Le roman de Tristan et Iseut

Part 7

Chapter 74,021 wordsPublic domain

«Reine, vos vêtements tombent en lambeaux; acceptez ces présents, afin que vous soyez plus belle le jour où vous irez au Gué Aventureux; je crains qu’ils ne vous déplaisent: je ne suis pas expert à choisir de tels atours.»

Pourtant, le roi faisait crier par la Cornouailles la nouvelle qu’à trois jours de là, au Gué Aventureux, il ferait accord avec la reine. Dames et chevaliers se rendirent en foule à cette assemblée; tous désiraient revoir la reine Iseut, tous l’aimaient, sauf les trois félons qui survivaient encore.

Mais de ces trois, l’un mourra par l’épée, l’autre périra transpercé par une flèche, l’autre noyé; et, quant au forestier, Perinis, le Franc, le Blond, l’assommera à coups de son bâton, dans le bois. Ainsi Dieu, qui hait toute démesure, vengera les amants de leurs ennemis!

Au jour marqué pour l’assemblée, au Gué Aventureux, la prairie brillait au loin, toute tendue et parée des riches tentes des barons. Dans la forêt, Tristan chevauchait avec Iseut, et, par crainte d’une embûche, il avait revêtu son haubert sous ses haillons. Soudain, tous deux apparurent au seuil de la forêt et virent au loin, parmi ses barons, le roi Marc.

«Amie, dit Tristan, voici le roi votre seigneur, ses chevaliers et ses soudoyers; ils viennent vers nous; dans un instant nous ne pourrons plus nous parler. Par le Dieu puissant et glorieux, je vous conjure: si jamais je vous adresse un message, faites ce que je vous manderai!

—Ami Tristan, dès que j’aurai revu l’anneau de jaspe vert, ni tour, ni mur, ni fort château ne m’empêcheront de faire la volonté de mon ami.

—Iseut, que Dieu t’en sache gré!»

Leurs deux chevaux marchaient côte à côte: il l’attira vers lui et la pressa entre ses bras.

«Ami, dit Iseut, entends ma dernière prière: tu vas quitter ce pays; attends du moins quelques jours; cache-toi, tant que tu saches comment me traite le roi, dans sa colère ou sa bonté!... Je suis seule: qui me défendra des félons? J’ai peur! Le forestier Orri t’hébergera secrètement; glisse-toi la nuit jusqu’au cellier ruiné: j’y enverrai Perinis pour te dire si nul me maltraite.

—Amie, nul n’osera. Je resterai caché chez Orri: quiconque te fera outrage, qu’il se garde de moi comme de l’Ennemi!»

Les deux troupes s’étaient assez rapprochées pour échanger leurs saluts. A une portée d’arc en avant des siens, le roi chevauchait hardiment; avec lui, Dinas de Lidan.

Quand les barons l’eurent rejoint, Tristan, tenant par les rênes le palefroi d’Iseut, salua le roi et dit:

«Roi, je te rends Iseut la Blonde. Devant les hommes de ta terre, je te requiers de m’admettre à me défendre en ta cour. Jamais je n’ai été jugé. Fais que je me justifie par bataille: vaincu, brûle-moi dans le soufre; vainqueur, retiens-moi près de toi; ou, si tu ne veux pas me retenir, je m’en irai vers un pays lointain.»

Nul n’accepta le défi de Tristan. Alors, Marc prit, à son tour, le palefroi d’Iseut par les rênes, et, la confiant à Dinas, se mit à l’écart pour prendre conseil.

Joyeux, Dinas fit à la reine maint honneur et mainte courtoisie. Il lui ôta sa chape d’écarlate somptueuse, et son corps apparut gracieux sous la tunique fine et le grand bliaut de soie. Et la reine sourit au souvenir du vieil ermite, qui n’avait pas épargné ses deniers. Sa robe est riche, ses membres délicats, ses yeux vairs, ses cheveux clairs comme des rayons de soleil.

Quand les félons la virent belle et honorée comme jadis, irrités, ils chevauchèrent vers le roi. A ce moment, un baron, André de Nicole, s’efforçait de le persuader:

«Sire, disait-il, retiens Tristan près de toi; tu seras, grâce à lui, un roi plus redouté.»

