Part 2
Le sabotage peut et doit être pratiqué pour le travail aux pièces. Mais ici, la ligne de conduite diffère: restreindre la production serait pour le travailleur restreindre son salaire; il lui faut donc appliquer le sabotage à la qualité au lieu de l'appliquer à la quantité. Et alors, non seulement le travailleur ne donnera pas à l'acheteur de sa force de travail plus que pour son argent, mais encore, il l'atteindra dans sa clientèle qui lui permet indéfiniment le renouvellement du capital, fondement de l'exploitation de la classe ouvrière. Par ce moyen, l'exploiteur se trouvera forcé, soit de capituler en accordant les revendications formulées, soit de remettre l'outillage aux mains des seuls producteurs.
Deux cas se présentent couramment: le cas où le travail aux pièces se fait chez soi, avec un matériel appartenant à l'ouvrier, et celui où le travail est centralisé dans l'usine patronale dont celui-ci est le propriétaire.
Dans ce second cas, au sabotage sur la marchandise vient s'ajouter le sabotage sur l'outillage.
Et ici nous n'avons qu'à vous rappeler l'émotion produite dans le monde bourgeois, il y a trois ans, quand on sut que les employés de chemin de fer pouvaient, avec deux sous d'un certain ingrédient, mettre une locomotive dans l'impossibilité de fonctionner.
Cette émotion nous est un avertissement de ce que pourraient les travailleurs conscients et organisés.
Avec le _boycottage_ et son complément indispensable, le _sabotage_, nous avons une arme de résistance efficace qui, en attendant le jour où les travailleurs seront assez puissants pour s'émanciper intégralement nous permettra de tenir tête à l'exploitation dont nous sommes victimes.
Il faut que les capitalistes le sachent: le travailleur ne respectera la machine que le jour où elle sera devenue pour lui une amie qui abrège le travail, au lieu d'être comme aujourd'hui, l'ennemie, la voleuse de pain, la tueuse de travailleurs.
En conclusion de ce rapport, la Commission proposa au Congrès la résolution suivante:
_Chaque fois que s'élèvera un conflit entre patrons et ouvriers soit que le conflit soit dû aux exigences patronales, soit qu'il soit dû à l'initiative ouvrière, et au cas où la grève semblerait ne pouvoir donner des résultats aux travailleurs visés: que ceux-ci appliquent le _boycottage_ ou le _sabotage_--ou les deux simultanément--en s'inspirant des données que nous venons d'exposer._
La lecture de ce rapport fut accueillie par les applaudissements unanimes du Congrès. Ce fut plus que de l'approbation: ce fut de l'emballement.
Tous les délégués étaient conquis, enthousiasmés. Pas une voix discordante ne s'éleva pour critiquer ou même présenter la moindre observation ou objection.
Le délégué de la Fédération du Livre, Hamelin, ne fut pas des moins enthousiastes. Il approuva nettement la tactique préconisée et le déclara en termes précis, dont le compte rendu du Congrès ne donne que ce pâle écho:
Tous les moyens sont bons pour réussir, affirma-t-il. J'ajoute qu'il y a une foule de moyens à employer pour arriver à la réussite; ils sont faciles à appliquer pourvu qu'on le fasse adroitement. Je veux dire par là qu'il y a des choses qu'on doit faire et qu'on ne doit pas dire. Vous me comprenez.
Je sais bien que si je précisais, on pourrait me demander si j'ai le droit de faire telle ou telle chose; mais, si l'on continuait à ne faire que ce qu'il est permis de faire on n'aboutirait à rien.
Lorsqu'on entre dans la voie révolutionnaire, il faut le faire avec courage, et quand la tête est passée, il faut que le corps y passe.
