Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires

Part 10

Chapter 103,675 wordsPublic domain

Oui, les fulgurances jaillies de la conjonction de deux soleils ne réussiraient pas à éclairer, à purifier l’opacité pestilente de votre intellect, où s’entasse chaque jour le guano de vos pensées et de vos innomables concupiscences!

Vous avez tous les vices des satisfaits sans en avoir la souplesse cynique. Pour ce que vos mères ont été cuisinières au fond des provinces, il n’est pas un infâme poëlon, où mitonne le plus sordide ragoût, la plus nidoreuse des nourritures bourgeoises, que vous ne rêviez de torcher de vos langues frénétiques, de vos langues de révolutionnaires, _que vous avez transformées en suppositoires_ à l’usage des puissants et des rois. Et par dessus tout vous nourrissez la haine implacable de l’art dont la seule vue vous plonge dans les exaspérations forcenées. Pas un artiste, pas un écrivain capable de sauver par la magie de la forme l’exécration du fond ne collabore à vos journaux. Avec plus d’acharnement que les assouvis qu’on a vus parfois aimer la littérature et tolérer les hommes libres, vous enfoncez, de vos propres mains, le bâillon et la poire d’angoisse à quiconque refuse de s’asservir sous la discipline de caporal poméranien qui est celle de votre parti. Les sept Géhennes de la Misère, les _in pace_ de la faim attendent le malheureux, qui ayant donné un moment dans vos insanes théories, et précipité dans une syncope d’épouvante pour vous avoir approché, s’est, par la suite, enfui au loin, en hurlant de terreur dans la nuit pitoyable, dans la ténèbre impuissante à calmer les hoquets de son âme en la tamponnant de lénifiant silence ou en lui dérobant votre squalidité!.....

Tueurs de Dieu! disait le moyen-âge pour exprimer l’horreur ultime du crime humain, tueurs d’artistes! pourrions-nous vous crier à la face pour formuler à notre tour le suprême coefficient des vindictes humaines. Oui, tueurs d’artistes que vous êtes, vous vous mettez à dix mille pour exterminer un pauvre être brûlé par le feu sacré. Des multitudes, qui n’ont jamais connu d’autre prurit que le délirium, le satyriasis de l’ordure, surgissent, suscitées par vous, afin de se précipiter au pourchas du Prédestiné, du Douloureux, dont le cœur tordu de spasmes acclame, comme le mien, une Beauté et une Justice que vous ne connaîtrez jamais. Et il faudra vingt siècles, peut-être, avant que la petite flamme que vous avez éteinte se rallume à nouveau dans un cœur d’homme!

Mais ne vous hâtez pas trop d’incliner à l’optimisme et d’entonner dans vos lutrins le cantique d’allégresse. L’opprobre de votre socialisme d’esclaves et de loups-cerviers jouisseurs n’est pas près de supplanter encore l’opprobre bourgeois qui lui dispute la scélératesse. La patine d’infamie dont vous prétendez revêtir le monde, comme l’émail d’un grès flammé, n’est pas cuite encore dans le four clandestin où vous rêvez de l’élaborer.....

Recevez-moi, ajouta le pamphlétaire après une courte pause qui lui permit de renouveler son souffle et de dérailler en partie selon sa coutume, recevez de moi cette surprenante révélation. Quand, à la suite du trépas du Christ, les assises du Monde se soulevèrent d’effroi; quand les cieux craquèrent dans une épilepsie d’innomable terreur, Dieu dit à sa Création: Je rachèterai à nouveau la Terre, dès qu’entassés les uns sur les autres, les cadavres des Justes et des Purs, iniquement suppliciés par les hommes, formeront une pyramide d’une altitude égale à trente-trois fois celle du Golgotha: autant de fois le Golgotha que la chair de ma Chair et la Substance de mon Esprit avait d’années au moment de mourir. C’est pour cela que vous avez vu tant de saints courir au martyre, dans le moyen âge. C’est pour sauver à nouveau leurs semblables que tant de Bienheureux dans les premiers siècles, ont donné leur vie. Eh bien, le saviez-vous? Il ne manque plus qu’un cadavre à l’épouvantable et rédimante pyramide, un Cadavre que l’on attend vainement depuis cent années, pendant lesquelles aucun cœur n’a eu le courage de s’immoler. Et ce cadavre c’est le mien; oui, j’ai décrété que je serais celui-là et Dieu que j’avais invoqué m’a répondu: je t’en donnerai le courage.

