Le Roman Historique A L Epoque Romantique Essai Sur L Influence
Chapter 15
Et en effet de tous les côtés de la _Comédie humaine_ surgissent les scènes les plus variées et les physionomies les plus saisissantes et les plus caractéristiques. L'«image sociale» est complète, et aucun groupe ne manque au tableau. Vie privée, vie de province, vie parisienne, vie militaire, vie politique, vie de campagne, toutes les manifestations, toutes les modifications possibles de la vie s'y rencontrent,--comme chez Walter Scott les serfs vivent à côté des seigneurs, les Normands à côté des Saxons et les archers de la garde écossaise à côté des rois de France. Actions et réactions mutuelles des individus sur les milieux et des milieux sur les individus y sont étudiées et décrites,--comme dans l'_Abbé_ ou _Kenilworth_ les influences réciproques des reines et des cours. L'auteur descendra même jusqu'au fond de l'âme moderne pour en étaler à nu et sous une lumière cruelle la nouvelle passion, qui est la soif inassouvie de l'or,--comme _Ivanhoe_ nous expliquait l'antagonisme irréductible des vainqueurs normands et des vaincus saxons. C'est le même procédé d'éclairer une époque sur toutes ses surfaces et, si on le peut, jusque dans ses plus secrètes et plus mystérieuses profondeurs.
Aussi Balzac et Walter Scott, réserves faites sur leur génie respectif, sont-ils arrivés au même résultat: tous deux ont écrit des romans historiques, et pour plus d'une raison, ceux de l'Écossais ne sont pas les meilleurs. On peut discuter l'exactitude des reconstitutions de Walter Scott: les peintures de Balzac sont immortelles de vérité; et s'il y a dans la littérature française de vrais, de bons, d'excellents romans historiques, ce ne sont ni _Cinq-Mars_, ni même la _Chronique de Charles IX_, encore moins _Notre-Dame de Paris_, mais bien _Un ménage de garçon, les Illusions perdues_--et quelques oeuvres encore de la _Comédie humaine_. Mais c'est avec les propres armes de Walter Scott que Balzac a réussi à battre Walter Scott, et le romancier français a assez d'autres supériorités sur le conteur écossais pour que nous puissions reconnaître à l'auteur _d'Ivanhoe_ celle d'être venu le premier.
Vérité large de l'observation, netteté précise de la description, pêle-mêle des menus détails devenu matière d'art, d'un mot l'objet propre du roman enfin réalisé dans sa plénitude et sa perfection: c'étaient des acquisitions précieuses et solides et dont nos écrivains contemporains ont bien compris toute l'importance et toute la beauté. Ainsi se préparait ce qu'on pourrait appeler la poésie du réalisme; et il n'a vraiment manqué à Balzac pour en laisser le premier chef-d'oeuvre, que d'être un grand écrivain. Vienne un romancier capable d'observer comme Balzac et de traduire ses observations en une langue presque digne de Chateaubriand dans sa sobriété plus châtiée, et l'on aura le chef-d'oeuvre attendu. C'est _Madame Bovary_, dont les origines se trouvent ainsi véritablement dans _Ivanhoe_. Cette poésie du réalisme, une des plus sûres, une des plus glorieuses conquêtes de notre siècle,--avant qu'elle fût déshonorée à son tour par les prétendus disciples de Flaubert et de Balzac,--on voit sans doute à qui il convient d'en rapporter la possibilité et donc le premier honneur.
CONCLUSION
L'évolution du roman historique est complète; il a donné tous ses fruits, et nous pouvons conclure.
A ne considérer que sa genèse si laborieuse et ses débuts si incertains, il ne paraissait pas viable. On l'a cru et on l'a dit en effet. Le jugement était hâtif. La vérité est qu'il avait voulu naître trop tôt, avant que les circonstances lui eussent rendu la vie possible, avant même d'avoir ses organes essentiels, et il ne pouvait en effet que languir, toujours menacé de voir se tarir les sources mêmes de sa misérable existence.
Mais à l'aurore du XIXe siècle, les cieux se font cléments et la saison lui devient hospitalière. L'avorton se met à grandir, ses organes se développent, il achève enfin de se constituer. Il mourait de faim autrefois; il trouve maintenant partout la plus abondante, la plus fortifiante nourriture. Il ne peut vivre que par l'histoire: elle est en train de se faire. La couleur locale lui est indispensable: on vient de la découvrir. Par la plus heureuse rencontre enfin, il est le plus actif collaborateur de la révolution littéraire qui se prépare: les futurs romantiques ne pouvaient que l'acclamer. Ce fut la période d'éclat, et il régna quelque temps en maître incontesté.