Et, peu à peu, il assouplissait le cœur de Marc. Mais les félons vinrent à l’encontre et dirent:

«Roi, écoute le conseil que nous te donnons en loyauté. On a médit de la reine; à tort, nous l’accordons; mais si Tristan et elle rentrent ensemble à ta cour, on en parlera de nouveau. Laisse plutôt Tristan s’éloigner quelque temps; un jour, sans doute, tu le rappelleras.»

Marc fit ainsi: il fit mander à Tristan par ses barons de s’éloigner sans délai. Alors, Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils se regardèrent. La reine eut honte à cause de l’assemblée et rougit.

Mais le roi fut ému de pitié, et, parlant à son neveu pour la première fois:

«Où iras-tu, sous ces haillons? Prends dans mon trésor ce que tu voudras, or, argent, vair et gris.

—Roi, dit Tristan, je n’y prendrai ni un denier, ni une maille. Comme je pourrai, j’irai servir à grand’joie le riche roi de Frise.»

Il tourna bride et descendit vers la mer. Iseut le suivit du regard, et, si longtemps qu’elle put l’apercevoir au loin, ne se détourna point.

A la nouvelle de l’accord, grands et petits, hommes, femmes et enfants accoururent en foule hors la ville à la rencontre d’Iseut; et, menant grand deuil de l’exil de Tristan, ils faisaient fête à leur reine retrouvée. Au bruit des cloches, par les rues bien jonchées, encourtinées de soie, le roi, les comtes et les princes lui firent cortège; les portes du palais s’ouvrirent à tous venants; riches et pauvres purent s’asseoir et manger, et, pour célébrer ce jour, Marc, ayant affranchi cent de ses serfs, donna l’épée et le haubert à vingt bacheliers qu’il arma de sa main.

Cependant, la nuit venue, Tristan, comme il l’avait promis à la reine, se glissa chez le forestier Orri, qui l’hébergea secrètement dans le cellier ruiné. Que les félons se gardent!

XII

LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE

Dieu i a fait vertuz.

(_Béroul._)

Bientôt, Denoalen, Andret et Gondoïne se crurent en sûreté: sans doute, Tristan traînait sa vie outre la mer, en pays trop lointain pour les atteindre. Donc, un jour de chasse, comme le roi, écoutant les abois de sa meute, retenait son cheval au milieu d’un essart, tous trois chevauchèrent vers lui:

«Roi, entends notre parole. Tu avais condamné la reine sans jugement, et c’était forfaire; aujourd’hui tu l’absous sans jugement: n’est-ce pas forfaire encore? Jamais elle ne s’est justifiée, et les barons de ton pays vous en blâment tous deux. Conseille-lui plutôt de réclamer elle-même le jugement de Dieu. Que lui en coûtera-t-il, innocente, de jurer sur les ossements des saints qu’elle n’a jamais failli? innocente, de saisir un fer rougi au feu? Ainsi le veut la coutume, et par cette facile épreuve seront à jamais dissipés les soupçons anciens.»

Marc irrité répondit:

«Que Dieu vous détruise, seigneurs cornouaillais, vous qui sans répit cherchez ma honte! Pour vous j’ai chassé mon neveu; qu’exigez-vous encore? Que je chasse la reine en Irlande? Quels sont vos griefs nouveaux? Contre les anciens griefs, Tristan ne s’est-il pas offert à la défendre? Pour la justifier, il vous a présenté la bataille et vous l’entendiez tous: que n’avez-vous pris contre lui vos écus et vos lances? Seigneurs, vous m’avez requis outre le droit; craignez donc que l’homme pour vous chassé, je le rappelle ici!»

Alors les couards tremblèrent; ils crurent voir Tristan revenu, qui saignait à blanc leurs corps.

«Sire, nous vous donnions loyal conseil, pour votre honneur, comme il sied à vos féaux; mais nous nous tairons désormais. Oubliez votre courroux, rendez-nous votre paix!»

Mais Marc se dressa sur ses arçons:

«Hors de ma terre, félons! Vous n’aurez plus ma paix. Pour vous j’ai chassé Tristan; à votre tour, hors de ma terre!

—Soit, beau sire! Nos châteaux sont forts, bien clos de pieux, sur des rocs durs à gravir!»

Et, sans le saluer, ils tournèrent bride.

Sans attendre limiers ni veneurs, Marc poussa son cheval vers Tintagel, monta les degrés de la salle, et la reine entendit son pas pressé retentir sur les dalles.

