Part 1
_BIBLIOTHÈQUE DIABOLIQUE_
LE SABBAT DES SORCIERS PAR BOURNEVILLE ET E. TEINTURIER
PARIS
_Aux bureaux du_ PROGRÈS MÉDICAL 6, rue des Écoles, 6.
_A. Delahaye et Lecrosnier_ ÉDITEURS Place de l'École-de-Médecine
1882
BIBLIOTHÈQUE DIABOLIQUE
LE SABBAT DES SORCIERS
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
_500 exemplaires numérotés à la presse_:
300 papier blanc vélin, Nos 1 à 300. 150 -- parchemin, 301 à 450. 50 -- du Japon, 451 à 500.
_No 140_
_BIBLIOTHÈQUE DIABOLIQUE_
LE SABBAT DES SORCIERS PAR BOURNEVILLE ET E. TEINTURIER
PARIS
_Aux bureaux du_ PROGRÈS MÉDICAL 6, rue des Écoles, 6.
_A. Delahaye et Lecrosnier_ ÉDITEURS Place de l'École-de-Médecine
1882
LE SABBAT
_Du transport des Sorciers au Sabbat._
Les Sorcieres se rendent au Sabbat de differentes manieres. Les vnes se mettent vn baston blanc entre les iambes, & puis prononcent certains mots, & dehors sont portees par l'aër iusques en l'assemblee des Sorciers. Ou bien elles y vont sus vn gros mouton noir qui les porte si viste en l'aër qu'elles ne se peuuent recongnoistre. Thieunne Paget r'apportoit que le Diable s'apparut à elle la premiere fois en plein mydy en forme d'vn grand home noir, & que comme elle se feut baillee à luy, il l'embrassa & l'esleua en l'aër, & la transporta en la maison du pré de Longchamois, où il la congneut charnellement, & puis la r'apporta on lieu mesme où il l'auoit prinse. Antide Colas disoit que le soir que Satan s'apparut à elle en forme d'vn home de grande stature, ayant sa barbe & ses habillemens noirs, il la transporta au Sabbat, & qu'aux aultres fois il la venoit prendre sus son lict, & l'emportoit comme vn vent froid, l'empoignant par la teste.
Les aultres y vont, tantost sus vn bouc (_Fig. 1_), un taureau ou un chien (_Fig. 2_), tantost sus vn cheual volant, & tantost sus vn balay, & sortent le plus souuent par la cheminée, aulcuns cheuauchent vn roseau, vne fourche, vne quenoille: les vns se frottent auparavant de certaine gresse composée de chouses très abhorrentes & deguoustantes, desquelles la plus ordinaire est gresse d'enfants felonement meurtris; les aultres ne se frottent de rien. Les vns y vont nuds comme sont la plus part pour se gresser, les aultres vestus; les vns la nuict, les aultres le iour, mais ordinairement la nuict.
Il s'en trouve encore qui vont au Sabbat sans beste, ny baston. Mais il faut croire aussi que le baston ny la beste ne prosficte non plus aux Sorciers que la gresse, ains que c'est le Dœmon qui est comme vn vent lequel les porte, ne plus ne moins que l'on veoid un tourbillon desraciner les arbres les plus haults, et les transporter deux et trois lieues loing de leur place.
Les Sorciers neantmoins vont quelques fois de pied au Sabbat, ce qui leurs aduient principalement lors que le lieu, où ilz font leur assemblée, n'est pas gueres esloingné de leur habitation. «Il y en a qui portent quelque pælle, ou aultre vaisseau de cuyure, ou deargent pour mieux solemniser la feste[1].»
_Le Sabbat se tient ordinairement de nuict._
Satan conuocque les Sorciers de nuict, affin qu'ils ne soyent descouuerts, car pour mesme raison ilz dansent en leurs assemblées doz contre doz, & mesme ilz se masquent maintenant pour la pluspart. Toutesfois ces assemblees Diabolicques se font tellement de nuict, que lors que le coq a chanté, tout vient à disparoistre.
Remigius afferme, au dire de Sorcieres iudiciairement conuaincües, le temps le plus idoine & le plus opportun, non seulement à leurs assemblées nocturnes, ains à telz aultres ieux du Diable, comme phantosmes, apparitions, spectres & bruyts horrificques, être durant l'heure præcedent la my nuict. L'heure suyvante n'est autant fauorable; mais les Sorcieres n'ont dict pour quoy. I'adiouterai qu'il n'est poinct en la nuict aultre heure en laquelle s'apparoissent les ombres & reuenants plus souuent à ceulx qui les redoubtent & en ont paour.
