Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires
Part 1
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les erreurs contenues dans la page «ERRATA» ont été corrigées dans ce livre électronique.
—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.
—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.
LE SALON DE MADAME TRUPHOT
—MŒURS LITTÉRAIRES—
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
=Contes bibliques=, _épuisé_.
_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_
=L’Androphobe=, roman.
_EN PRÉPARATION:_
=La Civilisation dans cinq mille ans=, roman.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.
FERNAND KOLNEY
LE SALON DE MADAME TRUPHOT
—MŒURS LITTÉRAIRES—
.....Il était de ceux qui blasphèment Dieu et leurs parents, la race humaine, le lieu, le temps où ils naquirent et la semence dont ils sont issus.....
DANTE.
PARIS ALBIN MICHEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR 59, RUE DES MATHURINS, 59
ERRATA
Page 4, 31^e ligne, lire _ce gros homme sale_, au lieu de _ce gros, homme sale_.
Page 7, 33^e ligne, lire _s’il en avait jamais eus_, au lieu de _s’il en avait jamais eu_.
Page 12, 22^e ligne, lire _On ne le rencontra plus_, au lieu de _Désormais, on ne le rencontra plus_.
Page 28, 27^e ligne, lire bateleur _redondant_, et non _redonnant_.
Page 35, 31^e ligne, lire _alcôve_ et non _alcove_.
Page 40, 5^e ligne, lire _bien que ce fût_, au lieu de _bien que cela fût_.
Page 44, 11^e ligne, lire _quoi que ce fût d’approximatif_, au lieu de _quoi que ce soit_, etc.
Page 60, 3^e ligne, lire _semblaient hurler tous ses livres_, au lieu de _semblaient parler tous ses livres_.
Page 70, 15^e ligne, lire _avoir mises hors l’amour_, au lieu de _avoir mis_, _etc._
Page 79, 18^e ligne, lire _déclencher_ et non _déclancher_.
Page 87, 15^e ligne, lire _innommable_ au lieu de _innomable_.
Page 89, 7^e ligne, lire _des Brutus, des Alibaud et des Aristogiton_, et non _des Brutus, des Castaing et des Aristogiton_.
Page 112, 26^e ligne, lire _Parturiante_, au lieu de _Parturiente_.
Page 122, 11^e ligne, lire _Oui_, au lieu de _Certes_.
Page 142, 16^e ligne, lire _alliacée_, au lieu de _aliacée_.
Page 164, 18^e ligne, lire _ce catholique, qui à quelqu’un_, _etc._, au lieu de _ce catholique, quelqu’un_, _etc._
Page 171, 11^e ligne, lire _à en juger par la navrance de leurs vêtures_, au lieu de _à en juger la navrance de leurs vêtures_.
Page 172, 8^e ligne, lire _obstruaient la rue jusqu’à la chaussée_, au lieu de _obstruaient jusqu’à la chaussée_.
Page 172, 25^e ligne, lire le _grésillement des fritures, appuyé_, au lieu de _le grésillement des fritures appuyée_.
Page 186, 28^e ligne, lire _pleine bouche_ au lieu de _pleines bouches_.
Page 194, 26^e ligne, lire _hyménée légal_, au lieu de _hyménée légale_.
Page 217, 2^e ligne, lire _cuvier à lessive_; au lieu de _cuvier à la lessive_.
Page 219, 13^e ligne, lire _le jambon rose de sa face tout épanoui_, et _non le jambon rose de sa face tout épanouie_.
Page 220, 9^e ligne, lire _lampadophores_, au lieu de _lampadophoses_.
Page 224, 12^e ligne, lire _le procureur_, et non _le proreur_.
Page 230, 25^e ligne, lire _concéder_, au lieu de _déférer_.
Page 242, 5^e ligne, lire _mains_, au lieu de _mnas_.
Page 249, 20^e ligne, lire _dérèglements_, au lieu de _comportements_.
Page 258, 34^e ligne, lire _avanies_, au lieu de _avaries_.
Page 265, 10^e ligne, lire _son poing droit, dardé en l’air_, au lieu de _son poing droit dardé en l’air_.
