Le roman de Tristan et Iseut

Part 3

Chapter 33,933 wordsPublic domain

—Certes, sire, je vous le dirai sans mensonge. Elle vient d’une bête fière et la plus hideuse qui soit au monde. Chaque jour, elle descend de sa caverne et s’arrête à l’une des portes de la ville. Nul n’en peut sortir, nul n’y peut entrer, qu’on n’ait livré au dragon une jeune fille; et, dès qu’il la tient entre ses griffes, il la dévore en moins de temps qu’il n’en faut pour dire une patenôtre.

—Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas de moi, mais dites-moi s’il serait possible à un homme né de mère de l’occire en bataille.

—Certes, beau doux sire, je ne sais; ce qui est assuré, c’est que vingt chevaliers éprouvés ont déjà tenté l’aventure; car le roi d’Irlande a proclamé par voix de héraut qu’il donnerait sa fille Iseut la Blonde à qui tuerait le monstre; mais le monstre les a tous dévorés.»

Tristan quitte la femme et retourne vers sa nef. Il s’arme en secret, et il eût fait beau voir sortir de la nef de ces marchands si riche destrier de guerre et si fier chevalier. Mais le port était désert, car l’aube venait à peine de poindre, et nul ne vit le preux chevaucher jusqu’à la porte que la femme lui avait montrée. Soudain, sur la route, cinq hommes dévalèrent, qui éperonnaient leurs chevaux, les freins abandonnés, et fuyaient vers la ville. Tristan saisit au passage l’un d’entre eux par ses rouges cheveux tressés, si fortement qu’il le renversa sur la croupe de son cheval et le maintint arrêté:

«Dieu vous sauve, beau sire! dit Tristan; par quelle route vient le dragon?»

Et quand le fuyard lui eut montré la route, Tristan le relâcha.

Le monstre approchait. Il avait la tête d’une guivre, les yeux rouges et tels que des charbons embrasés, deux cornes au front, les oreilles longues et velues, des griffes de lion, une queue de serpent, le corps écailleux d’un griffon.

Tristan lança contre lui son destrier d’une telle force que, tout hérissé de peur, il bondit pourtant contre le monstre. La lance de Tristan heurta les écailles et vola en éclats. Aussitôt le preux tire son épée, la lève et l’assène sur la tête du dragon, mais sans même entamer le cuir. Le monstre a senti l’atteinte pourtant; il lance ses griffes contre l’écu, les y enfonce et en fait voler les attaches. La poitrine découverte, Tristan le requiert encore de l’épée, et le frappe sur les flancs d’un coup si violent que l’air en retentit. Vainement: il ne peut le blesser. Alors, le dragon vomit par les naseaux un double jet de flammes venimeuses: le haubert de Tristan noircit comme un charbon éteint, son cheval s’abat et meurt. Mais, aussitôt relevé, Tristan enfonce sa bonne épée dans la gueule du monstre: elle y pénètre toute et lui fend le cœur en deux parts. Le dragon pousse une dernière fois son cri horrible et meurt.

Tristan lui coupa la langue et la mit dans sa chausse. Puis, tout étourdi par la fumée âcre, il marcha, pour y boire, vers une eau stagnante qu’il voyait briller à quelque distance. Mais le venin distillé par la langue du dragon s’échauffa contre son corps, et dans les hautes herbes qui bordaient le marécage, le héros tomba inanimé.

Or, sachez que le fuyard aux rouges cheveux tressés était Aguynguerran le Roux, le sénéchal du roi d’Irlande, et qu’il convoitait Iseut la Blonde. Il était couard, mais telle est la puissance de l’amour que chaque matin il s’embusquait, armé, pour assaillir le monstre; pourtant, du plus loin qu’il entendait son cri, le preux fuyait. Ce jour-là, suivi de ses quatre compagnons, il osa rebrousser chemin. Il trouva le dragon abattu, le cheval mort, l’écu brisé, et pensa que le vainqueur achevait de mourir en quelque lieu. Alors il trancha la tête du monstre, la porta au roi et réclama le beau salaire promis.

