Le roman de Miraut - Chien de chasse
Chapter 8
Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale, n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir.
Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des corbeaux et au déterrage des taupes.
Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies, à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.
L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus en plus et le bouleversait profondément: sa queue, quand il tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible, ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même, à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui émettait des émanations si particulièrement excitantes.
[Note 12: À maintes reprises]
Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, suivre le premier avec espoir de l'attraper.
Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion. De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce serait un jour un maître lanceur.
Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres chiens pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien; plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil dans le canton.
Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment arrosés par des confrères inconnus.
--On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la source de Bêche.
--Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là, approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.
--C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop gosse pour penser à ces affaires-là.
De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que respectueuse les mâles la suivaient de l'oeil, craignant la trique du chasseur.
On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les oreilles.
D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et filait; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi, passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire; puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la queue de côté et attendit.
Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en évidence le postérieur sous le nez.
L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt, puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup de langue; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore.
C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute, obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles.
Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en voulut faire autant.
C'était ce que demandait la chienne.
Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle du jeu. Après quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bête en amour alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mécanique et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et profondes de son geste? On ne sait; mais bientôt il tenta de faire réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler.
Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une bonne grâce évidente à ses manoeuvres.
Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait, remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient jamais.
À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire.
Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux alentours et renifler aux portes.
Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement ses exercices.
--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gênes pas: il n'y a vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, salaud! et pour rien, naturellement; sacrée petite rosse, va! il s'en ferait crever.
Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses tentatives amoureuses.
--Hou! hou! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un salaud qui sera porté sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce.
Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui permettaient encore d'atteindre.
--Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien.
--Je te crois, approuva Lisée; hier au soir, il a levé la cuisse pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on en trouvait un sur pied...
Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.
Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait certainement passé par là.
--Doucement! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il est, le capucin. Là! là! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant du doigt une «rentrée», une brèche de mur.
Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et s'y enfila tout seul.
--Très bien, mon beau! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà.
Mais cela devenait sérieux.
Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança, écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire, le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.
Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.
Ah! ce fut une belle galopade.
«Bouaoue! bouaoue! bouaoue!»
--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait, tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité, Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu, mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami, c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait, çui-là: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer. Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore! Ah! la bonne bête, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen, qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards! Cochon de cochon! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une bonne bouteille.
Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de digne façon cette journée mémorable.
À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée, tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en revenant vers son logis:
--À six mois! bon Dieu! quelle bête! quel nez! Et quand je songe que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que je le tue!...
Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne et éclairée.
«Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore couchée?»
Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un entre-bâillement de rideaux.
Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.
--Ah! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il; je t'y pince en flagrant délit, chameau! Tiens, attrape ça et encore ceci, éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au derrière. Et je t'en vais foutre, moi!
Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, grognant et sacrant:
--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse! Sacré nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver ça!
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais d'emmener son chien avec lui.
Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la chasse durant plus de trois longues heures.
Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la maison.
Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec l'autorisation de son maître.
Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe, allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air entendu, lui disait simplement: «Va!» Bellone comprenait et, sans s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la forêt.
Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette expédition nocturne et cette partie de plaisir.
C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un morceau de fer.
Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les babines, s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements de Miraut.
À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, ne manqua pas non plus de saisir.
Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait un peu plus loin.
--Vas-y! va! proféra-t-il simplement.
Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt.
Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation, il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou de la haie du grand clos.
Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent dans la direction de la coupe.
Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.
--Eh bien? s'exclama-t-il simplement.
--Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre et il n'a pas été difficile à débaucher; ah, ma foi non! je n'ai eu qu'à lui faire signe.
--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa peau et ses viandes.
--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée; il n'est pas mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine de chasse.
--As-tu déjà songé à tes munitions? s'inquiéta Philomen.
--Oui, répondit Lisée; pour les cartouches de lièvre, je commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être sûr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant à la poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et, pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus.
--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise cartouche dans mon flingot; s'il échappait, je ne pourrais m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.
--Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa bouche.
Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre et d'un autre encore.
--Ils ont déjà lancé.
--Non, non! pas encore, écoute bien!
Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les inondait d'une joie pure.
--Eh bien! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout d'un instant.
Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent leur causerie en remarquant à voix haute:
--Ils le ramènent!
Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se perdit encore et Philomen affirma:
--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur courir après; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant.
--Et moi itou, répondit Lisée.
Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa le verrou, gagna son lit et s'endormit.
Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.
--Cré nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empêcher de s'exclamer avec admiration.
Et il revint se coucher, tout content.
Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue, sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les flancs.
Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements très tendres en se dressant contre ses genoux.
C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le même état.
--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger, elle pionce dans un coin et ne réclame rien.
--Lui aussi, affirma Lisée.
--C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux, qu'ils y goûtent de temps à autre: ça les encourage et ça les dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien.
Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée, ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.
Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de petites plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, partait quand même seul à la chasse.
Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la maison.
Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long jappement un peu rageur sous sa fenêtre.
Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de la cuisine.
La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale bête l'avait empêchée de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr, ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre.
* * *
Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant le chargement des cartouches.