Elle se leva, vint à sa rencontre, lui prit son épée, comme elle avait coutume, et s’inclina jusqu’à ses pieds. Marc la retint par les mains et la relevait, quand Iseut, haussant vers lui son regard, vit ses nobles traits tourmentés par la colère: tel il lui était apparu jadis, forcené, devant le bûcher.

«Ah! pensa-t-elle, mon ami est découvert, le roi l’a pris!»

Son cœur se refroidit dans sa poitrine, et sans une parole, elle s’abattit aux pieds du roi. Il la prit dans ses bras et la baisa doucement; peu à peu elle se ranimait:

«Amie, amie, quel est votre tourment?

—Sire, j’ai peur; je vous ai vu si courroucé!

—Oui, je revenais irrité de cette chasse.

—Ah! seigneur, si vos veneurs vous ont marri, vous sied-il de prendre tant à cœur des fâcheries de chasse?»

Marc sourit de ce propos:

«Non, amie, mes veneurs ne m’ont pas irrité; mais trois félons, qui, dès longtemps, nous haïssent; tu les connais, Andret, Denoalen, et Gondoïne; je les ai chassés de ma terre.

—Sire, quel mal ont-ils osé dire de moi?

—Que t’importe? Je les ai chassés.

—Sire, chacun a le droit de dire sa pensée. Mais j’ai le droit aussi de connaître le blâme jeté sur moi. Et de qui l’apprendrais-je, sinon de vous? Seule en ce pays étranger, je n’ai personne, hormis vous, sire, pour me défendre.

—Soit. Ils prétendaient donc qu’il te convient de te justifier par le serment et par l’épreuve du fer rouge. «La reine, disaient-ils, ne devrait-elle pas requérir elle-même ce jugement? Ces épreuves sont légères à qui se sait innocent. Que lui en coûterait-il?... Dieu est vrai juge; il dissiperait à jamais les griefs anciens...» Voilà ce qu’ils prétendaient. Mais laissons ces choses. Je les ai chassés, te dis-je.»

Iseut frémit; elle regarda le roi:

«Sire, mandez-leur de revenir à votre cour. Je me justifierai par serment.

—Quand?

—Au dixième jour.

—Ce terme est bien proche, amie.

—Il n’est que trop lointain. Mais je requiers que d’ici là vous mandiez au roi Arthur de chevaucher avec monseigneur Gauvain, avec Girflet, Ké le sénéchal et cent de ses chevaliers jusqu’à la marche de votre terre, à la Blanche-Lande, sur la rive du fleuve qui sépare vos royaumes. C’est là, devant eux, que je veux faire le serment, et non devant vos seuls barons: car, à peine aurais-je juré, vos barons vous requerraient encore de m’imposer nouvelle épreuve et jamais nos tourments ne finiraient. Mais ils n’oseront plus, si Arthur et ses chevaliers sont les garants du jugement.»

Tandis que se hâtaient vers Carduel les hérauts d’armes, messagers de Marc auprès du roi Arthur, secrètement Iseut envoya vers Tristan son valet Perinis le Blond, le Fidèle.

Perinis courut sous les bois, évitant les sentiers frayés, tant qu’il atteignit la cabane d’Orri le forestier, où, depuis de longs jours, Tristan l’attendait. Perinis lui rapporta les choses advenues, la nouvelle félonie, le terme du jugement, l’heure et le lieu marqués:

«Sire, ma dame vous mande qu’au jour fixé, sous une robe de pèlerin, si habilement déguisé que nul ne puisse vous reconnaître, sans armes, vous soyez à la Blanche-Lande: il lui faut, pour atteindre au lieu du jugement, passer le fleuve en barque; sur la rive opposée, là où seront les chevaliers du roi Arthur, vous l’attendrez. Sans doute, alors vous pourrez lui porter aide. Ma dame redoute le jour du jugement: pourtant elle se fie en la courtoisie de Dieu, qui déjà sut l’arracher aux mains des lépreux.

—Retourne vers la reine, beau doux ami Perinis: dis-lui que je ferai sa volonté.»

Or, seigneurs, quand Perinis s’en retourna vers Tintagel, il advint qu’il aperçut dans un fourré le même forestier qui, naguère, ayant surpris les amants endormis, les avait dénoncés au roi. Un jour qu’il était ivre, il s’était vanté de sa traîtrise. L’homme, ayant creusé dans la terre un trou profond, le recouvrait habilement de branchages, pour y prendre loups et sangliers. Il vit s’élancer sur lui le valet de la reine et voulut fuir. Mais Perinis l’accula sur le bord du piège:

«Espion qui as vendu la reine, pourquoi t’enfuir? Reste là, près de la tombe, que toi-même as pris le soin de creuser!»