Le roi ne crut guère à sa prouesse; mais, voulant lui faire droit, il fit semondre ses vassaux de venir à sa cour, à trois jours de là: devant le barnage assemblé, le sénéchal Aguynguerran fournirait la preuve de sa victoire.

Quand Iseut la Blonde apprit qu’elle serait livrée à ce couard, elle fit d’abord une longue risée, puis se lamenta. Mais, le lendemain, soupçonnant l’imposture, elle prit avec elle son valet, le blond, le fidèle Perinis, et Brangien, sa jeune servante et sa compagne, et tous trois chevauchèrent en secret vers le repaire du monstre, tant qu’Iseut remarqua sur la route des empreintes de forme singulière; sans doute, le cheval qui avait passé là n’avait pas été ferré en ce pays. Puis elle trouva le monstre sans tête et le cheval mort; il n’était pas harnaché selon la coutume d’Irlande. Certes, un étranger avait tué le dragon; mais vivait-il encore?

Iseut, Perinis et Brangien le cherchèrent longtemps; enfin, parmi les herbes du marécage, Brangien vit briller le heaume du preux. Il respirait encore. Perinis le prit sur son cheval et le porta secrètement dans les chambres des femmes. Là, Iseut conta l’aventure à sa mère, et lui confia l’étranger. Comme la reine lui ôtait son armure, la langue envenimée du dragon tomba de sa chausse. Alors la reine d’Irlande réveilla le blessé par la vertu d’une herbe et lui dit:

«Etranger, je sais que tu es vraiment le tueur du monstre. Mais notre sénéchal, un félon, un couard, lui a tranché la tête et réclame ma fille Iseut la Blonde pour sa récompense. Sauras-tu, à deux jours d’ici, lui prouver son tort par bataille?

—Reine, dit Tristan, le terme est proche. Mais, sans doute, vous pouvez me guérir en deux journées. J’ai conquis Iseut sur le dragon; peut-être je la conquerrai sur le sénéchal.»

Alors, la reine l’hébergea richement, et brassa pour lui des remèdes efficaces. Au jour suivant, Iseut la Blonde lui prépara un bain et doucement oignit son corps d’un baume que sa mère avait composé. Elle arrêta ses regards sur le visage du blessé, vit qu’il était beau, et se prit à penser: «Certes, si sa prouesse vaut sa beauté, mon champion fournira rude bataille!» Mais Tristan, ranimé par la chaleur de l’eau et la force des aromates, la regardait, et songeant qu’il avait conquis la Reine aux cheveux d’or, se mit à sourire. Iseut le remarqua et se dit: «Pourquoi cet étranger a-t-il souri? Ai-je rien fait qui ne convienne pas? Ai-je négligé l’un des services qu’une jeune fille doit rendre à son hôte? Oui, peut-être a-t-il ri parce que j’ai oublié de parer ses armes ternies par le venin.»

Elle vint donc là où l’armure de Tristan était déposée: «Ce heaume est de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au besoin. Et ce haubert est fort, léger, bien digne d’être porté par un preux.» Elle prit l’épée par la poignée: «Certes, c’est là une belle épée, et qui convient à un hardi baron.» Elle tire du riche fourreau, pour l’essuyer, la lame sanglante. Mais elle voit qu’elle est largement ébréchée. Elle remarque la forme de l’entaille: ne serait-ce point la lame qui s’est brisée dans la tête du Morholt? Elle hésite, regarde encore, veut s’assurer de son doute. Elle court à la chambre où elle gardait le fragment d’acier retiré naguère du crâne du Morholt. Elle joint le fragment à la brèche; à peine voyait-on la trace de la brisure.

Alors elle se précipita vers Tristan, et, faisant tournoyer sur la tête du blessé la grande épée, elle cria:

«Tu es Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, mon cher oncle. Meurs donc à ton tour!»

