Le Roman Historique A L Epoque Romantique Essai Sur L Influence

Chapter 4

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[Note 11: _Guy Mannering_ inspire la _Sorcière_ de Ducange; en 1827, les Nouveautés jouent un _Caleb_; Soulié pense à mettre au théâtre les _Puritains_ et _Kenilworth_; Ducange tire un drame de la _Fiancée de Lammermoor_; Ancelot pille Scott pour son _Olga_; et des _Chroniques de la Canongate_ Goubaux extrait la _Vie d'un joueur_.--Cf. _Revue d'Histoire littéraire de la France_, 15 janvier 1898. p. 81, un article de M. Clouard mentionnant une oeuvre inédite d'A. de Musset, «la Quittance du Diable», imitée du _Redgauntlet_ de Walter Scott.--Quant à Delavigne et à Dumas, il serait trop long de dire ce qu'ils doivent à W. Scott.]

[Note 12: Les _Moeurs et Coutumes_ (Bibliothèque nationale, département des estampes) montreront des spécimens de cravates, de toques à la Walter Scott; La Mésangère, III et IV, indiquera des détails de mobiliers écossais; La Bédollière, _Histoire de la mode en France_, 1858, nous apprendra que de 1822 à 1830 on n'a vu que carreaux écossais «à la Dame blanche». Et on sait que la duchesse de Berry donna plusieurs bals masqués avec costumes empruntés aux «Waverley Novels». Cf. notre étude _le Romantisme et la mode_.]

On ne peut se faire une idée de cette vogue dont l'année 1827 marqua l'apogée. Elle se retrouvait dans les costumes, dans les modes, dans les ameublements, sur les enseignes de magasins et sur les affiches des théâtres... Un même soir, le Théâtre-Français jouait _Louis XI à Péronne_, de Mély-Janin, extrait de _Quentin Durward_; l'Odéon, le _Labyrinthe de Woodstock_; l'Opéra-Comique, _Leicester_, de Scribe et Auber, pris au _Château de Kenilworth_, et le lendemain, la _Dame Blanche_ inspirée tout à la fois par _le Monastère_ et _Guy Mannering_. (Pontmartin, _Mémoires_, II, p. 3.)

Les esprits les plus fins, les plus distingués et les plus difficiles se font un charme de cette lecture: voyez les _Lettres_ de Doudan; et nous ne parlons pas des témoignages d'admiration que lui ont adressés ses principaux imitateurs et surtout Balzac, dans sa préface de la _Comédie humaine_.

C'est à peine si de loin en loin s'élèvent quelques protestations contre cette gloire toujours croissante. Mme de Genlis réclame contre cet étranger par trop envahissant: elle était vraiment bien qualifiée pour prendre la défense du roman historique! Un autre, dans une interminable préface de 64 pages, en tête d'un roman de _Cécile ou les Passions_ (en cinq volumes), Jouy, se répand en plaintes amères contre un romancier moins historien que «le moindre compilateur d'anecdotes». Mme de Genlis et Jouy en furent pour leurs protestations par trop intéressées; et malgré les faiblesses et les défaillances des dernières oeuvres, la gloire de Walter Scott brilla d'un éclat toujours plus vif jusqu'à la fin, bien loin de subir d'éclipse.

Sa mort fut un événement, on pourrait presque dire un deuil public. Pendant sa longue agonie, les journaux publiaient tous les jours un bulletin de sa santé, et toute l'Europe eut quelque temps les yeux tournés vers le coin d'Écosse où «l'enchanteur» achevait de mourir, usé par des fatigues excessives qui n'avaient presque rien entamé de son énergique volonté. Tous les articles que cette mort inspira à la presse sont pleins d'une émotion sincère, souvent même profonde.

