Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 12

Chapter 123,223 wordsPublic domain

Avec lui ce n’était plus l’argot corrosif de Bruant, la _trouvaille_ qui fige les moelles, la goutte de stupeur et d’effroi qui tombe, avec le terme, sur les nerfs de l’auditoire; non, c’était je ne sais quelle excrémentation, quel flux anal de glaires, de brais argotiques, un dévoiement de langue liquoreuse, qui n’arrivait point à se solidifier autour du noyau de cerise que formait le mot de Waterloo, revenant inexorablement pour ponctuer la chose. Le vocable éclatait, crevait infâme dans la stéarine aqueuse de cette forme, comme ces bulles de gaz qui viennent crever au ventre ballonné des chiens roulés par le fleuve, durant les nuits d’été. Et ce banquiste prétendait chanter la Misère humaine! Ce queue-rouge s’emparait du Famineux, de l’éternel spolié qui s’en va hurlant sa détresse et dont les râles d’agonie ont pour mission, ici-bas, de porter à son apogée la jouissance de l’assouvi, et il le rendait paterne et bafouilleux; puis à grands coups de poing sur les côtes squelettiques, il soutirait, pour ensuite les prolonger dans son public de filles, de bourgeois amorphes et d’imbéciles diplômés, les sonorités effroyables. Le thorax résonnant et vide de ceux qui meurent d’inanition, où les viscères affamés _se sont dévorés eux-mêmes_, servait à ce bobèche vaseux de tympanon et de grosse caisse—si on peut ainsi parler. Toute sa clientèle en digestion riait, s’ébrouait d’aise. Personne ne se levait, ne se précipitait paroxyste et déchaîné devant l’effroyable blasphème, pour faire justice du grimacier soufflant la malepeste de son âme au visage du Pauvre qui, quoi qu’on fasse «sera roi un jour», comme dit le Poète, après avoir lubrifié ce monde souillé sous les incendies forcenés d’une Jacquerie vengeresse qui, au passage, arracheront des bravos aux planètes moins infâmes que la nôtre—si toutefois il en existe.

Naturellement, tous les trois vers, il évoquait Jésus, le fadasse bateleur dont les niaises dissertations, les blandices sentimentales et la morale de petit homme aimé des femmes ont pour toujours rivé les chaînes des malheureux. Et Jacques Paraclet n’avait pu résister récemment à l’envie de lui décerner le titre de _dernier poète catholique_. Cette sympathie se conçoit: après lui n’était-ce pas l’homme qui, le plus souvent, avait écrit le mot devant lequel se cabrent les typographes?

—Comme il a du talent, et puis quel bel homme! exclamait la Truphot admirative.

—C’est presque du génie, surenchérissait Boutorgne qui, bifurquant de suite, s’empressa d’ajouter, dans sa hâte de réussir: n’est-ce pas, dites, ce sera pour ce soir? Et, d’un air entendu, il clignait la paupière après s’être saisi des mains de la veuve, pendant que celle-ci, acquiesçante, lui tapotait les joues, d’une petite claque amicale, en disant:

—Non, mais voyez-vous, le petit polisson!

Siemans faisait semblant de ne rien entendre, ayant pour principe de ne jamais s’opposer aux frasques de la vieille qui devaient, pensait-il, hâter d’autant sa désagrégation finale. Il ne craignait nullement qu’elle lui échappât, rivée qu’elle était à lui par plusieurs années de coucheries et de sales juxtapositions d’épiderme. Il avait conservé, rue Pigalle, une petite chambre de 300 francs dont la Truphot payait le loyer, où il allait dormir quand elle s’offrait un extra. Toujours, il trouvait à point un prétexte pour se faire disparaître avec décence. Il est vrai que le lendemain il extorquait un ou deux louis en surplus de ses émoluments ordinaires: ce qui lui permettait, en ces sortes de circonstances, de _lever_ une femme au _Rat mort_ et de se décrasser un peu du contact de la vieille. Déjà, il était debout:

—Ah! fichtre, il est onze heures et demie, et mon oncle de Schaerbeck qui arrive par le train de minuit cinq. Vous savez bien le télégramme reçu ce matin; je ne veux pas vous traîner avec moi à la gare du Nord; je file. Modeste Glaviot vous reconduira. Et il se mobilisa lourdement sur le dehors après avoir serré la main de l’histrion qui attaquait alors son deuxième _merdiloque_.