Tristan fit effort pour arrêter son bras; vainement; son corps était perclus, mais son esprit restait agile. Il parla donc avec adresse:

«Soit, je mourrai; mais pour t’épargner les longs repentirs, écoute. Fille de roi, sache que tu n’as pas seulement le pouvoir, mais le droit de me tuer. Oui, tu as droit sur ma vie, puisque deux fois tu me l’as conservée et rendue. Une première fois, naguère, j’étais le jongleur blessé que tu as sauvé quand tu as chassé de son corps le venin dont l’épieu du Morholt l’avait empoisonné. Ne rougis pas, jeune fille, d’avoir guéri ces blessures; ne les avais-je pas reçues en loyal combat? ai-je tué le Morholt en trahison? ne m’avait-il pas défié? ne devais-je pas défendre mon corps? Pour la seconde fois, en m’allant chercher au marécage, tu m’as sauvé. Ah! c’est pour toi, jeune fille, que j’ai combattu le dragon... Mais laissons ces choses: je voulais te prouver seulement que, m’ayant par deux fois délivré du péril de la mort, tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y gagner louange et gloire. Sans doute, quand tu seras couchée entre les bras du preux sénéchal, il te sera doux de songer à ton hôte blessé, qui avait risqué sa vie pour te conquérir et t’avait conquise, et que tu auras tué sans défense dans ce bain.»

Iseut s’écria:

«J’entends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt a-t-il voulu me conquérir? Ah! sans doute, comme le Morholt avait jadis tenté de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, à ton tour, par belles représailles, tu as fait cette vantance d’emporter comme ta serve celle que le Morholt chérissait entre les jeunes filles...

—Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles ont volé jusqu’à Tintagel pour y porter l’un de tes cheveux d’or. J’ai cru qu’elles venaient m’annoncer paix et amour. C’est pourquoi je suis venu te quérir par delà la mer. C’est pourquoi j’ai affronté le monstre et son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils d’or de mon bliaut; la couleur des fils d’or a passé: l’or du cheveu ne s’est pas terni.»

Iseut rejeta la grande épée et prit en mains le bliaut de Tristan. Elle y vit le cheveu d’or et se tut longuement; puis elle baisa son hôte sur les lèvres en signe de paix et le revêtit de riches habits.

Au jour de l’assemblée des barons, Tristan envoya secrètement vers sa nef Perinis, le valet d’Iseut, pour mander à ses compagnons de se rendre à la cour, parés comme il convenait aux messagers d’un riche roi: car il espérait atteindre ce jour même au terme de l’aventure. Gorvenal et les cent chevaliers se désolaient depuis quatre jours d’avoir perdu Tristan; ils se réjouirent de la nouvelle.

Un à un, dans la salle où déjà s’amassaient sans nombre les barons d’Irlande, ils entrèrent, s’assirent à la file sur un même rang, et les pierreries ruisselaient au long de leurs riches vêtements d’écarlate, de cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient entre eux: «Quels sont ces seigneurs magnifiques? Qui les connaît? Voyez ces manteaux somptueux, parés de zibeline et d’orfroi! Voyez à la pomme des épées, au fermail des pelisses, chatoyer les rubis, les béryls, les émeraudes et tant de pierres que nous ne savons nommer! Qui donc vit jamais splendeur pareille? D’où viennent ces seigneurs? A qui sont-ils?» Mais les cent chevaliers se taisaient et ne se mouvaient de leurs sièges pour nul qui entrât.

Quand le roi d’Irlande fut assis sous le dais, le sénéchal Aguynguerran le Roux offrit de prouver par témoins et de soutenir par bataille qu’il avait tué le monstre et qu’Iseut devait lui être livrée. Alors Iseut s’inclina devant son père, et dit:

«Roi, un homme est là, qui prétend convaincre votre sénéchal de mensonge et de félonie. A cet homme prêt à prouver qu’il a délivré votre terre du fléau et que votre fille ne doit pas être abandonnée à un couard, promettez-vous de pardonner ses torts anciens, si grands soient-ils, et de lui accorder votre paix et votre merci?»

Le roi y pensa et ne se hâtait pas de répondre. Mais ses barons crièrent en foule:

«Octroyez-le, sire! octroyez-le!»

Le roi dit:

«Et je l’octroie!»

Mais Iseut s’agenouilla à ses pieds:

«Père, donnez-moi d’abord le baiser de merci et de paix, en signe que vous le donnerez pareillement à cet homme!»

Quand elle eut reçu le baiser, elle alla chercher Tristan et le conduisit par la main dans l’assemblée. A sa vue, les cent chevaliers se levèrent à la fois, le saluèrent les bras en croix sur la poitrine, se rangèrent à ses côtés et les Irlandais virent qu’il était leur seigneur. Mais plusieurs le reconnurent alors, et un grand cri retentit: «C’est Tristan de Loonnois, c’est le meurtrier du Morholt!» Les épées nues brillèrent et des voix furieuses répétaient: «Qu’il meure!»

Mais Iseut s’écria:

«Roi, baise cet homme sur la bouche, ainsi que tu l’as promis!»

Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur s’apaisa.

Alors Tristan montra la langue du dragon, et offrit la bataille au sénéchal qui n’osa l’accepter et reconnut son forfait. Puis Tristan parla ainsi:

«Seigneurs, j’ai tué le Morholt, mais j’ai franchi la mer pour vous offrir belle amendise. Afin de racheter le méfait, j’ai mis mon corps en péril de mort et je vous ai délivrés du monstre, et voici que j’ai conquis Iseut la Blonde, la belle. L’ayant conquise, je l’emporterai donc sur ma nef. Mais, afin que par les terres d’Irlande et de Cornouailles se répande non plus la haine, mais l’amour, sachez que le roi Marc, mon cher seigneur, l’épousera. Voyez ici cent chevaliers de haut parage prêts à jurer sur les reliques des saints que le roi Marc vous mande paix et amour, que son désir est d’honorer Iseut comme sa chère femme épousée, et que tous les hommes de Cornouailles la serviront comme leur dame et leur reine.»

On apporta les corps saints à grand’joie, et les cent chevaliers jurèrent qu’il avait dit vérité.

Le roi prit Iseut par la main et demanda à Tristan s’il la conduirait loyalement à son seigneur. Devant ses cent chevaliers et devant les barons d’Irlande, Tristan le jura. Iseut la Blonde frémissait de honte et d’angoisse. Ainsi, Tristan, l’ayant conquise, la dédaignait; le beau conte du Cheveu d’or n’était que mensonge, et c’est à un autre qu’il la livrait... Mais le roi posa la main droite d’Iseut dans la main droite de Tristan, et Tristan la retint en signe qu’il se saisissait d’elle, au nom du roi de Cornouailles.

Ainsi, pour l’amour du roi Marc, par la ruse et par la force, Tristan accomplit la quête de la Reine aux cheveux d’or.

IV

LE PHILTRE

Nein, ezn was niht mit wine, doch ez im glich wære, ez was diu wernde swaere, diu endelôse herzenôt, von der si beide lagen tôt.

(_Gottfried de Strasbourg._)

Quand le temps approcha de remettre Iseut aux chevaliers de Cornouailles, sa mère recueillit des herbes, des fleurs et des racines, les mêla dans du vin, et brassa un breuvage puissant. L’ayant achevé par science et magie, elle le versa dans un coutret et dit secrètement à Brangien:

«Fille, tu dois suivre Iseut au pays du roi Marc, et tu l’aimes d’amour fidèle. Prends donc ce coutret de vin et retiens mes paroles. Cache-le de telle sorte que nul œil ne le voie et que nulle lèvre ne s’en approche. Mais quand viendront la nuit nuptiale et l’instant où l’on quitte les époux, tu verseras ce vin herbé dans une coupe et tu la présenteras, pour qu’ils la vident ensemble, au roi Marc et à la reine Iseut. Prends garde, ma fille, que seuls ils puissent goûter ce breuvage. Car telle est sa vertu: ceux qui en boiront ensemble s’aimeront de tous leurs sens et de toute leur pensée, à toujours, dans la vie et dans la mort.»

Brangien promit à la reine qu’elle ferait selon sa volonté.