Mais ce succès devait être bien éphémère. Le triomphe du romantisme assuré, l'histoire mieux étudiée et surtout mieux comprise, la couleur locale entrée dans les moeurs littéraires, c'est-à-dire le serviteur ayant rendu tous les services qu'il pouvait rendre et qu'on avait attendus de lui, sans reconnaissance, sans pitié, on le rejeta, et il retomba dans l'oubli d'où l'on peut dire avec raison qu'il avait à peine achevé de sortir. Impossible avant 1820, il devenait inutile après 1830; et ses derniers fidèles n'eussent-ils pas mis tous leurs efforts à l'anéantir le plus rapidement et le plus sûrement possible, il ne pouvait plus que recommencer à végéter comme autrefois. Ses beaux jours étaient passés; il devait s'éteindre: il s'éteignit.
Mais en disparaissant il laissait quelque chose de lui-même; et comme pour le romantisme, les nouvelles conquêtes qu'il assurait valaient mieux que l'instrument de ces conquêtes. C'est la mélancolie de sa destinée: les choses dont il a aidé le développement et préparé le triomphe ont toujours contribué, sitôt établies, et parce qu'elles étaient des manifestations d'art d'un intérêt plus général et d'une signification plus profonde, ont toujours contribué à son oubli et à sa ruine. Il pouvait disparaître après tout: son existence avait été assez remplie. L'histoire ressuscitée, le roman réaliste organisé, l'intelligence française enrichie et élargie, la meilleure partie de l'art contemporain rendue possible: c'était une belle oeuvre, solide et forte, pour un genre si longtemps dédaigné et toujours traité--bien légèrement sans doute--de genre incertain et bâtard. La carrière du roman historique a été rapide: elle n'en reste pas moins singulièrement féconde.
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TABLE DES MATIÈRES
AVERTISSEMENT
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LIVRE PREMIER
Le Roman historique avant le Romantisme.
Lente genèse du roman historique en France. Les trois courants: idéaliste, réaliste, pittoresque.
CHAPITRE PREMIER.--_Le courant idéaliste_.
Le roman au XVIIe siècle.--Pourquoi il prend la forme du roman historique, et pourquoi aussi le roman historique était alors impossible.--L'histoire au XVIIe siècle.--Étranges et ridicules déformations que lui font subir les romanciers.--Contradictions des oeuvres et des préfaces.--Ce que le roman historique doit à ce groupe.
CHAPITRE II.--_Le courant réaliste_.
Le roman et l'école de 1660.--Le roman et l'histoire contemporaine.--Vérité relative des personnages et du milieu.--L'histoire rejetée à l'arrière-plan.--Avantages de la méthode: changement complet dans la perspective de l'oeuvre et dans le ton.--Le genre peu à peu se détermine.
CHAPITRE III.--_Le courant pittoresque_.
Chateaubriand et l'histoire.--Chateaubriand et la couleur locale.--La couleur locale avant Chateaubriand.--L'art psychologique des classiques et l'art pittoresque des romantiques.--Pourquoi Chateaubriand devait être le principal ouvrier de cette transformation.--Ses personnages; ses descriptions; constitution définitive du milieu ou du cadre.--La _Gaule poétique_ de Marchangy.--Le roman historique est enfin possible.
CHAPITRE IV.--_Le roman historique dans Walter Scott_.
Pourquoi Walter Scott devait exceller dans le roman historique: l'érudit, l'antiquaire, le conteur.--Organisation définitive du genre.--Principe de cette organisation.--Ses conséquences: l'intrigue, les sentiments, les personnages-types, la couleur locale.--Walter Scott véritable fondateur du roman historique.
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LIVRE II
Le Roman historique de Walter Scott et le Romantisme.
CHAPITRE PREMIER.--_Historique du succès de Walter Scott en France_.
Premier accueil fait aux «Waverley Novels».--Popularité complète dès 1820 et enthousiasme universel.--Le _Conservateur littéraire_, l'_Abeille_, le _Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Écosse_, d'Amédée Pichot.--Mémoires et correspondances du temps.--La mort de Walter Scott est un deuil public.--Les traductions françaises des «Waverley Novels».
CHAPITRE II.--_Walter Scott et le Romantisme_.
Raisons profondes de ce succès.--Comment il se manifeste par des imitations.--Témoignages de la presse, de la librairie, de la littérature.--Le roman historique et le mouvement romantique.--Comment les «Waverley Novels» ont favorisé le développement du romantisme.--Place de Walter Scott dans l'histoire de la littérature française.
CHAPITRE III.--_Walter Scott et le pittoresque dans les personnages_.
Sécheresse et stérilité de la littérature sous l'Empire et la Restauration.--La tragédie et le roman. Personnages conventionnels. --Les personnages des «Waverley Novels»: pittoresques, dramatiques, vivants.--Personnages secondaires, personnages principaux, personnages historiques.--Le pittoresque dans les personnages et l'esthétique romantique.
