Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 11

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La chaleur de la salle se faisait plus intense, la fumée des pipes, que quelques éphèbes s’étaient décidés à sortir pour affirmer la solidité de leur estomac, semblait décourager le labeur obstiné des becs Auer luttant désespérément contre la demi-ténèbre envahissante. Des filles, surexcitées par les chatouilles et l’abus des _fines_, s’invectivaient en sourdine. Une grande maigre, efflanquée, à faciès de carlin, en interpellait une autre, énorme, aux indénombrables mentons, et lui criait:—Va donc, hé! avec ton _miché_ à dix-neuf sous! A quoi celle-ci répliquait:—Tais-toi, la môme sans ovaires! Oh! la, la, ta bouche, viande d’amphithéâtre! Le garçon réclamait l’argent des consommations.—Encore une demi-heure avant Modeste Glaviot, dit Médéric Boutorgne à la Truphot. Voulez-vous que nous sortions un peu? Mais celle-ci préféra rester; Ventajoux, le ténor toulousain, assis maintenant à côté d’une femme aux joues violettes et aux yeux éraillés malgré le maquillage, l’intéressait.

A la reprise, un jouvenceau, vêtu de velours gris côtelé, le thorax prisonnier d’un gilet à la Robespierre en soie rouge coruscante, copieusement bijouté, au linge festonné et douteux, dont la science spéciale devait être très appréciée des muqueuses des dames présentes, à en juger par le murmure flatteur qui l’accueillit, se tourna vers le pupitre, fourragea un instant dans les partitions, ce qui lui permit de croupionner devant l’auditoire, et, de ses lèvres, où adhéraient encore des brindilles de tabac, laissa fluer une chanson exagérément absconse.

Le triple ban auquel il avait droit, selon la coutume de la maison, ne s’était pas encore apaisé qu’il cédait la place à un autre aëde, hirsute, d’allure plutôt paupérique celui-là, qui exhiba sans modestie une extériorité de photographe avignonnais ou de pédicure forain.

—Le fils naturel de l’archevêque de Paris et de l’Impératrice Eugénie, messieurs, proférait le Crozier de l’endroit.

Phon-Phlug, tel était le nom de guerre de ce fils des muses, que sa redingote vétuste, passée par l’usage à l’encaustique irradiant, devait faire prendre dans les asiles de nuit où il fréquentait pour un professeur de danse ou de polonais sans clientèle, et que la seule apparition du peigne, ou l’imminence d’une saponification quelconque auraient précipité sans doute dans les fuites les plus vertigineuses ou l’anévrisme sans rémission. Il odorait l’alcool, d’ailleurs, avec autant d’ingénuité qu’un chèvrefeuille ses plus suaves parfums. Et, tout de suite, il conquit son public avec deux chansons où l’acte de la défécation, ses prodromes et sa finale, était envisagé sous toutes ses formes et avait avantageusement pris la place de la copulation, de ses prémisses et de sa résultante, centres obligatoires autour desquels évoluait avant lui toute chanson contemporaine digne d’attendrissement, de vogue et de respect. Plusieurs fois il fut rappelé, au milieu d’un fol enthousiasme.

Avec Phon-Phlug on venait d’épuiser les numéros vulgaires, le lot des comparses. Maintenant le devant du piano appartenait à Abel Letriste. Ah! par exemple, pour raconter celui-là, pour évoquer ce grimacier sexagénaire, il y a pénurie d’adjectifs. Tout à coup, en effet, c’est sur le bas tréteau l’envol d’une redingote mesurée au kilomètre, une mimique de derviche-tourneur coiffé d’un décalitre à bords plats, dont les girations diffusent le vertigo dans l’entour immédiat. Une voix, montée de suite au fracas des trains express en collision, chante alors les joies bucoliques, met à jour l’âme du pastour languedocien rappelant ses bœufs dans la langue d’un Paul Dupont bruxellois! Ohé, mes bœufs! ohé, mes bœufs! et finalement affirme—allusion patriotique—«Qu’au bout du champ, le coq a chassé le corbeau!» Puis, de son larynx spasmodique surgit une haleine alliacée, qui ventile la salle et suffirait à elle seule à éteindre, d’un coup, tous les phares de la côte atlantique.