La nef, tranchant les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle s’éloignait de la terre d’Irlande, plus tristement la jeune fille se lamentait. Assise sous la tente où elle s’était renfermée avec Brangien, sa servante, elle pleurait au souvenir de son pays. Où ces étrangers l’entraînaient-ils? Vers qui? Vers quelle destinée? Quand Tristan s’approchait d’elle et voulait l’apaiser par de douces paroles, elle s’irritait, le repoussait, et la haine gonflait son cœur. Il était venu, lui le ravisseur, lui le meurtrier du Morholt; il l’avait arrachée par ses ruses à sa mère et à son pays; il n’avait pas daigné la garder pour lui-même, et voici qu’il l’emportait, comme sa proie, sur les flots, vers la terre ennemie! «Chétive! disait-elle, maudite soit la mer qui me porte! Mieux aimerais-je mourir sur la terre où je suis née que vivre là-bas!...»

Un jour, les vents tombèrent, et les voiles pendaient dégonflées le long du mât. Tristan fit atterrir dans une île, et, lassés de la mer, les cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage. Seule Iseut était demeurée sur la nef, et une petite servante. Tristan vint vers la reine et tâchait de calmer son cœur. Comme le soleil brûlait et qu’ils avaient soif, ils demandèrent à boire. L’enfant chercha quelque breuvage, tant qu’elle découvrit le coutret confié à Brangien par la mère d’Iseut. «J’ai trouvé du vin!» leur cria-t-elle. Non, ce n’était pas du vin: c’était la passion, c’était l’âpre joie et l’angoisse sans fin, et la mort. L’enfant remplit un hanap et le présenta à sa maîtresse. Elle but à longs traits, puis le tendit à Tristan, qui le vida.

A cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence, comme égarés et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et le hanap. Elle prit le vase, courut à la poupe, le lança dans les vagues et gémit:

«Malheureuse! maudit soit le jour où je suis née et maudit le jour où je suis montée sur cette nef! Iseut, amie, et vous, Tristan, c’est votre mort que vous avez bue!»

De nouveau la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait à Tristan qu’une ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses racines dans le sang de son cœur et par de forts liens enlaçait au beau corps d’Iseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir. Il songeait: «Andret, Denoalen, Guenelon, et Gondoïne, félons qui m’accusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah! je suis plus vil encore, et ce n’est pas sa terre que je convoite! Bel oncle, qui m’avez aimé orphelin avant même de reconnaître le sang de votre sœur Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me portaient jusqu’à la barque sans rames ni voile, bel oncle, que n’avez-vous, dès le premier jour, chassé l’enfant errant venu pour vous trahir? Ah! qu’ai-je pensé? Iseut est votre femme, et moi votre vassal. Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme et ne peut pas m’aimer.»

Iseut l’aimait. Elle voulait le haïr, pourtant: ne l’avait-il pas vilement dédaignée? Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en son cœur de cette tendresse plus douloureuse que la haine.

Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmentée encore, car seule elle savait quel mal elle avait causé. Deux jours elle les épia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout réconfort, se chercher comme des aveugles qui marchent à tâtons l’un vers l’autre, malheureux quand ils languissaient séparés, plus malheureux encore, quand, réunis, ils tremblaient devant l’horreur du premier aveu.

Au troisième jour, comme Tristan venait vers la tente, dressée sur le pont de la nef, où Iseut était assise, Iseut le vit s’approcher et lui dit humblement:

«Entrez, seigneur.

—Reine, dit Tristan, pourquoi m’avoir appelé seigneur? Ne suis-je pas votre homme lige, au contraire, votre vassal, pour vous révérer, vous servir et vous aimer comme ma reine et ma dame?

Iseut répondit:

«Non, tu le sais, que tu es mon seigneur et mon maître! Tu le sais que ta force me domine et que je suis ta serve! Ah! que n’ai-je avivé naguère les plaies du jongleur blessé? Que n’ai-je laissé périr le tueur du monstre dans les herbes du marécage? Que n’ai-je asséné sur lui, quand il gisait dans le bain, le coup de l’épée déjà brandie? Hélas! je ne savais pas alors ce que je sais aujourd’hui!

