Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle
Part 42
--Après la démarche d'être venue te voir dans ta prison, je suis à jamais, pour Besançon et toute la Franche-Comté, une héroïne d'anecdotes, dit-elle d'un air profondément affligé. Les bornes de l'austère pudeur sont franchies... Je suis une femme perdue d'honneur; il est vrai que c'est pour toi...
Son accent était si triste que Julien l'embrassa avec un bonheur tout nouveau pour lui. Ce n'était plus l'ivresse de l'amour, c'était reconnaissance extrême. Il venait d'apercevoir, pour la première fois, toute l'étendue du sacrifice qu'elle lui avait fait.
Quelque âme charitable informa, sans doute, M. de Rênal des longues visites que sa femme faisait à la prison de Julien; car, au bout de trois jours, il lui envoya sa voiture, avec l'ordre exprès de revenir sur-le-champ à Verrières.
Cette séparation cruelle avait mal commencé la journée pour Julien. On l'avertit, deux ou trois heures après, qu'un certain prêtre intrigant et qui pourtant n'avait pu se pousser parmi les jésuites de Besançon, s'était établi depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans la rue. Il pleuvait beaucoup, et là cet homme prétendait jouer le martyr. Julien était mal disposé, cette sottise le toucha profondément.
Le matin il avait déjà refusé la visite de ce prêtre, mais cet homme s'était mis en tête de confesser Julien et de se faire un nom parmi les jeunes femmes de Besançon, par toutes les confidences qu'il prétendrait en avoir reçues.
Il déclarait à haute voix qu'il allait passer la journée et la nuit à la porte de la prison:
--Dieu m'envoie pour toucher le coeur de cet autre apostat...
Et le bas peuple, toujours curieux d'une scène, commençait à s'attrouper.
--Oui, mes frères, leur disait-il, je passerai ici la journée, la nuit, ainsi que toutes les journées, et toutes les nuits qui suivront. Le Saint-Esprit m'a parlé, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui dois sauver l'âme du jeune Sorel. Unissez-vous à mes prières, etc., etc.
Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer l'attention sur lui. Il songea à saisir le moment pour s'échapper du monde incognito; mais il avait quelque espoir de revoir Mme de Rênal, et il était éperdument amoureux.
La porte de la prison était située dans l'une des rues les plus fréquentées. L'idée de ce prêtre crotté, faisant foule et scandale, torturait son âme. Et, sans nul doute, à chaque instant il répète mon nom! Ce moment fut plus pénible que la mort.
Il appela deux ou trois fois, à une heure d'intervalle, un porte-clefs qui lui était dévoué, pour l'envoyer voir si le prêtre était encore à la porte de la prison.
--Monsieur, il est à deux genoux dans la boue, lui disait toujours le porte-clefs; il prie à haute voix et dit des litanies pour votre âme...
L'impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un bourdonnement sourd, c'était le peuple répondant aux litanies. Pour comble d'impatience, il vit le porte-clefs lui-même agiter ses lèvres en répétant les mots latins.
--On commence à dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut que vous ayez le coeur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.
O ma patrie! que tu es encore barbare! s'écria Julien ivre de colère. Et il continua son raisonnement tout haut et sans songer à la présence du porte-clefs.
Cet homme veut un article dans le journal, et le voilà sûr de l'obtenir.
Ah! maudits provinciaux! à Paris, je ne serais pas soumis à toutes ces vexations. On y est plus savant en charlatanisme.
--Faites entrer ce saint prêtre dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur coulait à grand flots sur son front.
Le porte-clefs fit le signe de la croix et sortit tout joyeux.
Ce saint prêtre se trouva horriblement laid, il était encore plus crotté. La pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscurité et l'humidité du cachot. Le prêtre voulut embrasser Julien, et se mit à s'attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie était trop évidente; de sa vie, Julien n'avait été aussi en colère.
Un quart d'heure après l'entrée du prêtre, Julien se trouva tout à fait un lâche. Pour la première fois, la mort lui parut horrible. Il pensait à l'état de putréfaction où serait son corps deux jours après l'exécution, etc., etc.
Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le prêtre et l'étrangler avec sa chaîne, lorsqu'il eut l'idée de prier le saint homme d'aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce jour-là même.
Or, il était près de midi, le prêtre décampa.
CHAPITRE XLIV
Dès qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup et pleura de mourir. Peu à peu il se dit que, si Mme de Rênal eût été à Besançon, il lui eût avoué sa faiblesse...
Au moment où il regrettait le plus l'absence de cette femme adorée, il entendit le pas, de Mathilde.
Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer sa porte. Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.
Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche sa nomination de préfet, il avait osé se moquer de M. de Frilair et se donner le plaisir de le condamner à mort.
«Quelle idée a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller réveiller et attaquer la petite vanité de cette _aristocratie bourgeoise_! Pourquoi parler de caste? Il leur a indiqué ce qu'ils devaient faire dans leur intérêt politique: ces nigauds n'y songeaient pas et étaient prêts à pleurer. Cet intérêt de caste est venu masquer à leurs yeux l'horreur de condamner à mort. Il faut avouer que M. Sorel est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons à le sauver par le recours en grâce, sa mort sera une sorte de _suicide_...»
Mathilde n'eut garde de dire à Julien ce dont elle ne se doutait pas encore: c'est que l'abbé de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile à son ambition d'aspirer à devenir son successeur.
Presque hors de lui à force de colère impuissante et de contrariété:
--Allez écouter une messe pour moi, dit-il à Mathilde, et laissez-moi un instant de paix.
Mathilde, déjà fort jalouse des visites de Mme de Rênal, et qui venait d'apprendre son départ, comprit la cause de l'humeur de Julien, et fondit en larmes.
Sa douleur était réelle, Julien le voyait et n'en était que plus irrité. Il avait un besoin impérieux de solitude, et comment se la procurer?
Enfin, Mathilde, après avoir essayé de tous les raisonnements pour l'attendrir, le laissa seul, mais presque au même instant Fouqué parut.
--J'ai besoin d'être seul, dit-il à cet ami fidèle...
Et comme il le vit hésiter:
--Je compose un mémoire pour mon recours en grâce... du reste... fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de quelques services particuliers ce jour-là, laisse-moi t'en parler le premier.
Quand Julien se fut enfin procuré la solitude, il se trouva plus accablé et plus lâche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait à cet âme affaiblie, avait été épuisé à déguiser son état à Mlle de La Mole et à Fouqué.
Vers le soir, une idée le consola:
Si ce matin, dans un moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût averti pour l'exécution, l'_oeil du public eût été aiguillon de gloire_, peut-être ma démarche eût-elle eu quelque chose d'empesé, comme celle d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants, s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse... mais personne _ne l'eût vue_.
Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. Je suis un lâche en ce moment, se répétait-il en chantant, mais personne ne le saura.
Un événement presque plus désagréable encore l'attendait pour le lendemain. Depuis longtemps, son père annonçait sa visite, ce jour-là, avant le réveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut dans son cachot.
Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus désagréables. Pour achever de compléter sa pénible sensation, ce matin-là il éprouvait vivement le remords de ne pas aimer son père.
Le hasard nous a placés l'un près de l'autre sur la terre, se disait-il pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous sommes fait à peu près tout le mal possible. Il vient au moment de ma mort me donner le dernier coup.
Les reproches sévères du vieillard commencèrent dès qu'ils furent sans témoin.
Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il avec rage. Il ira partout exagérer mon manque de courage; quel triomphe pour les Valenod et pour tous les plats hypocrites qui règnent à Verrières! Ils sont bien grands en France, ils réunissent tous les avantages sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins me dire: Ils reçoivent de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais moi j'ai la noblesse du coeur.
Et voilà un témoin que tous croiront, et qui certifiera à tout Verrières, et en l'exagérant, que j'ai été faible devant la mort! J'aurai été un lâche dans cette épreuve que tous comprennent!