De chaleureux applaudissements soulignèrent le discours du délégué de la Fédération du Livre et, après que divers orateurs eurent ajouté quelques mots approbatifs, sans qu'aucune parole contradictoire ait été prononcée, la motion suivante fut adoptée à l'unanimité:
_Le syndicat des Employés de commerce de Toulouse invite le Congrès à voter par des acclamations les conclusions du rapport et à le mettre en pratique à la première occasion qui se présentera._
Le baptême du sabotage ne pouvait être plus laudatif. Et ce ne fut pas là un succès momentané,--un feu de paille, conséquence d'un emballement d'assemblée,--les sympathies unanimes qui venaient de l'accueillir ne se démentirent pas.
Au Congrès confédéral suivant, qui se tint à Rennes en 1898, les approbations ne furent pas ménagées à la tactique nouvelle.
Entre les orateurs qui, au cours de la discussion prirent la parole pour l'approuver, citons, entre autres, le citoyen Lauche,--aujourd'hui député de Paris: il dit combien le syndicat des Mécaniciens de la Seine, dont il était le délégué, avait été heureux des décisions prises au Congrès de Toulouse, relativement au boycottage et au sabotage.
Le délégué de la Fédération des Cuisiniers se tailla un beau succès et dérida le Congrès, en narrant avec humour le drolatique cas de sabotage suivant: les cuisiniers d'un grand établissement parisien, ayant à se plaindre de leur patron, restèrent à leur poste toute la journée, fourneaux allumés; mais, au moment où les clients affluèrent dans les salles, il n'y avait dans les marmites que des briques «cuisant» à grande eau... en compagnie de la pendule du restaurant.
Du rapport qui clôtura la discussion--et qui fut adopté à l'unanimité,--nous extrayons le passage suivant:
... La Commission tient à indiquer que le sabotage n'est pas chose neuve; les capitalistes le pratiquent, chaque fois qu'ils y trouvent intérêt; les adjudicataires en ne remplissant pas les clauses de bonne qualité de matériaux, etc., et ils ne le pratiquent pas que sur les matériaux: que sont leurs diminutions de salaires, sinon un sabotage sur le ventre des prolétaires?
Il faut d'ailleurs ajouter que, instinctivement, les travailleurs ont répondu aux capitalistes en ralentissant la production, en sabotant inconsciemment.
Mais, ce qui serait à souhaiter, c'est que les travailleurs se rendent compte que le sabotage peut être pour eux une arme utile de résistance, tant par sa pratique que par la crainte qu'il inspirera aux employeurs, le jour où ils sauront qu'ils ont à redouter sa pratique consciente. Et nous ajouterons que la menace du sabotage peut souvent donner d'aussi utiles résultats que le sabotage lui-même.
Le Congrès ne peut pas entrer dans le détail de cette tactique; ces choses-là ne relèvent que de l'initiative et du tempérament de chacun et sont subordonnées à la diversité des industries. Nous ne pouvons que poser la théorie et souhaiter que le sabotage entre dans l'arsenal des armes de lutte des prolétaires contre les capitalistes, au même titre que la grève et que, de plus en plus, l'orientation du mouvement social ait pour tendance l'_action directe_ des individus et une plus grande conscience de leur personnalité...
Une troisième et dernière fois, le sabotage subit le feu d'un congrès: ce fut en 1900, au Congrès confédéral qui se tint à Paris.
On vivait alors une période trouble. Sous l'influence de Millerand, ministre du commerce, se constatait une déviation qui avait sa cause dans les tentations du Pouvoir. Bien des militants se laissaient aguicher par les charmes corrupteurs du ministérialisme et certaines organisations syndicales étaient entraînées vers une politique de «paix sociale» qui, si elle eût prédominé, eût été funeste au mouvement corporatif. C'eût été pour lui, sinon la ruine et la mort, tout au moins l'enlizement et l'impuissance.
L'antagonisme, qui s'accentua dans les années qui suivirent, entre les syndicalistes révolutionnaires et les réformistes, pointait. De cette lutte intestine la discussion, ainsi que le vote sur le sabotage furent une première et embryonnaire manifestation.
La discussion fut courte; Après que quelques orateurs eurent parlé en faveur du sabotage une voix s'éleva pour le condamner: celle du président de séance.