—Iseut, que savez-vous donc aujourd’hui? Qu’est-ce donc qui vous tourmente?

—Ah! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel me tourmente et cette mer, et mon corps et ma vie!»

Elle posa son bras sur l’épaule de Tristan; des larmes éteignirent le rayon de ses yeux, ses lèvres tremblèrent. Il répéta:

«Amie, qu’est-ce donc qui vous tourmente?»

Elle répondit:

«L’amour de vous.»

Alors il posa ses lèvres sur les siennes.

Mais, comme pour la première fois tous deux goûtaient une joie d’amour, Brangien, qui les épiait, poussa un cri, et les bras tendus, la face trempée de larmes, se jeta à leurs pieds:

«Malheureux! arrêtez-vous, et retournez, si vous le pouvez encore! Mais non, la voie est sans retour, déjà la force de l’amour vous entraîne et jamais plus vous n’aurez de joie sans douleur. C’est le vin herbé qui vous possède, le breuvage d’amour que votre mère, Iseut, m’avait confié. Seul, le roi Marc devait le boire avec vous; mais l’Ennemi s’est joué de nous trois, et c’est vous qui avez vidé le hanap. Ami Tristan, Iseut amie, en châtiment de la male garde que j’ai faite, je vous abandonne mon corps, ma vie; car, par mon crime, dans la coupe maudite, vous avez bu l’amour et la mort!»

Les amants s’étreignirent; dans leurs beaux corps frémissaient le désir et la vie. Tristan dit:

«Vienne donc la mort!»

Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissait plus rapide vers la terre du roi Marc, liés à jamais, ils s’abandonnèrent à l’amour.

V

BRANGIEN LIVRÉE AUX SERFS

Sobre toz avrai gran valor, S’aitals camisa m’es dada, Cum Iseus det a l’amador, Que mai non era portada.

(_Rambaut, comte d’Orange._)

Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde au rivage. Tristan la prit par la main et la conduisit devant le roi; le roi se saisit d’elle en la prenant à son tour par la main. A grand honneur il la mena vers le château de Tintagel, et, lorsqu’elle parut dans la salle au milieu des vassaux, sa beauté jeta une telle clarté que les murs s’illuminèrent comme frappés du soleil levant. Alors le roi Marc loua les hirondelles qui, par belle courtoisie, lui avaient porté le cheveu d’or; il loua Tristan et les cent chevaliers qui, sur la nef aventureuse, étaient allés lui quérir la joie de ses yeux et de son cœur. Hélas! la nef vous apporte, à vous aussi, noble roi, l’âpre deuil et les forts tourments.

A dix-huit jours de là, ayant convoqué tous ses barons, il prit à femme Iseut la Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Brangien, afin de cacher le déshonneur de la reine et pour la sauver de la mort, prit la place d’Iseut dans le lit nuptial. En châtiment de la male garde qu’elle avait faite sur la mer et pour l’amour de son amie, elle lui sacrifia, la fidèle, la pureté de son corps; l’obscurité de la nuit cacha au roi sa ruse et sa honte.

Les conteurs prétendent ici que Brangien n’avait pas jeté dans la mer le flacon de vin herbé, non tout à fait vidé par les amants; mais qu’au matin, après que sa dame fut entrée à son tour dans le lit du roi Marc, Brangien versa dans une coupe ce qui restait du philtre et la présenta aux époux; que Marc y but largement et qu’Iseut jeta sa part à la dérobée. Mais sachez, seigneurs, que ces conteurs ont corrompu l’histoire et l’ont faussée. S’ils ont imaginé ce mensonge, c’est faute de comprendre le merveilleux amour que Marc porta toujours à la reine. Certes, comme vous l’entendrez bientôt, jamais, malgré l’angoisse, le tourment et les terribles représailles, Marc ne put chasser de son cœur Iseut ni Tristan: mais sachez, seigneurs, qu’il n’avait pas bu le vin herbé. Ni poison, ni sortilège; seule, la tendre noblesse de son cœur lui inspira d’aimer.