Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott
Part 7
«Bonne idée, pardieu! s'écria Inglis; et si quelqu'un s'y refuse, nous l'emmènerons au corps de garde, nous lui ferons monter le cheval né d'un gland, et nous lui attacherons une paire de carabines chaque pied, pour l'y tenir en équilibre.
«Bien dit, Tom; et pour procéder avec ordre, je vais commencer par ce rustre en bonnet bleu qui se tient seul dans son coin.»
Bothwell se leva aussitôt, et mettant son sabre sous son bras, pour soutenir l'insolence qu'il méditait, il se plaça en face de l'étranger que Niel avait signalé dans les avis adressés à sa fille; prenant ensuite le ton solennel et nasillard d'un prédicateur puritain: «J'ai, lui dit-il, une petite requête à présenter à Votre Gravité, c'est de remplir ce verre de la boisson que les profanes appellent eau-de-vie, et de le vider à la santé de Sa Grâce l'archevêque de Saint-André, le digne primat d'Écosse, après vous être levé de votre siège et vous être baissé jusqu'à ce que vos genoux touchent la terre.»
Chacun attendait la réponse: les traits durs et farouches de l'étranger, ses yeux presque louches et d'une expression sinistre, la force évidente de ses membres, quoiqu'il ne fût que de moyenne taille, annonçaient un homme peu disposé à entendre la plaisanterie et à souffrir impunément une insulte.
«Et si je ne satisfais pas à votre impertinente requête, dit-il, qu'en pourra-t-il résulter?
«Ce qu'il en résultera, mon bien-aimé? dit Bothwell avec le même accent de raillerie, c'est que, primo, je tirerai ta protubérance nasale; secundo, bien-aimé, j'appliquerai mon poing sur tes organes visuels; et tertio, enfin, bien-aimé, je ferai tomber le plat de mon sabre sur les épaules du réfractaire.
«En vérité! dit l'étranger. Passez-moi le verre»;--et donnant à sa physionomie et au son de sa voix une expression singulière: «Je porte la santé de l'archevêque de Saint-André, bien digne de la place qu'il occupe en ce moment (il venait d'être assassiné). Puisse chaque prélat d'Écosse être bientôt comme le très-révérend James Sharpe!
«Eh bien, dit Holliday d'un air de triomphe, il a subi l'épreuve.
«Oui, mais avec un commentaire, remarqua Bothwell; je ne comprends pas ce que veut dire ce whig tondu.»
On comprend que les futurs romantiques aient été immédiatement séduits.
D'autant que la narration dans les «Waverley Novels» a d'autres qualités de verdeur, de familiarité énergique et savoureuse, d'où naît un pittoresque particulier... Nous aurons justement occasion d'en parler en étudiant le dialogue de Walter Scott.
C'est sa plus grande originalité et son triomphe, la partie de son art dans laquelle on ne lui a jamais connu d'autre rival que Shakespeare: ce qui est beaucoup dire, et ce qui est exact. Nous l'avons fait remarquer, il y glisse tout de suite d'une pente naturelle et irrésistible, et il s'y établit avec la conscience d'y régner en souverain incontesté. Il arrive même assez souvent à ses personnages de parler uniquement pour le plaisir de parler, sans que leur bavardage ait aux yeux du lecteur d'autre excuse que sa verve et son intérêt.
Il est vrai que ce sont ici qualités éminentes. La matière du dialogue peut être insignifiante, la manière en est toujours d'un attrait singulier. Walter Scott sait faire parler tout le monde, prendre tous les tons, et en même temps qu'il observe les moeurs et les convenances propres à chaque caractère, il garde toujours cette vivacité, cette _humour_, ce mouvement et cette vie, qui sont proprement un charme. C'est comme une flamme légère qui court sur toutes les répliques pour les faire étinceler et reluire. Et rien d'artificiel ou de concerté; pas de cliquetis d'antithèses, d'une admirable force dramatique parfois dans leur concision et leur brusque détente, mais toujours trop visiblement arrangées pour l'effet; au contraire, partout une facilité, une aisance merveilleuses, un courant largement étalé, d'une allure pleine, heureuse, et où la clarté se joue en vives étincelles. Par malheur il est encore impossible d'en donner des exemples; mais rien ne sera facile au lecteur comme de combler cette lacune forcée. Aussi bien, de ce dialogue, est-il préférable d'indiquer la nouveauté la plus saisissante.