Voilà pourquoi mon époque m’a fait panteler dans les plus inconvenables tourments, voilà pourquoi pas une heure de ma vie ne s’est écoulée sans que je fusse écartelé à vingt chevaux, voilà pourquoi le pal effroyable de l’injustice et de la faim a déchiré mes lombes emplies au préalable de plomb fondu. Car, vous entendez bien, je suis Celui qui couronnera enfin de son corps l’Alpe vertigineuse des glorieux suppliciés, je suis Celui dont l’Agonie sauvera l’Univers derechef. Je suis Celui dont la mort fera régner enfin la justice sur la terre apaisée. SI LE CHRIST ÉTAIT LE COMMENCEMENT, MOI JE SUIS LA FIN ET LE BUT.

Et cela me donne le droit de vous dire que vous me trouverez toujours quand il s’agira de précipiter à l’égout, à la _cloaca maxima_, le portique boîteux, le fût de colonne vermoulu des Rostres d’où vous haranguez les plèbes à qui vous rêvez d’infuser les manies ergoteuses des _Petdeloups_ parvenus et le pus de vos propres veines. Je vous hais; je vous exècre si tragiquement que je sens des nervures d’acier s’enfoncer dans mon âme à votre seule apparition, et que je voudrais acquérir la frénésie dynamique des tremblements de terre pour vous balayer tous...

_Expirantem transfixo pectore flammas_... comme Ajax dont la poitrine transpercée par la foudre vomissait la flamme; fussé-je moribond, j’étoufferai, sous une suprême clameur, vos coassements de batraciens imbriqués de pustules; je domestiquerai des tonnerres pour servir au plain chant de mes fureurs; je remmancherai au bout de ma plume le cyclone familier avec lequel, depuis vingt ans, j’ai pris coutume d’écrire!...

Et quand vous m’aurez assassiné, entendez-moi bien, vous n’aurez point conquis la tranquillité. Vous en trouverez d’autres pour vous faire hurler à leur tour, pour vous tisonner avec le fer rougi de leurs malédictions. Car, ainsi que dans cet extraordinaire épisode de la guerre des Gaules, conté par Jules César, où un soldat du Brennus, embusqué dans un redan d’Avaricum, tenait tête tout seul à l’armée assiégeante, en lançant à découvert la tragule et la poix bouillante et qui, percé d’un trait parti d’un scorpion, fut remplacé par un second combattant, puis par un troisième... par un quatrième... et par d’autres toujours, se disputant jusqu’au soir le poste mortel; comme dans cet extraordinaire épisode où se révèle tout entière la sublime héroïcité de notre race, il se trouvera bien quelques fiers artistes, énergiquement décidés, eux aussi, à se repasser la javeline et le feu médique destinés à embêter la crapule jusqu’à la fin des temps...

Jacques Paraclet, la face embuée de vapeur, reposa alors sur la table, comme il eût fait d’une lame régicide magnifiée pour avoir percé un tyran, l’inoffensif couteau de dessert qui lui avait servi à scander ses fracassantes périodes. Puis il promena une dernière fois le regard issu de son œil vairon sur Truculor qui, depuis dix minutes au moins, gisait écroulé sous cette lame de fond. La Truphot accablée qui, à deux ou trois reprises, s’était vainement efforcée de l’interrompre, se lamentait en des mots sans suite, et pleurait même en sourdine, rien qu’à penser au scandale dans lequel sombrait la fortune littéraire de son salon.

Truculor, maintenant, se déterminait vers la porte.

—Quand on invite des hyènes enragées, Madame, on prévient l’assistance, au préalable, laissait-il tomber d’une voix blanche dont la colère avait assourdi le métal. Et il disparut, cueillant son chapeau et son pardessus, au passage, dans l’antichambre, sans que la veuve de l’officier municipal ait eu le temps de le rejoindre pour lui offrir le tribut de son affliction.

Honved riait aux larmes, amusé de l’événement, parfaitement assuré, d’ailleurs, de ce qui allait suivre. Boutorgne, l’homuncule, se disculpait hypocritement auprès de l’hôtesse.