Page 280, 23^e ligne, lire _s’abolir trop tôt la volupté_, au lieu de _s’abolir la volupté trop tôt_.
Page 290, 4^e ligne, lire _telles des fougasses_, au lieu de _tels des fougasses_.
Page 300, 20^e ligne, lire _eux aussi_, au lieu de _elles aussi_.
Page 313, 15^e ligne, après _transitoire_, lire cette phrase sautée: _Le sage des siècles à venir pensera de notre Esthétique ce que le juste du temps de Galba pensait de la gladiature, de la beauté admise, et ainsi de suite à travers les âges._
Sans préjudice des coquilles de ponctuation que la sagacité du lecteur aura, d’elle-même, redressées.
A LAURENT TAILHADE
CE LIVRE
_en témoignage de fraternelle affection_.
LE SALON DE MADAME TRUPHOT
I
Il ne faut pas croire que Madame Truphot soit, en raccourci bourgeois, le type désormais historique de la princesse Mathilde.
Médéric Boutorgne sortait du _café Napolitain_ où il aimait à fréquenter. De cinq à sept, c’était le confluent de toutes les salles de rédaction et l’endroit de la planète où l’on se giflait le plus. Même un gérant inspiré avait eu, un moment, l’idée d’y installer un appareil ambulatoire destiné à distribuer les calottes. Ainsi toute fatigue superflue aurait été évitée à MM. les gens de lettres, journalistes, marchands d’hexamètres et _prosifères_ de tout ordre, déjà exténués par le colossal labeur qui consiste à enfanter, chaque jour, la pensée de tout un peuple, à être quelque chose comme l’encéphale d’une race réputée pour le brio de son génie. Médéric Boutorgne hantait le lieu avec acharnement. Malgré l’hostilité des courants d’air qui avaient fini par tuer le patron du lieu, lui-même, et l’élévation à 75 centimes du prix des absinthes, il persistait, chaque fin d’après-midi, à passer avec des mines respectueuses et attendries, la carafe frappée, le _Temps_ du soir ou le pyrophore aux maîtres incontestés, aux maharajahs du Lieu commun qui régnaient dans les gazettes. Et il aimait à ce point la littérature, qu’à deux ou trois reprises, il n’avait point hésité à se précipiter pour payer le fiacre quand l’augure fébrilement attendu n’avait point de monnaie, ce qui arrivait souvent. Grâce à cela, il était l’homme qui, avec les arbres du boulevard, les sites célèbres et l’hémicycle de la Chambre, avait entendu, sans broncher, le plus de sottises. Auditeur bénévole, la bouche en oméga, il sirotait tous les cancans qu’on voulait bien lui notifier, se montrait ravi d’une telle condescendance et s’exclamait toujours à point, en des superlatifs aussi nouveaux qu’avantageux, lorsqu’il devenait nécessaire d’expertiser l’esprit de la _vedette_, du chroniqueur ou du _tartinier_ occupé à éjaculer des bons mots. Malgré cela, il ne perçait point. Il savait, par exemple, que la belle Fridah, des _Bouffes_, était allée faire une scène, en plein domicile conjugal, au mari de cette pauvre Madame Desroziers, un critique influent, parce que cette dernière qui concubinait encore avec elle, il n’y avait pas un mois, l’avait salement plaquée, pour retourner à l’amour masculin. Il n’ignorait pas non plus que Flamussin, de l’_Escobar_, s’était mis en ménage avec un déménageur de pianos, et qu’il avait tenté la semaine précédente de se suicider: car l’homme de chez Pleyel, après deux semaines seulement de parfaite félicité, était décédé subitement à Cochin, d’une appendicite. Il était informé aussi que ce gros homme sale, givré de pellicules, d’âge indéfinissable, assis en face de lui, qui s’ivrognait ponctuellement, fabriquait tous les livres de Pornos qui tirait à quatre-vingt mille. Cet auteur avait même traité avec le patron, moyennant une somme fixe à l’année pour que son tâcheron se ribotât sans inquiétude: car il ne travaillait jamais mieux que dans le plein d’une bonne soulographie.
