Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle

Part 33

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La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos neveux de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura à ses côtés, non pas un petit bourgeois bavard, prêt à arborer la cocarde tricolore si 1815 se présente de nouveau mais un bon paysan simple et franc comme Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctriné, ce sera son frère de lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquième de son revenu pour former cette petite troupe dévouée de cinq cents hommes par département. Alors vous pourrez compter sur une occupation étrangère. Jamais le soldat étranger ne pénétrera jusqu'à Dijon seulement, s'il n'est sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque département.

Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur annoncerez vingt mille gentilshommes prêts à saisir les armes pour leur ouvrir les portes de la France. Ce service est pénible, direz-vous, messieurs, notre tête est à ce prix. Entre la liberté de la presse et notre existence comme gentilshommes il y a guerre à mort. Devenez des manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si vous voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.

_Formez vos bataillons_, vous dirai-je avec la chanson des jacobins; alors il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE, qui, touché du péril imminent du principe monarchique, s'élancera à trois cents lieues de son pays, et fera pour vous ce que Gustave fit pour les princes protestants. Voulez-vous continuer à parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura plus en Europe que des présidents de république, et pas un roi. Et avec ces trois lettres R, O, I s'en vont les prêtres et les gentilshommes. Je ne vois plus que des candidats faisant la cour à des majorités crottées.

Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un général accrédité, connu et aimé de tous, que l'armée n'est organisée que dans l'intérêt du trône et de l'autel, qu'on lui a ôté tous les vieux troupiers, tandis que chacun des régiments prussiens et autrichiens compte cinquante sous-officiers qui ont vu le feu.

Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bourgeoisie sont amoureux de la guerre...

--Trêve de vérités désagréables, dit d'un ton suffisant un grave personnage, apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques, car M. de La Mole sourit agréablement au lieu de se fâcher, ce qui fut un grand signe pour Julien.

Trêve de vérités désagréables, résumons-nous, messieurs: l'homme à qui il est question de couper une jambe gangrenée serait mal venu de dire à son chirurgien: cette jambe malade est fort saine. Passez-moi l'expression, messieurs, le noble duc de *** est notre chirurgien...

Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien, c'est vers le... que je galoperai cette nuit.

CHAPITRE XXIII

LE CLERGÉ, LES BOIS, LA LIBERTÉ

La première loi de tout être, c'est de se conserver, c'est de vivre. Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis!

MACHIAVEL.

Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec une éloquence douce et modérée, qui plut infiniment à Julien, ces grandes vérités:

1º L'Angleterre n'a pas une guinée à notre service; l'économie et Hume y sont à la mode. Les Saints même ne nous donneront pas d'argent, et M. Brougham se moquera de nous.

2º Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe, sans l'or anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite bourgeoisie.

3º Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi le principe monarchique d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.

--Le quatrième point que j'ose vous proposer comme évident est celui-ci:

_Impossibilité de former un parti armé en France sans le clergé._ Je vous le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il faut tout donner au clergé.

1º Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guidé par des hommes de haute capacité établis loin des orages à trois cents lieues de vos frontières...

--Ah! Rome, Rome! s'écria le maître de la maison...

--Oui, monsieur, _Rome_! reprit le cardinal avec fierté. Quelles que soient les plaisanteries plus ou moins ingénieuses qui furent à la mode quand vous étiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé, guidé par Rome, parle seul au petit peuple.

Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jour indiqué par les chefs, et le peuple, qui, après tout, fournit les soldats, sera plus touché de la voix de ses prêtres que de tous les petits vers du monde...

(Cette personnalité excita des murmures.)

--Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardinal en haussant la voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point capital, _avoir en France un parti armé_, ont été faits par nous. Ici parurent des faits... Qui a envoyé quatre-vingt mille fusils en Vendée?... etc., etc.

Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la première guerre, le ministre des finances écrit à ses agents qu'il n'y a plus d'argent que pour les curés. Au fond, la France ne croit pas, et elle aime la guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement populaire, car faire la guerre, c'est affamer les Jésuites, pour parler comme le vulgaire, faire la guerre, c'est délivrer ces monstres d'orgueil, les Français, de la menace de l'intervention étrangère.

Le cardinal était écouté avec faveur...

--Il faudrait, dit-il, que M. de Nerval quittât le ministère, son nom irrite inutilement.

A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. On va me renvoyer encore, pensa Julien, mais le sage président lui-même avait oublié la présence et l'existence de Julien.

Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'était M. de Nerval, le premier ministre qu'il avait aperçu au bal de M. le duc de Retz.

_Le désordre fut à son comble_, comme disent les journaux en parlant de la chambre. Au bout d'un gros quart d'heure, le silence se rétablit un peu.