Et pour ce qui est du chant du coq, une Sorciere nommée Latoma, a reuelé que rien ne pouuoit leurs estre plus fascheux, voyre funeste que de ouyr le coq chanter ce pendent qu'elles se apprestent. Iehan Poumet & sa femme Desirée, tous deux sorciers, ont dict par dauant le Tribunal que souventes fois les Diables, approuchant l'heure de soy retirer du Sabbat, crioient: Hôla, descampez vitement vous aultres; ià commencent les coqs à chanter. Par quoy se doibt sans doubte entendre qu'il ne leurs est licite continuer leurs œuures passé ce moment. Mais on ne sçait pour quoy ils abhorrent tant & refuyent la voix du coq.
_Du iour du Sabbat._
«I'ay estimé aultrefois, dit Boguet[2], que le Sabbat se tenoit seulement la nuict du Ieudy: mais depuys que i'ay leu que quelques vns de la mesme secte ont confessé qu'ilz s'assembloyent, les vns la nuict d'entre le Lundy & le Mardy, les aultres la nuict d'entre le Vendredy & le Samedy, les aultres la nuict qui præcedoit le Ieudy, ou le Dimanche, de là i'ay conclu qu'il n'y auoit point de iour præfix pour le Sabbat, & que les Sorciers y vont lors qu'ilz y sont mandez par Satan.»
A ces assemblées, dit Guaccius[3], ont coustume d'aller les Sorciers dans le silence de la nuict, quand regnent les puissances des tenebres; quelques fois pourtant ilz se reunissent à mydy, à quoy se rapporte l'Escripture: à Dæmone meridiano. En oultre, ilz ont d'habitude des iours præfix, diuers suivant les diuers pays. En Italie ilz ont esleu la nuict du Ieudy, vers le mylieu, selon Sebastien Michel. En Lorraine les Sorcieres s'assemblent en la nuict du Mercredy & en celle du Samedy au Dimanche, selon Remigius. Aultres disent que c'est la nuict du Mardy.
_Du lieu du Sabbat._
Les vns ont remarqué que le lieu du Sabbat est tousiours notable & signalé par le moyen de quelques arbres (ainsi soubs un grand noyer), ou croix; mais le lieu des assemblées varie. Icy, les Sorcieres se reunissent en vn pré qui est sus vn grand chemin; là, proche de l'eau, en vn lieu qui est du tout sans chemin. Ailleurs, les Sorciers s'assembloyent soubs un village, qui est vn lieu assez descouuert, &c., d'où il se veoid qu'il ne se faut pas beaucoup arrester au lieu des Sabbats & assemblées des Sorciers, lesquelz aussi n'ont pas beaucoup de poines de s'y retrouuer, veu que Satan les y conduict & porte.
L'eaue est requise au Sabbat, d'autant que pour faire la gresle les Sorciers battent ordinairement l'eaue auec vne baguette, mesmement qu'à faute d'eaue ils vrinent dans vn trou qu'ilz font en terre & puis battent leur vrine.