Oui, nul autre avant Médéric Boutorgne ne donnait l’accolade à Pornos, lorsque ce dernier, coiffé d’un _bords plats_, les yeux exorbités comme un barbillon qui vient de perdre son frai, pénétrait dans le _Napolitain_ avec son allure de commis-voyageur en photographies obscènes, de placier en suppositoires. Le premier, il avait reçu de cet écriturier plein de génie la mémorable confidence: «Un homme de mon talent n’est-il pas vrai? ne doit pas se surmener au point de vue sexuel. Nous recevons deux fois par semaine; il vient beaucoup de confrères, alors ma femme choisit.» Il connaissait aussi le métier du grand maigre, porteur de linge en celluloïd, chaussé d’une bottine à boutons et d’un soulier molière qui ne craignait pas d’affronter les élégances de M. Jehan de Mithylène, et hâtivement, d’un stylographe profitable, donnait à la copie de notre moderne Tallemant des Réaux, l’allure et le tour du grand siècle.
M. Jehan de Mithylène, de son vrai nom Dimitri Argireanu, sujet serbe ou bulgaro-macédonien d’origine, on ne sait pas au juste, était venu des Balkans à Paris dans le dessein d’y rénover le dandysme non moins que le bonapartisme et d’y brandir le bichon de la faute de français, afin de donner, lui aussi, un coup de fer au _Petit Chapeau_. C’était le _bagotier_ du char de la dictature. On le voyait courir derrière les fiacres de tous les possibles dictateurs pour descendre les malles, abattre le strapontin, accomplir les basses besognes et recevoir la sportule. Il arborait sur le boulevard des pantalons en tire-bouchons et de suffocantes redingotes 1830, sanglées à la taille et qui allaient s’évasant à partir des hanches, en forme de fustanelle, de jupon de Palikare. Au débarqué de l’Orient-Express, tout heureux de s’être dérobé à une destinée identique à celle de ses auteurs qui vendaient des cacaouètes sur les quais de Salonique, il s’était engouffré, chaque jour, avec ponctualité, pendant deux ans, sous le porche de la Nationale non pas, comme on aurait pu le croire, dans l’intention louable de s’initier à la langue française ou à l’orthographe rudimentaire, mais bien pour prélever dans le Cabinet des Estampes un modèle de _galure_ capable de compléter la chienlit de son personnage. Ainsi avantagé, sur les conseils d’un autre ratapoil, le baron Toussaint, _alias_ René Maizeroy, il avait cru de son devoir d’apprendre par cœur les mémoires de Barras, ceux de la duchesse d’Abrantès, le Mémorial de Sainte-Hélène et de les découper en menues tranches pour les lecteurs d’un grand quotidien du matin, où le prince Victor, qui le subventionnait alors et payait son gargotier, l’avait fait embaucher comme manœuvre. Nul, comme ce Bulgare, n’était ferré sur le décret de messidor an VII qui règle les préséances; personne mieux que ce demi-Turc ne connaissait les traits de Talleyrand, les mots de Cambacérès et les rites du nationalisme dont il était le nouveau Brummel. Ses beuglements, lors d’une gaffe du Protocole, quand ce dernier fit éclater le ridicule et la misère d’esprit du roi d’Italie en le laissant bafouiller à l’Hôtel de ville, pour ne l’avoir point prévenu que le Préfet de la Seine allait le speecher et qu’il avait à lui répondre, ses beuglements d’indignation sont restés célèbres. M. Jehan de Mithylène avait même failli déborder du Napolitain, parloir des gens de Lettres, sur la scène du Monde. A la suite de la tragédie de Belgrade et pendant l’élection de Pierre I^{er}, il fut en effet, douze heures entières, l’_outsider_ de la Skoupschina: car il avait par télégraphe posé sa candidature à la succession du mari de Draga. Présentement, chaque matinée, il se rendait à Saint-Gratien pour enfoncer le pessaire à la princesse Mathilde.