Son bâton tournoya dans l’air en bourdonnant. Le bâton et le crâne se brisèrent à la fois, et Perinis le Blond, le Fidèle, poussa du pied le corps dans la fosse couverte de branches.

Au jour marqué pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de Cornouailles, ayant chevauché jusqu’à la Blanche-Lande, parvinrent en bel arroi devant le fleuve, et, massés au long de l’autre rive, les chevaliers d’Arthur les saluèrent de leurs bannières brillantes.

Devant eux, assis sur la berge, un pèlerin miséreux, enveloppé dans sa chape, où pendaient des coquilles, tendait sa sébile de bois et demandait l’aumône d’une voix aiguë et dolente.

A force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles furent près d’atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l’entouraient:

«Seigneurs, comment pourrai-je atteindre à la terre ferme, sans souiller mes longs vêtements dans cette fange? Il faudrait qu’un passeur vint m’aider.»

L’un des chevaliers héla le pèlerin:

«Ami, retrousse ta chape, descends dans l’eau et porte la reine, si pourtant tu ne crains pas, cassé comme je te vois, de fléchir à mi-route.»

L’homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas: «Ami!» Puis, tout bas encore: «Laisse-toi choir sur le sable.»

Parvenu au rivage, il trébucha et tomba, tenant la reine pressée entre ses bras. Écuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes, pourchassaient le pauvre hère.

«Laissez-le, dit la reine; sans doute un long pèlerinage l’avait affaibli.»

Et détachant un fermail d’or fin, elle le jeta au pèlerin.

Devant le pavillon d’Arthur, un riche drap de soie de Nicée était tendu sur l’herbe verte, et les reliques des saints, retirées des écrins et des châsses, y étaient déjà disposées. Monseigneur Gauvain, Girflet et Ké le sénéchal les gardaient.

La reine, ayant supplié Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses mains et les donna aux pauvres mendiants; elle détacha son manteau de pourpre et sa guimpe fine, et les donna; elle donna son chainse et son bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus, s’avança devant les deux rois. A l’entour, les barons la contemplaient en silence, et pleuraient. Près des reliques brûlait un brasier. Tremblante, elle étendit la main droite vers les ossements des saints et dit:

«Roi de Logres et roi de Cornouailles, sire Gauvain, sire Ké, sire Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme né de femme ne m’a tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon seigneur, et le pauvre pèlerin qui, tout à l’heure, s’est laissé choir à vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il?

—Oui, reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement!

—Amen!» dit Iseut.

Elle s’approcha du brasier, pâle et chancelante. Tous se taisaient: le fer était rouge. Alors, elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis l’ayant rejetée, étendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa chair était plus saine que prune de prunier.

Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu.

XIII

LA VOIX DU ROSSIGNOL

Tristran defors e chante e gient Cum russinol que prent congé En fin d’esté od grand pité.

(_Le Domnei des amanz._)

Quand Tristan, rentré dans la cabane du forestier Orri, eut rejeté son bourdon et dépouillé sa chape de pèlerin, il connut clairement en son cœur que le jour était venu de tenir la foi jurée au roi Marc et de s’éloigner du pays de Cornouailles.

Que tardait-il encore? La reine s’était justifiée, le roi la chérissait, il l’honorait. Arthur au besoin la prendrait en sa sauvegarde, et, désormais, nulle félonie ne prévaudrait contre elle. Pourquoi plus longtemps rôder aux alentours de Tintagel? Il risquait vainement sa vie, et la vie du forestier, et le repos d’Iseut. Certes, il fallait partir, et c’est pour la dernière fois, sous sa robe de pèlerin, à la Blanche-Lande, qu’il avait senti le beau corps d’Iseut entre ses bras.

Trois jours encore, il tarda, ne pouvant se déprendre du pays où vivait la reine. Mais quand vint le quatrième jour, il prit congé du forestier qui l’avait hébergé et dit à Gorvenal:

«Beau maître, voici l’heure du long départ: nous irons vers la terre de Galles.»

Ils se mirent à la voie, tristement, dans la nuit. Mais leur route longeait le verger enclos de pieux où Tristan, jadis, attendait son amie. La nuit brillait limpide. Au détour du chemin, non loin de la palissade, il vit se dresser dans la clarté du ciel le tronc robuste du grand pin.