Il déclara que «s'il n'avait pas eu l'honneur de présider, il se serait réservé de combattre le sabotage proposé par le camarade Riom et par Beausoleil»; et il ajouta qu'il «le considérait comme plus nuisible qu'utile aux intérêts des travailleurs et comme répugnant à la dignité de beaucoup d'ouvriers.»
Il suffira, pour apprécier à sa valeur cette condamnation du sabotage d'observer que, quelques semaines plus tard, il ne «répugna pas à la dignité» de ce moraliste impeccable et scrupuleux d'être nanti, grâce aux bons offices de Millerand, d'une sinécure de tout repos[3].
[3] Il s'agit de M. Treich, alors secrétaire de la Bourse du Travail de Limoges et fougueux «guesdiste»... nommé peu après receveur de l'enregistrement à Bordeaux.
Le rapporteur de la Commission de laquelle ressortissait le sabotage, choisi pour son travail sur la «marque syndicale», était un adversaire du sabotage. Il l'exécuta donc en ces termes:
Il me reste à dire un mot au sujet du sabotage. Je le dirai d'une façon franche et précise. J'admire ceux qui ont le courage de saboter un exploiteur, je dois même ajouter que j'ai ri bien souvent aux histoires que l'on nous a racontées au sujet du sabotage, mais, pour ma part, je n'oserais faire ce que ces bons amis ont fait. Alors, ma conclusion est que si je n'ai pas le courage de faire une action, ce serait de la lâcheté de ma part d'inciter un autre à la faire.
Je vous avoue que, dans l'acte qui consiste à détériorer un outil ou toute chose confiée à mes soins, ce n'est pas la crainte de Dieu qui paralyse mon courage, mais la crainte du gendarme!
Je laisse à vos bons soins le sort du sabotage.
Le Congrès n'épousa cependant pas les vues du rapporteur. Il fit bien un «sort» au sabotage, mais il fut autre que celui qui lui était conseillé.
Un vote eut lieu, par bulletins, sur cette question spéciale--d'improbation ou d'approbation du sabotage--et il donna les résultats suivants:
Pour le sabotage 117 Contre 76 Bulletins blancs 2
Ce vote précis clôtura la période de gestation, d'infiltration théorique du sabotage.
Depuis lors, indiscutablement admis, reconnu et accepté, il n'a plus été évoqué aux Congrès corporatifs et il a pris rang définitivement au nombre des moyens de lutte préconisés et pratiqués dans le combat contre le capitalisme.
Il est à remarquer que le vote ci-dessus, émis au Congrès de 1900, est déjà une indication du tassement qui va s'effectuer dans les organisations syndicales et qui va mettre les révolutionnaires à un pôle, les réformistes à l'autre. En effet, dans tous les Congrès confédéraux qui vont suivre, quand révolutionnaires et réformistes se trouveront aux prises, presque toujours la majorité révolutionnaire sera à peu près ce qu'elle a été dans le vote sur le sabotage,--soit dans la proportion des deux tiers, contre une minorité réformiste d'un tiers.
CHAPITRE II
La «marchandise» travail
Dans l'exposé historique qui précède, nous venons de constater que le sabotage, sous l'expression anglaise de _Go Canny_, découle de la conception capitaliste que le travail humain est une marchandise.
Cette thèse, les économistes bourgeois s'accordent à la soutenir. Ils sont unanimes à déclarer qu'il y a un marché du travail, comme il y a un marché du blé, de la viande, du poisson ou de la volaille.
Ceci admis, il est donc logique que les capitalistes se comportent à l'égard de la «chair à travail» qu'ils trouvent sur le marché comme lorsqu'il s'agit pour eux d'acheter des marchandises ou des matières premières: c'est-à-dire qu'ils s'efforcent de l'obtenir au taux le plus réduit.
C'est chose normale étant donné les prémisses. Nous sommes ici en plein jeu de la loi de l'offre et de la demande.
Seulement, ce qui est moins compréhensible, c'est que, dans leur esprit, ces capitalistes entendent recevoir, non une quantité de travail en rapport avec le taux du salaire qu'ils payent, mais bien, indépendamment du niveau de ce salaire, le maximum de travail que puisse fournir l'ouvrier.