Maintenant, Modeste Glaviot goûtait l’ovation triomphale, et affalé sur une chaise, devant la Truphot, il s’épongeait, exténué, paraissant succomber sous le poids fatal du génie.

—Trois soliloques, chaque soir, cela me tue; désormais, je n’en dirai plus que deux.

—Cher ami, vous avez été admirable, confondant, disait la veuve qui s’était emparée d’une de ses paumes.

—Vous êtes dantesque; bien que je sache par cœur tous vos _soliloques_, bien que je possède à fond votre merveilleux hymnaire, chaque fois que je vous entends, cela me plonge dans un véritable spasme intellectuel, bafouillait Médéric Boutorgne, redressé et sentencieux.

—Je vous quitte une minute... une seule minute, disait le bouffon, sans même remercier des boniments laudatifs.

Et il alla se placer près de la porte, côte à côte avec le bonisseur, car le piano attaquait la marche finale et le public sortait. Lorsqu’une fille venait à passer près de lui, convoyée par son _miché_, il lui serrait la main, en l’interpellant de son prénom. Il les connaissait toutes. Souvent, il lui fallut se pencher, appréhendé lui-même, à la manche, par l’une d’entre elles. Il devait prendre des rendez-vous, car il répondait:

—Non, pas demain, Fernande, je suis pris, je dis des vers en famille chez Claretie.

—La semaine prochaine, c’est entendu, Rachel, je t’écrirai...

—Eh! bien, Sarah, tu as plaqué ton Brésilien. On te trouve toujours entre quatre et sept, pas?

—Tu peux compter sur moi, pour mardi, ma biche; non, pas mardi, mercredi, ce jour-là je dîne chez Léon Bloy, je t’ai dédié une pièce, tu sais...

Il paraissait positivement ne rien ignorer de leur privé, ni de leurs amants. Et il griffonnait des notes, fiévreusement, sur un calepin, se défiant sans doute de sa mémoire. Mais, tout à coup, il secoua rudement une grande blonde qui le tenait par un bouton de sa redingote:

—La barbe!... laisse-moi, Angèle, finies les amours avec toi, tu sais... depuis le permanganate...

Puis il donna un coup de coude dans les flancs du nomenclateur.

—Celle-là, comment s’appelle-t-elle? questionna-t-il, en désignant une belle fille, peu détériorée encore, aux cheveux de sombre acajou, aux bandeaux crespelés, dont le lustre vestimentaire et les joyaux de mauvais goût affirmaient la surabondance de clientèle, qui arrivait à sa hauteur au bras d’un élève du Val-de-Grâce.

—Ah! mon vieux, c’est une nouvelle, je ne la connais pas.

—Fais-la suivre par le garçon; il me faut son adresse demain... quarante sous pour Charles s’il m’indique son hôtel...

Alors, satisfait, ayant ainsi rempli avec minutie les différentes charges de sa profession, il revint prendre la Truphot et Médéric Boutorgne, tout en nouant autour de son cou un foulard de soie noire destiné à préserver son inestimable larynx contre la fraîcheur sournoise de la nuit. On sortit et, dans le fiacre qui les véhiculait tous trois, Boutorgne surexcité par la pensée que cette soirée allait enfin marquer pour lui le premier effort, le premier raid vers la fortune, puisqu’il allait œuvrer sur la Truphot, Boutorgne commentait infatigablement le talent du _grimacier_ qui, trop loin du commun, insensible à ces basses louanges, remerciait à peine d’un léger signe de tête. La veuve, assise aux côtés de Glaviot, lui parlait à l’oreille et tous deux riaient de temps en temps, sur un mode discret, pendant que le gendelettre disert, accroché au strapontin, maintenait, avec difficulté, à chaque cahot de la voiture, l’équilibre de son discours et de son individu.

Dix minutes plus tard, le pître et Madame Truphot cynique s’engouffraient de compagnie dans l’appartement de la rue d’Assas, après avoir refermé la porte au nez de Médéric Boutorgne, non sans l’avoir gratifié, au préalable, de deux vigoureuses poignées de main et d’effusions congédiales.

—Au revoir, cher, et à demain. Merci encore de nous avoir accompagnés; avez-vous des allumettes pour redescendre?

Et resté coi, sa poitrine de poulet menaçant d’éclater dans une hypertrophie de stupéfaction, Boutorgne adhérait au paillasson sans même pouvoir exprimer sa juste indignation en termes littéraires.

