Le roman de Miraut - Chien de chasse

Chapter 17

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C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lâche pas un lièvre aussi stupidement,--il prît un contour assez large pour passer hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur dos.

--C'était un peu trop fort!

Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.

Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se précipitèrent tous en choeur pour le pincer.

Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de partout les képis se montraient et il se retourna juste pour tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait vigoureusement au collier.

Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de reconnaître le coupable; le nom d'ailleurs était lisible sur la plaque, le chien était pris et bien pris.

Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage interrompu; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à Longeverne.

Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant à son domicile légal.

Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité, et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.

--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en dehors des époques réglementaires; mes gardes ont des ordres formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs, ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première fois que cela vous arrive; les notes retrouvées dans les dossiers de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez!

C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la vigilance des forestiers.

Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte:

--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir? Pour combien de sous en allons-nous être? Et ça ne fait que commencer. Voilà, aussi! Si tu m'avais écoutée quand le juge de Besançon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de trop déjà. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en courant sur le chien, le poing levé.

--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas, interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-être bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut!

--Oui, c'est ça, c'est bien ça! Plains-le! Comme si c'était lui et non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre! Une charogne qui n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prédit quand tu me l'as amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.

Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit dont son chien s'était rendu coupable.

Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit avec force détails plus ou moins techniques et vaguement grotesques les ébats et évolutions du chien.

«Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée transversale, nous... accompagné de...» Suivaient les noms de tous les forestiers présents.

Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre; heureusement, le sang-froid du dit garde général... etc., etc.

Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux, député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici, il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une situation.

Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour; aussi écopa-t-il de l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi, particulièrement soignée.

Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, décrets, arrêtés et règlements en vigueur.

Lisée paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté, d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce les plus grandes et les plus éclatantes vérités.

--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces salauds-là, on n'est jamais les plus forts!

Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore:

--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore ça qu'une jambe cassée!

CHAPITRE IV

La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés sur le budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier procès-verbal: il dut subir l'audition de véhéments discours, nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, entendit plus d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très profane, n'en devenait pas moins assommante à écouter.

Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations et les plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait, à juste titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider le seigneur et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux pour le bon équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

--Une fois n'est pas coutume, répliquait Lisée. Quel est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est exposé une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le goulot de la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux écus pour t'être prise de bec avec la femme de Castor?

Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe quelques heures et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour la réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois.

On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni sortir sans autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui permettait pas de s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on interdisait au chien la rue, et plus encore la forêt, la tentation chez lui grandissait de se promener et le désir de courir et de chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son cerveau.

Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les muscles crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à quelques maillons du collier. Avec des précautions inouïes afin que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit toutes les portes et, sans délai, fila vers la forêt.

Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas donné le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.

Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de cette sorte d'individus: «C'est une belle vache!» calomniant ainsi gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très intelligente, de mammifères domestiques.

Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut: il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers. L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: «Viens, Miraut; viens, mon petit», et il sortit même de son sac un morceau de pain qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu grossier.

Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de dire à Roy: «Imbécile, pour qui me prends-tu?»

S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires, il eût certainement ajouté: «Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de pain.»

Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous ses pattes de derrière.

Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment:

--Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien?

--Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous voir mon chien?

--C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien.

--Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-là, par exemple! Mon chien est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bête bien élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des grossiers et à des malappris.

--Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous auriez du mal de l'exhiber.

--J'aurais du mal? Il est là derrière cette porte; mais vous ne le verrez pas; ah! non! je vous défends bien de le voir, vous n'avez pas le droit d'entrer chez moi.

--Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais je vais requérir le maire et nous allons bien voir.

Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez Lisée.

Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'exécuter, et Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise.

Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chaîne cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû rencontrer quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était que pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.

--Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne: tenez, venez voir, ce n'est pas de ma faute.

--Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien à voir. Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontré, chassant au sentier de Bêche.

--S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lisée.

--Je dis «chassant», affirma le garde; je suis agent assermenté et vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis la plus grande mauvaise volonté à en convenir et que j'ai dû recourir à l'autorité municipale pour accomplir mon devoir et faire mon service.

Presque au même instant, Miraut lançait.

Roy ricana:

--Vous l'entendez, vous ne nierez plus.

--Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas et voilà tout.

--La cause est entendue, je m'en charge, menaça l'autre en s'en allant.

Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une savonnée, elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.

--Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempêta-t-elle.

Et les lamentations, les larmes et les imprécations reprirent, s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.

Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut qui avait une valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme d'argent, mais de chercher à le vendre.

--Tant que nous l'aurons, ce sera comme ça, ajouta-t-elle. Nous n'échapperons pas! Tu es signalé partout maintenant, on nous tombera dessus: il nous ruinera.

La chose était grave.

Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa marche et empêchait sa course.

Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à le casser? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête de l'ouverture étroite? Nul ne sait; toujours est-il que deux heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse mouvementée.

Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal: premièrement, pour vagabondage; deuxièmement, pour manque de collier; troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant entendu Miraut.

Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle somme.

Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé pour payer les frais.

Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire lui-même.

On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui remettant une nouvelle entrave.

Mais la malchance, c'est la malchance; les précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber, il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait, ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes étaient en tournée du côté de Longeverne.

Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un malfaiteur de grand chemin.

--Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvés là, eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, votre chien aurait bien pu crever où il était.

Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié étranglé, avait attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel. Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même occasion, pincé.

--Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procès-verbal de vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de même par cette déveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne foi et de l'honnêteté de Lisée.

Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la rage. La Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant qu'il lui «suçait le sang à petit feu», qu'il voulait la faire mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être aussi bête et bien d'autres choses encore.

--Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite et qu'il dise à son ami que Miraut est à vendre.

Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il partit immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et les événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. Cependant la Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas recevoir de réponse et Lisée, pour la faire patienter, émettait l'opinion que l'amateur était sans doute muni ou avait probablement changé d'avis à ce sujet.

Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, et demanda sa maison.

Il se présenta bientôt, et, après les salutations d'usage, aborda nettement le but de sa visite.

--On m'a dit que vous aviez un chien à vendre.

Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en ses lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit, protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son intention, il avait depuis réfléchi et était revenu sur une décision prise un peu trop à la légère.

Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir l'orage et se prépara à tenir tête.

--Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier procès-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-être; nous serons obligés de nous séparer d'une de nos meilleures bêtes; nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon saoul pour que tu conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misères!

--C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n'ai pas besoin d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui se ficheront de moi quand je serai mort.

--Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de fatigues et de privations.

L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la scène pénible qu'il provoquait en disant:

--J'en offrirais un bon prix.

--J'en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq cents francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'année dernière.

--Ça t'a bien réussi! ragea la Guélotte. Combien en offrez-vous? demanda-t-elle au visiteur.

--Vous n'en trouveriez certainement pas la moitié à l'heure actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain âge, et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.

--J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une occasion d'atermoyer.

--J'en donne trois cents francs tout de même, se reprit l'autre. Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose.