Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott

Part 6

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«Permettre à la fille de tant de rois, à celle qui est encore reine de ce royaume, d'avoir une suite composée de deux femmes de chambre et d'un jeune page, c'est une faveur dont Marie Stuart ne peut jamais être assez reconnaissante. Comment donc! j'aurai une suite semblable à celle des épouses des gentilshommes campagnards de votre comté de Fife! Il n'y manquera qu'un coureur et deux laquais en livrée bleue. Cependant, dans l'égoïsme de ma joie, je ne dois pas oublier le surcroît d'embarras et de dépenses que cette augmentation de ma suite va occasionner à notre bonne hôtesse et à toute la maison de Lochleven. C'est sans doute cette idée qui obscurcit la sérénité de votre front, Milady; mais un peu de patience, la couronne d'Écosse a de nombreux domaines, et je me flatte que votre digne fils, mon excellent frère, en offrira un des plus considérables au chevalier votre époux, plutôt que de souffrir que Marie soit obligée de quitter ce château hospitalier, faute de vous fournir les moyens de l'y recevoir.»

Et quelle noblesse, quelle grâce spirituelle dans la terrible entrevue avec Ruthven, Melville et Lindesay!

«Je crains de vous avoir fait attendre, lord Lindesay; mais une femme n'aime pas recevoir de visite sans avoir passé quelques minutes à sa toilette. Les hommes tiennent moins à un tel cérémonial.» Lord Lindesay, jetant les yeux sur son armure rouillée, sur son pourpoint sale et percé, murmura quelques mots d'un voyage fait à la hâte. La reine redouble d'ironie: «Vous avez là un fidèle compagnon de voyage, milord; mais il est un peu lourd (dit-elle en désignant son «énorme épée»). Je me flatte que vous ne vous êtes pas attendu à trouver ici des ennemis contre lesquels cette arme formidable pourrait vous être nécessaire. Il me semble que c'est une parure un peu singulière pour une cour: mais je suis, comme il faut que je le sois, trop Stuart pour craindre la vue d'une épée.» Et à l'explication brutale et fanfaronne du lord, la reine riposte: «Vous me pardonnerez, si j'abrège cette conférence. La relation d'une bataille sanglante, quelque courte qu'elle soit, est toujours trop longue pour une femme. A moins que lord Lindesay n'ait à nous parler d'objets plus importants que les hauts faits du vieil Angus et les exploits par lesquels il s'est illustré lui-même quand le temps et la marée le lui permettaient, nous nous retirerons dans notre appartement; et vous, Fleming, vous finirez de nous y lire le petit traité _des Rodomontades espagnoles_.»

Ces personnages que nous venons d'évoquer, trop brièvement encore au gré de notre admiration et de notre désir, et qui perdent toute leur grâce et toute leur animation à être ainsi mutilés, n'ont-ils pas, et en abondance, les qualités que demandaient alors vainement les imaginations à l'épopée ou à la tragédie? Vivacité, fraîcheur, grâce riante ou mélancolique, humeur goguenarde ou fine ironie, plus simplement et d'un mot la première de toutes les vertus, le plus essentiel des dons, et le seul à peu près inconnu jusqu'alors, la vie. Plus rien d'artificiel ou de conventionnel, plus rien surtout de figé et de mort, mais la nature dans sa sincérité et sa vérité naïves: quelle nouveauté et quel charme! La littérature se sentit rajeunir à ce souffle fécond. Sous sa bienfaisante influence, les landes arides se couvrirent de fleurs. Floraison éphémère sans doute, d'autant plus éphémère qu'elle avait paru tout d'abord plus brillante; la sève n'en fut jamais assez vigoureuse. Mais à défaut de vie véritable, on en put avoir un instant l'illusion. C'était beaucoup; et dans ce renouveau, il n'est que juste de faire à Walter Scott sa part.

CHAPITRE IV

Walter Scott et le pittoresque dans la description.

L'influence écossaise est cependant plus considérable encore sur la description.