On escaladait présentement les paliers successifs de la Beauté.

Un petit homme châtain, Pierre Volet, à la voix fluette et à la coiffure fignolée, qui lui succéda, débagoulinait une vaseline sentimentale, une pommade à la rose suiffeuse et rancie dans laquelle paradait, de ci, de là, le cheveu errant du solécisme:

Vous êtes si jolie, O mon bel ange blond, Que ma lèvre ravie En touchant votre front Semble perdre la vie...i...i...i...ie...

Il flûtait la chose d’un timbre inspiré, graissé de fadeur niaise, la bouche arrondie en orifice de volaille et cela détraquait, saccageait la Truphot non moins que les femmes de l’endroit qui, en sortant de là, allaient évidemment, dans l’hiatus du sexe, devenir mégalomanes... _submittat asello_... comme dit le satirique.

Toute l’assistance reprenait la finale, les filles accrochées au cou des hommes, la veuve accolant de son genou la rotule de Boutorgne, cependant que Siemans acquérait la chanson des mains du bonisseur pour l’interpréter, le lendemain, sur l’ocarina. Et il fallut que Pierre Volet mirlitonnât encore trois inepties du même ordre, notamment: _Un poète m’a dit qu’il était une étoile_, pour que la salle consentît à le laisser s’expédier vers le fiacre qui devait le convoyer à Montmartre où il chantait à onze heures, car il était très couru. Enfin, avec Xavier Largentière, un athlète timide à la face rosissante de bon géant, qui vint chanter _Le Coucher de Soleil_, de beaux alexandrins, propulsés par le buccin en émoi d’une voix puissante faisant fracasser la mitraille des rimes, s’envolèrent, consolateurs de toute la bêtise précédente.

C’est le dernier éclat d’un somptueux génie.... C’est l’angoisse d’un dieu, que le trépas atteint.....

—Cinq minutes d’entr’acte et nous entendrons Modeste Glaviot, le célèbre auteur des _Merdiloques du déshérité_, cria le directeur de la scène.

On ouvrait les portes pour aérer un peu la salle et ne pas laisser détériorer les précieuses bronches de Modeste Glaviot par un air où, positivement, la puanteur devenait pondérable. Désormais Médéric Boutorgne était décidé; il coucherait avec la Truphot au premier soir. Ah! certes, ce n’était pas par débordement libidineux qu’il consentait à la chose; on ne pouvait pas espérer de la veuve des nuits dignes de l’antique Babylone, mais enfin, cela serait toujours plus rémunérateur que la littérature. Ainsi, il gagnerait loyalement la pension qu’elle lui avait fait entrevoir et qu’il ne pouvait plus espérer, puisqu’il avait raté Madame Honved. D’ailleurs, s’il parvenait à supplanter Siemans, sa situation serait assise pour toujours, car il irait jusqu’à épouser la veuve s’il le fallait. Alors, avant peu, grâce à l’argent qui permettrait de traiter somptueusement quelques confrères choisis ou de lancer un journal, il deviendrait lui aussi un auteur notoire et coté. La fortune seule rend possible la réclame, et la réclame bien entendue, c’est la gloire; le public étant trop bête pour, lorsqu’on lui répète sans lassitude qu’un écrivain a du talent, se rendre compte par lui-même du contraire. Abrutie par tous les _navets_ qu’on lui a appris à respecter, hystériée chaque matin par une centaine de scribomanes, comment voulez-vous que la foule soit en possession d’un procédé d’analyse quelconque? Cucufort a du génie, Nétronchin est un nouveau Balzac, Pilivert est le premier styliste de l’heure actuelle, clament les tartiniers des journaux d’affaires, et l’imbécile qui pour rien au monde ne manquerait de faire débuter sa journée par la palpitante lecture du _Premier-Paris_, du _Bulletin politique_ ou des _Faits-divers_, tombe immédiatement en syncope admirative lorsqu’il lui arrive d’accoster la signature de ces _prosifères_ fameux.