—Ah! si j’avais su, je ne vous aurais point prié de l’inviter... Le scélérat m’avait donné parole de se tenir tranquille... Quel misérable!... Voulez-vous que je le soufflette, ajoutait-il, après un temps, son torse court redressé en une pose bravache, et tremblant intérieurement qu’on lui donnât licence des voies de fait.

Mais la veuve se tamponnait les orbites.

—Non... non... pas ici... dehors... c’est assez d’esclandre pour ce soir, demain, si vous voulez.....

Et Boutorgne concluait.

—Je ne peux pourtant pas lui envoyer des témoins; on connaît ses idées là-dessus: il ne se bat jamais.

—Mon cher, disait le comte de Fourcamadan à Siemans, c’est un rude goujat, mais il n’y a pas à dire, il a _chichité_ en beauté. Comme c’est dommage qu’il soit sans esprit, car vous l’avez entendu: il n’a pas fait un seul calembour. Il faudra que je lui en passe quelques-uns...

Cependant, d’un geste impérieux, Jacques Paraclet avait fait signe à Madame Truphot, lui enjoignant de le suivre dans l’antichambre.

—La malheureuse, ça va lui coûter cher, prophétisa Honved, tourné vers sa femme, en voyant la maîtresse de maison rengainer son navrement ainsi que ses mouchoirs, et suivre l’Emphatique comme fascinée.

—Est-ce qu’ils vont mijoter une coucherie ensemble, questionna Sarigue, se décidant seulement à émerger de dessous la table où depuis le coup de boutoir du phénomène, coup de boutoir à lui décoché, qui avait dispersé sa bravoure et son esprit de répartie, il s’était mis en sûreté pour laisser passer le typhon.

Tous les convives debout, en désordre, au milieu du salon dressèrent l’oreille, car après une accalmie de quelques minutes la voix de Jacques Paraclet s’enflait progressivement, dans le vestibule, pour de nouveau tonitruer.

—Madame, ce matin même, quand m’est parvenue votre invitation, je me trouvais sans moyen d’y répondre. Un huissier, exempt de miséricorde, venait de saisir le dernier pantalon avouable que je ménageais depuis de longs mois déjà pour m’offrir au regard des personnes qui me veulent du bien. Cet homme impavide, qui aurait saisi avec la même ardeur l’unique vêtement du Crucifié, s’il avait vécu dans ces temps fabuleux et si le Procurateur, plus humain que nos magistrats pour les actuels délinquants, n’avait exonéré par avance le fils de Dieu des frais de son supplice; cet homme à panonceaux emporta donc, avec le haut-de-chausses susdit, un veston longanime qui ayant, par un miracle que je ne m’explique pas, conservé ses deux manches, un présumable col et le nombre de boutons exigibles, me permettait de me faire agréer encore, dans quelques maisons exemptes de décorum. Plus démuni de l’absolu nécessaire que Barrès, Hanotaux ou Saint-Georges de Bouhélier ne le sont de syntaxe ou de pudeur, je n’attendais plus qu’un miracle et, dans une prière, je me remis à Dieu du soin de l’accomplir pour ne pas décéder le jour même, faute d’aliments, puisque je ne pouvais songer à venir manger votre dîner. Mon Dieu, implorai-je, accréditez, une fois de plus encore et à mes propres yeux, la providentielle mission que vous me forcez d’accomplir ici-bas. L’inspiration ne tarda point, une langue de feu descendit sur moi: j’eus instantanément l’idée de me rendre aux Bains Deligny, dont le patron jadis fit de la mystique chrétienne avec Ernest Hello, et de solliciter, de son aide fraternelle, une immersion gratuite. Après m’être documenté pendant plus d’une heure sur la cagnosité et l’escafignon de mes congénères, la grâce divine opéra. J’arrêtai, au sortir de sa cabine, un fringant personnage de qui le lustre vétural et le plat visage—où la sottise était mitoyenne de la prétention—ne me permettaient pas de douter, une seule minute, que je ne me trouvasse devant un mortel dont l’unique fonction sur la terre consiste à culbuter des femmes, à jouer aux courses, et à lire les livres de Paul Bourget.