En un mot, ils prétendent acheter non une quantité de travail, équivalente à la somme qu'ils déboursent, mais la force de travail intrinsèque de l'ouvrier: c'est, en effet, l'ouvrier tout entier--corps et sang, vigueur et intelligence--qu'ils exigent.
Lorsqu'ils émettent cette prétention, les employeurs négligent de tenir compte que cette «force de travail» est partie intégrante d'un être pensant, capable de volonté, de résistance et de révolte.
Certes, tout irait au mieux dans le monde capitaliste si les ouvriers étaient aussi inconscients que les machines de fer et d'acier dont ils sont les servants et si, comme elles, ils n'avaient en guise de coeur et de cerveau qu'une chaudière ou une dynamo.
Seulement, il n'en est pas ainsi! Les travailleurs savent quelles conditions leur sont faites dans le milieu actuel et s'ils les subissent, ce n'est point de leur plein gré. Ils se savent possesseurs de la «force de travail» et s'ils acquiescent à ce que le patron qui les embauche en «consomme» une quantité donnée, ils s'efforcent que cette quantité soit en rapport plus ou moins direct avec le salaire qu'ils reçoivent. Même parmi les plus dénués de conscience, parmi ceux qui subissent le joug patronal, sans mettre en doute son bien fondé, jaillit intuitivement la notion de résistance aux prétentions capitalistes: ils tendent à ne pas se dépenser sans compter.
Les employeurs n'ont pas été sans constater cette tendance qu'ont les ouvriers à économiser leur «force de travail». C'est pourquoi, certains d'entre eux ont habilement paré au préjudice qui en découle pour eux, en recourant à l'émulation pour faire oublier à leur personnel cette prudence restrictive.
Ainsi, les entrepreneurs du bâtiment, surtout à Paris, ont vulgarisé une pratique, qui d'ailleurs tombe en désuétude depuis 1906,--c'est-à-dire depuis que les ouvriers de la corporation sont groupés en syndicats puissants.
Cette pratique consiste à embaucher un «costaud» qui, sur le chantier, donne l'élan à ses camarades. Il «en met» plus que quiconque... et il faut le suivre, sinon les retardataires risquent d'être mal vus et d'être débauchés comme incapables.
Une telle manière de procéder dénote bien que ces entrepreneurs raisonnent à l'égard des travailleurs comme lorsqu'ils traitent un marché pour l'acquisition d'une machine. De même qu'ils achètent celle-ci avec la fonction productive qui lui est incorporée[4], de même ils ne considèrent l'ouvrier que comme un instrument de production qu'ils prétendent acquérir en entier, pour un temps donné, tandis qu'en réalité, ils ne passent de contrat avec lui que pour la fonction de son organisme se traduisant en travail effectif.
[4] il y a cependant des cas où le vendeur d'une machine ne cède pas intégralement à son acheteur la _fonction productrice_ de la dite machine. En exemple, certaines machines à fabriquer les chaussures qui sont munies d'un compteur enregistrant le nombre des chaussures produites et qui sont vendues avec la stipulation que l'acheteur paiera _indéfiniment_ une certaine redevance par paire de chaussures produite.
Cette discordance qui est la base des rapports entre patrons et ouvriers met en relief l'opposition fondamentale des intérêts en présence: la lutte de la classe qui détient les moyens de production contre la classe qui, dénuée de capital, n'a d'autre richesse que sa force de travail.
Dès que, sur le terrain économique, employés et employeurs prennent contact, se révèle cet antagonisme irréductible qui les jette aux deux pôles opposés et qui, par conséquent, rend toujours instables et éphémères leurs accords.
Entre les uns et les autres, en effet, il ne peut jamais se conclure un contrat au sens précis et équitable du terme. Un contrat implique l'égalité des contractants, leur pleine liberté d'action et, de plus, une de ses caractéristiques est de présenter pour tous ses signataires un intérêt réel et personnel, dans le présent aussi bien que dans l'avenir.