—J’ai du talent, certes, mais quand bien même je n’en aurais pas plus que Monsieur de Montesquiou, rien ne peut m’empêcher de devenir glorieux et d’esbrouffer mon époque comme lui, si j’ai enfin de l’argent, se disait Médéric Boutorgne qui avait trop fréquenté le _Napolitain_ pour ignorer que le retentissement d’un individu n’a rien à voir, dans la plupart des cas, avec la luminosité de son cerveau.

Il savait, d’ailleurs, que pour réussir très jeune dans la Littérature, trois choses sont nécessaires: posséder un _suit_ de chez Masclet, un divan «profond comme un tombeau» et besogner ferme les femmes de cinquante ans. Il était en bonne voie: une partie de ces conditions était déjà acquise pour lui.

Un susurrement flatteur accueillit Modeste Glaviot à son entrée. Les femmes présentes, avachies sur leurs chaises, se redressèrent, abandonnant à peu près toutes la conversation désormais négligeable de leurs _michés_. Incontinent, elles minaudèrent, en des poses avantageuses, dans l’espoir d’être chacune remarquées par le pître sensationnel. La femme, en général, de quelque milieu qu’on la prélève, garde au plus profond de son viscère affectif le culte d’une Trinité sainte pour elle, l’impérissable inclination pour le _Soutanier_, le _Grimacier_ et l’_Officier_. La seule haine qu’elle nourrisse de façon définitive, une haine capable de la porter aux pires excès est celle de l’Intelligence. Modeste Glaviot était donc au mieux avec ces dames. Et il leur adressa, avant de palabrer, un sourire circulaire et insistant, clignant de l’œil au profit de quelques-unes d’entre elles: ce dont celles-ci se montrèrent très fières et prirent prétexte pour mépriser, de l’attitude, celles qui n’avaient pas été pareillement favorisées.

Modeste Glaviot était grand, très grand, avec un teint de panari pas mûr et une tête élégiaque de Pranzini sans ouvrage. Les épaules étroites chutant en pente de toit, il se composait parfois, pour varier son personnage, un air abstrait et dolent de barde de mauvais lieu, un extérieur de satanique de petite ville, aux cheveux partagés d’une raie, à la viande émaciée, qui affole, à l’ordinaire, les sous-préfètes en ménopause, et précipite à la faillite les supérieures de maisons-chaudes qu’ont épargnées jusque-là les charmes transcendants des sous-officiers rengagés.