Elle consiste à mettre sur les lèvres des duchesses et des marquises, des princes et des rois, les propos familiers et gaillards, les comparaisons hardies et pittoresques, qui donnent tant de piquant et de saveur à la conversation des aventuriers et des aubergistes, des gardiens de pourceaux et des outlaws. Ce n'est pas assez de dire que le langage d'Elisabeth par exemple ou de Louis XI est plein d'animation et de vie; qu'il a une légèreté, une allure dont n'approchèrent jamais nos romanciers, et moins encore nos poètes tragiques: les rois parlent ici comme leurs sujets, les reines comme leurs chambrières, et ils sont tout aussi près de la bonne et simple nature que Giles Gosling ou Michel Lambourne.
«Par la mort! Geordie,--déclare Jacques Ier à l'orfèvre Heriot,--il n'y a pas un de ces manants qui sache seulement comment on doit présenter une supplique à son souverain... D'abord, voyez-vous, il faut vous approcher de nous de cette manière, en vous couvrant les yeux de la main, pour montrer que vous savez que vous êtes en présence du vice-roi du ciel.--Bien, Geordie, voilà qui est fait avec grâce.--Ensuite, vous vous agenouillez, et vous faites comme si vous vouliez baiser le pan de notre habit, la boucle de nos souliers ou quelque chose de semblable.--Très bien exécuté. Tandis que nous, en prince débonnaire et ami de nos sujets, nous vous en empêchons, en vous faisant signe de vous relever.--Non, non, vous n'obéissez pas; et comme vous avez une grâce à demander, vous restez dans la même situation, vous fouillez dans votre poche, vous tirez votre supplique, et vous nous la mettez respectueusement dans la main[20].»
[Note 20: _Les Aventures de Nigel_, chap. V. Toute la scène est à lire: le naturel en est exquis.]
Voilà un roi transformé pour deux minutes, et sans croire déchoir, en maître de cérémonies.
Sans plus de façon, Elisabeth compare Leicester à un directeur de théâtre et se plaint de la malpropreté des bottes de Tressilian, «dont l'infection a failli l'emporter sur les parfums de lord Leicester.» Elle reçoit les chevaliers Tressilian et Blount, et voici les réflexions que la noble cérémonie lui inspire: «Sussex a sans doute perdu l'esprit, pour nous désigner d'abord un fou comme Tressilian, et puis un rustre comme son second protégé. Je t'assure, Rutland, que, lorsqu'il était genoux devant moi, grimaçant et faisant la moue _comme s'il avait eu la bouche pleine de soupe brûlante,_ j'ai eu peine à me retenir de lui donner un bon coup sur la tête, au lieu de lui frapper sur l'épaule.»
Ces propos et ces remarques de commère sur des lèvres royales! Ces jurons dans la bouche d'une reine, et d'une reine qui cultive l'euphuisme! Car elle jure, «par la mort de Dieu!... de par la lumière de Dieu!... par l'âme du roi Henry!» C'était bien la nature, cette fois, et même la nature en déshabillé. Mais ces libertés n'étaient point pour effaroucher des jeunes gens à qui la froideur et la convention du dialogue classique devenaient de jour en jour plus odieuses. Walter Scott donnait la main à Shakespeare; son exemple autorisait les expressives familiarités qui s'épanouiront bientôt dans _Henri III et sa cour_, _Charles VII chez ses grands vassaux_, _Ruy Blas_ ou _le Roi s'amuse_. Pourquoi les rois parleraient-ils un langage dans le roman et un autre langage dans un drame? Craint-on que les spectateurs s'en effarouchent? Mais la plupart sont des lecteurs assidus des «Waverley Novels» et ils ont perdu tous leurs anciens scrupules, ou à peu près.