Julien était près du désespoir. Il ne savait comment renvoyer son père. Et feindre de manière à tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait en ce moment tout à fait au-dessus de ses forces.
Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.
--_J'ai fait des économies_! s'écria-t-il tout à coup.
Ce mot de génie changea la physionomie du vieillard et la position de Julien.
--Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet produit lui avait ôté tout sentiment d'infériorité.
Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper cet argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie à ses frères. Il parla longtemps et avec feu. Julien put être goguenard.
--Eh bien! le Seigneur m'a inspiré pour mon testament. Je donnerai mille francs à chacun de mes frères et le reste à vous.
--Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dû; mais puisque Dieu vous a fait la grâce de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon chrétien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de votre nourriture et de votre éducation que j'ai avancés, et auxquels vous ne songez pas...
Voilà donc l'amour de père! se répétait Julien l'âme navrée, lorsqu'enfin il fut seul. Bientôt parut le geôlier.
--Monsieur, après la visite des grands parents, j'apporte toujours à mes hôtes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six francs la bouteille, mais cela réjouit le coeur.
--Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant, et faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le corridor.
Le geôlier lui amena deux galériens tombés en récidive et qui se préparaient à retourner au bagne. C'étaient des scélérats fort gais et réellement très remarquables par la finesse, le courage et le sang-froid.
--Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux à Julien, je vous conterai ma vie en détail. C'est du chenu.
--Mais vous allez me mentir? dit Julien.
--Non pas, répondit-il, mon ami que voilà, et qui est jaloux de mes vingt francs, me dénoncera si je dis faux.
Son histoire était abominable. Elle montrait un coeur courageux, où il n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.
Après leur départ, Julien n'était plus le même homme. Toute sa colère contre lui-même avait disparu. La douleur atroce, envenimée par la pusillanimité, à laquelle il était en proie depuis le départ de Mme de Rênal, s'était tournée en mélancolie.
A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il, j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens tels que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens. Ils ont raison, jamais les hommes de salon ne se lèvent le matin avec cette pensée poignante: Comment dînerai-je? Et ils vantent leur probité! et, appelés au jury, ils condamnent fièrement l'homme qui a volé un couvert d'argent parce qu'il se sentait défaillir de faim!
Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un portefeuille, mes honnêtes gens de salon tombent dans des crimes exactement pareils à ceux que la nécessité de dîner a inspirés à ces deux galériens...
Il n'y a point de droit naturel, ce mot n'est qu'une antique niaiserie bien digne de l'avocat général qui m'a donné chasse l'autre jour, et dont l'aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose sous peine de punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du lion, ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot... Non, les gens qu'on honoré ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être pas pris en flagrant délit. L'accusateur que la société lance après moi, a été enrichi par une infamie... J'ai commis un assassinat et je suis justement condamné mais, à cette seule action près, le Valenod qui m'a condamné est cent fois plus nuisible à la société.
Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colère malgré son avarice, mon père vaut mieux que tous ces hommes-là. Il ne m'a jamais aimé. Je viens combler la mesure en le déshonorant par une mort infâme. Cette crainte de manquer d'argent cette vue exagérée de la méchanceté des hommes qu'on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de consolation et de sécurité dans une somme de trois ou quatre cents louis que je puis lui laisser. Un dimanche après dîner, il montrera son or à tous ses envieux de Verrières. A ce prix, leur dira son regard, lequel d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un fils guillotiné?
Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature à faire désirer la mort. Ainsi se passèrent cinq longues journées. Il était poli et doux envers Mathilde qu'il voyait exaspérée par la plus vive jalousie. Un soir Julien songeait sérieusement à se donner la mort. Son âme était énervée par le malheur profond où l'avait jeté le départ de Mme de Rênal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie réelle, ni dans l'imagination. Le défaut d'exercice commençait à altérer sa santé et à lui donner le caractère exalté et faible d'un jeune étudiant allemand. Il perdait cette mâle hauteur qui repousse par un énergique jurement certaines idées peu convenables, dont l'âme des malheureux est assaillie.