—Monsieur, lui dis-je, à vous envisager, la conjecture s’impose: vous possédez évidemment deux cents pantalons, comme le comte Boni de Castellane, et pour le moins douze douzaines de jaquettes, comme M. Deschanel. Je vois même que vous portez monocle comme feu Félix Faure, l’académicien Costa de Beauregard, et que vous devez être plus bête encore, si la chose est possible, que ces bipèdes précités. Or, moi, je suis Jacques Paraclet dont il serait ridicule de penser que vous eussiez jamais entendu parler, Jacques Paraclet à qui Dieu a délégué le soin de préparer ses créatures, oublieuses de son Verbe, à l’acceptation sereine des plus imminentes catastrophes. Je suis à l’heure actuelle affligé, comme vous pouvez le voir, d’un complet que répudierait le moins snob des chemineaux et investi surérogatoirement par la plus douloureuse disette de numéraire. Comment osez-vous circuler aussi somptueusement alors que mon dénûment à moi, le Promulgateur du Très-Haut, tirerait des larmes à Job lui-même sur son fumier? Voudriez-vous, après m’avoir rencontré, après que je me fusse adressé à vous, voudriez-vous charger vos nuits sereines du remords de ne m’avoir point secouru, alors que Dieu vous a choisi parmi tous vos semblables afin de me prêter assistance, et qu’il m’envoie vers vous à la seconde d’inexprimable angoisse où je suis prêt de défaillir et d’abandonner la tâche qu’il m’a confiée? Pensez que vous pouvez mourir sur l’heure ou demain et comparaître devant Lui, pendant que du Trône de Justice tombera sur vous l’écrasante Parole: Pourquoi n’as-tu pas tendu à Jacques Paraclet une main fraternelle, pourquoi lui as-tu rendu désormais impossible l’Œuvre dont je l’avais chargé?

Cet homme tremblait en m’écoutant, Madame.—Entrez là, me dit-il, en désignant sa cabine, je suis rédacteur au _Sillon_. J’ai lu votre _Imprécateur_. Et il troqua son caparaçon impressionnant contre ma défroque de trimardeur. Dois-je vous dire que, sous mes haillons, il partit transfiguré, la sottise de son faciès obnubilée pour toujours sous le rayonnement magique de l’archange vainqueur que Dieu, dont il venait de servir les desseins, avait fait de lui, immédiatement?

Eh bien! Je viens de requérir de vous un service semblable poursuivait le Catholique dont la voix se haussait maintenant à un tumulte d’orage; je vous _somme_ d’accomplir à votre tour quelque chose d’équivalent à ce que ce scolopendre de sacristie a fait pour moi afin de me permettre de venir, ce soir, exterminer l’adipeux Mazeppa dont dix Ukraines de bêtise et d’impudeur n’auraient point ralenti le galop effréné. Demain, Madame, je serai jeté à la rue sur l’ordre du propriétaire du taudis qui me sert d’Alhambra. Demain, si toutefois auparavant le soleil, de dégoût, ne résilie pas son emploi, Jacques Paraclet sera sans asile et sans pain et la Parole de Dieu, se trouvera, de ce fait, abolie pour toujours. Pensez que vous seule pouvez présentement empêcher cette chose dont les anges pâlissent déjà d’épouvante, tout au fond des étoiles. Pensez que, vous seule, pouvez empêcher les cieux d’éclater d’indignation, et de s’émietter sur la terre pour étouffer tant de scélératesse. Quel compte aurez-vous à rendre un jour, si vous vous dérobez? Songez que si je demande à l’Inexorable Juge de vous faire trépasser sur l’heure, il m’exaucera incontinent en ce vœu dont vous reconnaîtrez vous-même la justesse et la légitimité. _J’ai le droit de considérer, moi, toute personne possédant cent sous comme me devant deux francs cinquante._ Madame, j’ai besoin de vingt-cinq louis...

En entendant ces dernières paroles, Siemans jusque-là placide n’y put tenir. Il se précipita, fonça sans même prendre le temps, au passage, de soulever entièrement la portière qui, s’enroulant autour de lui, s’arracha et l’accompagna dans sa course, traînant à l’arrière de ses talons comme un manteau de théâtre. Quand il rejoignit la Truphot, il était trop tard: Jacques Paraclet était déjà sur le paillasson de la porte d’entrée, occupé à enfouir des billets de banque dans la poche de son veston et à les y tasser à grands coups de poing vainqueurs.