Un de leurs romans favoris a dû être _Quentin Durward_, parce que c'est un roi de France qui en est le héros. Or le langage de Louis XI ne rappelle que de fort loin les élégances des Agamemnon, des Ninus ou des Artaxerce. «Je suis un vieux saumon, dit-il à Olivier, et je ne mords point à l'hameçon du pêcheur parce qu'il est amorcé de cet appât qu'on appelle honneur.» Il congédie Tristan: «Eh bien, compère, marchez en avant et faites-nous préparer à déjeuner au bosquet des mûriers, car ce jeune homme fera autant d'honneur au repas qu'une souris affamée en ferait au fromage d'une ménagère.» Au roi qui lui a demandé quel était son pays, l'écossais a répondu: Glen Houlakin. «Glen quoi? s'écria maître Pierre; avez-vous envie d'évoquer le diable en prononçant de pareils mots?» Faut-il allécher le jeune étranger pour le décider à s'enrôler dans la garde écossaise? Les grasses et succulentes comparaisons, dignes de Rabelais et de La Fontaine! «Ils n'ont pas besoin (les archers), comme les Bourguignons, d'aller le dos nu, afin de pouvoir se remplir le ventre. Ils sont vêtus comme des comtes et font ripaille comme des abbés.» Il interrompt brusquement le plus grave des entretiens: «Mais au diable cette conversation! Le sanglier est débusqué. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert. Ah! Ah! Tralala li ra la...»
Et quand il est prisonnier à Péronne, voici le ton de ses monologues: «Si jamais je puis me tirer de ce danger, j'arracherai à la Balue son chapeau de cardinal, dût la peau de son crâne y rester attachée... La conjonction des constellations! oui, la conjonction! Galeotti m'a conté des sornettes dignes d'être adressées à une tête de mouton bouillie, et j'ai été assez idiot pour me persuader que je les comprenais!» Les futurs romantiques ont dû savourer ces détails avec délices. Du merveilleux dialogue de Walter Scott, c'était ce que, dans le roman--et au théâtre,--ils pouvaient le mieux imiter. Chez Vigny, Mérimée, Balzac et Hugo, nous aurons à signaler plus d'une de ces imitations.
Ainsi se contractaient peu à peu des habitudes nouvelles, ainsi lentement se formait un art nouveau. Toute une révolution s'opérait dans le goût; et ces familiarités dans le dialogue, ces comparaisons pittoresques, empruntées de préférence au règne animal ou aux objets les plus vulgaires, et que nous retrouverons déjà chez les premiers disciples en France de Walter Scott, n'en sont pas l'indice le moins caractéristique[21]. La nouveauté devait en être séduisante; on l'admira tout de suite et on l'imita, et dans la forme même qui en rendait l'imitation à la fois plus aisée et plus féconde. On fit des romans historiques avec fureur, et, pendant quelques années, les écrivains français--parmi lesquels des hommes de génie--ne se réclamèrent que de Walter Scott. Un genre nouveau s'organisa. Mais en s'organisant, ce n'était rien moins--et on doit commencer à l'entrevoir--que le romantisme lui-même qu'il aidait à se déterminer et dont il préparait le rapide triomphe: le livre suivant essaiera de mieux l'établir.
[Note 21: Elles sont nombreuses dans Walter Scott, aussi nombreuses que, chez Chateaubriand, les comparaisons nobles ou majestueuses. «Ta conversation, dit Varney à Foster, a un piquant qui surpasse le caviar, les langues de boeuf salées, enfin tous les excitants qui peuvent relever la saveur du bon vin.» (_Kenilworth_.)--«Parfait! parfait! répondit Lambourne: d'honneur, ta cuisse en manière de bâton, au milieu de cette touffe de bougran tailladé et de gaze de soie, ne ressemble pas mal à la quenouille d'une ménagère dont le lin est à moitié filé.» (_Ibid_.)--«Mais bah! le méchant petit diable nageait comme un canard... Par la Saint-Nicolas, prenez garde à vous, maintenant qu'il est plus haut qu'un baril de harengs.» (_Guy Mannering_).--«Toi gentilhomme! dit Silias; un gentilhomme comme j'en ferais un d'une cosse de fève, avec un couteau rouillé.» (_L'Abbé_).--Dans le même roman, la jolie tirade d'Adam Woodcock (XII) sur les femmes, «ces jolies oies sauvages», serait à lire en entier; et nous terminerons ces citations--qui pourraient être interminables--par ce fragment de dialogue des _Puritains_: «Vous nous avez apporté un joli plat de gibier, général! Voici un corbeau qui va croasser, un coq prêt à combattre; et un... comment nommerai-je le troisième, général?--Sans métaphore, Monsieur, je vous prie de le regarder comme un homme auquel je m'intéresse particulièrement.» Il y a là tout un côté de l'art romantique. Qu'on pense au «vieil as de pique», d'_Hernani.]
