Le roman de Miraut - Chien de chasse

Chapter 20

Chapter 204,030 wordsPublic domain

Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là.

À la troisième fugue il fut plus heureux; mais, craignant la Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres; il s'était caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la maison et de ne pas avoir visage de bois.

Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable. Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.

En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin. Obéissant lui aussi à son coeur, sans réfléchir le moins du monde, Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de raison de finir.

--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous êtes avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison: promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le marché.

La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M. Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la maison. Ce fut elle qui fit la réponse:

--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra toujours.

--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous.

--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh! sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai bien à lui faire entendre raison.

Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans le battre.

M. Pitancet prit acte de cette déclaration; il remercia le chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et déjà à recommencer à la première occasion.

Cette occasion ne tarda guère.

Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le revoir.

Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence de l'ennemie.

--Revoilà encore cette sale viôce! glapit-elle en le reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste! fous le camp! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la direction de Miraut.

--Va-t'en! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil; va-t'en!

Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et demander des précisions.

--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'élançant sur lui, tandis que Lisée--c'était la première fois--ne faisait rien, ne disait rien pour le défendre.

À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau, Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.

Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'oeil de son côté.

Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît: ainsi agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait portes closes.

--Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser coucher dehors.

--Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur.

C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus, lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis de le repousser: il baissa la tête et s'alla coucher.

Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva couché sur la levée de grange.

Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien, s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et quand même être recueilli.

Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et lui dire avec tout son coeur et toute son âme: «Voyons, puis-je aller près de toi?» Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait pas mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à la cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements d'épaule méprisants de sa femme.

Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs yeux.

M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus, elle se dit: «Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.»

Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale; il était crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un infirme ou un petit vieux.

Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à l'abandon.

«D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en reste pas moins un fameux trotteur.»

--Pauvre bête! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais dû le vendre, ajoutait-il.

Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une tentative encore et une suprême démarche.

Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le laisser revenir? Quelles scènes nouvelles à la maison! Ce serait intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa promesse.

D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un geste qui lui interdisait d'approcher davantage.

Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue, derrière les maisons.

Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému d'une espérance.

Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son coeur, à son sentiment, à son désir; mais la Guélotte parut.

--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des cailloux.

Et l'homme laissa faire.

Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et l'oeil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte où il s'arrêta.

Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué.

Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment lugubre et désespéré.

CHAPITRE IX

En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lisée de rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, mâchonna un juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et féroce de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. Mais incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée qu'une bête qu'il aimait tant allait crever misérablement de son attachement pour lui, lié par de terribles promesses, lié par la pénurie d'écus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila à l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le vin.

--Apporte-moi une chopine! commanda-t-il à Fricot, en entrant dans la salle de débit.

--N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça? répliqua l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher. On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.

--Apporte-moi à boire! réitéra Lisée qui ne voulait pas alimenter une conversation au cours de laquelle eussent éclaté sa colère, sa rage et sa douleur.

Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander une simple chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. Une chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de buveur réclame plus que ça: les bistros campagnards ne l'ignorent point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus loin, qu'ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut pour l'apaiser.

Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et plus désespéré que jamais, avait liquidé trois chopines; au bout d'une heure, il en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait tout, l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme un damné.

Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. Il ne s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la tête, absorbé qu'il était par ses pensées.

--Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit même plus bonjour aux amis?

Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pépé, son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son coeur, il ne sut pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu en mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.

--Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il.

--Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma première grande sortie aujourd'hui, déclara Pépé. Ah! il y a pourtant longtemps, plus d'un mois que je désirais venir et que j'aurais voulu tout apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle m'immobilisait là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a dit que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous sommes venus directement te retrouver.

--Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lisée: vous l'avez entendu?

--Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi ne pas nous avoir prévenus?

--Il n'y avait plus le sou à la maison; la vieille a tant gueulé qu'on allait être obligé de vendre une vache, que ce serait la misère, que ça continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cédé; mais, mes vieux, si c'était à refaire...

--Si tu m'avais seulement envoyé un mot! Pourquoi, bon Dieu! n'être pas venu me voir?

--J'ai été pris à l'improviste. Je ne me doutais pas que cet imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. Mais il nous est tombé dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et j'ai laissé faire. Je suis un lâche! Écoutez cette bête et dites-moi si elle ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.

--L'autre ne vient pas la rechercher?

--Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux Miraut!

--Si tu nous avais dit que ce n'était qu'une question d'écus, j'en ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans ça!

--C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser.

--Tu n'as pas juré de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne sommes pas des loups, cré nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquiète pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu pourras.

--C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lisée. Ah! tu as raison! C'est ça! Merci, mon vieux. Merci!

--Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros.

--Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir.

--En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard à ton particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous.

Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois amis, de concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était pas dans un sac.

Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli têtu, les yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant:

--Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver à la maison; je vais pendant ce temps arranger moi-même mes affaires.

--Bon! Entendu! acquiescèrent les deux autres.

Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, ouvrit brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.

--Où vas-tu? interpella sa femme, soupçonneuse, en le voyant repasser, l'instrument d'appel à la main.

--Ça ne te regarde pas!

--Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu es payé et je te défends bien...

--Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et vivement! continua Lisée.

--Je ne veux pas que tu passes, s'époumona-t-elle, rouge de colère, se campant devant son mari et lui barrant le passage.

--Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacré chameau! Eh bien! je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le maître ici.

Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade puissante, il l'écarta.

--Grande brute, assassin, voleur de chien! râla-t-elle en se précipitant, griffes dardées sur lui.

--Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non! Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damnés, moi et cette brave bête, de le faire crever, lui, et de me faire blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans; ce n'est pas assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que je plie comme un gosse et que j'obéisse comme un roquet! Eh bien! nous allons voir.

Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute volée une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui démolit le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté autant que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin qu'il était le maître et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le voulait.

--Dis voir encore un mot! menaça-t-il après cinq minutes d'une telle danse.

--Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche! continua-t-elle.

Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à la chambre haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien fini et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait...

--Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je vais te faire ton paquet!

Et il sortit, la corne à la main.

À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrêta net dans son hurlement.

Un nouvel appel pressant succéda au premier en même temps que la voix de Lisée criait presque aussitôt:

--Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite!

Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore après tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux, demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore une embûche.

--Viens, Miraut! répéta Lisée en frappant son genou de la main, geste qui lui était familier pour appeler son compagnon de chasse.

Miraut ne pouvait plus douter.

Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y roula, lui lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage, lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa joie, tout son bonheur.

Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé et le gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du clos.

Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait annoncé la volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le prix au richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou moins dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, qu'il serait lâche et criminel de laisser mourir une si bonne bête, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, que c'était folie de croire que Miraut pourrait s'habituer à un autre maître, que l'expérience des derniers jours le prouvait mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine, lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les trois cents francs que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut.

Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fête à eux aussi, mais il revint de nouveau à son maître.

--Pauvre vieux! il crève de faim! Dire que j'ai pu le laisser jeûner si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il à ses amis.

Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait comme son ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper, de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et réconfortante gamelle de soupe.

Miraut était tellement content que, malgré sa misère, il y toucha à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il ne l'abandonnât.

--N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lisée. C'est fini maintenant, nous ne nous quitterons plus.