_Du Pact exprés ou tacite que les Sorciers ont accoustumé de faire avec le Diable._
Les Dæmons ne font aulcune sorte de plaisir aux Sorciers & Magiciens, que ce ne soit en vertu du pact, ou conuention qu'ilz ont faict auecques eux. Cestuy pact se faict en deux façons, à sçavoir expresse ou tacite. Le pact est dict tacite, selon Grillandus, non obstante profession expresse du nouice, quand iceluy, par craincte de veoir le Diable & de parler à luy, est repçu en la confrairie par un Sorcier profez, vicaire du Dæmon. Le pact exprès est quand le Diable apparoist en forme corporelle par dauant tesmoings & repçoit hommage & fidélité. Lors n'est tousiours le Diable veü, mais il est ouï parlant & promettant honneurs & richesses au nouice. Cestuy renonce son Createur de viue voix ou remet une schédule es mains du Diable. A tous les pacts faicts avec le Dæmon sont unze poincts communs, comme suyt:
Premierement les Sorciers abiurent le baptesme & leur foy christine & se retirent de l'obeissance de Dieu, repudient le patronage de la bien heureuse Vierge Marie que par desrision impie ilz appellent la rousse. Ensuite renient tous les Sacrements de l'Ecclise & foulent aux pieds la Croix (_Fig. 3_) & les imaiges de la bien heureuse Vierge Marie & d'aultres saincts. Icelles toutes fois ne conculquent en la præsence du Diable, ains en aultre lieu, promettant seulement de le faire dès que le porront. Ensuyte s'obligent par serment solemnel es mains du Prince à luy être perpetuellement fidelles & soubmis, obeissant à tous ses mandemens. Ensuyte, touchant les Escriptures, à sçavoir un grand liure ayant pages noires & obscures, prestent serment de vasselaige æternel. Iurent en oultre qu'ilz ne retourneront iamais en la foy du Christ ny ne garderont les diuins commandemens, ains ceulx qu'il plaira au Prince leurs decreter; que tousiours viendront sans retard aux ieulx des assemblées nocturnes quand seront de ce requis, y feront ce que feront les aultres sorciers & sorcieres, assistant à leurs sacrifices & communiant à leurs prieres & adorations; qu'ilz observeront leurs vœux au mieulx qu'ilz porront & s'efforceront d'amener aultrui en la mesme creance. En eschange promet le Prince des Dæmons, au nouice sorcier, d'vn visaige soubriant, vne perpetuelle felicité & des ioies immenses, toutes les voluptez qu'il desyrera en ce monde & en l'aultre des iouissances plus grandes que imaginer ne se peut.
Deuxiemement Satan contrainlt le Sorcier de se rebaptiser on nom du Diable (_Fig. 4_) & de prendre un aultre nom, renonçant le premier sien; ainsi feut Cuno de Roure rebaptisé Barbe de chieure. Ce qu'il faict comme est vraysemblable, affin que le Sorcier de là prenne opinion que son premier Baptesme est du tout effacé & ne luy peut plus seruir en rien.
Tiercement le confirme en cette opinion luy grauant de ses ongles le front pour d'illec tollir le Chresme & signe baptismal. (_Fig. 5._)
Quartement luy faict renoncer ses parrains & marraines tant du Baptème que de la Confirmation, luy en assignant de nouveaulx.
Quintement donnent au Diable quelque part & morcel de leurs vestemens, pour ce que le Diable s'estudie à s'emparer d'une part de toutes choses; des biens spirituels, la foy & le Baptesme; des corporels, le sang; des naturels, les enfants, & des terrestres, les vestemens. (_Fig. 6._)
Sixiemement, ils prestent serment au Dæmon en vn cercle graué en terre; peut estre bien par ce que il veut leurs faire accroire qu'il est le seigneur du Ciel & de la Terre, veu que le cercle est le symbole de la Divinité & la Terre le scabeau de Dieu. (_Fig. 7._)
Septiemement, demandent au Dæmon estre rayez du liure de vie & inscripts on livre de mort. (_Fig. 8._) Ainsi estoient les noms des Sorciers d'Avignon inscripts en un liure très noir.
Huitiemement promettent des sacrifices, aulcuns iurant d'occir magicquement par chacun mois, voyre par chaque quinzaine un petit enfant en luy sugçant le sang. (_Fig. 9_).
Neufuiemement se rendent tributaires à leurs Dæmons patrons de quelque impost une fois l'an, en rachapt des molestations dont sont greués par le dict pact, & n'est le tribut valable s'il n'est de couleur noire.
Dixiemement sont en variable partie du corps, es espaules soubs les paulpieres, soubs les leures, soubs les aisselles, au fondement pour les hommes, es mamelles ou es parties honteuses pour les femmes, marqués d'un signe auquel devient la peau insensible. La forme de ce signe n'est tousiours la mesme; tantost c'est patte de lieuvre, tantost de crapaux, au d'aragne, de chatton ou de lire. Et ne sont tous ainsi marquez, ains seulement ceulx que le Diable cuyde inconstants.
Unziemement promettent ne iamais adorer l'Eucharistie, iniurier la Vierge & les Saincts, briser & conspuer les sainctes reliques tant que pourront, ne se seruir d'eau benoiste ny de cierges consacrez, ne iamais faire confession entiere de tous leurs pechez; en fin garder silence sempiternel sus leur commerce auec le Diable.