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LIVRE III
LE ROMAN HISTORIQUE A L'ÉPOQUE ROMANTIQUE
CHAPITRE PREMIER
Le Roman historique avant «Cinq-Mars»
Le roman historique tel que l'avait créé Walter Scott était trop original et surtout différait trop profondément de tout ce qui s'en était écrit en France jusqu'alors, pour que les premières imitations n'en aient pas été médiocres. Les progrès ne pouvaient même être que fort lents dans cette carrière nouvelle. Il fallait d'abord se familiariser avec l'histoire. De plus, il n'était pas inutile, pour donner des temps passés une représentation pittoresque, d'avoir l'imagination souple et brillante, et l'habitude aussi de broyer des couleurs. Il était indispensable enfin d'avoir beaucoup de talent. Or, l'histoire était précisément en train de se faire; l'imagination s'avançait tous les jours vers de nouvelles conquêtes, sans toutefois que sa royauté absolue fut encore proclamée; et pour ce qui est du talent, c'est bien ce qui a le plus manqué aux infortunés romanciers d'avant 1826. Leur oeuvre cependant n'est pas complètement à dédaigner. N'auraient-ils d'ailleurs que le mérite d'avoir préparé le chemin à leurs successeurs, ils mériteraient encore un souvenir.
Bien entendu, il ne faut même pas songer à les nommer tous. Encore si de cette interminable énumération il devait sortir quelque observation intéressante! Mais le dénombrement de toutes ces têtes de bétail serait aussi inutile que fastidieux. Car enfin, en quoi importe-t-il à notre sujet que J.-P. Brès ait écrit quatre volumes in-12 sur _Isabelle et Jean d'Armagnac,_ trois sur _la Trémouille, chevalier sans peur et sans reproche_, et quatre autres, en 1818, sur _Montluc ou le Tombeau mystérieux?_ qu'on doive à Mardelle _les Ruines de Rothembourg, roman historique_, 3 volumes, 1819? à Plancher de Valcourt _Edouard et Elfride, ou la Comtesse de Salisbury, roman historique du XIVe siècle?_ au chevalier de Propiac, en 1822, deux volumes sur _la Soeur de Saint-Camille ou la Peste de Barcelonne?_ et au comte Henri Verdier de Lacoste, _Alfred le Grand ou le Trône reconquis?_ que Ladoucette soit l'auteur du _Troubadour ou Guillaume et Marguerite_, un roman du XIIe siècle où il est question des noces de Louis VII (1824)? et Mme Gabrielle Paban, sous le pseudonyme de Marie d'Heures, celui de _Jane Shore_, qui a pour scène l'Angleterre du XVe siècle? Est-il vraiment utile de savoir que _le Héros de la mort ou le Prévôt du Palais_ est de L.-T. Gilbert, auteur du _Pâtre des montagnes noires_, ou que, pour avoir composé _les Derniers des Beaumanoir ou la Tour d'Helvin_, M. de Kératry fut pompeusement décoré par des compatriotes, qui avaient plus de reconnaissance que de goût, du titre de «Waverley breton»? Quand on aura dit de tous ces écrivailleurs qu'ils font nombre et témoignent de la grande vogue qu'eut alors le roman historique, on aura tout dit. Il faut cependant isoler une ou deux oeuvres du milieu de cette tourbe, ne serait-ce que pour donner une idée de leur insigne faiblesse et marquer le point de départ dans la brillante carrière que le genre à la mode allait parcourir. Puis, il y a d'autres noms qui, à divers titres, méritent de nous arrêter quelques instants, comme Musset-Pathay ou Balzac; et enfin des oeuvres appellent la comparaison avec d'autres oeuvres plus brillantes et d'une destinée plus heureuse, comme l'_Urbain Grandier_ d'Hippolyte Bonnelier, qui sert de transition toute naturelle à _Cinq-Mars_.