—Ah! mince! Ah! mince!... répétait-il, sans se lasser, incapable de trouver autre chose.

IV

Si le duel dure encore de nos jours, c’est qu’il est en somme le seul moyen, pour la Société, de restituer l’honneur aux flibustiers, escrocs, parjures, faussaires, entretenus, proxénètes qui font son plus bel ornement.

Huit jours après, exactement, La Truphot se donna à Médéric Boutorgne. Il avait bien pensé au lendemain de l’avanie et de l’affront qui lui avait été fait, à déserter pour toujours le petit cénacle et sa tenancière, mais il fallait vivre, songer enfin à se faire une situation, et il n’avait pas les moyens, lui, le raté, d’avoir de la rancune. La rancœur qui se traduit par des actes de vengeance, c’était bon pour les arrivés. Du reste il serait toujours temps, plus tard, de faire payer cher à la veuve, lorsqu’il l’aurait épousée, lorsqu’elle serait bien à lui et à lui seul, la bile noire, l’amertume qu’avait extravasées en lui ce comportement. Et puis, il n’en était pas à ses premières rebuffades; il n’avait même connu que cela dans la vie, le pauvre! On verrait, quand il serait riche à son tour, le genre humain paierait cela, sûrement. Mais quand elle lui eût avoué enfin son amour, cette révélation heureuse lui coula une douce chaleur dans les moëlles. Il lui parut que son âme s’irradiait, s’illuminait _a giorno_. Positivement, il avait des girandoles de lumière à l’intérieur de son individu.

Pour le quart d’heure, il s’ébrouait sur le trottoir, l’estomac soulevé comme par un virulent ipéca, aux souvenirs de la nuit. Ah! ce n’avait pas été drôle, mimer tous les gestes du plus fol amour, de la plus déréglée passion, sur cette carcasse vétuste. Besogner cette larve; gigoter profitablement sur cette lémure, sans laisser percer une ombre de répulsion qui pouvait le perdre à jamais; embrasser frénétiquement ces lèvres qui semblaient s’écraser sous les siennes comme la peau d’une vieille nèfle juteuse; se sentir à chaque étreinte la face balayée des mèches grises poissées par l’effort et la sueur d’un ahan sénile, non, il y avait de quoi donner la nausée à un fossoyeur habitué à triturer des cadavres. Certes, les deux vers de Juvénal s’imposaient. _Servus erit minus ille miser, qui foderit agrum_... etc... Et, voilà pourtant où l’avait acheminé la littérature! Pourquoi n’avait-il pas embrassé la profession de son père? oui, pourquoi ne s’était-il pas fait rond-de-cuir lui aussi? Il aurait stagné quelques heures par jour dans un croupissoir quelconque, et moyennant cela, libre, vers cinq heures exempt de tout souci, il aurait pu faire des femmes dans le Luxembourg, des femmes qui ne lui auraient pas, au milieu de la danse de Saint-Guy passionnelle, soufflé au visage, à travers la carie de leur dernière molaire, une haleine caséeuse de vieille érotomane, une senteur d’évier ou de mollusque corrompu.

Mais peut-être s’accoutumerait-il à cela, puisqu’on s’accoutume à tout. La Nature, une bonne mère, qui a créé les hommes pour un tas de sales besognes, n’a-t-elle pas décrété l’annihilation lente mais certaine du primordial dégoût qu’éprouvent ses créatures pour différentes choses. A l’aide du temps, elle modifie l’opinion première et défavorable; l’accoutumance se fait progressivement, et les êtres accomplissent alors presque sans répugnance ce qu’elle leur avait ordonné de faire et devant quoi ils s’étaient préalablement cabrés. On _s’habitue à tout_ est un cliché révéré par la Civilisation. La Nature, qui a prévu l’universalité des cas, se serait trouvée prise en défaut, risquant par surcroît de voir s’écrouler son œuvre entière si elle n’avait pris soin d’effacer, peu à peu, dans le cœur des hommes, la répulsion spontanée pour une multitude de faits, et si elle ne les avait acheminés, par une progression savante, à la tolérance et même à l’amour final du caca. Sans cela est-ce qu’on pourrait mentir, flibuster son semblable, faire l’amour et se reproduire, accomplir en un mot les saletés qui constituent la vie et que réprouve le cœur ou l’intelligence. Je m’y ferai, tout naturellement; l’initiation seule, sans doute, sera douloureuse, songea Médéric Boutorgne. D’ailleurs la fois prochaine, puisque la vieille ne déteste pas licher, je me collerai un peu d’alcool dans la peau, et alors j’imposerai à mon imagination—car tout est affaire d’imagination—de me faire travailler, non plus sur la Truphot, mais sur Cléopâtre ou Aspasie. Pourquoi n’achèterai-je pas une photographie de Cléo de Mérode? poursuivit-il; je la placerai subrepticement au chevet du lit, au-dessus de l’oreiller, pendant les minutes néfastes, et comme cela l’illusion sera parfaite. Il n’y aura qu’à s’abstraire, en pensée, ce qui n’est pas très difficile, en somme.