Sainte-Beuve, écrit le 27 septembre 1832: «Ce n'est pas seulement un deuil pour l'Angleterre, c'en doit être un pour la France et pour le monde civilisé, dont Walter Scott, plus qu'aucun autre des écrivains du temps, a été comme l'enchanteur prodigue et l'aimable bienfaiteur... Il est mort plein d'oeuvres et il avait rassasié le monde... La postérité retranchera sans doute quelque chose à notre admiration de ses oeuvres, mais il lui en restera toujours assez pour demeurer un grand créateur, un homme immense, un peintre immortel de l'homme.»

«Walter Scott n'a survécu que peu de mois à son génie, dit le _Constitutionnel_ du 30 septembre de la même année; il a enfin achevé de mourir. Sa vie est remplie, sa gloire est complète... Un génie aussi vaste, aussi varié, aussi attachant, est un bienfait pour le siècle auquel il échoit comme un don providentiel.»

Mais c'est le directeur de la _Revue de Paris_ qui trouve, pour déplorer cette grande perte, les accents les plus émus et les plus touchants[13]:

La mort nous enlève Walter Scott lorsque sa carrière est parcourue et au delà; lorsqu'il n'avait plus rien à faire pour sa gloire... Il meurt immortel par son nom et pur dans sa vie... On éprouve cependant, à la nouvelle de cet événement prévu depuis plusieurs mois, cette tristesse si poétiquement définie par lui, quand il comparait l'effet de la mort de lord Byron à celui que produirait l'extinction subite d'un des astres qui éclairent et réjouissent la terre. Sir Walter Scott avait raison; le monde entier doit porter le deuil de ces hommes dont le génie... a étendu sur le monde entier son influence et conquis de nouveaux mondes à la pensée humaine.

Ce que les Anglais disent de notre Molière, qu'il n'appartient pas à la France, mais à toutes les nations civilisées, nous aimons à le dire de leur Walter Scott. Mais ce que nous devons constater surtout, c'est que, de tous les auteurs étrangers, Walter Scott est, certes, celui qui s'est le plus facilement naturalisé parmi nous, qui a le plus facilement triomphé de toutes les préventions nationales, en même temps que de la transmutation périlleuse des traductions. (T. 42-43, sept. 1832.)

[Note 13: La _Revue_ ne se contenta pas d'une douleur stérile: elle eut la pitié agissante. Un mois après l'article de son directeur, elle apprend que les créanciers de Scott auraient des droits sur le mince héritage qu'il laisse, et elle écrit: «Espérons qu'une souscription nationale, qui deviendra bientôt européenne, viendra au secours des héritiers d'un si beau nom. La _Revue de Paris_ ne sera pas la dernière à souscrire.» (Oct. 1832, p. 69.)]

Et chez la plupart de ceux dont il avait enchanté la jeunesse, son souvenir ne s'éteignit jamais. Ils en parlent presque tous comme d'une source d'émotions unique, d'un objet particulier de prédilection. Ils le rappellent à tout propos, le citent, lui font des emprunts. Il est resté pour eux l'ami de la première heure, celui qu'on relit toujours et qu'on ne se lasse jamais de relire. Des écrivains étrangers que la France recueillit alors et qu'elle aima, ce fut Walter Scott, et de beaucoup, le plus populaire et le plus français.

Et il le fut en dépit de ses traducteurs, comme disait le directeur de la _Revue de Paris_. C'est une justice à leur rendre à presque tous, qu'ils ont tout fait pour l'affaiblir et le dénaturer, quand ce n'a pas été pour le rendre ridicule. Sans doute Walter Scott n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; sa facilité d'écriture était merveilleuse, comme on sait, et, s'il a les qualités de l'improvisation, il en a aussi les inévitables défauts. Pour un romancier, d'ailleurs, les trahisons des traductions ont moins d'inconvénients que pour un poète: quelques détails manqués ne changeront rien à l'effet d'une scène, pas plus que la légère altération de quelques lignes ne saurait complètement détruire l'harmonie d'un tableau. Il n'en est pas moins certain que les traducteurs ont laissé dans le texte original le meilleur de sa fantaisie ou de son charme, et que c'est un Walter Scott singulièrement décoloré et fade qu'ils servent à l'avidité de leurs lecteurs ou aux exigences plus pressantes encore des libraires. Les critiques se plaignent, gémissent, se désolent ou s'indignent, et finissent par se résigner, comme à un mal nécessaire. Sa grâce est la plus forte, et, pour parler comme Stendhal, «la nation française est folle de Walter Scott».