Le Belge alors secoua furieusement sa maîtresse en lui jetant à la face d’épouvantables injures.

—Pardonne-moi, Adolphe, implorait-elle, c’est un médium; certainement il m’aurait envoûtée... Déjà cela commençait à me chatouiller à l’occiput... tu sais bien les prodromes... il m’aurait fait mourir comme il m’en menaçait le misérable... Puisque depuis plus de dix ans nous faisons de l’occultisme ensemble, tu n’ignores pas qu’on ne plaisante point avec ces choses-là...

Elle ne devait pas avouer le motif véritable qui l’avait fait déférer au tapage. Siemans la regarda bien en face, dans le blanc des yeux, haussa les épaules et revint vers les autres, toujours hors de lui.

Il s’accrocha aux omoplates du comte de Fourcamadan avec qui il se sentait en pleine confiance; et dit, la bouche tordue, congestionné de colère.

—Non, le croiriez-vous? elle a marché de quinze louis... ils ont dû prendre rendez-vous, sûrement elle a des _intentions_ sur lui...

Le comte planta son annulaire aux trois bagues armoriées dans le creux stomacal de son interlocuteur, se dressa sur les pointes et répondit:

—Quinze louis pour ce catholique, le Nonce ne lui prendrait pas plus cher.

III

Histrio!... cinœdus!...

Le surlendemain, la plaie de ses quinze louis à peu près cicatrisée, la Truphot décida d’aller passer la soirée au _Cabaret des Nyctalopes_, rue Champollion, où Modeste Glaviot, un de ses invités ordinaires, devait venir débiter, sur les onze heures, un monologue inédit. La ruelle, qui n’aurait déparé aucun Ghetto, s’ouvrait étroite et noire entre la rue de la Sorbonne et celle des Écoles, marinant dans une pénombre digne du moyen-âge, et donnant asile à une dizaine de bouges où s’embusquaient des théories de souillasses contrôlées par le Dispensaire. Cela s’emplissait, dès la nuit tombée, de cris de ribaudes, de querelles d’étudiants ivres, s’engorgeait à chaque minute de groupes vociférants scholars, rapins ou ronds de cuir déchaînés, en quête des maléfices de Vénus, et que déversaient, à larges coulées, les quatre ou cinq portes d’un grand café-prostibule, incendiant la rue voisine de ses quinze mètres de façade. A gauche du boulevard Saint-Michel, tout un lacis de ruelles végètent ainsi, uniquement dévolues à la prostitution, s’embellissant, tous les matins, d’une extraordinaire floraison de démêlures tombées des taudions haut perchés. Le sol s’y trouve recouvert d’un macadam persistant, d’une asphalte tenace de feuilles de choux, de pelures d’oignons ou de pommes de terre, ponctué par plus, au plein des trottoirs, du cramoisi des vomissures expectorées par les prochains pontifes de la Toge ou du Scalpel qui, venus des départements pour s’emparer de la Licence ou du Doctorat, guérir ou juger leurs semblables, adoucissent, du mieux qu’ils peuvent, les affres de l’étude par de tumultueuses soulographies. Des murs lépreux filent droit vers le ciel, interminables, implacables et purulents, troués de lucarnes chassieuses, où, de temps en temps, un bras retroussé de fille brandit une cuvette. Les façades, ascensionnées par les tuyaux et les rigoles des conduites douteuses, qui canalisent les liquides de la vaisselle et de l’amour, exsudent des humidités roussâtres et bleuies, sous la teigne tenace des moisissures, et la rue s’encombre de filles se soulageant, troussées au ras des ruisseaux, cependant que du pavé monte un tumulte de cris, de propos obscènes, d’appels infâmes et d’immondes refrains, par quoi la Magistrature, le Corps médical, la Politique et le Barreau de l’avenir affirment la délicatesse de leur âme encore juvénile et de leur savoir-vivre bien parisien.