_Si les Sorcieres vont en ame au Sabbat._
Il y en a d'aultres qui tiennent que les Sorcieres vont le plus souuent au Sabbat en ame seulement, ce que l'on verifie par plusieurs exemples de quelques Sorcieres, lesquelles estans demourees comme mortes en leurs maisons par l'espace de deux ou trois heures, ont enfin confessé que pour lors elles estoient en esprit au Sabbat, rapportant particuliairement tout ce qui s'estoit faict & passé on mesme lieu: George Gandillon la nuict d'un Ieudy Sainct demoura dans son lict comme mort par l'espace de trois heures, & puis retourna à soy en sursaut; il a du depuis esté bruslé en ce lieu auecques son pere & une sienne sœur[4].
Il y a quelque temps qu'vn certain du village d'Vnau au ressort d'Orgelet amena sa femme en ce lieu, & l'accusoit d'estre Sorciere, disant entre aultres choses qu'à certaine nuict d'vn Ieudy, comme ilz estoient couchez ensemble, il se donna garde que sa femme ne bougeoit, ny souffloit en façon quelconque, sus quoy il commença à l'espoinçonner sans neantmoins qu'il la peust iamais faire esueigler, & à ceste occasion, il tomba en vne paour, de maniere qu'il se voulut leuer pour appeller ses voisins: mais quelque effort qu'il feist, il ne luy feut pas possible de sortir du lict, & luy sembloit qu'il estoit entrappé par les iambes, mesme qu'il ne pouait pas encor crier: cela dura bien deux ou trois heures, & iusques a ce que le coq chanta: car lors la femme s'esueigla en sursaut, & sur ce que le mary luy demanda qu'elle auoit, elle respondit qu'elle estoit si lasse du trauail qu'elle auoit eu le iour præcedent, qu'estant pressee du sommeil, elle n'auoit rien senty de ce que son mary luy auoit faict: alors le mary eut opinion qu'elle venoit du Sabbat, pour ce mesme que desia auparauant il soubçonnoit quelque peu, à raison qu'il estoit mort du bestail a quelques siens voisins qu'elle auoit menacez præcedemment.
Et certes il y a grande apparence que cette femme auoit esté en esprit au Sabbat, par ce premierement que l'ecstase dont nous auons parlé luy aduint au Ieudy, qui est la nuict ordinaire du Sabbat.
D'aduentaige comme le coq chanta elle s'esueigla en sursaut, scelon que nous auons dict: or le Sabbat qui se faict nuictamment dure iusques à tant que le coq chante, mais depuis qu'il a chanté tout vient à disparoistre.
Troisiemement l'excuse qu'elle print monstre bien qu'il y auoit de la malice de son costé: Car quel homme a-t-on iamais veu si endormy d'vn trauail & labeur præcedent que l'on n'ait peu facillement esueigler? George Gandillon s'excusoit de la mesme façon, lors que l'on luy demanda pour quoy il ne s'estoit poinct esueiglé, encore que l'on l'eust poulsé rudement plusieurs fois.
En quatriesme lieu il se recongnoist qu'il y auoit du sortilege, en ce que le mary se sentoit entrappé par les iambes, & qu'il ne pouoit crier.
Finallement les Escheuins d'Vnau, qui assistoient le mary, aueroyent que ceste femme estoit descenduë de parens que l'ô suspectoit desia de Sorcellerie. Voyla comme l'on peut dire que les Sorciers vont au Sabbat en ame & esprit.
D'aultres fois y vont reallement & corporellement, laissant en leur place quelque simulachre ou effigie à leur ressemblance, par quoy soit leur mary desceu, s'il vient à s'esueigler. Le Dæmon a bien souuent aussi coustume, ayant prins un corps, de soy substituer on lict de la Sorciere partie au Sabbat; & par ainsi a commerce charnel auec le paouure mary. Ou bien elles vsent d'vn aultre artifice, endormant iceluy d'un sommeil magicque. Bertrande Tonstrix a confessé l'auoir faict souuentes fois & auoir bien souuent endormy son mary en lui frottant l'aureille de sa main dextre oingte premierement de l'onguent dont elle mesme se gressoit pour aller au Sabbat. Eller, femme du doyen d'Ottingen, aduoua qu'elle supposoit en sa place un aureiller d'enfant, aprés auoir prononcé le nom de son dæmon; d'autres duppaient leur mary auecques des balays. Marie, femme du raccommodeur de Metzer Esch, se seruoit d'vne botte de fouarre qui disparoissoit si tost qu'elle reuenoit à la maison[5].