L'école impériale reçoit le mot d'ordre de Delille, et sous la Restauration, l'autorité du roi des poètes descriptifs n'a pas encore reçu d'atteinte grave, puisqu'on voit se réclamer de lui tous les traînards de l'école classique. De la génération nouvelle au contraire qui «ouvrit les yeux sur la nature et sur l'art» aux environs de 1820, Scott fut un des principaux modèles. Delille et Walter Scott: le rapprochement de ces noms, à lui seul, est caractéristique. Il n'y a pas d'art plus opposé, et les disciples du premier ne pouvaient guère ressembler aux disciples du second.

Il n'est pas besoin d'analyser ici les procédés de l'école descriptive, et de montrer que c'est un art tout de recettes et de métier. Quant aux résultats du système, un mot les caractérise: il supprime la _sensation_ de l'objet décrit. Je puis distinguer un cheval d'un âne; mais si vous les couvrez tous deux du même manteau magnifique d'épithètes, mes yeux ne distinguent plus l'animal: ils ne voient que le manteau. Or, si brillant que soit ce caparaçon littéraire, il lasse tout de suite par sa monotonie: rien ne ressemble à une périphrase comme une autre périphrase,--sans compter que pour de certains yeux la vue directe de l'âne ou du cheval aura toujours son prix. L'art ingénieux de l'ouvrier qui les a ainsi affublés m'amusera un instant; j'arriverai vite à regretter qu'il ait dépensé tant d'efforts, et quelquefois de talent, à «masquer la nature et à la déguiser». C'est la conséquence nécessaire du système: il jette sur toutes choses le même voile brillant et mensonger. Les formes particulières s'effacent et toute couleur véritable a disparu.

On peut parcourir les épopées ou les poèmes descriptifs du temps, si tant est qu'on se sente un tel courage, et si on ne craint pas d'y être, comme Merlet disait du roman, «asphyxié par l'ennui». Rien qui se détache, qui arrête et retienne le regard, et dont on puisse garder une impression nette et distincte. _La France délivrée_ ou _la Bataille d'Hastings, Achille à Scyros_ ou _Charlemagne à Pavie, les Trois règnes_ ou _la Maison des Champs_, Luce de Lancival comme Tardieu de Saint-Marcel, Millevoye comme Dorion, le maître aussi bien que les disciples, Delille comme Campenon, tout cela est froid, terne et incolore. Qu'attendre d'ailleurs d'une époque où la critique recommandait l'emploi, dans l'épopée, de la mythologie qui «vivifie»; n'oubliait que l'imagination dans l'énumération des qualités nécessaires à l'écrivain; et, de toutes ses forces et de toute son influence, encourageait les auteurs dans cette espèce d'horreur qu'ils ont alors témoignée du mot propre?

--Chateaubriand était cependant venu. Son influence n'aurait donc pas été décisive?--Il se pourrait... Recueillons quelques témoignages contemporains.

«Vers 1819, lorsque des causes que l'on connaîtra bientôt eurent substitué la passion des idées et des productions du moyen âge et des temps modernes à celles de l'antiquité, le goût changea subitement, et l'admiration pour _Atala_ et les _Martyrs_ commença à se refroidir. Ce style, imité d'Homère, si séduisant pour les premiers lecteurs, parut entaché d'emphase à la génération suivante, et il arriva, au bout de vingt ans, que les critiques faites sur le style de ce livre par M.-J. Chénier, Dussaut et Hoffmann, ne furent plus jugées aussi injustes qu'elles l'avaient paru en 1801 et 1809[19].»

[Note 19: Delécluze,_Souvenirs de soixante années_ (p. 201).]

Ainsi donc, Chateaubriand, en 1819, manquait trop de naturel! Il y avait trop d'élégances, trop de nombre, trop d'art dans sa phrase! Elle était trop pure de ligne, trop classique. Est-il besoin de le faire remarquer? Elle conserve partout, surtout dans les _Martyrs_, la fermeté précise du contour. Car c'est au fond un disciple de la Grèce que notre grand prosateur romantique,--avec des réminiscences d'un art plus fastueux et plus oriental, un Grec d'Asie Mineure. Au jugement des futurs révolutionnaires, cette prose était montée d'un ton trop haut. Sa belle tenue parut guindée, et on prit sa distinction pour de la raideur. Loin de l'imiter, on s'en détourna; et les préférences se portèrent vers les oeuvres que la tradition classique n'avait pas inspirées. L'allure en était libre, dégagée, familière, capricieuse, ou même négligée; mais ces familiarités étaient saisissantes, ce caprice et cette négligence pittoresques. L'auteur d'_Ivanhoe_ devait contribuer à faire oublier momentanément l'auteur des _Martyrs_.