L’homme qui assistait ce jour-là M. Jehan de Mithylène _fabriquait des œuvres posthumes_ de son métier. Qu’on ne s’étonne pas, il n’était point le seul, en Paris, à travailler dans cette partie qui n’enrichissait guère. Un grand écrivain, une Pensée dont l’altitude voisinait avec celle des étoiles les plus renfrognées, venait-il à disparaître, sa femme se réfugiait une année, comme il est décent, dans les ténèbres de ses voiles et s’immergeait dans le silence et la douleur. Ce délai écoulé, on apprenait ordinairement que le trépassé dont l’art contemporain, au dire des papiers publics, était incommensurablement endeuillé avait laissé des fonds de tiroirs, d’inestimables manuscrits qui ne tarderaient pas à être livrés au culte des foules éperdues de désir. Et une savante réclame fonctionnait judicieusement. Puis un beau jour la veuve allait trouver le spécialiste, _le fabricant d’œuvres posthumes_. Il s’agissait pour ce malheureux, moyennant un salaire infime et quelquefois une partie de la garde-robe du défunt, de s’introduire assez congrûment dans la peau du _de cujus_ afin que les pastiches de son style et de ses idées, s’il en avait jamais eus, puissent être pris, par l’éditeur dupé, par le marchand de secousses littéraires, pour les propres excogitations de l’homme célèbre, que le papier, plein de soumission, avait recueilli de son vivant. Chaque année, paraissaient ainsi de nombreux recueils d’«Impressions», «Notes», «Souvenirs», «Aphorismes» signés du nom d’un mort illustre et qui étaient fabriqués dans des mansardes, moyennant des rétributions qui variaient de 150 à 300 francs par mois. Trente-cinq éditions de «Mémoires» élaborés de semblable façon et supérieurement écrits furent enlevés, récemment, en moins de six mois et la Critique en resta stupéfaite, car cette fois, le grand homme, soucieux de retenue et de modestie, avait attendu son décès pour manifester enfin quelque talent. Oui, Médéric Boutorgne savait cela, et bien d’autres choses encore, mais malgré tout, il n’arrivait pas. Jamais—ce qui était son plus grand désir—il n’avait pu pénétrer dans une grande feuille au tirage fabuleux. Une vigoureuse offensive et l’appui de ses belles relations l’avaient seulement amené, un jour, à collaborer comme chef des échos à un de ces journaux hypothétiques qui ont pris coutume depuis vingt ans, au moins, de se mettre en ménage, à trois ou quatre dans une unique chambre du Croissant, pour pouvoir être en mesure le jour du terme, tout comme les maçons, les _ligorniaux_ de l’île Saint-Louis.
Médéric Boutorgne avait débuté dans les lettres par un livre qu’il avait intitulé: _Drames dans la Pénombre_. Sa prose chassieuse et la molle pétarade de ses métaphores ataxiques y faisaient sommation à la Vie, aux Êtres, aux Choses, à l’Univers lui-même, de livrer, sur l’heure, l’atroce mystère de leur Absolu, non moins que l’incognescible de leurs Futurs et de leurs Au-delà. Il est inutile d’ajouter que tout ce qui vient d’être énuméré n’avait rien révélé du tout, hormis la seule inanité de l’auteur. Un grand écrivain, à la réception de cet ouvrage abondamment dédicacé, avait évalué Médéric Boutorgne comme un «nouveau Shakespeare». Cet arbitrage bonifiant ayant été rapporté sur l’heure au plus grand nombre d’amis possibles, un de ces derniers lui avait fait remarquer que d’être un «nouveau Shakespeare», cela ne comptait pas: attendu qu’il y en avait déjà une quinzaine qui circulaient en se réclamant de ce titre avantageux, notamment un Néerlandais, un Marseillais qui écrivait en provençal sans compter sept ou huit Scandinaves et tous les impubères des jeunes Revues qui, à leur deuxième écriture, avaient, pour le moins, ravalé le grand Will. Médéric Boutorgne cependant avait persévéré. Il avait travaillé trois ans à la confection de deux bolides qui devaient, à son avis, rayer de leur aveuglante fulguration, la nue jusque là ténébreuse et morne des Lettres Contemporaines. Le premier s’appelait: _Épopées dans la Conscience_, le second s’abritait sous ce titre: _Julius Pélican_. Mais sa pyrotechnie devait avoir été maléficée ou compissée à l’avance: car sa trajectoire la plus tendue ne l’avait menée que dans les boîtes des bouquinistes des quais où les deux bolides s’étaient engouffrés avec ensemble, sans projeter la moindre étincelle, ni susciter la moindre monnaie.