Puis, comme quelques louis qu’il avait soutirés à la veuve, en avancement d’honoraires, tintinnabulaient au fond de ses grègues, il décida de s’offrir une journée pleine de délices. Il irait d’abord au bain, pour propulser en dehors de son épiderme le ferment tenace et malodorant que la plastique de la Truphot y avait implanté, après il irait déjeuner dans un restaurant de journalistes, près du boulevard, et ne mettrait pas moins de dix francs à son repas pour sidérer ses confrères en déroute devant un tel luxe. Ensuite, l’après-midi, il se rendrait à Longchamps, placer un louis, à cheval, sur _Bajazet_ dans le handicap final: un désir tenace qu’il avait depuis longtemps, et à six heures, au _Napolitain_, il combattrait, plein d’audace et à voix assurée cette fois, les idées de M. Lajeunesse qui abusait un peu trop de la tribune aux harangues. Oui, le jaspin de M. Lajeunesse commençait à l’horripiler. Et il était d’accord en cela avec presque toute la ménagerie à gens de lettres. S’expliquait-on un pareil succès avec une prose catarrheuse de jeune homme poussif? une phrase qui toussait, crachait, hoquetait, ahannait, hachée d’incidentes se traînant dans la phrase comme des culs-de-patte, une prose où quinze épithètes étaient nécessaires pour formuler le trait balourd.

Il réalisa exactement ce programme, mais il fut tapé de cent sous, à l’issue du déjeuner; Bajazet se trouva battu outrageusement et le soir, au _Napolitain_, M. Lajeunesse, outré de sa controverse et mal embouché, comme à l’ordinaire, le traita de fœtus de singe et de bâtard d’hamadryas, ce qui fit rire la docte assemblée aux dépens de Boutorgne qui, comme toujours, n’arriva point à la réplique.

Sur les huit heures, il se décida mélancoliquement à rejoindre, pour dîner, un restaurant à trente-deux sous de la rue Montmartre, où le patron, un homme de plus de soixante-dix ans, affirmait que Wagner, le grand Wagner, avait dîné sous l’Empire, dans les heures noires qui précédèrent l’appareillage pour la fortune et la gloire. Même on y montrait sa table. Il frôla sur le trottoir un vieillard sans doute affamé, vêtu d’innomables haillons, aux gestes tremblotants de quasi-paralytique, dont les paupières sanguinolentes semblaient avoir été rongées par des myriades de mouches ou par un demi-siècle de larmes, qui vendait un illustré, exclamant par à coups d’une voix cassée et suppliante:

—Demandez la _Vie en rose_!... la _Vie en rose_!...

Comme Médéric retraversait le boulevard, deux bras énormes, surgis d’un fiacre, les bras de Siemans, s’agitèrent à sa vue en geste de télégraphe Chappe, pendant qu’une voix aiguë de castrat le hêlait itérativement.

