Le roman de Miraut - Chien de chasse

Chapter 18

Chapter 183,947 wordsPublic domain

--Lisée, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de nous, aie pitié de moi! Jamais tu ne retrouveras peut-être une telle occasion; songe à la vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que ce ne serait sûrement pas tout, que les gardes t'en veulent, que les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils nous ruineront jusqu'au dernier liard.

--Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur.

Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lisée; il se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait:

--Allons, topez là, et serrez-moi la main, c'est une affaire entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai laissé mon cheval.

CHAPITRE V

--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse déjà un peu pour partir! Lisée va vous conduire à sa niche, proposa la Guélotte.

--Je le connais déjà, moi, répondit l'acquéreur.

Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser, en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.

--Le voilà! annonça-t-il en le désignant du geste.

Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il parla affectueusement.

L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que se porta d'instinct le regard du chien.

Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa manière.

De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique, de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que l'on voulait se dire et rien que ça.

Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux deux un pacte secret le concernant.

Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la tristesse et l'étonnement.

Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance. Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le sentir.

--Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val.

Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.

Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler, de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine. Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire, les deux hommes se rendirent à l'auberge.

--Comment avez-vous su que mon chien était à vendre? questionna Lisée.

--Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de chasser cet automne, je me suis dit: «Puisque tu n'es pas très habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est nécessaire.» C'est pourquoi, après votre dernière condamnation, j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre parler de le garder, et je suis venu.

--Mon pauvre Miraut! gémit Lisée.

--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné chez moi; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.

--Une si bonne bête! reprenait Lisée.

Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et désespéré, entamait l'éloge de son chien.

--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; dès qu'il est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre, pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des doublés et à des crochets, ah! mais non! Les lièvres ne la lui font pas à Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne vous le ramène pas.

Et Lisée continuait:

--À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous nous quittions! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir les portes, méfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes quand ça lui dit; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer les portes, ce n'est pas son affaire; une porte fermée le gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, monsieur Pitancet, il se fout du reste.

--J'espère qu'il s'habituera assez vite: toutes les bêtes s'habituent au changement.

--Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah! vous avez de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.

--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps en temps?

--Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il; mais avec lui, ah là là! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a rien à faire; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire: souvent les grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les salauds! et pas un ne m'a aidé dans mes procès); eh bien! dès qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas, malgré la distance, il se sauve et revient me voir.

--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse l'encourager à recommencer.

--Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j ai passé de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas.

--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la voiture, décida M. Pitancet.

Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à lui.

Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu, et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la porte.

Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt: celui de Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage aux deux hommes.

Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se sentit sacrifié et perdu.

Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus cruelle que le malheur lui-même; elle faisait pour l'heure battre à grands coups le coeur du chien.

--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet; viens près de moi, voyons!

Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête pour cacher son émotion.

--Grand imbécile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien!

Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au dehors:

--Viens, mon petit!

Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits abois tendres et tristes.

Le chasseur ne résista pas: il s'accroupit devant le chien et longuement l'embrassa et lui parla:

--Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous!

La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il trouvait un pouce carré de chair.

--Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas tant.

--C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur, emmenez-le! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger plus longtemps les adieux.

--Si on peut être bête à ce point-là! marmonnait la Guélotte.

Lisée lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et défaire le marché.

On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu, il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre.

--Allez, charogne! grogna la Guélotte en le poussant par derrière.

Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté.

--Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M. Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je prendrai par la route du village et vous par le verger.

Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait.

--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il.

Le chien avait suivi d'un oeil farouche le départ de l'inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier du clos.

Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter comme un enfant.

Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège, Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant malencontreusement sous les roues.

Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait en lui parlant.

Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son cheval.

Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément.

Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement. Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne.

--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer?

Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier un peu son chagrin.

CHAPITRE VI

Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, attendaient Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val.

Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, sans résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses autres pièces encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le tour du propriétaire afin qu'il pût prendre, dès son arrivée, l'air de la maison.

Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais Miraut différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine par politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et revint à la cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.

Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger: il trempa le bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.

--Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer; tu as le mal du pays, je comprends; mais ça passera. Allons, viens ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne.

C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à table, uniquement préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à leur goût, très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le décider à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala en les mâchant.

--Allons, espéra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien caressé, bien dorloté, quel est celui qui n'oublierait pas?

M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore guère Miraut.

Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien, tous ses désirs convergeaient sur une seule idée: sortir; sur ce seul but: retourner à Longeverne.

Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte accoutumée, un besoin pressant.

--Il est propre, approuva le patron; conduis-le à l'écurie, il se soulagera tant qu'il voudra.

Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à l'écurie.

«Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces affaires-là», pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y conduire, mais après avoir prudemment passé une laisse dans le collier de la bête.

Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit que, pour l'instant du moins, son truc n'était pas bon; mais pour ne point laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou prou, la vessie des chiens étant inépuisable.

M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais décidément le chagrin était trop profond, l'estomac trop contracté et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le coussin qui lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans relever vivement la tête et écouter avec attention.

--Petite canaille! menaça doucement et en souriant son nouveau maître, tu cherches à filer à l'anglaise; mais sois tranquille, j'aurai l'oeil et le bon!

Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour l'habituer à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât plus vite à eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin dans la salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient avec leurs chambres respectives.

En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se laissant faire, les regardait de son air triste et très doux qui semblait leur dire: «Je vois bien que vous êtes de braves gens et que la juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais laissez-moi partir tout de même.»

Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à son désir.

Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère revue des portes et fenêtres de la maison.

De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était possible; il passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à Longeverne, jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier, étaient plus compliquées que celles du père Lisée, paysan, et Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il n'arriva point à en pénétrer le secret.

Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, tout sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.

M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, l'appelèrent; il parut remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas plus loin ses témoignages et démonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes de gestes et de mots et on le félicita tout particulièrement d'avoir si bien mangé sa soupe.

Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut écoutait avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout attendri.

--Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme.

Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé une laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux.

Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout de même il était content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays, ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin filer où il voudrait.

Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.

Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une vallée, fort jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit pays tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et fort renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, avec ses forêts et ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant l'horizon.

Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelèrent à Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à suivre le maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait, écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait déjà intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.

Il examinait tout d'un oeil soupçonneux; il aperçut d'autres chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient; sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni vus; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui étaient étrangers.