_Il y a au Sabbat plus de femmes que d'homes._
Interrogez en iustice, des Sorciers ont dict estre vrayment aux assemblées nocturnes grande multitude de gens des deux sexes; Iehanne de Banno, Nicole Ganat de Mayner en Lorraine, ont asceüré auoir veu au Sabbat, toutes & quantes fois elles y estoient, si grande mesnie de Sorciers que plus ne les estonnoit la misere des homes, à qui sont par tant d'ennemis tant d'embusches dressées; ains s'esbahissoient moult que ne feussent plus grandes les calamitez humaines. Catherine Ruffa a dict auoir veu cinq cents Sorciers, à tout le moins, la premiere nuict qu'elle feut au Sabbat. Pourtant atteste Barbelline Raiel de Blainville es eaux que les femmes s'y treuuent en nombre maieur.
La raison pour quoy il y a au Sabbat plus de femmes que d'homes est que en icelles est plus grande superstitiosité, dont les causes sont: la prime, que les femmes sont par nature plus facillement meues à recepvoir des reuelations: faisant de ces reuelations bon vsaige sont grandement bonnes; mauluois deviennent suppellativement meschantes. La seconde que les femmes sont credules à merueille: le Diable s'estudiant principalement à surprendre la creance les hante & assaille de meilleur gré. La tierce que les femmes sont naturellement loquaces & bauardes, ne sçavent garder un secret & racontent aux aultres femmes tout ce qu'elles sçavent. Oultre sont cholericques & ne pouant par deffault de forces se venger, ont recours aux malefices, faisant au prochain par art diabolicque le mal que faire ne peuuent par force ouuerte. La quarte et vltime, que les femmes, comme dit Terentius, sont en leurs idées aussi muables qu'enfans; par quoy la femme meschante abiure plus facilement sa foy, que par auant auoit en degré excessif. Et ce est en sorcellerie raison fondamentale pour ne s'estonner si les femmes suyuent le Diable plus que les homes. Ne faut celer pourtant que Satan se efforce d'attirer à soy autant les homes que les femmes[6].
_De ce qui se faict au Sabbat, & mesme de l'Offertoire des chandelles, du Baiser, des Danses, de l'Accouplement du Dæmon auec les Sorciers, des Festins, du Conte que rendent les Sorciers à Satan, du battement d'eau pour la gresle, de la Messe que l'on y célebre, de l'eau benoiste que l'on faict, & comme Satan se consomme en feu & reduict en cendre._
«Le Sabbat est comme vne foire de marchands meslez, furieux et transportez, qui arriuent de toutes parts. Vne rencontre & meslange de cent mille subiects soubdains & transitoires, nouueaulx à la verité, mais d'vne nouueauté effroyable qui offence l'œil, & soubsleue le cuœur. Parmy ces mesmes subiects, il s'en voit de reels, & d'aultres prestigieux & illusoires: aulcuns plaisans (mais fort peu) côm sont les clochettes & instrumens melodieux qu'on y entend de toutes sortes, qui ne chatouillent que l'aureille, & ne touchent rien au cœur: consistant plus en bruyt qui estourdit & estonne, qu'en harmonie qui plaise & qui resiouisse. Les autres desplaisans, pleins de difformité & d'horreur, ne tendant qu'à dissolution, priuation, ruine & destruction. Où les personnes s'y abbrutissent & transforment en bestes perdant la parole tant qu'elles sont ainsi. Et les bestes au contraire y parlent, & semblent auoir plus de raison que les personnes chascun estant tiré hors son naturel.» (de Lancre, _loc. cit._, p. 119.)