—Cher, très cher, vous tombez bien, lui dit le comte de Fourcamadan, assis en face de l’amant en titre de la Truphot. Comme cela se trouve! nous courions justement après vous. Et le descendant des croisés expliqua: Voilà, on avait besoin de lui, parce que, Molaert, un Belge et un ami commun se battait en duel. Ce Molaert, qui se réclamait d’un hellénisme transcendantal, qui parlait le cophte et le sanscrit, par surcroît, disait-il, était venu à Paris, il n’y avait pas un an dans l’intention de prêter ses lumières à la renaissance triomphale du catholicisme, pour laquelle pendant vingt ans avait lutté Jacques Paraclet. Il avait même vécu quelques mois, hébergé par ce dernier avec sa femme grosse et son enfant, conquérant le pamphlétaire par la glorification opiniâtre de son génie. Mais Jacques Paraclet, envahi par la famine, et finalement blasé par ces louanges à domicile qui ne rayonnaient pas profitablement sur le dehors, avait dû le mettre à la porte, à la suite d’un colletage digne de portefaix, sans avoir même pu vérifier au préalable si l’helléniste, pour qui la langue d’Aristophane n’avait plus de secrets, était seulement au courant de la prononciation du thêta. Molaert sur le pavé s’était intelligemment débrouillé. La largeur de ses épaules qui ravalaient celles de Siemans et le tonnage invraisemblable de ses flancs avaient réduit à merci, en peu de minutes, la Gougnol, directrice à Montmartre d’une boîte dénommée le _Théâtre Fontaine_. L’épouse engrossée, ainsi que l’enfant âgé de deux ans, avaient été diligemment jetés sur le pavé par le Belge, qui s’était hâté de prendre possession de la vieille cabote et de trôner dans un intérieur où il était loisible de boire du bordeaux fameux, de manger des entrecôtes larges comme le Champ de Mars, et de répudier toute fonction autre que celle du maquerellat.

Ce catholique, qui à quelqu’un lui faisant observer que procréer, à reins que veux-tu, des enfants voués d’avance, par son absence de tout pécule et son horreur du travail, à une existence d’esclaves ou de deshérités, n’était ni humain, ni charitable, ni même paternel, répondit un jour:—Le christianisme! Mossieur, ordonne d’engendrer; ce christilâtre qui déclarait d’autre part que s’il avait écrit _la prière sur l’Acropole_, il n’aurait plus d’autre ressource ni d’autre expiation que le suicide ou se faire chartreux, vécut donc chez la Gougnol des jours consolateurs de toutes les disettes et de tous les déboires passés. Malheureusement l’amant sérieux qui entretenait encore la catin quadragénaire finit par trouver la chose sans agrément. Il coupa les subsides, renversant la huche. Et c’est pourquoi—le théâtre ayant fait faillite—Molaert présentement lui envoyait des témoins, afin de le sommer d’avoir à servir à nouveau la mensualité nourricière ou à trembler devant son épée.

L’Exégète belge n’avait pas cru pouvoir mieux choisir qu’en désignant comme témoins, Siemans, un compatriote, et le noble comte dont le nom jetterait sur cette affaire un lustre indéniable.

—L’adversaire de Molaert est un lâche, disait Fourcamadan; le voilà qui se dérobe piteusement. Il excipe que notre client n’est plus qualifié pour faire tenir un cartel à qui que ce soit. Alors, mon cher, nous allons porter la chose devant un jury d’honneur. Et nous vous avons choisi comme arbitre.

Enchanté de la chose, Médéric Boutorgne, faisait néanmoins le dégoûté.—Oh! vous savez, moi, je ne suis pas très calé sur Châteauvillard.—Il ne s’agit pas de cela, mon vieux, intervenait Siemans qui défendait la corporation, si le bonhomme de Madame Gougnol, ne marche pas, Molaert va lui casser la g..... et il sera dans son droit. Donc, rendez-vous, demain six heures avec son arbitre, au café Napolitain, la table à gauche de celle de Mendès...

Le lendemain, l’amant sérieux n’ayant dépêché aucun juge d’honneur et s’étant contenté d’adresser, sur les huit heures, au comte de Fourcamadan, un bleu que le garçon apporta et dans lequel il disait que toute constitution de témoins ou de tribunal, pour une rencontre avec Molaert lui semblait superflue, «puisque la pêche étant fermée, il ne pouvait choisir la ligne de fond et que, retenu par des affaires pressantes, il redoutait d’arriver en retard et d’être obligé ainsi de se passer son épée au travers du corps, comme Vatel pour avoir manqué _la marée_», la société se mit en devoir de rédiger, de suite, un procès-verbal de carence. Après avoir pris l’avis de notables escrimeurs présents, après avoir requis les lumières de deux ou trois fleurets célèbres du Cercle de l’Escrime ou de la salle Tabadil, la conduite de celui qui se refusait à affrêter désormais l’helléniste et sa maîtresse sur le retour fut définie comme il convenait, avec des adjectifs sans bienséance et de flagellantes épithètes. Puis Siemans et Fourcamadan portèrent la chose aux journaux avec des «prière d’insérer» contresignées par quelques-uns de leurs amis des rédactions.

Est-il utile de spécifier qu’une bonne moitié des affaires d’honneur du boulevard ont pour motif des conflits d’ordre similaire?

V

Les infusoires du croupissement...