Alors M. de Nerval se leva, et, prenant le ton d'un apôtre:

--Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que je ne tiens pas au ministère.

Il m'est démontré, messieurs, que mon nom double les forces des jacobins en décidant contre nous beaucoup de modérés. Je me retirerais donc volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles à un petit nombre; mais ajouta-t-il en regardant fixement le cardinal, j'ai une mission; le ciel m'a dit: Tu porteras ta tête sur un échafaud, ou tu rétabliras la monarchie en France, et réduiras les Chambres à ce qu'était le parlement sous Louis XV, et cela, messieurs, _je le ferai_.

Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.

Voilà un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait toujours comme à l'ordinaire, en supposant trop d'esprit aux gens. Animé par les débats d'une soirée aussi vive, et surtout par la sincérité de la discussion dans ce moment M. de Nerval croyait à sa mission. Avec un grand courage, cet homme n'avait pas de sens.

Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot _je le ferai_. Julien trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et de funèbre. Il était ému.

La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante, et surtout une incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien dans de certains moments. Comment dit-on de telles choses devant un plébéien?

Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le maître de la maison dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut obligé de sonner pour faire renouveler les bougies. M. de Nerval, le ministre, était sorti à une heure trois quarts, non sans avoir souvent étudié la figure de Julien dans une glace que le ministre avait à ses côtés. Son départ avait paru mettre à l'aise tout le monde.

Pendant qu'on renouvelait les bougies:

--Dieu sait ce que cet homme va dire au roi! dit tout bas à son voisin l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et gâter notre avenir.

Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare et même effronterie à se présenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au ministère, mais le portefeuille change tout, noie tous les intérêts d'un homme, il eût dû le sentir.

A peine le ministre sorti, le général de Bonaparte avait fermé les yeux. En ce moment, il parla de sa santé, de ses blessures, consulta sa montre et s'en alla.

--Je parierais, dit l'homme aux gilets, que le général court après le ministre; il va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre qu'il nous mène.

Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le renouvellement des bougies:

--Délibérons enfin, messieurs, dit le président, n'essayons plus de nous persuader les uns les autres. Songeons à la teneur de la note qui, dans quarante-huit heures, sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a parlé des ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval nous a quittés, que nous importent les ministres? nous les ferons vouloir.

Le cardinal approuva par un sourire fin.

--Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre position, dit le jeune évêque d'Agde, avec le feu concentré et contraint du fanatisme le plus exalté. Jusque-là il avait gardé le silence son oeil, que Julien avait observé, d'abord doux et calme s'était enflammé après la première heure de discussion. Maintenant son âme débordait comme la lave du Vésuve.

--De 1806 à 1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne pas agir directement et personnellement sur Napoléon. Dès que cet homme eut fait des ducs et des chambellans dès qu'il eut rétabli le trône, la mission que Dieu lui avait confiée était finie; il n'était plus bon qu'à immoler. Les saintes Écritures nous enseignent en plus d'un endroit la manière d'en finir avec les tyrans. (Ici il y eut plusieurs citations latines.)

Aujourd'hui, messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler, c'est Paris. Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq cents hommes par département? Entreprise hasardeuse et qui n'en finira pas. A quoi bon mêler la France à la chose qui est personnelle à Paris? Paris seul avec ses journaux et ses salons a fait le mal, que la nouvelle Babylone périsse.

Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même dans les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il pas osé souffler sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...

* * * * *

Ce ne fut qu'à trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La Mole.

Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première fois, en parlant à Julien, il y eut de la prière dans son accent. Il lui demandait sa parole de ne jamais révéler les excès de zèle, ce fut son mot, dont le hasard venait de le rendre témoin.

--N'en parlez à notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieusement pour connaître nos jeunes fous. Que leur importe que l'état soit renversé? ils seront cardinaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos châteaux, nous serons massacrés par les paysans.

La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand procès-verbal de vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête qu'à quatre heures trois quarts.

--Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le voit bien à cette note qui manque de netteté vers la fin, j'en suis plus mécontent que d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il, allez vous reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève, moi je vais vous enfermer à clef dans votre chambre.

Le lendemain, le marquis conduisit Julien à un château isolé assez éloigné de Paris. Là se trouvèrent des hôtes singuliers, que Julien jugea être prêtres. On lui remit un passeport qui portait un nom suppose, mais Indiquait enfin le véritable but du voyage qu'il avait toujours feint d'ignorer. Il monta seul dans une calèche.

Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire Julien lui avait récité plusieurs fois la note secrète, mais il craignait tort qu'il ne fût intercepté.

--Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui dit-il avec amitié, au moment où il quittait le salon. Il y avait peut-être plus d'un faux frère dans notre assemblée d'hier soir.

Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de la vue du marquis qu'il avait oublié et la note secrète et la mission, pour ne songer qu'aux mépris de Mathilde.

Dans un village à quelques lieues au-delà de Metz, le maître de poste vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures du soir; Julien, fort contrarié, demanda à souper. Il se promena devant la porte, et insensiblement, sans qu'il y parût, passa dans la cour des écuries. Il n'y vit pas de chevaux.

L'air de cet homme était pourtant singulier, se disait Julien; son oeil grossier m'examinait.

Il commençait, comme on voit, à ne pas croire exactement tout ce qu'on lui disait. Il songeait à s'échapper après souper, et pour apprendre toujours quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se chauffer au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver _il signor_ Geronimo, le célèbre chanteur!

Établi dans un fauteuil qu'il avait fait apporter près du feu, le Napolitain gémissait tout haut, et parlait plus, à lui tout seul, que les vingt paysans allemands qui l'entouraient ébahis.

--Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j'ai promis de chanter demain à Mayence. Sept princes souverains, sont accourus pour m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il d'un air significatif.

Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possibilité d'être entendu:

--Savez-vous de quoi il retourne? dit-il à Julien; ce maître de poste est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt sous à un petit polisson qui m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie à l'autre extrémité du village. On veut retarder quelque courrier.

--Vraiment? dit Julien d'un air innocent.

Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait partir: c'est à quoi Geronimo et son ami ne purent réussir.

--Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se méfie de nous. C'est peut-être à vous ou à moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un bon déjeuner; pendant qu'on le prépare nous allons nous promener, nous nous échappons, nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.

--Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Geronimo lui-même pouvait être envoyé pour l'intercepter.

Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier sommeil, quand il fut réveillé en sursaut par la voix de deux personnes qui parlaient dans sa chambre, sans trop se gêner.

Il reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne sourde. La lumière était dirigée vers le coffre de la calèche, que Julien avait fait monter dans sa chambre. A côté du maître de poste était un homme qui fouillait tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les manches de son habit, qui étaient noires et fort serrées.

C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits pistolets qu'il avait placés sous son oreiller.

--Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait le maître de poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que vous avez préparé vous-même.

--Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup de linge, d'essences, de pommades, de futilités, c'est un jeune homme du siècle, occupé de ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt l'autre, qui affecte de parler avec un accent italien.

Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les poches de son habit de voyage. Il était bien tenté de les tuer comme voleurs. Rien de moins dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais qu'un sot se dit-il, je compromettrais ma mission. >, Son habit fouillé:

--Ce n'est pas là un diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna et fit bien.

S'il me touche dans mon lit, malheur à lui! se disait Julien; il peut fort bien venir me poignarder, et c'est ce que je ne souffrirai pas.

Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux à demi; quel ne fut pas son étonnement! c'était l'abbé Castanède! En effet, quoique les deux personnes voulussent parler assez bas, il lui avait semblé, dès l'abord, reconnaître une des voix. Julien fut saisi d'une envie démesurée de purger la terre d'un de ses plus lâches coquins...

Mais ma mission! se dit-il.

Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, Julien fit semblant de s'éveiller. Il appela et réveilla toute la maison.

--Je suis empoisonné, s'écriait-il, je souffre horriblement! Il voulait un prétexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva à demi asphyxié par le laudanum contenu dans le vin.

Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soupé avec du chocolat apporté de Paris. Il ne put venir à bout de réveiller assez Geronimo pour le décider à partir.

--On me donnerait tout le royaume de Naples disait le chanteur, que je ne renoncerais pas en ce moment à la volupté de dormir.

--Mais les sept princes souverains!

--Qu'ils attendent.

Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du grand personnage. Il perdit toute une matinée à solliciter en vain une audience. Par bonheur vers les quatre heures, le duc voulut prendre l'air. Julien le vit sortir à pied, il n'hésita pas à l'approcher et à lui demander l'aumône. Arrivé à deux pas du grand personnage, il tira la montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectation.

--_Suivez-moi de loin_, lui dit-on sans le regarder.

A un quart de lieue de là le duc entra brusquement dans un petit Café-hauss. Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre que Julien eut l'honneur de réciter au duc ses quatre pages. Quand il eut fini:

--Recommencez et allez plus lentement, lui dit-on.

Le prince prit des notes.