Le _Cabaret des Nyctalopes_ était situé au commencement de la rue et faisait concurrence à deux ou trois autres qualifiés comme lui _artistiques_, et dont les devantures, placardées d’affiches polychromes, affriolaient le passant. C’était une salle étroite et longue, garnie de tables claudicantes et de chaises d’osier, aux murs revêtus d’andrinople, que magnifiaient, au-dessus de la cimaise, les profils pleins de gloire des poètes et chansonniers ayant avantagé l’endroit.

Quand la Truphot et ses deux chevaliers-gardes, Siemans et Médéric Boutorgne, entrèrent, l’endroit était comble. Une épaisse fumée imprécisait les individus élaborés, pour la plupart, dans l’arrière-fond des provinces par les convulsions et les pénétrations légitimes des conjoints de la Bourgeoisie pondérée, et l’atmosphère fuligineuse faisait faloter, comme des ombres dansantes, les silhouettes des deux garçons occupés à décerner les glorias et les bocks. Le public féminin se composait uniquement de filles émanées des cafés voisins, venues là dans l’espoir d’une retape plus abondante et qui, vêtues de couleurs ophtalmiantes, s’interpellaient à chaque accalmie, fumaillant des cigarettes, tout en pratiquant le raccrochage oculaire avec un brio digne de louanges. Dès que l’histrion, debout près du piano, condescendait enfin au profitable silence, des jeunes hommes traversaient les rangées de chaises, venaient prendre la taille des prostituées, et d’une voix glorioleuse faisaient renouveler les consommations. Le couple alors s’embrassait, les mains aux genoux, débattait le prix de la coucherie; puis l’étudiant gonflé de l’orgueil si légitime d’un pareil succès auprès des femmes, paonnait devant l’assistance, se promettant, sans doute, de s’exercer ferme, durant la nuit qui allait suivre, en la science difficile d’amour dont profiterait plus tard, dans la petite ville, l’épouse à forte dot.

Trois sièges restaient vacants près du piano et se trouvèrent dévolus à la Truphot et à ses compagnons. Un ténor vaguement gibbeux, debout sur la petite estrade, détaillait alors, d’une voix toulousaine, les émotions que faisait toujours naître en lui la vue d’une nommée _Juanita l’Andalouse_. L’auteur de la chose avait, de toute évidence, fait le possible pour ne pas laisser tomber en désuétude le romantisme que Victor Hugo avait prélevé sur l’Ibérie. Mais tout ce qu’on pouvait démêler de la romance permettait de croire que les sensations intenses, que le héros déclarait éprouver, paraissaient avoir leur siège non pas tant dans sa région cardiaque que dans ses rognons. Comme le chanteur avait longuement conjoui son public, il déserta, en saluant, après avoir été, sur l’injonction de l’introducteur des pîtres, gratifié d’un triple ban:

—Un ban, pour notre ami Ventajoux, une, deux, trois...

Le déchaînement des battoirs du public, une fois éteint, le bonisseur annonçait:

—Cette fois, nous allons entendre notre camarade, mademoiselle Botzy, la sage-femme du Vatican...

Une bordée de rires sanctionna l’esprit du régisseur, qui regagna son _demi_ avec un sourire modeste d’homme supérieur pour qui les suffrages de la foule sont sans importance et, depuis longtemps, ne comptent plus.

Mademoiselle Botzy, une jeune personne strabite, coiffée en saule pleureur, au chanfrein de jument mélancolique, attaquait bravement l’air d’_Hérodiade_. Son organe, en se colletant avec les notes élevées, donna en moins de deux minutes à tout l’auditoire, la prescience de ce que peuvent être les derniers sons émis, là-bas, dans les Espagnes, par le malheureux qui subit le délicieux supplice du garrot. Cela ressemblait à des cris de vieille épicière qu’on étrangle, ou à des plaintes de belette en couches.

Longtemps elle persévéra, remerciant chaque fois après les bravos d’une inclinaison de tête, qui exagérait encore le vagabondage de ses mèches rousses en irréductible sédition.

Quand elle se fut résignée à l’exode, un pianiste, visiblement atteint de lumbago, se mit à molester le clavier de son instrument monocorde et lui extirpa des sons en belligérance vis-à-vis les uns des autres, que la plus conciliante harmonie s’était énergiquement refusée à bluter, et qu’il intitula pompeusement: _Marche hongroise_. Ce fut l’intermède.