Il fallait en effet que le charme fût bien puissant. On ne saurait imaginer traduction plus molle, plus lâche, surtout plus capricieuse et plus négligée, que celle des premiers traducteurs. Au moins Shakespeare a-t-il eu l'avantage d'une toilette classique et d'une toilette romantique: c'est une consolation qui fut refusée à Walter Scott. On n'a songé ni à l'embellir, ni à le rendre «hirsute et chargé de couleurs criantes»: invariablement, on l'a rendu plat--et assez souvent ridicule. Vivacité, esprit, fraîcheur, grâce, pittoresque et poésie disparaissent trop souvent ou s'évaporent. Et pour ce beau résultat, tout a été mis en oeuvre, additions, corrections, suppressions[14]. Le pauvre écrivain est là comme sur un lit de Procuste, et la niaiserie des traducteurs l'étire ou le mutile pour l'y ajuster. On va même jusqu'à le gratifier d'inepties réjouissantes. L'un, un chimiste sans doute, change l'étoile Cynosure en _cyanosure_; et un autre, du _Conte d'hiver_ de Shakespeare, _Winter's Tale_, fait le _Conte de M. Winter!_

[Note 14: On en trouvera d'abondants exemples dans notre première édition. On y verra notamment comment Victor Hugo lui-même traduisait alors Walter Scott.]

Il n'a vraiment pas tenu à ses pilotes que dès sa première traversée, l'Écossais n'ait commencé par faire naufrage; et s'il a abordé en France, c'est bien, comme on dit, contre vent et marée.

CHAPITRE II

Walter Scott et le romantisme.

Un succès aussi considérable doit avoir des causes profondes. Le simple attrait de la nouveauté ne saurait l'expliquer; quand d'autres mérites ne vont pas avec elle, la nouveauté, pour séduisante qu'elle soit, lasse d'autant plus vite qu'elle a plus ardemment passionné tout d'abord. Alléguer encore l'intérêt captivant des «Waverley Novels» peut faire comprendre ce que le succès en a toujours eu de franchement, de largement populaire, sans rendre compte de l'admiration et de l'enthousiasme des grands écrivains mêmes de l'époque romantique. On pourrait dire enfin que leur charme d'exotisme n'a pas peu contribué à leur vogue prodigieuse: avec l'apparence d'être plus exacte, l'explication resterait tout aussi superficielle. S'ils n'avaient eu que ces qualités, encore qu'il ne soit pas donné au premier venu de les réunir, leur auteur n'aurait laissé dans la littérature qu'un souvenir brillant, comme Alexandre Dumas, son émule français. Or, il reste de Walter Scott plus qu'un souvenir, il reste une influence. Sa place est marquée dans l'histoire de la littérature française aussi nettement que dans celle de son propre pays. Il ne s'est pas contenté d'écrire des oeuvres qui ne sont plus guère lues aujourd'hui que des enfants et des jeunes filles: par le plus heureux concours de circonstances, ces oeuvres venaient donner pleine et entière satisfaction aux besoins les plus impérieux, les plus intimes, de la génération d'alors. Elles ont amusé, séduit, passionné, sans doute; mais surtout elles servaient une cause, étaient un argument en faveur d'une école naissante, préparaient le triomphe d'une nouvelle doctrine. De tous les éléments qui pouvaient le plus efficacement favoriser le développement du romantisme, aucun n'avait peut-être l'importance du roman historique, et les chefs-d'oeuvre de Walter Scott venaient en offrir des modèles. On comprend que tout de suite les disciples de l'Écossais aient été légion.

