ne soit pas trop brusque...

La Truphot et Boutorgne virent alors madame Honved sortir, le torse redressé, son érugineuse chevelure flambant dans un rais de soleil comme une coulée d’or roux, la pointe de l’ombrelle dardée en une défense répulsive vers Modeste Glaviot, contre la poitrine de l’histrion pâle de colère qui renonça cependant à la poursuivre..

Une heure durant le pître avait mis en œuvre toute sa politique et toute sa stratégie pour circonvenir la femme de l’auteur dramatique. Il avait peint son amour avec les meilleurs vers de son répertoire, allant même jusqu’à lui décerner, debout devant elle, deux ou trois de ses plus déterminants _Merdiloques_. Il lui avait fait entrevoir que son mari était fini, et que, jolie comme elle l’était, il ne lui fallait pas s’attarder davantage avec un homme dont l’art était inacceptable. Madame Honved l’avait laissé s’exténuer dans son discours, paraissant même l’encourager par des silences ou des rires qu’il avait escomptés favorablement; puis, selon qu’elle en avait coutume avec tous les crétins qui l’assaillaient, elle l’avait finalement exécuté sans retour possible. Maintenant, l’ombrelle rouge sur l’épaule, elle rejoignait la maison d’une allure lente et placide.

La Truphot rageait à froid. Médéric Boutorgne, réhabilité par l’échec de l’autre, se pavanait dans un sourire béat. Hé, hé! il n’y avait pas que lui qui ratait Madame Honved. Mais comment diable, était elle venue, seule, à Suresnes?

Ce que le gendelettre ignorait, c’était la machination de la vieille pour obtenir ce résultat. Elle avait joué gros jeu, très gros jeu, dans la certitude que Modeste Glaviot l’emporterait sans difficulté. Honved s’étant trouvé dans la nécessité d’aller passer deux jours à Bruxelles pour diriger la mise à la scène d’une de ses pièces, la Truphot, au courant de la chose, avait fait expédier de cette ville à sa femme une dépêche fausse—signée de lui Honved—et lui conseillant de se rendre à Suresnes où elle était invitée et d’y attendre son retour. Le truc devait bien se dévoiler tout seul, plus tard, mais cela n’aurait plus la moindre importance puisque Madame Honved serait alors la maîtresse de Glaviot et que le mari, à la rigueur, ne pouvait rien contre une vieille femme. Certainement il crierait, mais il lui serait impossible de se venger d’une façon efficace. Adresser une plainte au Parquet pour faux? c’était faire éclater son cocuage et ce n’était du reste pas dans les mœurs de l’auteur dramatique de se plaindre à la police. Même s’il s’avisait de conter la chose dans Paris, on ne le croirait pas. Pourquoi la Truphot lui aurait-elle joué des tours aussi noirs puisqu’elle n’y avait en somme aucun intérêt visible, aucun mobile discernable? Donc si quelques petits ennuis étaient présumables, ils ne balanceraient pas sa joie d’avoir enfin détruit la quiétude de Honved et d’avoir ourdi un collage de plus. Et puis n’était-elle pas belle joueuse? Si la chose avait été exempte de tout aléa elle n’aurait point éprouvé, en s’y risquant, la forte émotion de celui qui s’en remet à la chance du soin de décider.

Installé maintenant dans un rocking d’osier, les jambes étendues, Médéric Boutorgne tirait de larges bouffées d’un cigare bagué de rouge prélevé dans la provision de la vieille et il promenait sur la villa, le jardin, et tout ce qui l’entourait le sourire protecteur du Monsieur qui en sera bientôt le propriétaire légitime. On devait dîner dans la salle à manger ouvrant de plain-pied avec ses trois baies sur la petite cour, d’où l’on découvrait le bois de Boulogne, les cubes blanchâtres, le hérissement de la masse imprécise de Paris. Le jour agonisait, les frondaisons du bois, la masse des taillis qui dentelaient l’horizon par delà la Seine, se violaçaient, enlevés en crudités sombres par le ciel frotté de cendre rose, des nuages mauves s’étiraient, indolents et paresseux, ouatant l’ithyphallique tour Eiffel d’écharpes couleur d’améthyste, et le soleil sombrait en une hémorrhagie d’or et de rubis, pendant que la ferveur sereine du soir conquérait lentement les êtres et les choses. Par la fenêtre de la chambre du typhique des bouffées de paroles arrivaient.

—Que ton incorporel résiste à l’attirance du Super-Monde... Les nitidités astrales ne doivent pas encore aspirer ton entéléchie... Que l’influx de mon rayonnement diffuse dans ta dolence la luminosité du pollen cosmique et curateur...

C’était Morbus qui continuait ses passes et ses exorcismes. La cloche du dîner sonna comme il descendait enfin, très rouge, remettant en hâte la redingote qu’il avait enlevée pour gigoter bien à l’aise. Il ne pouvait pas rester, non, la Truphot lui faisait beaucoup d’honneur en l’invitant, mais après ces séances, outre qu’il était exténué, il devait se maintenir à jeun, sous peine de perdre son pouvoir de médium: car l’émanation occulte qu’il hébergeait ne pouvait entrer en contact avec de viles nourritures. Un autre jour, il se ferait un plaisir de revenir. D’ailleurs on pouvait être sans inquiétude, le malade était sauvé. Et il demanda seulement à la veuve si elle ne possédait pas, par hasard, un bout de ruban violet, un cordonnet quelconque, car il avait perdu là haut ses palmes académiques. Un mauvais tour, sans doute, de quelque esprit plaisantin. La veuve donna un vieux ruban de corset, et il partit, après avoir refait le nœud de sa rosette, en serrant les mains de Boutorgne et de Modeste Glaviot qui, venant du jardin, rapatriait à pas lents sa déconfiture.