Sans parler du baron Etienne Léon de la Mothe-Langon et de son _Jean de Procida ou les Vêpres Siciliennes_, pas plus que de Dinocourt et de son _Camisard_, encore qu'il s'y soit souvenu des _Puritains_ et de la _Légende de Monrose_, que son Parquet, son Poul soient d'assez agréables copies de Dalgetty et de Bothwell, et que certain jésuite rappelle à la fois le La Balue de _Quentin Durward_ et la vieille Mause d'_Old Mortality_, il faut signaler une tentative de Simonde de Sismondi, car _Julia Sévéra ou l'an 492_ est du grave historien, et _Julia Sévéra_ est un roman historique, et de l'aveu même de l'auteur, le modèle en a été Walter Scott: témoignage précieux de l'estime que les plus sérieux esprits ont professée dès la première heure pour l'auteur d'_Ivanhoe_. La tentative était intéressante; malheureusement elle échoua.
Un romancier n'est pas un historien, avons-nous dit. La réciproque peut être vraie aussi, et Sismondi en est une assez bonne preuve. L'exactitude historique est remarquable dans _Julia Sévéra_, et personne ne doute que l'auteur ne soit admirablement informé sur «l'an 492». Il est visible que dans le roman ont passé «les recherches et les travaux consacrés à écrire le premier volume de l'_Histoire des Français_»; nous en croyons l'écrivain quand il nous confesse avoir «lu trois fois de suite Grégoire de Tours, ou pâli sur toutes les chroniques, sur tous les codes de lois, sur toutes les vies des saints de cette époque». Mais comme on voudrait une érudition moins abondante et moins sûre, un peu plus de mouvement dramatique, d'intérêt pittoresque, et que le souhait de son _Avertissement_ ait été plus complètement exaucé[22]! Lisez par exemple le chapitre d'exposition, si long, si peu vivant. On ne _voit_ rien. Puis, trop souvent le narrateur se souvient mal à propos de son métier ordinaire d'historien et interrompt le récit romanesque par de vraies leçons magistrales sur l'économie politique ou le droit fluvial. Du récit, d'ailleurs, il n'a aucune science. Dès les premières pages vous vous sentez enveloppé d'un mortel ennui. L'auteur avait annoncé un roman historique: c'est une dissertation d'histoire qu'il met sous les yeux, entremêlée de descriptions et coupée de dialogues et d'analyses psychologiques. Et quelles analyses! quelles descriptions! quels dialogues!
[Note 22: «J'aurais voulu que ce fût complètement un roman, et par l'intérêt, et par la vérité des tableaux de la vie domestique».]
Tel qu'il est cependant, l'essai de Sismondi ne doit point passer inaperçu. Sans compter qu'il était comme la consécration officielle du roman historique, il imposait aux futurs «émules de Walter Scott» un plus grand souci de l'exactitude et un plus grand respect de la vérité. Le genre devait s'attacher désormais à être plus sérieux, moins romanesque; et Sismondi, avec une admirable netteté, lui en indiquait les moyens. On ne se décida que plus tard à les employer et, en attendant, le roman historique suivit comme il put sa fortune.