Ce sordide _grimacier_ des plus basses farces atellanes avait vécu longtemps dans les milieux réfractaires, et, un beau jour, la tentation lui était venue de jaculer, lui aussi, une déjection nouvelle sur la face du Pauvre, du Grelottant et de l’Affamé, sur lequel il est de mode aujourd’hui, pour les pires requins, d’essuyer avec attendrissement les mucilages de leur nageoire caudale. La chose a été inventée, jadis, par Jean Richepin, qui chanta «les Gueux» et qui riche depuis, pourvu de tout ce que l’aise bourgeoise peut conférer d’abjection à l’artiste parvenu, fit condamner, il n’y a pas deux ans, un malheureux chemineau qui s’était hasardé à éprouver la sincérité du Maître en cambriolant son poulailler. Six mois de prison enseignèrent à ce pauvre diable qu’on peut chanter, en alexandrins monnayables, la liberté farouche, la flibuste pittoresque et les menues rapines _des outlaws_ et trouver intolérables ces sortes de comportements lorsqu’il leur arrive d’attenter à une personnelle propriété acquise à force de génie. Il faut avoir, en effet, l’âme ingénue d’un trimardeur pour s’imaginer une seule minute que la largeur d’esprit d’un écrivain comme l’auteur _des Blasphèmes_, s’amusera de cette facétie et trouvera spirituel le chapardage, qui se conforme à un de ses hexamètres, et le prive indûment d’un couple de pintades. De Jean Richepin le «truc» passa à Bruant, qui le condimenta d’un piment adventice et s’en enrichit de même. Celui-là insultait, vilipendait les bourgeois, leur envoyant, pour ainsi dire, des coups de soulier dans les naseaux, à leur entrée dans son bouge; souillant leurs femelles d’épouvantables injures. Et les bourgeois béats en redemandaient, ne trouvant jamais les bocks assez chers ni l’injure assez excrémentielle. Ils avaient donc une personnalité quelconque puisqu’on se donnait la peine de les injurier! Jusque-là ils ne se croyaient pas en pouvoir d’attirer ou de détourner l’attention de qui que ce fût. Et voilà qu’on prenait la peine de les obsécrer individuellement. Avant l’histrion aux bottes de terrassier, ils n’étaient assurés que d’une chose: leur propre néant, et il se trouvait quelqu’un maintenant pour leur concéder la réalité de l’état humain. On m’abomine, on me couvre d’immondices; _donc je suis!_ répétaient-ils orgueilleux et consolés. Les salons, les grands cercles se vidaient, les théâtres, les music-halls, les lupanars ne faisaient plus d’argent, le Tout Paris, reluisant et sensationnel, s’engouffrait, le soir, dans la salle du boulevard Rochechouart. Les hommes auraient donné jusqu’à leur dernier louis, les femmes auraient jeté leurs bijoux, pour être encore et toujours lubrifiés par ce jet cinglant d’ordures. Après cinq ou six ans d’exercice, après avoir chanté le souteneur et la fille, le purotin et la syphilis, le surin, le chancre et l’alcool, après avoir enfoncé de force jusqu’aux yeux la tête du bourgeois dans le jus du bubon social, le tenancier du beuglant s’était retiré dans la châtellenie qu’il avait acquise avec l’argent des satisfaits, venus chez lui pour se rouler dans l’odeur de sentine, dans le fumet de bagne ou de dépotoir, après lesquels soupirait leur âme nostalgique de gens comme il faut. Et, maintenant, il se vantait que pas un bourgeois n’était plus dur que lui pour les pauvres. L’année précédente, il avait fait condamner trente-deux paysans pour braconnage et, tel un seigneur de l’ancien régime ou un actuel baron juif, il venait de donner, à ses gardes-chasse, l’ordre de tirer impitoyablement sur ceux qui assassineraient ses lapins!

Parallèlement à celui-là, nous eûmes aussi Séverine, dite le Puits Artésien de l’attendrissement, le Geyser lacrymal, qui déversa dans le journalisme, pendant quinze ans, les fleurs blanches de ses paupières et submergea les gazettes de plus de liquide larmiteux que la catastrophe de Bouzey ne déversa d’ondes implacables sur un département tout entier. Séverine conjuguée par Poidebard, qui approvisionna les _gens de bien_, les salons pitoyables et le bazar de la Charité de phrases toutes faites sur le Pauvre. Séverine, boulangiste et théiste, qui, à détailler les affres du loqueteux nourricier, gagnait en un mois plus d’argent que Stendhal n’en gagna durant toute sa vie, et qui dégoûta du Socialisme encore plus que Truculor.

Modeste Glaviot avait pris la suite pour assurer la pérennité de la vogue et ne pas laisser choir dans le discrédit les _Chansonniers montmartrois_.

Chaque époque a eu son épilepsie de crétinisme ou son lot de catastrophes. Le moyen âge a eu l’an mil, la querelle des «Universaux», la peste noire et Jeanne d’Arc. Les temps modernes ont innové le mal que Ricord n’a pu réduire; ils ont eu les Jésuites, le Concile de Trente, Louis XIV et le Putanat légiférant de son successeur. L’Époque contemporaine se trouva embellie par l’égorgeur corse, le père Loriquet, le Romantisme, le Choléra morbus, Monsieur Thiers et le somnambule du 2 décembre. Le second Empire nous a conditionné Dupanloup et Gallifet, le Mexique et Morny, la Montijo, Cassagnac et 1870. La Troisième République vit prospérer Mac-Mahon, vaincu à Sedan mais vainqueur au Père-Lachaise; elle toléra Drumont, le Sâr Péladan et le Sacré-Cœur, fomenta la psychologie de Paul Bourget, le nationalisme et la cathédrale de Lourdes, mais ce qui appartient personnellement aux jours actuels et ravale à jamais ces successives horreurs, c’est, sans conteste possible, les cabarets montmartrois.