Or, lorsqu'un ouvrier offre ses bras à un patron, les deux «contractants» sont loin d'être sur le pied d'égalité. L'ouvrier obsédé par l'urgence d'assurer son lendemain,--si même il n'est pas tenaillé par la faim,--n'a pas la sereine liberté d'action dont jouit son embaucheur. En outre, le bénéfice qu'il retire de son louage de travail n'est que momentané, car, s'il y trouve la vie immédiate, il n'est pas rare que le risque de la besogne à laquelle il est astreint ne mette sa santé, son avenir en péril.
Donc, entre patrons et ouvriers il ne peut se conclure d'engagements qui méritent le qualificatif de contrats. Ce qu'on est convenu de désigner sous le nom de _contrat du travail_ n'a pas les caractères spécifiques et bilatéraux du contrat; c'est, au sens strict, un contrat unilatéral, favorable seulement à l'un des contractants,--un contrat léonin.
Il découle de ces constatations que, sur le marché du travail, il n'y a, face à face, que des belligérants en permanent conflit; par conséquent, toutes les relations, tous les accords des uns et des autres ne peuvent être que précaires, car ils sont viciés à la base, ne reposant que sur le plus ou moins de force et de résistance des antagonistes.
C'est pourquoi, entre patrons et ouvriers, ne se conclut jamais--et ne peut jamais se conclure,--une entente durable, un contrat au sens loyal du mot: il n'y a entre eux que des armistices qui, suspendant pour un temps les hostilités, apportent une trêve momentanée aux faits de guerre.
Ce sont deux mondes qui s'entrechoquent avec violence: le monde du capital, le mondé du travail. Certes, il peut y avoir,--et il y a,--des infiltrations de l'un dans l'autre; grâce à une sorte de capillarité sociale, des transfuges passent du monde du travail dans celui du capital et, oubliant ou reniant leurs origines, prennent rang parmi les plus intraitables défenseurs de leur caste d'adoption. Mais, ces fluctuations dans les corps d'armée en lutte n'infirment pas l'antagonisme des deux classes.
D'un côté comme de l'autre les intérêts en jeu sont diamétralement opposés et cette opposition se manifeste en tout ce qui constitue la trame de l'existence. Sous les déclamations démocratiques, sous le verbe menteur de l'égalité, le plus superficiel examen décèle les divergences profondes qui séparent bourgeois et prolétaires: les conditions sociales, les modes de vivre, les habitudes de penser, les aspirations, l'idéal... tout! tout diffère!
CHAPITRE III
Morale de classe
Il est compréhensible que, de la différenciation radicale dont nous venons de constater la persistance entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise découle une moralité distincte.
Il serait, en effet, pour le moins étrange, qu'il n'y ait rien de commun entre un prolétaire et un capitaliste, sauf la morale.
Quoi! Les faits et gestes d'un exploité devraient être appréciés et jugés avec le critérium de son ennemi de classe?
Ce serait simplement absurde!
La vérité, c'est que, de même qu'il y a deux classes dans la société, il y a aussi deux morales,--celle des capitalistes et celle des prolétaires.
La morale naturelle ou zoologique, écrit Max Nordau, déclarerait que le repos est le mérite suprême, et ne donnerait à l'homme le travail comme désirable et glorieux qu'autant que ce travail est indispensable à son existence matérielle. Mais les exploiteurs n'y trouveraient pas leur compte. Leur intérêt, en effet, réclame que la masse travaille plus qu'il n'est nécessaire pour elle, et produise plus que son propre usage ne l'exige. C'est qu'ils veulent précisément s'emparer du surplus de la production; à cet effet, ils ont supprimé la morale naturelle et en ont inventé une autre, qu'ils ont fait établir par leurs philosophes, vanter par leurs prédicateurs, chanter par leurs poètes: morale d'après laquelle l'oisiveté serait la source de tous les vices, et le travail une vertu, la plus belle de toutes les vertus...
Il est inutile d'observer que cette morale est à l'usage exclusif des prolétaires, les riches qui la prônent n'ayant garde de s'y soumettre: l'oisiveté n'est vice que chez les pauvres.