Nous disons bien: l'auteur des _Martyrs_; car on les reprochait à Chateaubriand. «Après avoir solennellement rompu avec le parti de la renaissance, après avoir fait _Atala_, qui n'était qu'un gant jeté; après avoir fait _René_, qui était une épée tirée; après avoir fait le _Génie du Christianisme_, qui était comme la justification et la poétique de l'art nouveau, M. de Chateaubriand revient tout à coup sur ses pas, et il écrit les _Martyrs_, une oeuvre de renaissance pure, une amplification perpétuelle d'Homère, un pastiche de l'antiquité».

La remarque n'est pas dépourvue de finesse, et la conséquence qu'en tire notre critique ne manque pas non plus d'exactitude.

«Il y a ces deux circonstances dans la mission littéraire de Chateaubriand, qu'il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine, et commencé la restauration des traditions nationales dans la langue et dans l'art, non seulement sans la poursuivre et la compléter, mais encore, chose singulière, et qui n'est pas unique pourtant, sans la comprendre et sans l'avouer... En vérité, il faut le dire, M. de Chateaubriand a été l'occasion de la littérature moderne, plutôt que sa cause; il l'a rendue possible en son temps, mais il ne l'a pas faite.»

Quoi qu'il en soit d'une aussi grave question, ce qui est du moins certain, c'est que le pittoresque des _Martyrs_ n'a rien de commun avec celui des «Waverley Novels»; matière et manière, tout en reste encore classique, tandis que tout est romantique dans l'oeuvre de l'Écossais. Ici encore, c'est donc bien Walter Scott qu'on prit plus volontiers pour modèle.

Quelle révélation en effet que ces peintures d'Écosse ou du moyen âge, si vigoureuses et si franches, si animées et si pittoresques, si drues et si savoureuses! C'est toute une civilisation qui ressuscite, brillante, chatoyante, splendide. De beaux et vigoureux chevaliers remplacent les fades troubadours de romance. Ceux-là vivent du moins et agissent; on entend les coups pleuvoir sur leurs sonores cuirasses et leur épée a des éclairs meurtriers. D'ailleurs, à quelques pas de la lice et du tournoi, les donjons se lèvent sinistres et menaçants, et la grande forêt féodale abrite de pauvres fous et de misérables gardeurs de pourceaux.--Couleurs fausses, dira-t-on, et descriptions trop brillantes et trop arrangées pour être justes!--Le beau reproche, vraiment, et qui aurait inquiété les Hugo ou les Dumas! Il n'est pas question de fidélité pour l'instant, mais, et exclusivement, d'imagination, d'art et de poésie! Et de fait, aucune évocation ne pouvait être plus charmante, aucun spectacle plus délicieux.

Représentez-vous un instant nos jeunes romantiques réunis au Cénacle, en 1824, chez le bon Nodier. Nodier a quarante ans. Il vient justement de publier (1822) _Trilby_, la première imitation directe en France de Walter Scott. Il a près de lui Fauriel, le partisan déclaré, si intelligent et si profond, de toutes les beautés originales et fortes. A leurs côtés, Victor Hugo--vingt-deux ans--; il a écrit sur le grand étranger les deux articles fameux du _Conservateur littéraire_ et de la _Muse française_ qui l'ont consacré homme de génie; Dumas--vingt et un ans--; il vient de recevoir _d'Ivanhoe_ le coup de foudre; Balzac--vingt-cinq ans--un autre admirateur exubérant et exclusif de la première heure, le plus capable assurément de comprendre l'originalité de l'oeuvre écossaise, puisqu'il est en train d'en donner deux imitations, fort plates il est vrai, avec _l'Héritière de Birague_ et _Clotilde de Lusignan;_ Stendhal--quarante ans;--il n'aime pas tout dans Walter Scott, mais parce que les «Waverley Novels» ruinent sûrement la tragédie et l'art classiques, il les a toujours applaudis, et personne peut-être n'a contribué comme lui à en répandre l'admiration; enfin un peu à l'écart, déjà méditatif et «secret», A. de Vigny,--même âge que Balzac,--le seul à peu près en état, avec Stendhal, d'être vivement choqué des outrageuses faiblesses de ces traductions que le public français s'acharne néanmoins à dévorer; absorbé et silencieux, il médite _Cinq-Mars_.