CHAPITRE IV.--_Walter Scott et le pittoresque dans la description_.
L'école descriptive de Delille.--La description dans Chateaubriand; ce qui lui manquait encore au jugement des futurs romantiques.--Le pittoresque dans les «Waverley Novels», et comment il répondait aux désirs de l'époque.--_Ivanhoe_ et _l'Abbé_ au Cénacle.--La description dans Walter Scott et l'esthétique romantique.
CHAPITRE V.--_Walter Scott et le pittoresque dans le récit et le dialogue_.
Le pittoresque dans la littérature française.--Le pittoresque dans le récit écossais. Comment tout y est dramatique et en tableaux.--Le dialogue dans Walter Scott; pittoresque et saveur; familiarités et trivialités expressives.--Le dialogue dans Walter Scott et l'esthétique romantique.
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LIVRE III
Le Roman historique à l'époque romantique.
CHAPITRE PREMIER.--_Le roman historique avant «Cinq-Mars»_.
Pourquoi le roman historique «à la Walter Scott» s'organise en France si lentement.--_Julia Sévéra ou l'an 492_.--_L'Héritière de Birague et Clothilde de Lusignan_.--Les _Contes historiques_ de Musset-Pathay.--L'_Urbain Grandier_, de Bonnelier.--Faiblesse de toutes ces oeuvres.
CHAPITRE II.--«_Cinq-Mars_».
_Cinq-Mars_ et les «Waverley Novels».--L'intrigue politique, les moeurs, les personnages, le milieu.--Défauts et insuffisances de _Cinq-Mars._--Violences et partialité.--Personnages historiques au premier plan.--Le peuple dans _Cinq-Mars_.
CHAPITRE III.--_De «Cinq-Mars» à la «Chronique de Charles IX»_.
Lente organisation du roman historique. Mortonval; _Fray-Eugenio._ Barginet, de Grenoble; _les Dauphinoises_.--L'organisation définitive: _les Chouans_, de Balzac.--_Les Chouans_ et _Ivanhoe_.--La couleur locale, les moeurs, les personnages, le peuple.--Le dialogue et le pittoresque.
CHAPITRE IV.--_La «Chronique du temps de Charles IX.»_
Que la _Chronique_ est le chef-d'oeuvre du roman historique français.--L'historien et l'artiste chez Mérimée.--La _Chronique_ et les «Waverley Novels».--L'intrigue, les personnages historiques, les moeurs. Personnages-types: Diane de Turgis, Comminges, Bernard et George de Mergy.--La _Chronique de Charles IX_ et le romantisme.
CHAPITRE V.--«_Notre-Dame de Paris_».
Décadence du roman historique.--Le véritable objet du roman de Victor Hugo.--Insuffisance de la peinture des moeurs.--Les personnages, et comment ils arrivent à paraître faux.--Excès de la couleur locale et triomphe exclusif du pittoresque.--Germes de ruine du roman historique et du romantisme.
CHAPITRE VI.--_De «Notre-Dame de Paris» à «Isabel de Bavière»_.
Agonie et mort du roman historique.--La peinture des moeurs chez Paul Lacroix, Roger de Beauvoir, Eugène Sue, Frédéric Soulié, et par quoi ils la remplacent.--Intrigue mélodramatique et obscénités.--Le vulgarisateur Alexandre Dumas.--Composition, descriptions, sentiments.--Désorganisation du roman historique.
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LIVRE IV
Ce que l'histoire et le roman réaliste du XIXe siècle doivent au roman historique.
CHAPITRE PREMIER.--_Le roman historique et l'histoire au XIXe siècle._
L'histoire avant le XIXe siècle.--Le roman historique et l'intelligence de l'histoire.--Barante et l'_Histoire des Ducs de Bourgogne_.--La chronique historique; narration, description, dialogue.--Rôle du peuple.--Insuffisances de l'_Histoire des Ducs_.--Augustin Thierry et Chateaubriand. Augustin Thierry et Walter Scott.--L'_Histoire de la Conquête_ et _Ivanhoe_.--Pittoresque et dramatique; pathétique et humanité.--Thierry et Michelet.--Ce que la poésie, l'art et la critique doivent au roman historique.
CHAPITRE II.--_Le roman historique et le roman réaliste._
Le roman en France avant et après 1820.--Les «Waverley Novels» et la _Comédie humaine_.--La peinture des moeurs dans Walter Scott et dans Balzac.--Comment le roman devient vraiment une «image sociale»;--Walter Scott et le roman réaliste français.
CONCLUSION.
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ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F.PAILLART