Cela, c’est, à proprement parler, les accidents tertiaires de la Sottise, les gommes syphilitiques dans les méninges de Paris, la nécrose dernière du cerveau national. La chanson du père Hugo _Castibelza_, _l’homme à la carabine_, le célèbre _Avez-vous vu dans Barcelone_, de Musset, Béranger et sa _Grand’Mère_, Thérésa et sa _Femme à barbe_, Amiati et ses flatulences patriotiques, Paulus, lui-même, pourléchant de sa langue d’histrion punais le farcin boulangiste, étaient endurables, à la rigueur, à côté des chansonniers dits de «la Butte». Ceux-ci donneraient immédiatement à l’homme le plus sociable et le plus placide l’irréfrénable envie de changer de planète et de se faire naturaliser, sur l’heure, citoyen de Mars ou de Saturne, encore que dans ce dernier sphéroïde, qui a sept satellites, le nombre des individus, des poètes qui chantent la lune doit être sept fois plus considérable qu’ici-bas et que la vie doit y être, par eux, rendue à peu près impossible.

Le long d’un kilomètre de boulevard, les façades de leurs cabarets brasillent dès la nuit tombée et s’occupent à raccrocher diligemment le crétin désœuvré. C’est là qu’on élabore le tégument d’imbécillité qui, comme une lèpre squameuse s’élance, sur Paris. Il y en a pour tous les goûts; il y en a qui besognent dans le sentimental ou l’élégie, comme Pierre Volet, Edmond Teulet, qui perpètrent _Son Amant_, _Vous êtes si jolie_, les _Stances à Manon_, fournissant ainsi aux faiseuses d’anges périphériques le meilleur de leur clientèle. Comment voulez-vous, en effet, que résiste un pauvre _modillon_ ou une _petite main_ ravagés au sortir de l’atelier par de telles harmonies? Un grand nombre d’entre eux se monopolisent dans l’esprit, à l’instar de Rivarol, et réhabilitent sans le savoir les macaques ou les cynécophales qui ne toléreraient pas une minute l’existence parmi eux d’individus d’aussi outrageante bêtise que par Monsieur Fursy par exemple. D’aucuns sont philosophiques à l’égal de Sully-Prudhomme dont la pensée prédomine, comme on sait, sur celle de Jamblique ou de Spinoza, et beaucoup découvrent la nature à l’imitation de Lucrèce ou de Monsieur de Bouhélier. Mais la totalité est patriote, antisémite et ultra-réactionnaire, vous le pensez bien. Le meilleur de leur profit consistant à pratiquer, moyennant rémunération, le fouissage des épouses délaissées ou des catins ayant du vague à l’âme, à force _de manger du blanc_, comme dit le peuple, ils sont devenus royalistes. Quand un vieillard bénévole a été abusé par les voyous de l’Œillet blanc, dont la mentalité et l’éducation seraient répudiées comme inférieures par les aborigènes de l’Oubanghi; quand le chef de l’État est tombé dans le traquenard à lui tendu par l’armorial qui, depuis que la Nation refuse de l’entretenir, ne vit plus que de baccara, de maquignonnage et de la prostitution de ses femmes ou de ses concubines, cela leur fournit un thème de plaisanteries que rien ne peut exterminer et que les vieux repasseront aux jeunes, sans découragement. Tant qu’on n’interdira pas à ces drôles de se servir des vocables français qu’ils transforment en un inénarrable brabançon, ils blagueront le nez des juifs, le chapeau de Monsieur Loubet, ou le chef hispide de Monsieur Pelletan sans jamais pouvoir trouver autre chose.