Elle fut d'abord médiocre. Ni l'_Héritière de Birague_, ni _Clothilde de Lusignan_ n'annoncent et ne préparent _Cinq-Mars_; et il est parfaitement inutile d'analyser des oeuvres qui laissent le genre stationnaire. Mais si le fond en est insignifiant, tout comme dans les romans de Mme de Genlis ou de Dinocourt, la forme ne laisse pas d'être intéressante. Les descriptions n'en sont point bonnes; mais le récit s'anime et se colore; il a de la verve et de la fantaisie dans sa lourdeur un peu compacte, et enfin le dialogue se dénoue, à l'imitation, il ne faut pas l'oublier, de Walter Scott. Ce n'est évidemment pas la perfection du naturel et, sans jamais égaler cependant son illustre modèle, Balzac aura plus tard une autre verve, un autre feu et d'autres saillies. Mais que nous sommes loin déjà des Dinocourt, des Sismondi et des Ladoucette! En regard du passage des _Puritains_ où Bothwell menace insolemment Burley s'il refuse de porter la santé de l'archevêque de Saint-André, lisez ce fragment:
Le sire de Chanclos fit sauter les ferrures et déploya cinq ou six robes magnifiques, des voiles, des dentelles, force bijoux, des éventails, des gants parfumés et un habillement complet pour un homme: il était d'une magnificence rare. «Je crois, dit l'honnête capitaine, que nous pourrions nous appliquer la prise: 1° comme indemnité de nos fatigues; 2° comme inutile au marquis, puisque nous le tuerons; 3° comme prix de la nourriture du prisonnier de guerre; 4°... 5°... continua Vieille-Roche.--Assez, reprit Chanclos; trois raisons suffisent... Voyons, quel est ton avis?--Mon avis!... ton avis est mon avis... Voilà mon avis.--Adopté, dit Chanclos.» (_L'Héritière de Birague_, chap. XXIII.)
Sauf les dernières lignes, qui appartiennent sans contestation possible à Balzac tout seul, n'est-ce pas la façon et le tour de Walter Scott? Comme Poul et Parquet chez Dinocourt, ces deux caractères de Vieille-Roche et de Chanclos, imités des mêmes types de l'oeuvre écossaise, ont porté bonheur au romancier. Chanclos surtout est amusant avec son éternel juron «par l'aigle du Béarn, son glorieux maître». Il a la plaisanterie piquante et savoureuse, menace son adversaire de lui faire «une boutonnière au ventre» d'un bon coup d'épée, et sa verve copieuse met plus de gaîté dans le roman que les lourdes et prétentieuses parades d'esprit de l'auteur lui-même. Ces libres et hardis propos de corps-de-garde, cette bonne humeur gouailleuse, ce ton cynique et débraillé, tout cela annonce bien un type cher à l'école romantique. En tout cas, et c'est ce qu'il importe de constater avant tout, la narration commence à s'animer et à devenir pittoresque, le dialogue à pétiller, les personnages à avoir des gestes plus naturels et moins guindés. L'imagination, à l'aide du roman historique, prenait l'essor. Pour l'art français, c'était une acquisition.
C'en était une autre, encore plus importante pour l'intelligence française, que la connaissance de l'histoire. Car on se préoccupe sérieusement de l'étudier. Balzac écrit à sa soeur, en 1822: «Prie donc Surville de s'informer dans quelle partie de la Normandie est Château-Gaillard ou le château Gaillard. Ensuite, dis-moi s'il y a une bibliothèque à Bayeux ou à Caen; si ton mari a la faculté d'en avoir les livres et s'il y a beaucoup de livres sur l'histoire de France, surtout des mémoires particuliers qui donnent du jour sur les époques. Le roman que j'irai faire sera ou _la Démence de Charles VI et la Faction Armagnac ou Bourguignonne_, ou bien _la Conspiration d'Amboise_, ou _la Saint-Barthélémy_, ou _les Premiers temps de l'Histoire de France_...»
Nous ne savons si, en 1822, il y avait une bibliothèque à Caen, ni si elle contenait beaucoup de livres sur l'histoire de France. Ce qui est certain, c'est que Balzac, à Caen ou ailleurs, les a feuilletés: les progrès qu'il aura faits quand nous le rencontrerons pour la seconde fois nous en seront une garantie suffisante; et ce qui n'est pas moins incontestable, c'est la conviction désormais entrée dans l'esprit des romanciers que, pour écrire des romans historiques, il n'est peut-être pas inutile de commencer par savoir un peu l'histoire. Sismondi nous l'avait fait constater, Balzac nous le rappelle; les Français vont se mettre à l'étude de leurs chroniques nationales et leur demander justement ce que du Bellay, dans sa _Défense et illustration de la langue française_, avait exclusivement demandé à l'antiquité: des thèmes d'inspiration. Le roman historique s'organise et du même coup il aide à se préciser une des parties essentielles de la future esthétique romantique.