Le roman de Miraut - Chien de chasse
Chapter 3
Il décida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et que, de là, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale, de façon que le chien pût avoir une idée d'ensemble du pays qu'il allait habiter.
Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout seul.
Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité dans la cour, toutes les poules, effarées de cet être qu'elles n'attendaient point, s'enfuirent et s'envolèrent à grands cris et grands fracas, tandis que le coq, les plumes hérissées, la crête au vent, piaillait des roc-cô-dê! menaçants et furieux, tout en se retirant, lui aussi, avec prudence.
Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-être transformer en offensive vigoureuse son élan en avant, lorsqu'un mot du maître, haussant le ton, le rappela à lui:
--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules tranquilles! Allons, viens ici!
Comprenant qu'il avait peut-être fauté, Miraut, quêtant un pardon et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lisée, puis, absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitôt.
Un petit bâton sollicita son attention: il s'en saisit et, en travers de sa gueule, la tête haute, le porta fièrement jusqu'à la première bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans hésiter.
--Sale! petit sale! veux-tu bien lâcher ça! gronda Lisée.
Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son maître, laissa tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et allait chercher autre chose, quand il tomba tout à coup en arrêt, roide, entièrement immobile, figé sur ses quatre pattes.
--Allons, viens-tu? reprit son maître.
Mais Miraut ne bougeait pas.
--Viendras-tu donc, traînard! accentua Lisée.
Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans plus remuer qu'une souche, semblait médusé là, par quelque effrayant spectacle.
--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens voir ici ma Bêbê! Ah! on ne le connaît pas encore, çui-là! Allons, viens voir, viens, j'vas te présenter.
La chienne, en découvrant deux rangées superbes de crocs et en plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui, frétillant du fouet et tortillant du derrière.
C'était la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chassé de compagnie avec le vieux Taïaut ainsi qu'avec son maître et s'étonnait à juste titre de ce nouvel arrivant.
Lisée flatta la bête et appela Mimi.
En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois du plaisir et de l'appréhension, il s'approcha du groupe.
Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une brosse de chiendent, hautaine, les crocs montrés, le toisa de toute sa hauteur.
--Allons! allons! calma Lisée d'une voix conciliante, allons! tu vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons, puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une paire d'amis.
Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle, toujours digne et grave et sévère, l'inspecta minutieusement sur toutes les coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins plissé, ce qui témoignait du mépris, de la surprise ou de la sympathie, se promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mangé, au ventre pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et ailleurs pour en discerner le sexe.
Quand elle fut bien convaincue par deux inspections complémentaires que c'était un mâle, son poil s'abaissa, ce qui indiquait que la colère, la méfiance et la crainte étaient abolies. Et elle se laissa complaisamment lécher la gueule par Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable.
--Allons, c'est très bien, conclut Lisée en lui donnant une petite tape d'amitié sur la tête; vous voilà copains comme cochons, à présent.
Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa flânerie par les buissons et les haies, en quête d'os jetés ou de toute autre pitance plus ou moins haute en odeur et en goût.
On continua la traversée. Mais pas un azor du village, du roquet de l'abbé Tatet au semi-terre-neuve de l'épicière, n'omit de venir mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance.
On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil et dans le mufle, humbles et hésitants ou raides et rapides selon leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations sans nombre dont riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf toutefois la dernière, qui se trouva être un peu tendue.
Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse qui avait façonné son chien à son image, accueillit le passage de Lisée et de son commensal par sa bordée ordinaire et rageuse d'abois. Comme Miraut, déjà rassuré par la bonne réception des autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail haut, l'oeil clair, la queue frétillante pour une salutation cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines méchamment troussées, se précipita pour le mordre, certain qu'il croyait être de prendre sur celui-là, plus faible, sa revanche des injures et des mépris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renfermé, le moisi et la vieille pisse.
Miraut, sans défiance et quasi désarmé eût, sans nul doute, écopé d'un coup de dent, d'autant que Lisée, pour la centième fois de la journée, expliquait à son ami, le cordonnier Julot, la généalogie de son chien et ne prêtait guère attention à la querelle, quand la Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant terminé sa petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant qu'il allait au bois, se trouva là, juste à point pour empêcher un abus de force aussi traître que peu chevaleresque du roquet.
Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes à l'attaque, elle se jeta tout à coup devant Miraut, coupant l'élan de Souris, le défiant de sa puissante mâchoire, puis, prenant à son tour l'offensive, se précipita sur l'insulteur et lui pinça vigoureusement le derrière.
L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, décampa à toute allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient, surpris et interloqués de cette intervention si spontanée et si inattendue.
Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa protectrice qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrière, l'oeil encore tout plein d'éclairs de colère et le fouet frémissant.
--Hein! tu vois, constata Lisée; elle sent déjà que ce sera un crâne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie ensemble. Elle le défend comme si elle était sa mère.
--Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua son interlocuteur, elle ne l'aurait pas protégé. Entre elles, ces charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis que des mâles s'accordent parfaitement.
--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays.