J'ai aimé la vérité... Où est-elle?... Partout hypocrisie ou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands; et ses lèvres prirent l'expression du dégoût... Non, l'homme ne peut pas se fier à l'homme.
Mme de *** faisant une quête pour ses pauvres orphelins, me disait que tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je? Napoléon à Sainte-Hélène!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur du roi de Rome.
Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler sévèrement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, à quoi s'attendre du reste de l'espèce?...
Où est la vérité? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède... Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres ne l'ont été?... Mais saint Paul fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi...
Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une cathédrale gothique, des vitraux vénérables; mon coeur faible se figure le prêtre de ces vitraux... Mon âme le comprendrait, mon âme en a besoin... Je ne trouve qu'un fat avec des cheveux sales... aux agréments près, un chevalier de Beauvoisis.
Mais un vrai prêtre un Massillon un Fénelon... Massillon a sacré Dubois. Les Mémoires de Saint-Simon m'ont gâté Fénelon; mais enfin un vrai prêtre... Alors, les âmes tendres auraient un point de réunion dans le monde... Nous ne serions pas isolés... Ce bon prêtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini...
Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par coeur... Mais comment, dès qu'on sera _trois ensemble_, croire à ce grand nom DIEU, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres?
Vivre isolé!... Quel tourment!...
Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je suis isolé ici dans ce cachot, mais je n'ai pas _vécu isolé_ sur la terre; j'avais la puissante idée du _devoir_. Le devoir que je m'étais prescrit, à tort ou à raison... a été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après tout, je n'étais qu'un homme... mais je n'étais pas emporte.
C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser à l'isolement...
Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de Rênal qui m'accable. Si, à Verrières, pour la voir, j'étais obligé de vivre des semaines entières, caché dans les caves de sa maison est-ce que je me plaindrais?
L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un rire amer. Parlant seul avec moi-même, à deux pas de la mort, je suis encore hypocrite... O dix-neuvième siècle!
... Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe, il s'élance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilière haute de deux pieds, détruit l'habitation des fourmis, sème au loin les fourmis, leurs oeufs... Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais comprendre ce corps noir, immense effroyable: la botte du chasseur, qui tout à coup a pénétré dans leur demeure, avec une incroyable rapidité, et précédée d'un bruit épouvantable, accompagné de gerbes d'un feu rougeâtre..
... Ainsi la mort, la vie l'éternité, choses fort simples pour qui aurait les organes assez vastes pour les concevoir...
Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours d'été, pour mourir à cinq heures du soir, comment comprendrait-elle le mot nuit?
Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce que c'est que la nuit.
Ainsi moi, je mourrai à vingt-trois ans. Donnez-moi cinq années de vie de plus, pour vivre avec Mme de Rênal...
Il se mit à rire comme Méphistophélès. Quelle folie de discuter ces grands problèmes!
1º Je suis hypocrite comme s'il y avait là quelqu'un pour m'écouter.
2º J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours à vivre... Hélas! Mme de Rênal est absente; peut-être son mari ne la laissera plus revenir à Besançon, et continuer à se déshonorer.
Voilà ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, tout-puissant, point méchant, point avide de vengeance...
Ah! s'il existait... hélas! je tomberais à ses pieds: J'ai mérité la mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent, rends-moi celle que j'aime!
La nuit était alors fort avancée. Après une heure ou deux d'un sommeil paisible, arriva Fouqué.
Julien se sentait fort et résolu comme l'homme qui voit clair dans son âme.
CHAPITRE XLV
--Je ne veux pas jouer à ce pauvre abbé Chas-Bernard le mauvais tour de le faire appeler, dit-il à Fouqué; il n'en dînerait pas de trois jours. Mais tâche de me trouver un janséniste, ami de M. Pirard et inaccessible à l'intrigue.