Sous les regards souriants de Fauriel et de Nodier, ils causent de leurs futurs projets, et déjà les théories romantiques s'agitent confusément dans leurs jeunes cervelles. De ces théories, il en est une au moins dont ils ont pleinement conscience; ils savent que l'imagination doit être une des premières qualités de l'écrivain et qu'il n'y a donc pas d'adversaires plus déclarés et plus dangereux de la poésie et de l'art que les disciples de l'abbé Delille. Leur verve et leur indignation ne trouvent pas assez de railleries et de sarcasmes contre les secs, les décharnés, les stérilisants pseudo-classiques. «Plus de mensonges ni de conventions! L'art ancien ne nous suffit plus; il nous faut un art nouveau. Nous sommes rassasiés d'élégances et de fadeurs mondaines, de votre littérature de collège correcte, mais froide. Nous voulons des paysages avec de grandes et profondes perspectives, des forêts vierges ou des forêts féodales; nous aimons les castels et les tournois, les pas d'armes et les batailles... Assez longtemps la raison a été souveraine: que l'imagination ait son tour! Plus d'analyse, mais de la couleur! Donnez-nous des décors nouveaux, les vôtres sont usés... Et vive la nature!» Mais, de cet art nouveau si impétueusement réclamé, n'existe-t-il pas déjà des modèles? Qu'est-ce donc qu'_Ivanhoe_ et _Kenilworth_? Nature, vérité, poésie, fraîcheur, sincérité, pittoresque et saveur, tout ce qui peut enchanter et ravir l'imagination, tout cela n'est-il pas renfermé dans ces oeuvres de génie? N'est-ce pas surtout la véritable description, attendue avec tant d'impatience, la description pittoresque, la seule qui fasse _voir_ et donne la _sensation_ de l'objet? et par surcroît de bonheur, cette description ne va-t-elle pas évoquer des choses lointaines, depuis longtemps disparues et d'autant plus poétiques?--«Lisons Walter Scott!»

Victor Hugo ou Alexandre Dumas ouvre _Ivanhoe_, et tout de suite l'enchantement commence. La grande clairière verte où le soleil met des reflets d'émeraude; l'accoutrement misérable ou bariolé de Gurth et de Wamba; les fourrures et les dentelles du Prieur, le long manteau écarlate et la cotte de mailles du Templier; les deux écuyers noirs qui le suivent, vêtus d'étoffes éclatantes; et toute cette troupe en marche à travers la séculaire forêt féodale, tandis que, au-dessus, s'assemblent de gros nuages noirs chargés de tempêtes: quel tableau! Les applaudissements éclatent.--Le lecteur dit maintenant l'arrivée chez Cédric le Saxon. Dans la salle de Rotherwood, sur la lourde table en bois de chêne s'amoncellent les viandes, tandis qu'une énorme bûche qui se consume dans l'âtre immense fait partout danser les rouges reflets de sa flamme. Les figures sont énergiques ou farouches et au milieu d'elles resplendit la douce beauté de lady Rowena... Stendhal aurait fort envie d'observer que voilà des descriptions bien longues; les personnages du roman tardent bien à parler et, quand ils s'y décident, leurs propos ne lui paraissent pas assez significatifs de leur âme. Comme s'il s'agissait pour l'heure d'analyse et de psychologie! Stendhal garde pour lui ses désobligeantes remarques. Il a raison: la lecture en est arrivée à la passe d'armes d'Ashby, au grandiose incendie du château de Front-de-Boeuf, et l'enthousiasme est devenu du délire.