Il est sans exemple qu'un esprit original n'ait pas toujours traîné à sa suite une foule d'imitateurs. On imita donc Walter Scott, et avec fureur. De 1820 à 1830, et même au delà, le roman historique prit en France un développement prodigieux, inouï. On compterait par centaines les grimauds de lettres qui s'élancent soudain dans la voie nouvellement ouverte, sans autre vocation que le désir de profiter de la vogue du genre ou de battre monnaie avec le goût du jour.

«L'exemple contagieux de Walter Scott, dit le _Globe_, du 19 septembre 1824, fait rêver à plus d'une jeune imagination des milliers de guinées et une gloire européenne.» Et, le 23 juillet 1825: «On n'écrit plus maintenant que des romans historiques.» C'est une espèce de folie. Les libraires qui, comme Pigoreau, se sont donné la tâche de tenir le public au courant des nouvelles productions littéraires, avouent en gémissant que la tâche est trop lourde pour leurs faibles épaules. «Je voudrais reprendre mon travail où je l'ai quitté. Quelle tâche! Cent cinquante volumes de romans ont paru depuis mon dernier supplément.»

Cent cinquante volumes d'avril à août 1822: Pigoreau n'a pas tout à fait tort d'être épouvanté. Bien entendu, les romans historiques forment une part considérable de ce total. Cependant le mal ne fait que s'accroître, et le flot monte obstinément, menaçant de tout submerger bientôt. Devant cette effroyable fécondité, quelques cabinets de lecture s'émeuvent, et prennent la résolution de fermer leurs portes au genre par trop encombrant. C'est Pigoreau lui-même qui nous en informe, le 30 août 1825, dans son _Second appendice_ à son _Dixième supplément_. «Mais, ajoute-t-il, s'ils ressemblaient tous à ceux de Walter Scott, on verrait bientôt ces libraires sortir de leur insouciance et de leur inertie; nous en jugeons par la rapidité avec laquelle s'enlève cette nouvelle production.» Car le roman historique est bien décidément le genre à la mode.

«Les romanciers ne se bornent point à nous donner les produits de leur imagination. Bientôt nous verrons toute _l'Histoire en romans_. Sans parler du _Dunois_, du _Camisard_, du _Ligueur_, du _duc de Christian_, du _Vaudois à la cour de François Ier_, qui doit bientôt paraître, j'ai sous les yeux un prospectus qui nous annonce la _France romantique_, c'est-à-dire une collection de romans historiques, composée d'autant de volumes qu'il y a eu de têtes couronnées en France. Ainsi, chacun arrangera l'Histoire à sa manière, et suivant la tolérance ou la sévérité de ses principes.» (Pigoreau, _7e supplément_, 20 juillet 1824.)

Il serait d'ailleurs facile et fastidieux d'entasser ici les témoignages qui prouveraient la vogue sans précédent du genre nouveau: ils sont aussi abondants que ces romans historiques mêmes que chaque jour voit alors éclore. Nous n'en citerons plus qu'un: il est vrai qu'il est capital.

Personne n'avait qualité comme Balzac pour parler du grand romancier qu'il a toujours tant admiré et pour mesurer la portée et le degré d'une influence que lui-même, nous le verrons, a subie profondément. A cet égard, le roman d'_Illusions perdues_ a une signification d'un prix singulier. C'est la description, et une des plus exactes et des plus frappantes qu'ait faites Balzac, des moeurs de la jeunesse littéraire française aux environs de 1822. On va voir l'importance qu'y tiennent Walter Scott et l'influence et l'imitation de Walter Scott.