Médéric Boutorgne, ce jour-là, devant les confrères glorieux, inventoriait sa vie ainsi que son présumable avenir. Quel destin contraire, quel mauvais sort enragé s’accrochait donc à ses grègues pour l’empêcher de se faufiler lui aussi? Tous ses camarades, un à un, finissaient par se hisser; lui seul restait enlizé dans le marasme. Quelques heures auparavant, un de ses amis l’avait écrasé encore de sa fortune naissante. Promu soudainement à la dignité de _chef des Informations et du Chantage_, il l’avait entraîné dans la salle de rédaction du _Gallo-Romain_, une feuille du boulevard battant pavillon de flibustiers et dont le directeur, un créole argentin, devait, plus tard, être choisi comme plénipotentiaire par une jeune République hispano-américaine désireuse d’être, sur l’heure, initiée, par ce maltôtier milliardaire, à toutes les ressources de la piraterie occidentale qui permettent à un peuple nouveau-né de s’imposer au respect des chancelleries et lui assurent, à bref délai, l’estime des autres nations civilisées. Arrêté devant le cadre fileté d’or, qui devait offrir aux regards de la clientèle les profils des nouveaux articliers de la maison, le camarade de Boutorgne touchait du doigt la place où, dès le lendemain, s’imposerait son front aux géniales radiations. Aussi Médéric sentait-il sourdre en lui une admiration profonde, enfiellée cependant de quelque amertume à l’égard du confrère pareillement favorisé. Mais, la Fortune cette fois, s’était montrée intelligente dans son choix, comme il dut le reconnaître devant le toupet du personnage soudainement mis à jour, toupet monstre qui, dans la littérature, permet d’accéder aux plus hautes situations.
Ils ne s’étaient pas retournés, en effet, que dans un froufroutement de fracassantes soieries, un feu d’artifice de lueurs et d’aveuglants rayons émané de soixante bagues et d’au moins quatorze colliers ou pendiques, parmi le déchaînement des parfums racoleurs où perçait cependant la note aiguë d’une pointe d’iodoforme, sortait la belle Otero venue pour solliciter une lèche de quelques lignes de ces messieurs.
Et l’ami s’était précipité vers le garçon de bureau.
—La belle Otero chez le patron? Elle a au moins cassé l’ascenseur, en montant?
—?????
—Oui, elle casse tous les ascenseurs: elle a démoli le mien, avant-hier, en venant chez moi.
Boutorgne qui savait dans quel taudion d’une maison ouvrière de la rue Lamark, dans quel galetas situé au plus haut d’un escalier, feutré les soirs de paye par le vomis des locataires, demeurait le _chef des Informations et du Chantage_, admira sans réserve et n’osa plus solliciter son admission dans un journal où, pour la moindre besogne, on pouvait requérir de lui, un égal savoir-faire. A s’ausculter soi-même, il reconnut qu’il lui faudrait au moins six mois d’entraînement rationnel et journalier dans l’imposture pour, à l’improviste, témoigner d’une pareille maîtrise.
C’était ce même jouvenceau,—auteur du _Cloporte cramoisi_—qui, à peine évadé de sa sous-préfecture tardigrade et installé depuis huit jours à Montmartre arrêtait au passage un ami journaleux pour lui tenir ce petit discours:
—Mon vieux, je sors de chez Puvis de Chavannes.
—Ah bah!
—Oui, et il m’a dit en me montrant sa dernière fresque: «Comment trouvez-vous cela, mon cher? Est-ce que cela vous plaît?»
Mot admirable et grâce à quoi on entrevoit Verlaine prenant conseil de Théodore Botrel; Renan, angoissé, demandant son avis à Francis de Croisset, par exemple.