Les Sorciers estans assemblez en leur Synagogue, adorent en premier lieu Satan, qui apparoist là tantost en forme d'vn grand home noir ou rouge, gehenné, tourmenté & flamboyant comme vn feu qui sort d'vne fournaise ardente, et tantost en forme d'vn bouc barbu, pour ce que le bouc est vne beste puante, salace et lasciue[7], & pour luy faire un plus grand hommaige, ilz luy offrent des chandelles, qui rendent vne flambe de couleur bleuë, & puys le baisent aux parties honteuses darrière[8] (_Fig. 10_): quelques-vns le baisent sus l'espaule: à d'aultres fois encor, il tient vne imaige noire qu'il faict baiser aux Sorciers. Vray est que adorant Satan ilz ne se tiennent tousiours en mesme posture; tantost le suppliant à deux genoilz; tantost se renuersant sus le dos; tantost iectant les iambes en hault, ne baissant la teste sus la poictrine, ains la releuant de façon que le menton soit tourné vers le Ciel. (_Fig. 11._) Aultres fois ilz s'approchent du Dæmon le dos tourné, & aduancent lentement vers lui à l'instar des escreuisses & les mains ioinctes par darriere; lui parlant, ilz fixent leurs œilz en terre; brief, ilz font tout au rebours de la coustume ordinaire.
Puys ilz dansent tantost auant, tantost apres leur repas, & font leurs danses en rond doz contre doz: les boiteulx y vont plus dispostement que les aultres. Or, ilz dansent ainsi doz contre doz affin de n'estre pas congneuz: mais pour le iour d'huy ilz ont vne aultre inuention au mesme effect, qui est de se masquer. (_Fig. 12._)
«Il y a encore des Demons, écrit Boguet, qui assistent à ces danses en forme de boucs, ou de moutons, scelon qu'il a esté verifié par les prenommez, & plusieurs aultres; & mesme par Anthoine Tornier, ayant recougneu que lors qu'elle danoit vn mouton noir la tenoit appenduë par la main auec se pieds, qui estoient comme elle disoit, bien haireux, c'est-à-dire rudes et reuesches.»
Les haulx boys ne manquent pas à ces esbats: Car il y en a qui sont commis à faire le debuoir de menestrier & ne sont tousiours sorciers profez. La mere de Jehan de Hembach le mena un jour au Sabbat pour ce que encore qu'à poine adolescent il iouoït moult bellement du violon. Là pour estre mieulx ou y le feit monter en vn arbre voisin & lui commanda de iouer. (_Fig. 13._) Luy cependent regardoit les Sorciers dansans & s'estonnoit de leurs gestes (car tout est au Sabbat ridicule & à contre sens), ne se peut tenir de crier: «Bon Dieu, d'où viennent tous ces gens affolez & desordonnez.» Et tout soubdain cheut en terre, les Sorciers disparoissant, où feut le lendemain trouué seul le bras desmis & se lamentant bien fort. Satan y iouë mesme de la flutte le plus souuent, & à d'aultres fois les Sorciers se contentent de chanter à la voix: mais ilz disent leurs chansons pesle mesle, & auec vne confusion telle qu'ils ne s'entendent pas les vns les aultres. «Les Sorciers de Longny disoient en dansant: Har, har, Diable, Diable, saulte icy, saulte là, iouë icy, iouë là; et les autres disoient: Sabbath, Sabbath, c'est-à-dire la feste & iour de repos, en haussant les mains & ballays en hault, pour testifier & donner vn certain tesmoignage d'alaigresse, & que de bon cœur ilz seruent & adorent le Diable[9].» Quelques fois, mais rarement, ilz dansent deux à deux, & par fois l'vn çà & l'autre là, & tousiours en confusion: estans telles danses semblables à celles des fees vrays Diables incorporez qui regnoient il n'y a pas longtemps. Les filles et femmes tiennent chascune leurs demons par la main, lesquelz leurs apprennent des traicts & gestes si lascifs & indecens, qu'ilz feroyent horreur à la plus efrontée femme du monde. Auec des chansons d'vne composition si brutale, & en termes & mots si licencieux & lubricques, que les yeux se troublent, les oreilles s'estourdissent, & l'entendement s'enchante, de voir tant de choses monstrueuses qui s'y rencontrent à la fois. Et sont tousiours ces danses & tripudiations suiuies de fatigues & lassitudes moult griefues. Barbelline, desia nommée, & aultres Sorcieres ont aduoué estre retournées à la maison si harassées que souuentes fois il leurs falloit rester au lict par deux iours entiers. Mais ce qui est chose bien horrible & tres iniuste, il n'est licite à nully de soy excuser & si quelqu'vn alleguant son aage, sa fatigue ou sa santé, refuse de danser ou s'ensuyct, aussitost il est frappé à coups de piedz & à coups de poings & n'est aultrement traicté que n'est le cuir assoupli par le martel.