«Beau maître, attends sous le bois prochain; bientôt je serai revenu.

—Où vas-tu? Fou, veux-tu sans répit chercher la mort?»

Mais déjà, d’un bond assuré, Tristan avait franchi la palissade de pieux. Il vint sous le grand pin, près du perron de marbre clair. Que servirait maintenant de jeter à la fontaine des copeaux bien taillés? Iseut ne viendrait plus! A pas souples et prudents, par le sentier qu’autrefois suivait la reine, il osa s’approcher du château.

Dans sa chambre, entre les bras de Marc endormi, Iseut veillait. Soudain, par la croisée entr’ouverte où se jouaient les rayons de la lune, entra la voix d’un rossignol.

Iseut écoutait la voix sonore qui venait enchanter la nuit; elle s’élevait plaintive et telle qu’il n’est pas de cœur cruel, pas de cœur de meurtrier qu’elle n’eût attendri. La reine songea: «D’où vient cette mélodie?...» Soudain elle comprit: «Ah! c’est Tristan! Ainsi dans la forêt du Morois il imitait pour me charmer les oiseaux chanteurs. Il part, et voici son dernier adieu. Comme il se plaint! Tel le rossignol quand il prend congé, en fin d’été, à grande tristesse. Ami, jamais plus je n’entendrai ta voix!»

La mélodie vibra plus ardente.

«Ah! qu’exiges-tu? que je vienne! Non, souviens-toi d’Ogrin l’ermite, et des serments jurés. Tais-toi, la mort nous guette... Qu’importe la mort! Tu m’appelles, tu me veux, je viens!»

Elle se délaça des bras du roi, et jeta un manteau fourré de gris sur son corps presque nu. Il lui fallait traverser la salle voisine, où chaque nuit dix chevaliers veillaient à tour de rôle; tandis que cinq dormaient, les cinq autres, en armes, debout devant les huis et les croisées, guettaient au dehors. Mais, par aventure, ils s’étaient tous endormis, cinq sur des lits, cinq sur les dalles. Iseut franchit leurs corps épars, souleva la barre de la porte: l’anneau sonna, mais sans éveiller aucun des guetteurs. Elle franchit le seuil, et le chanteur se tut.

Sous les arbres, sans une parole, il la pressa contre sa poitrine; leurs bras se nouèrent fermement autour de leurs corps, et jusqu’à l’aube, comme cousus par des lacs, ils ne se déprirent pas de l’étreinte. Malgré le roi et les guetteurs, les amants menèrent leur joie et leurs amours.

Cette nuitée affola les amants; et les jours qui suivirent, comme le roi avait quitté Tintagel pour tenir ses plaids à Saint-Lubin, Tristan, revenu chez Orri, osa chaque matin, au clair soleil, se glisser par le verger jusqu’aux chambres des femmes.

Un serf le surprit et s’en fut trouver Andret, Denoalen et Gondoïne:

«Seigneurs, la bête que vous croyez délogée est revenue au repaire.

—Qui?

—Tristan.

—Quand l’as-tu vu?

—Ce matin, et je l’ai bien reconnu. Et vous pourrez pareillement demain, à l’aurore, le voir venir, l’épée ceinte, un arc dans une main, deux flèches dans l’autre.

—Où le verrons-nous?

—Par telle fenêtre que je sais. Mais, si je vous le montre, combien me donnerez-vous?

—Un marc d’argent, et tu seras un manant riche.

—Donc écoutez, dit le serf. On peut voir dans la chambre de la reine par une fenêtre étroite qui la domine, car elle est percée très haut dans la muraille. Mais une grande courtine tendue à travers la chambre masque le pertuis. Que demain, l’un de vous trois pénètre bellement dans le verger; il coupera une longue branche d’épine et l’aiguisera par le bout; qu’il se hisse alors jusqu’à la haute fenêtre et pique la branche, comme une broche, dans l’étoffe de la courtine; il pourra ainsi l’écarter légèrement et vous ferez brûler mon corps, seigneurs, si derrière la tenture vous ne voyez pas alors ce que je vous ai dit.»

Andret, Gondoïne et Denoalen débattirent lequel d’entre eux aurait le premier la joie de ce spectacle, et convinrent enfin de l’octroyer d’abord à Gondoïne. Ils se séparèrent: le lendemain, à l’aube, ils se retrouveraient; demain, à l’aube, beaux seigneurs, gardez-vous de Tristan!