Le camarade de Boutorgne était d’ailleurs le plus frappant exemple de la crétinisation indurée que le métier de gazetier peut conférer à des individus nés pour tenir exclusivement avec lustre l’emploi de calicot suburbain ou d’adjudant rengagé. Comme une certaine littérature avait mis la pédérastie à la mode dans le monde des petites chapelles d’esthétique, et comme un _tartinier_ notoire, Jacques Flamussin, faisait profession dans un grand journal de jouer à la ville le rôle d’un Pétrone brabançon dont la prose saccageait les ronds de-cuir en mal de satanisme, notre éphèbe, dans le désir d’approcher ce dernier et de se décrasser aux yeux de tous de ses allures départementales, s’était fait initier à la sodomie passive, par dévouement professionnel. Désormais, il traita de saligauds ceux qui pratiquaient l’amour normal. Par surplus, afin de se conformer aux écritures de ce maître révéré, qu’il projetait d’égaler, Arthus Mabrique: c’est le nom de notre animalcule, s’était mis à boire l’éther et avait fait le possible,—bien que tout cela le dégoutât peut-être,—pour devenir morphinomane. On ne le rencontra plus qu’avec Jacques Flamussin, racolant pour lui tous les Adelsward, tous les Warren, tous les Ephestions de trottoir qui déferlent de la Madeleine à la rue Drouot. Et il vous soufflait dans le nez, l’air dolent et exténué.
—Ah! si vous saviez! demandez à Jacques, mon _collabo_: l’éther me ravage, et je suis saturé de morphine, je vais bientôt sauter: pensez donc, trois piqûres par heure et par dessus tout cela, comme Jacques, j’ai la hantise... la maladie des masques... mais tous deux nous haïssons les brutes repoussantes de santé...
La Nature hélas, bien que Boutorgne fût parisien, l’avait affligé d’un empois tenace de provincial. Et, mâchant et remâchant le fiel extravasé d’une pareille constatation, il en arrivait à se dire qu’il était oiseux de lutter, qu’il ne serait jamais une signature retentissante; que quoi qu’il fît, puisqu’il n’était qu’un arriviste balourd, ses œuvres postérieures, comme les précédentes—où il avait cependant entreposé le meilleur de ses moelles et de son cerveau—seraient enterrées dans la fosse commune de l’indifférence. Pourtant, pourtant, il était de la race des écrivains! Cela, il en était sûr. Alors, pour évoquer l’ignorance, la mauvaise foi et la méchanceté des hommes à l’égard de l’artiste qu’il découvrait en lui, il se murmura, _in petto_, les vers de Baudelaire:
Dans le pain et le vin destinés à sa bouche, Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats...
Quels gratte-fesses que tous ces littérateurs, mes confrères! Dire que le public coupe là-dedans, lui que les journaleux traitent couramment de grand enfant imbécile, à l’incoercible crédulité, dire qu’on le guérira de tout excepté de la chose imprimée; dire que si la clientèle pouvait assister aux conversations de tous ces gens-là, quand ils se demandent quelles bourdes ils vont lui conter, sur quel bateau ils vont l’embarquer, elle marcherait encore dans le besoin où elle est de révérer quelque chose ou quelqu’un quand même et toujours, proféra-t-il à voix contenue. Devenu nihiliste et iconoclaste, pour hélas! seulement une seconde, il surenchérit en lui-même, tout en claquant la porte: Certes, une peuplade d’Araucaniens, une horde de la Papouasie est supérieure au mental et au moral à la Tribu des gens de lettres. Et, rageur, d’une allure précipitée, il doubla sans le voir, l’homme à la serviette sous l’aisselle, le gérant, qui inclinait la tête à son adresse en deux ou trois flexions amicales. Il avait, cependant, peiné près de quatre ans pour conquérir ce geste! Oui, il lui avait fallu de longues années d’assiduité avant de capter ainsi l’attention du personnel, avant d’être intronisé à tout jamais dans la maison. Désormais, cette politesse du gérant était une sorte de consécration et aux yeux des garçons, qui ne lisaient, eux, que le _Paris-Sport_ ou bien les lettres décachetées dans les poches des pardessus, il pouvait passer pour avoir du talent puisqu’il figurait parmi les littérateurs qu’on salue.