--_Gagnez à pied la poste voisine. Abandonnez ici vos effets et votre calèche. Allez à Strasbourg comme vous pourrez et le vingt-deux du mois_ (on était au dix) _trouvez-vous à midi et demi dans ce même Café-hauss N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!_

Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent pour le pénétrer de la plus haute admiration. C'est ainsi, pensa-t-il, qu'on traite les affaires, que dirait ce grand homme d'État, s'il entendait les bavards passionnés d'il y a trois jours?

Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait rien à y faire. Il prit un grand détour. Si ce diable d'abbé Castanède m'a reconnu, il n'est pas homme à perdre facilement ma trace. Et quel plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire échouer ma mission!

L'abbé Castanède, chef de la police de la congrégation, sur toute la frontière du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jésuites de Strasbourg, quoique très zélés, ne songèrent nullement à observer Julien, qui, avec sa croix et sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune militaire fort occupé de sa personne.

CHAPITRE XXIV

STRASBOURG

Fascination! tu as de l'amour toute son énergie, toute sa puissance d'éprouver le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances sont seuls au-delà de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en la voyant dormir: elle est toute à moi, avec sa beauté d'ange et ses douces faiblesses! La voilà livrée à ma puissance, telle que le ciel la fit dans sa miséricorde pour enchanter un coeur d'homme.

_Ode_ de SCHILLER

Forcé de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait à se distraire par des idées de gloire militaire et de dévouement à la patrie. Était-il donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son âme bourrelée Mathilde maîtresse absolue de son bonheur comme de son imagination. Il avait besoin de toute l'énergie de son caractère pour se maintenir au-dessus du désespoir. Penser à ce qui n'avait pas quelque rapport à Mlle de La Mole était hors de sa puissance. L'ambition, les simples succès de vanité le distrayaient autrefois des sentiments que Mme de Rênal lui avait inspirés. Mathilde avait tout absorbé, il la trouvait partout dans l'avenir.

De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succès. Cet être que l'on a vu à Verrières si rempli de présomption, si orgueilleux, était tombé dans un excès de modestie ridicule.

Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Castanède, et si, à Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui, il eût donné raison à l'enfant. En repensant aux adversaires, aux ennemis qu'il avait rencontrés dans sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu tort.

C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination puissante, autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des succès si brillants.

La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette noire imagination. Quel trésor n'eût pas été un ami! Mais, se disait Julien, est-il donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un ami, l'honneur ne me commande-t-il pas un silence éternel?

Il se promenait à cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est un bourg, sur le bord du Rhin, immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr. Un paysan allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les îlots du Rhin, auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom. Julien, conduisant son cheval de la main gauche tenait déployée de la droite la superbe carte qui orne les _Mémoires du maréchal Saint-Cyr_. Une exclamation de gaieté lui fit lever la tête.

C'était le prince Korasoff cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé quelques mois auparavant les premières règles de la haute fatuité. Fidèle à ce grand art, Korasoff arrivé de la veille à Strasbourg, depuis une heure à Kehl et qui de la vie n'avait lu une ligne sur le siège de 1796, se mit à tout expliquer à Julien. Le paysan allemand le regardait étonné, car il savait assez de français pour distinguer les énormes bévues dans lesquelles tombait le prince. Julien était à mille lieues des idées du paysan, il regardait avec étonnement ce beau jeune homme, il admirait sa grâce à monter à cheval.

L'heureux caractère! se disait-il. Comme son pantalon va bien, avec quelle élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! si j'eusse été ainsi, peut-être qu'après m'avoir aimé trois jours, elle ne m'eût pas pris en aversion.

Quand le prince eut fini son siège de Kehl:

--Vous avez la mine d'un trappiste, dit-il à Julien, vous outrez le principe de la gravité que je vous ai donné à Londres. L'air triste ne peut être de bon ton, c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes triste, c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne vous a pas réussi.

_C'est montrer soi inférieur_. Êtes-vous ennuyé, au contraire, c'est ce qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc, mon cher, combien la méprise est grave.

Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante.

--Bien! dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien! et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration stupide.

Ah! si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois! Plus sa raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne pas les admirer, et s'estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même ne peut aller plus loin.

Le prince le trouvait décidément triste:

--Ah! çà, mon cher, lui dit-il en rentrant à Strasbourg vous êtes de mauvaise compagnie, avez-vous perdu tout votre argent, ou seriez-vous amoureux de quelque petite actrice?

Les Russes copient les moeurs françaises, mais toujours à cinquante ans de distance. Ils en sont maintenant au siècle de Louis XV.

Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien:

Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme si aimable? se dit-il tout à coup.

--Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez à Strasbourg fort amoureux et même délaissé. Une femme charmante, qui habite une ville voisine, m'a planté là après trois jours de passion, et ce changement me tue.