On ne pouvait pas se mettre à table, car la comtesse et Sarigue ne s’étaient pas encore fait paraître. Puis la cloche du dîner n’avait pas ramené non plus Siemans qui était allé faire un tour durant l’après-midi. Il sonna enfin, accompagné de Molaert lui-même, qu’il amenait dîner, tous deux les bras encombrés d’articles d’escrime, fleurets, masques, plastrons, gants à crispin, sandales. Ils avaient même une boîte de pistolets de combat.

—Demain, dès la première heure, dit Siemans à Boutorgne, nous allons faire des armes; il faut que Molaert s’entraîne dur et puis quand il sera sûr de son coup, il giflera en plein café le bonhomme de la Gougnol qui est cause de tout; alors celui-ci sera bien forcé de marcher.

Ce dont il ne se vanta point, c’était d’une scène affreuse dont ils avaient été victimes près des cafés du pont. Ils s’étaient heurtés subitement à la femme de Molaert qui avait dû, pour ne pas périr de faim, utiliser sa maternité en se plaçant comme nourrice dans une famille bourgeoise. A la vue de son mari elle avait laissé là l’enfantelet qu’elle poussait dans une petite voiture et s’était jetée les ongles en avant à la face du Belge. Tout en prenant les consommateurs des terrasses à témoins, elle l’avait traité de sale entretenu, de marlou, etc.

—Si ce n’est pas une indignité, hurlait-elle, moi qui suis d’une bonne famille, dont le père est commandant de la garde civique à Molenbeck, je suis obligée de vendre mon lait, pendant que ce cochon, mon mari, vit aux crochets d’une gaupe...

Les deux hommes avaient dû fuir sous une averse de huées et devant l’approche des torgnoles, car la foule avait pris parti pour la femme. Siemans et Molaert en étaient blêmes encore.

Comme le couple Sarigue ne descendait toujours pas, la Truphot monta frapper à leur porte en les traitant de paresseux. Au bout d’un quart d’heure, on les vit venir, les yeux battus, les joues vernissées par la salive et les succions d’amour, mais très dignes l’un et l’autre. Alors une scène inénarrable eut lieu. A leur vue, la veuve entra en ébullition; une flambée de pourpre irradia sa face parcheminée, cependant que des frissons secouaient son buste maigre. La tête penchée en avant, elle avançait et dérobait le cou, cherchant sans doute à ramener du fond de sa gorge une salive que l’émotion avait fait disparaître. Et tout à coup, elle se précipita, se rua sur eux, les flairant, les frôlant avec des délices visibles, leur prenant les mains, les approchant pour les réunir, après avoir dessiné dans l’air un geste qui commandait le silence. Alors, debout devant eux elle se mit à détailler d’une voix volubile quoique chevrotante tous les défauts du comte de Fourcamadan. Leur sort l’attendrissait, elle, qui voulait voir tout le monde heureux; elle qui ne pouvait souffrir, près de soi, le marasme sentimental des gens ayant mal convolé. Et son émoi était tel que ses phrases s’entrecoupaient d’une abondante larmitation. Oui, le mari était joueur, coureur et quelque peu aigrefin. Par surcroît, il avait des maîtresses, toutes les souillons des petits théâtres montmartrois qu’il entretenait avec l’argent soutiré à sa belle-mère. Certes, la comtesse qui était jeune ne pouvait consentir à lier pour toujours sa vie à celle d’un si triste monsieur. Par miracle, elle avait rencontré Sarigue, un cœur généreux et chevaleresque qui avait beaucoup souffert, mais que le malheur avait ennobli. Dignes, ils étaient l’un de l’autre. Et, elle, la Truphot, aurait la consolation d’avoir coopéré à réparer une monstrueuse iniquité du sort, de leur avoir donné le bonheur. Oui, leur mère leur avait octroyé la vie sans savoir; elle les gratifiait du bonheur, ce qui était bien davantage... Désormais, s’ils n’étaient point des ingrats, ils n’oublieraient pas sa maison...

Elle fit une pause, pendant laquelle elle étancha son ruissellement, puis brusquement questionna:

—Voulez vous être fiancés par moi? Voulez-vous, devant nous tous, prendre l’engagement définitif d’être l’un à l’autre jusqu’à la mort, en attendant que j’aide de tout mon pouvoir au divorce que nous sommes assurés d’obtenir?...

La comtesse et Andoche Sarigue, enchantés de leur essai préalable, se regardèrent. _L’oariste_ entre ces deux futurs époux fut très court. Un sourire marqua la bonne opinion qu’ils avaient l’un de l’autre et la haute estime en laquelle ils tenaient leur savoir et leur entraînement réciproques. Spontanément, lui, d’une voix chaude, et elle, la fiancée, d’une voix timide, répondirent oui.

La paranymphe, alors, se dressa sur les pointes, se recueillit un moment et fit sur leur tête circuler ses bras osseux, en un geste de bénédiction digne de l’antique. Puis elle leur donna la double accolade, durant que Boutorgne, Siemans, Modeste Glaviot et Molaert venaient, à tour de rôle, féliciter les deux amants, que la Truphot avait promis l’un à l’autre avec non moins de dignité que son mari pouvait en avoir mis jadis à distribuer l’hyménée légal.

En ce moment, Justine, la bonne, dépêchée près du malade revint dire qu’il était très tranquille, apaisé désormais, les paupières closes et les doigts roulant les draps de son lit, d’un geste machinal et continuel.