--Oh! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes, l'avantage de tout oublier quand c'est passé, tandis que j'en connais, et toi aussi, qui, pour des sacrées morues de rien du tout, plus décaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas même bonnes à laver la buée, se saigneraient encore en souvenir de ce qui s'est passé il y a peut-être plus de trente ans.
--Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui ça dure: ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile.
--Ça ne m'étonne pas: ce sont les plus forts du pays. Dès qu'une femelle s'échauffe, ils sont là et, comme les autres filent doux devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que ça se passe. Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oubliée, qu'une nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du rouge poulet, ça ne finit jamais.
--La chiennerie, quand ça veut, c'est presque aussi cochon que l'humanité, affirma Lisée en manière de conclusion.
Et il sortit du village et prit à travers champs le sentier de la forêt, devancé par Miraut qui écartait toutes les mottes, s'arrêtait à tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, elle, le regardait un peu craintivement, à la dérobée, craignant qu'il ne la renvoyât à la maison.
Comme on était encore dans le temps de la chasse et que les travaux des semailles empêchaient Philomen de profiter pour l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant qu'après tout ça habituerait déjà un peu son chien et que ça commencerait son dressage.
Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les taupinières, puis revenait à toute allure se jeter dans les jambes de son maître, qu'il mordillait de ses jeunes dents.
Ce fut ensuite à Bellone qu'il s'en prit, lui sautant à la gorge, à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher, tandis que la bonne bête, un peu agacée, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse se passe, le laissait faire quand même tout en grognant de temps à autre.
Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le mordre, pour le faire cesser elle prit carrément le galop. Le jeune toutou voulut la suivre et prit son élan derrière elle, mais il n'était pas encore de taille à affronter à la course une bête aussi rapide et aussi bien découplée. Au bout d'un instant, il se retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n'avait point pris le pas de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les yeux rêveurs, s'en venait de son égale et tranquille allure.
Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant plus auquel aller, se mit à aboyer plaintivement puis avec fureur des deux côtés, tandis que son maître, riant de son indécision et de sa colère, le rappelait à lui d'un geste et d'un mot amicaux.
--Viens ici, viens! petit imbécile!
Un dernier coup d'oeil à la chienne qui gagnait la lisière du bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier aboi rageur à l'adresse de cette lâcheuse, et oublieux et déjà ragaillardi, Miraut revint lécher la main pendante du patron.
On arriva à la coupe.
Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais dès qu'il vit que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée, mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses propres moyens, à regagner les champs.
Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, excitaient sa juvénile ardeur.
De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle.
Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux. Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les oiseaux et veulent déterrer les taupes; plus tard, quand ils sont de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son compagnon:
--Allez! attrape-le, le «boussot» [7]!
[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois de la taupe.]
--Comment, tu ne l'as pas encore?
--Oh! oh! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du pied!
Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le bois.
Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit du sommeil de l'innocence.
--Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir, le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des blouses et des tricots pour te coucher dessus.
Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et l'emmena vers la maison.
CHAPITRE V
Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot dans son derrière de chien.
Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu auparavant.
Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître, divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et, s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage, elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à coups de sabots.
La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place sur le coussin, sous le poêle.
Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le canapé en lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de Miraut, en bons amis qu'ils étaient.
Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-être même l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.
Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était, jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement, l'avertissait en le priant de cesser.
D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables fantaisies.
Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui savait gré d'être gentil avec ses petits.
--Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les pattes en avant.
Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis, s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire de la chatte:
--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière! Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en crèvera «pasqu'il» y aura un salaud de chien à la maison. Ah! mais non! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon; il est là, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là, tu lui mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si ça lui chante.
Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande remise, près de l'écurie des vaches.
Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la première fois les avantages de la claustration.
Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit chien; la manière forte convenait à son tempérament; aussi, dès que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment Miraut:
--Allez, charogne! à la paille. Vite!
Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses amis les chats.
--Est-ce que tu vas obéir, sale bête? continua-t-elle.
Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le derrière du chien qui faisait la sourde oreille.
--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le faire obéir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse!
--Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée; on en fait ce qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là, valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon. Toujours aussi chameau! ...
--C'est ça, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que ton chien n'écoute rien.
--Il n'écoute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon petit, viens, appela doucement Lisée.
Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense, tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant, s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.
--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée; tu sais bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher.
Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.
Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, toujours suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.
--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien montée.
--Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur.
Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait préparée et le contraignit doucement à s'y coucher; puis il le flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter.
Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.
Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier de l'emmener.
--Reste! commanda assez énergiquement Lisée.
Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec, il ajouta, persuasif:
--Couche-toi, mon petit, voyons!
Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa décision, se précipita de nouveau pour sortir; mais Lisée se hâta, la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler en désespéré.
--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le village va croire qu'on s'égorge ici.
--Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la voix.
Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le délivrer.
Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.
Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de rancune farouche; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit.
Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.
Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le bruit des sabots de la patronne.
Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut, puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.
Il ne s'amusa point à regarder les murs: bien que personne ne le lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté; mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir.
Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea; il gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents s'enfoncèrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close.