Le lendemain, dans la nuit encore obscure, Tristan, quittant la cabane d’Orri le forestier, rampa vers le château sous les épais fourrés d’épines. Comme il sortait d’un hallier, il regarda par la clairière et vit Gondoïne qui s’en venait de son manoir. Tristan se rejeta dans les épines et se tapit en embuscade:

«Ah! Dieu! fais que celui qui s’avance là-bas ne m’aperçoive pas avant l’instant favorable!»

L’épée au poing, il l’attendait; mais, par aventure, Gondoïne prit une autre voie et s’éloigna. Tristan sortit du hallier, déçu, banda son arc, visa; hélas! l’homme était déjà hors de portée.

A cet instant, voici venir au loin, descendant doucement le sentier, à l’amble d’un petit palefroi noir, Denoalen, suivi de deux grands lévriers. Tristan le guetta, caché derrière un pommier. Il le vit qui excitait ses chiens à lever un sanglier dans un taillis. Mais avant que les lévriers l’aient délogé de sa bauge, leur maître aura reçu telle blessure que nul médecin ne saura la guérir. Quand Denoalen fut près de lui, Tristan rejeta sa chape, bondit, se dressa devant son ennemi. Le traître voulut fuir; vainement: il n’eut pas le loisir de crier: «Tu me blesses!» Il tomba de cheval, Tristan lui coupa la tête, trancha les tresses qui pendaient autour de son visage et les mit dans sa chausse: il voulait les montrer à Iseut pour en réjouir le cœur de son amie. «Hélas! songeait-il, qu’est devenu Gondoïne? Il s’est échappé: que n’ai-je pu lui payer même salaire?»

Il essuya son épée, la remit en sa gaine, traîna sur le cadavre un tronc d’arbre, et laissant le corps sanglant, il s’en fut, le chaperon en tête, vers son amie.

Au château de Tintagel Gondoïne l’avait devancé: déjà, grimpé sur la haute fenêtre, il avait piqué sa baguette d’épine dans la courtine, écarté légèrement deux pans de l’étoffe, et regardait au travers la chambre bien jonchée. D’abord il n’y vit personne que Perinis; puis ce fut Brangien qui tenait encore le peigne dont elle venait de peigner la reine aux cheveux d’or.

Mais Iseut entra, puis Tristan. Il portait d’une main son arc d’aubier et deux flèches; dans l’autre il tenait deux longues tresses d’homme.

Il laissa tomber sa chape, et son beau corps apparut. Iseut la Blonde s’inclina pour le saluer, et comme elle se redressait, levant la tête vers lui, elle vit, projetée sur la tenture, l’ombre de la tête de Gondoïne. Tristan lui disait:

«Vois-tu ces belles tresses? Ce sont celles de Denoalen. Je t’ai vengée de lui. Jamais plus il n’achètera ni ne vendra écu ni lance!

—C’est bien, seigneur; mais tendez cet arc, je vous prie: je voudrais voir s’il est commode à bander.»

Tristan le tendit, étonné, comprenant à demi. Iseut prit l’une des deux flèches, l’encocha, regarda si la corde était bonne, et dit à voix basse et rapide:

«Je vois chose qui me déplaît. Vise bien, Tristan!»

Il prit sa pose, leva la tête et vit, tout au haut de la courtine, l’ombre de la tête de Gondoïne. «Que Dieu, fait-il, dirige cette flèche!» Il dit, se retourne vers la paroi, tire. La longue flèche siffle dans l’air, émerillon ni hirondelle ne vole si vite, crève l’œil du traître, traverse sa cervelle comme la chair d’une pomme, et s’arrête, vibrante, contre le crâne. Sans un cri, Gondoïne s’abattit et tomba sur un pieu.

Alors Iseut dit à Tristan:

«Fuis maintenant, ami! Tu le vois, les félons connaissent ton refuge! Andret survit, il l’enseignera au roi; il n’est plus de sûreté pour toi dans la cabane du forestier! Fuis, ami, Perinis le Fidèle cachera ce corps dans la forêt, si bien que le roi n’en saura jamais nulles nouvelles. Mais toi, fuis de ce pays, pour ton salut, pour le mien!»

Tristan dit:

«Comment pourrais-je vivre?