Le bon Nodier sourit. Une admiration si vive et si frémissante n'est pas pour lui déplaire chez cette jeunesse qu'il devine pleine de promesses fécondes. Les évocations du moyen âge dans _Ivanhoe_ sont grandioses sans doute et saisissantes: Nodier les trouve incomplètes. Depuis qu'il prépare ses _Voyages pittoresques et romantiques_, il s'est épris d'art gothique, et il sait d'ailleurs que la génération sera amoureuse des cathédrales. Or, il n'y a pas de cathédrale dans _Ivanhoe_, pas de fines colonnettes élancées, pas de grêles fenêtres ogivales où les trèfles s'épanouissent, gracieux et légers comme une dentelle de pierre. Sur un rayon de la bibliothèque, Nodier va prendre l'_Abbé_.

Dans l'église de Sainte-Marie, où les moines viennent d'élire leur père, tout est désolation. Les statues des guerriers, couchés sur leurs tombeaux, les mains jointes, sont mutilées; les verrières s'effondrent, les marches du maître-autel sont rompues, et tout autour du choeur les niches restent vides de leurs saints. Comme si ce n'était pas assez de tristesse, voici qu'au dehors une foule hurlante sollicite impérieusement pour l'Abbé de la Déraison--c'est la fête des Fous--l'ironique honneur d'être présenté à son nouveau confrère. Déjà, sous les coups furieux qui l'ébranlent, la porte menace de voler en éclats. Les moines se résignent à ouvrir. Comme par une écluse, la procession burlesque s'engouffre dans le lieu saint, avec son énorme dragon, son saint George grotesque, «ayant un poëlon pour casque et pour lance une broche», ses ours, ses loups et toute son irrévérencieuse mascarade, avec accompagnement, comme dirait Stendhal, de quolibets et d'ignobles plaisanteries. Le tableau est complet cette fois. Le beau et le laid, le pathétique et le trivial, le rire et les larmes, la plus irrespectueuse bouffonnerie dans une église dévastée: ne reconnaît-on point là quelques-uns des traits essentiels de l'esthétique romantique? A coup sûr, et c'est même une page de _Notre-Dame de Paris_ qu'on croirait lire. Walter Scott continuait Chateaubriand--et le complétait: la nouvelle école a eu raison de le saluer comme un initiateur et comme un maître.

CHAPITRE V

Walter Scott et le pittoresque dans le récit et le dialogue.

Notre littérature avant le XIXe siècle, avons-nous dit, n'offrait, dans la description, qu'un nombre fort restreint de pages pittoresques. On pourrait presque en dire autant du récit. Et cependant nous sommes un peuple de conteurs. Il se peut que la _Chanson de Roland_ ne soit pas une fort belle épopée: en revanche, quelques passages du _Roman de Renart_ et des _Fabliaux_ ne sont pas éloignés d'être des chefs-d'oeuvre; il y a au XVIe siècle toute une foule de contes fort intéressants; ils n'ont pas manqué à l'époque suivante, et Lesage et Voltaire ont porté le genre à sa perfection. Netteté et finesse, observation juste et piquante, sentiment extraordinairement délié du ridicule, ont toujours été nos qualités ordinaires. Mais en dépit ou plutôt en raison même de ces qualités, le pittoresque nous échappe. C'est qu'il a sa source dans l'imagination et que, malgré tout, la raison est toujours notre faculté dominante. Notre littérature est essentiellement une littérature d'«honnêtes gens». Elle en a le ton, le sentiment et le respect des convenances. Quand il cause dans un salon, un homme du monde évite certaines images, dont le goût de ses amis et la délicatesse de ses voisines pourraient être surpris ou froissés. Comme il modère sa voix et adoucit ses gestes, il tempère et adoucit son imagination. Il lui est permis d'avoir de la verve: elle ne sera jamais ni trop copieuse, ni trop plantureuse. Il suffit de faire pétiller dans le récit quelques traits d'esprit qui ne seront guère que de fines remarques malicieuses; les mots hardis qui dépeignent et font voir, les familiarités brusques et les vivacités expressives, les comparaisons imprévues, un comique dru, trivial ou bouffon plutôt que délicat et exquis, voilà ce que la littérature ne pouvait pas avoir avant le XIXe siècle, et voilà au contraire ce qu'elle a le plus recherché et aimé depuis. Il ne fallait rien moins qu'une révolution sociale pour amener une révolution du goût. Il fallait aussi que l'imagination française prît longuement contact avec l'imagination étrangère. Ici encore, un des auteurs qu'elle aima particulièrement, et qu'elle imita, fut Walter Scott. Le choix était heureux.