C'est au nom des prescriptions de cette morale spéciale que les ouvriers doivent trimer dur et sans trêve au profit de leurs patrons et que tout relâchement de leur part, dans l'effort de production, tout ce qui tend à réduire le bénéfice escompté par l'exploiteur, est qualifié d'action immorale.
Par contre, c'est toujours en excipant de cette morale de classe que sont glorifiés le dévouement aux intérêts patronaux, l'assiduité aux besognes les plus fastidieuses et les moins rémunératrices, les scrupules niais qui créent «l'honnête ouvrier», en un mot toutes les chaînes idéologiques et sentimentales qui rivent le salarié au carcan du capital, mieux et plus sûrement que des maillons en fer forgé.
Pour compléter l'oeuvre d'asservissement, il est fait appel à la vanité humaine: toutes les qualités du bon esclave sont exaltées, magnifiées et on a même imaginé de distribuer des récompenses,--la médaille du travail!--aux ouvriers-caniches qui se sont distingués par la souplesse de leur épine dorsale, leur esprit de résignation et leur fidélité au maître.
De cette morale scélérate la classe ouvrière est donc saturée à profusion.
Depuis sa naissance, jusqu'à la mort, le prolétaire en est englué: il suce cette morale avec le lait plus ou moins falsifié du biberon qui, pour lui, remplace trop souvent le sein maternel; plus tard, à la «laïque», on la lui inculque encore, en un dosage savant, et l'imprégnation se continue, par mille et mille procédés, jusqu'à ce que, couché dans la fosse commune, il dorme son éternel sommeil.
L'intoxication résultant de cette morale est tellement profonde et tellement persistante que des hommes à l'esprit subtil, au raisonnement clair et aigu, en restent cependant contaminés. C'est le cas du citoyen Jaurès qui, pour condamner le sabotage, a excipé de cette éthique, créée à l'usage des capitalistes. Dans une discussion ouverte au Parlement sur le Syndicalisme, le 11 mai 1907, il déclarait:
Ah! s'il s'agit de la propagande systématique, méthodique du sabotage, au risque d'être taxé par vous d'un optimisme où il entrerait quelque complaisance pour nous-mêmes, je ne crains pas qu'elle aille bien loin. Elle répugne à toute la nature à toutes les tendances de l'ouvrier...
Et il insistait fort:
Le sabotage, affirmait-il, répugne à la valeur technique de l'ouvrier.
La valeur technique de l'ouvrier, c'est sa vraie richesse; voilà pourquoi le théoricien, le métaphysicien du syndicalisme, Sorel déclare que, accordât-on au syndicalisme tous les moyens possibles, il en est un qu'il doit s'interdire à lui-même: celui qui risquerait de déprécier, d'humilier dans l'ouvrier cette valeur professionnelle, qui n'est pas seulement sa richesse précaire d'aujourd'hui, mais qui est son titre pour sa souveraineté dans le monde de demain...
Les affirmations de Jaurès, même placées sous l'égide de Sorel, sont tout ce qu'on voudra,--voire de la métaphysique,--hormis la constatation d'une réalité économique.
Où diantre a-t-il rencontré des ouvriers que «toute leur nature et toutes leurs tendances» portent à donner le plein de leur effort, physique et intellectuel à un patron, en dépit de conditions dérisoires, infimes ou odieuses que celui-ci leur impose?
En quoi, d'autre part, la «valeur technique» de ces problématiques ouvriers serait-elle mise en péril, parce que, le jour où ils s'apercevront de l'exploitation éhontée dont ils sont victimes, ils tenteront de s'y soustraire et, tout d'abord, ne consentiront plus à soumettre leurs muscles et leurs cerveaux à une fatigue indéfinie, pour le seul profit du patron?
Pourquoi ces ouvriers gaspilleraient-ils cette «valeur technique» qui constitue leur «vraie richesse»--au dire de Jaurès--et pourquoi en feraient-ils presque gratuitement cadeau au capitaliste?