Dévoré dès sa première jeunesse du désir furieux de se faire un nom dans la littérature, Lucien Chardon, arrivé enfin d'Angoulême à Paris et devenu Lucien de Rubempré, ne songe qu'à réaliser ses beaux rêves de gloire; et le plus sûr moyen, en même temps que le plus rapide, lui paraît le roman historique. Il commence donc son _Archer de Charles IX_. «Il passait ses matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Les premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs dans son roman.» Le détail est caractéristique; mais tous les romanciers n'éprouvaient pas les scrupules de Lucien. «La bibliothèque fermée, il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres entiers.» L'oeuvre terminée, il va proposer à un libraire d'en faire l'acquisition. Repoussé de chez Vidal, il est assez bien accueilli par Doguereau. «Ah diantre! _l'Archer de Charles IX_, un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux mots.--Monsieur, c'est une oeuvre historique dans le genre de Walter Scott.»

Cependant, «par de savantes insinuations», Lousteau a préparé la vente de _l'Archer de Charles IX_. «Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter Scott, dit-il à Lucien. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille _la Grande Mademoiselle ou la France sous Louis XIV_; --_Cotillon Ier ou les Premiers Jours de Louis XV_;--_la Reine et le Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde_;--_le Fils de Concini ou une Intrigue de Richelieu!..._ Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous appelons cette manoeuvre: berner le succès.» Faites la part de la verve endiablée du journaliste contre les libraires exploiteurs, il reste toujours le plus vif témoignage de l'immense succès qu'obtenait alors le roman historique. La preuve en est que Lousteau reçoit «au préjudice de Lucien une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir procuré ce futur Walter Scott aux deux librairies en quête d'un Scott français.»

Et en effet rien ne montre l'influence du grand Écossais comme l'avidité des deux commerçants, leur empressement fiévreux à mettre la main sur un auteur qui puisse contenter les nouvelles exigences de la clientèle. «Le succès de Walter Scott éveillait tant l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre que les libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume dans les marais et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en projet.» Sur quoi Balzac observe fort judicieusement: «Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès.» Mais nos deux libraires n'étaient pas capables de faire l'observation profonde du romancier. «Aussi, sous le titre de _les Strelitz ou la Russie il y a cent ans_, Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement, en grosses lettres, _dans le genre de Walter Scott_. Fendant et Cavalier, avaient soif d'un succès...» Ils le demandaient à l'auteur à la mode, rien de plus naturel.

Et quelles habiletés dans la préparation de ce succès! quelles précautions et quels scrupules! Ce qui veut dire: quels soins de rappeler par tous les moyens possibles que l'oeuvre est en effet «dans le genre de Walter Scott!»

«Nous nous sommes réservé le droit, disent les deux libraires à Lucien et à Lousteau, de donner un autre titre à l'ouvrage; nous n'aimons pas _l'Archer de Charles IX_, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a plusieurs rois du nom de Charles et dans le moyen âge il se trouvait tant d'archers! Ah! si vous disiez _le Soldat de Napoléon!_ mais _l'Archer de Charles IX!..._ Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.

«--_La Saint-Barthélemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant.

«--_Catherine de Médicis ou la France sous Charles IX_, dit Cavalier, _ressemblerait plus à un titre de Walter Scott_.» Voilà la raison décisive: elle est bien significative. Et il est bien vrai aussi que les développements les plus abondants et les mieux documentés laisseraient du prestige de Walter Scott en France, à une période déterminée de notre histoire littéraire, une idée bien moins nette que ces deux ou trois citations de Balzac. Lucien de Rubempré n'est pas une création fantaisiste du romancier; il n'a pas seulement existé, il incarne en lui une foule d'individus qui lui ont ressemblé. C'est un type, comme Fendant et Cavalier; et on pourrait presque dire que la première raison d'être de tous les trois est Walter Scott.

Cependant, et il est à peine nécessaire de le dire, nous n'aurions pas donné cette étendue à une démonstration qui ne se serait appliquée qu'aux flaireurs de vent, au _vulgum pecus_, aux moutons du pasteur d'Écosse: imitateurs maladroits ou stupides qui compromettent, à force de platitudes, les succès les plus solidement établis et dont les inintelligences ou les excès seraient capables de rendre insupportables ou odieux les plus parfaits modèles. Les esprits les plus distingués ont été ses disciples, et c'est du romantisme lui-même que l'oeuvre écossaise a facilité l'éclosion, aidé le développement. L'influence est assez sérieuse pour nous arrêter quelques instants[15].