Rarement en effet avait-on mis dans l'art de conter plus d'imagination, de fantaisie, de vivacité dramatique. C'est moins un récit qu'une série de tableaux. Tout s'anime, tout se colore; c'est comme un fourmillement de vie perpétuel. Cette manière une fois connue, toute autre paraît froide et incolore par comparaison.

Il est difficile malheureusement d'en apporter des exemples et des preuves. Ce sont des scènes entières, des chapitres ou même des séries de chapitres qui seraient à citer tout au long: il n'y faut pas songer. Mais qu'on relise le début de _Quentin Durward_. La jolie succession de tableaux dont chacun laisse dans l'imagination l'impression la plus nette et la plus vivante! Voyez le jeune et fier Écossais s'avancer intrépidement sur la rive de la Somme à la recherche d'un gué. Deux hommes qui lui paraissent de bons bourgeois, cheminent paisiblement de l'autre côté de la rivière. Il les interpelle, et sur le conseil de l'un d'eux il entre dans l'eau. Mais la rivière est assez profonde et il lui faut nager vigoureusement. A peine arrivé sur le bord, il éclate: «Chien discourtois, pourquoi ne m'avez-vous pas répondu quand je vous ai demandé si la rivière était guéable?» et il porte la main à son épieu. L'intervention de Louis XI le calme à peine, et la conversation s'engage, alerte, franche, toute pleine de vie et de bonne humeur, narquoise avec le roi, quelquefois impatiente avec le jeune étourdi à l'humeur ombrageuse. Et comme il dévore, sous les yeux amusés du malin souverain de Plessis, le plantureux déjeuner qu'Isabelle vient de lui servir! Il mange, il boit, il bavarde, admire la beauté de la jeune fille, s'inquiète des façons et des regards tour à tour ardents ou sombres de son hôte inattendu, et le tout avec tant de vivacité et de naturel que le récit devient tableau et que rapidement la narration fait place au dialogue. L'imagination et le sentiment de la réalité ont tout envahi; l'écrivain n'a pas pu rester longtemps maître de ses personnages; ils se sont mis à vivre pour leur compte, d'une vie particulière et comme indépendante de la volonté de celui-là même qui les a créés.

Et les passages où éclatent de pareilles qualités abondent dans l'oeuvre du romancier. C'est, dans _Ivanhoe_, l'arrivée du prieur et du templier dans la clairière où Gurth et Wamba échangent leurs réflexions et leurs plaintes; le festin du soir chez Cédric; la passe d'armes d'Ashby; la torture du pauvre Isaac dans la prison de Front-de-Boeuf; surtout l'attaque et la ruine du château, avec l'épisode si comique à la fois et si touchant de Wamba déguisé en moine pour sauver son maître. De même, lisez dans l'_Abbé_ la scène de l'auberge où Roland Graeme et Adam Woodcock sont si lestement caressés par la houssine du plus délibéré et du plus hardi des pages; elle est merveilleuse de vie et de relief. L'auberge et son tumulte, propos joyeux et quolibets politiques, impertinente assurance du page et air piteux que finissent par prendre ses victimes, le conteur a tout vu et il inonde tout de lumière. Rien d'ailleurs qui convienne mieux à son talent que ces larges scènes populaires; il les traite avec une verve et une sûreté incomparables.

«Holliday, dit Bothwell à un dragon qui était venu s'asseoir à la même table que lui, n'est-il pas bien étrange de voir tous ces rustres passer ici la soirée à boire, sans qu'ils aient pensé à porter la santé du roi?

«Vous vous trompez, j'ai entendu cette espèce de chenille verte proposer la santé de Sa Majesté.

«Oui-da? Eh bien, Tom, il faut les faire boire à celle de l'archevêque de Saint-André; et qu'ils la boivent à genoux, encore!