Fouqué attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec décence de tout ce qu'on doit à l'opinion, en province. Grâce à M. l'abbé de Frilair, et malgré le mauvais choix de son confesseur, Julien était dans son cachot le protégé de la congrégation; avec plus d'esprit de conduite, il eût pu s'échapper. Mais le mauvais air du cachot produisant son effet, sa raison diminuait. Il n'en fut que plus heureux, au retour de Mme de Rênal.
--Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me suis sauvée de Verrières...
Julien n'avait point de petit amour-propre à son égard, il lui raconta toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.
Le soir, à peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le prêtre qui s'était attaché à Julien comme à une proie, comme il ne voulait que se mettre en crédit auprès des jeunes femmes appartenant à la haute société de Besançon, Mme de Rênal l'engagea facilement à aller faire une neuvaine à l'abbaye de Bray-le-Haut.
Aucune parole ne peut rendre l'excès et la folie de l'amour de Julien.
A force d'or, et en usant et abusant du crédit de sa tante, dévote célèbre et riche, Mme de Rênal obtint de le voir deux fois par jour.
A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'à l'égarement. M. de Frilair lui avait avoué que tout son crédit n'allait pas jusqu'à braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rênal afin de connaître ses moindres démarches. M. de Frilair épuisait toutes les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien était indigne d'elle.
Au milieu de tous ces tourments, elle ne l'en aimait que plus, et, presque chaque jour, lui faisait une scène horrible.
Julien voulait à toute force être honnête homme jusqu'à la fin envers cette pauvre jeune fille qu'il avait si étrangement compromise, mais, à chaque instant l'amour effréné qu'il avait pour Mme de Rênal l'emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait venir à bout de persuader Mathilde de l'innocence des visites de sa rivale: Désormais, la fin du drame doit être bien proche, se disait-il; c'est une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler.
Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler, cet homme si riche, s'était permis des propos désagréables sur la disparition de Mathilde.
M. de Croisenois alla le prier de les démentir: M. de Thaler lui montra des lettres anonymes à lui adressées, et remplies de détails rapprochés avec tant d'art qu'il fut impossible au pauvre marquis de ne pas entrevoir la vérité.
M. de Thaler se permit des plaisanteries dénuées de finesse. Ivre de colère et de malheur, M. de Croisenois exigea des réparations tellement fortes, que le millionnaire préféra un duel. La sottise triompha, et l'un des hommes de Paris les plus dignes d'être aimés trouva la mort à moins de vingt-quatre ans.
Cette mort fit une impression étrange et maladive sur l'âme affaiblie de Julien.
--Le pauvre Croisenois, disait-il à Mathilde, a été réellement bien raisonnable et bien honnête homme envers nous; il eût dû me haïr lors de vos imprudences dans le salon de madame votre mère, et me chercher querelle; car la haine qui succède au mépris est ordinairement furieuse...
La mort de M. de Croisenois changea toutes les idées de Julien sur l'avenir de Mathilde, il employa plusieurs journées à lui prouver qu'elle devait accepter la main de M. de Luz. C'est un homme timide, point trop jésuite, lui disait-il, et qui, sans doute, va se mettre sur les rangs. D'une ambition plus sombre et plus suivie que le pauvre Croisenois, et sans duché dans sa famille, il ne fera aucune difficulté d'épouser la veuve de Julien Sorel.
--Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement Mathilde; car elle a assez vécu pour voir, après six mois, son amant lui préférer une autre femme, et une femme origine de tous leurs malheurs.
--Vous êtes injuste, les visites de Mme de Rênal fourniront des phrases singulières à l'avocat de Paris chargé de mon recours en grâce, il peindra le meurtrier honoré des soins de sa victime. Cela peut faire effet, et peut-être, un jour, vous me verrez le sujet de quelque mélodrame, etc., etc.
Une jalousie furieuse et impossible à venger, la continuité d'un malheur sans espoir (car, même en supposant Julien sauvé, comment regagner son coeur?) la honte et la douleur d'aimer plus que jamais cet amant infidèle, avaient jeté Mlle de La Mole dans un silence morne, et dont les soins empressés de M. de Frilair, pas plus que la rude franchise de Fouqué, ne pouvaient la faire sortir.