De même que vous ne pouvez pas vous arrêter en Bretagne devant un éventaire de papetier sans mettre le nez sur un excrément versifié de Théodore Botrel, ce Cadoudal de la syntaxe en insurrection, qui lance contre la République les bataillons épais de ses barbarismes, il est impossible, à Paris, d’empêcher la contamination de vos oreilles par leurs insanités. Pourquoi n’édicte-t-on pas une loi spéciale, un règlement prophylactique? Oui, pourquoi ne ferait-on pas un délit du continuel _attentat à la mentalité publique_? Quiconque exhibe sa fesse sur le boulevard, et contrevient ainsi à la pudeur évidemment liliale et à la morale indéfectible de ses semblables, risque six mois de prison. Ces individus sont-ils donc moins coupables lorsqu’ils nous font voir, d’un bout de l’année à l’autre, les parties honteuses de leur entendement? En les tolérant avec une pareille bénignité, on forcera chaque citoyen, soucieux de propreté et d’antisepsie, à ne plus sortir qu’en traînant derrière soi un canon Maxim du dernier modèle, capable d’exterminer enfin cette engeance exécrable. Quelques-uns déjà, certes, se sont vus acculés à des extrémités pareilles. Et si Monsieur Cochefert, ex-chef de la Sûreté, avait eu pour un décime seulement de perspicacité, il n’aurait pas fait buisson creux dans l’affaire de l’homme coupé en morceaux, il y a deux ans: le cadavre intercis ne pouvant être, en effet, que celui d’un chansonnier montmartrois, qu’un malheureux, poussé à bout et plein d’une juste rage, s’était trouvé dans la nécessité de découper en rognures vengeresses, à peine plus grosses que des jonchets ou des «pommes paille».

Modeste Glaviot s’était fait ce soir-là une tête adéquate à son boniment, une tête de Christ blennorrhagique. Et la suppuration de la pièce majeure des _Merdiloques du Déshérité_ fut en tous points louangeable. Cela sortit sans effort, fut évacué d’une voix pâle qui laissait écouler, comme une cholérine opiniâtre, les filaments séreux des octomètres réfractaires à toute prosodie.

M.... v’là l’hiver, j’ai plus d’ribouis Nib de phalzar, mes arpions fument Sous la pluie. L’naz piss du cambouis M... j’suis à jeun d’puis la Commune.

Pendant deux cents vers, cela continuait ainsi, praliné à chaque seconde par le mot de Cambronne. M. Huysmans reprochait jadis à Virgile de heurter à chaque hexamètre un dactyle contre un spondée; avec Modeste Glaviot, cet inconvénient de la métrique latine n’était point à redouter. A la chute du vers, l’_ultime soupir_ du dernier carré venait conjoindre le mot d’Ubu qui ouvrait le vers précédent. Car si Modeste Glaviot était un imparfait latiniste, il était, en revanche, un remarquable _latriniste_. Au siècle précédent, sa langue eût été capable de faire accourir tous les porte-cotons inoccupés de l’ancienne monarchie, désireux de ne pas perdre leur savoir-faire. Et après l’avoir ouï seulement trois minutes, un geste s’imposait: la main cherchait machinalement la ficelle du tout à l’égout, pour déterminer le déclanchement de la chasse d’eau. A force de prononcer le mot infâme sa bouche, d’ailleurs, en avait pris des hémorrhoïdes.

Lui aussi disait son fait à la Société, travaillait pour la Révolution sainte. Il déversait tout cela sur le Pauvre qu’il enfouissait vivant dans cette poudrette verbale. Après avoir subi les affres de la faim qui, comme un épieu rougi, perfore les entrailles; après avoir enduré, depuis l’origine du monde, le gel qui, pareil à un bistouri, fouille les muscles ou rugine les os par les nuits des interminables hivers; après avoir cru à la pitié des Riches, au dévouement et à la sincérité des bateleurs ou des charlatans qui s’offraient pour le sauver, après avoir toléré la Charité, ce louche anesthésique de la Misère grâce à quoi, à travers les âges, on a pu pratiquer sur lui les plus douloureuses opérations sociales, le Pauvre devait endurer encore les lamentations de Modeste Glaviot.