[Note 15: Nous demandons, en grâce, qu'on ne nous fasse pas dire que le roman historique à la Walter Scott a _fait_ le romantisme. A la lettre, Walter Scott a joué auprès des jeunes écrivains d'alors le rôle que Socrate jouait auprès de ses disciples, et c'est une espèce de «maïeutique» qu'il a pratiquée, lui aussi, et supérieurement.]

Que les derniers partisans convaincus du classicisme n'aient jamais vu dans Walter Scott un allié et un défenseur de leurs principes, les raisons en sont assez apparentes. C'est d'abord un étranger, et, circonstance aggravante, un étranger d'outre-Manche, presque du même pays que Shakespeare, l'ennemi héréditaire. Il aime peut-être les anciens, et, à la vérité, quelquefois il les cite, mais à coup sûr il ne les imite pas, et ce n'est ni dans Aristote, ni dans l'_Epître aux Pisons_ que sont formulés les principes de sa rhétorique. Sa mythologie ne rappelle que de fort loin l'harmonieux Olympe, et son merveilleux n'est pas selon les règles. Mme de Genlis et Jouy n'aiment point Walter Scott; ils ne peuvent pas l'aimer, et pour cause. Les futurs romantiques, au contraire, n'éprouvent pour lui que passion et enthousiasme: l'Écossais est un de leurs plus puissants auxiliaires. C'est un point sur lequel tout le monde est d'accord, le _Journal des Débats_ aussi bien que le _Globe_, Delécluze comme Stendhal, et Philarète Chasles autant que Jules Janin. D'où vient donc qu'on se soit si peu battu autour de son nom?

Il y en a une première raison, bien simple: on n'a jamais pris Walter Scott au sérieux, et il ne pouvait venir à l'idée de personne que son succès ou même son influence pût jamais avoir des conséquences bien considérables. Allié des romantiques, c'était probable; leur auxiliaire au besoin, c'était possible; mais quel allié et quel auxiliaire! Un romancier! Il se peut que le roman soit un genre littéraire; à coup sûr, c'est un genre inférieur, excellent à divertir et à «faire passer une heure ou deux», mais qu'un esprit judicieux ne considérera jamais que comme un délassement. On se cache pour en lire. Le moyen seulement de regarder comme un adversaire le tenant qui se présente dans l'arène littéraire avec des romans pour toutes armes! On lui accordera tout au plus un sourire d'indulgente pitié, et personne n'ira user sa force ou perdre ses coups contre qui, loin d'être un ennemi, n'en a pas même l'apparence.

Aussi bien, d'autres adversaires plus redoutables imposent aux classiques une défense rapide et énergique. C'est sous la bannière déployée des Shakespeare, des Goethe, des Schiller et des Byron que les téméraires et hardis réformateurs s'avancent au combat: c'est à Byron, à Schiller, à Goethe, à Shakespeare qu'il faut d'abord se prendre, et qu'on s'est pris en effet. On n'a pas le temps de s'occuper de Scott; on n'y songe même pas. D'ailleurs, à quoi bon s'en soucier? Dans la mêlée générale et par instants furieuse, son panache n'ondule pas, éclatant; il a même l'air de ne pas être présent sur le champ de bataille. Ce n'est pas un combattant, c'est à peine un héraut d'armes, à la voix harmonieuse et captivante, un autre Ossian, moins lointain et moins poétique, et dont la vogue passera aussi vite que celle du chantre de Fingal... La vérité est que la voix harmonieuse dirigeait l'attaque contre le classicisme aussi bien que les plus retentissants clairons, et entraînait à l'assaut les bataillons des révoltés avec d'autant plus de danger qu'elle semblait moins animée à la lutte et moins batailleuse.