Le roman de Miraut - Chien de chasse

Chapter 16

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Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin, lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet des motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires dont l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que c'était un bateau qu'on lui montait.

Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la mauvaise volonté persistante de la bête, lui avait, dans un accès de colère, envoyé dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de trop près par la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone était due à un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste dans la direction où elle quêtait.

Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Côte chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient comme si elle eût pu les comprendre:

--Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand même.

Cela lui serra le coeur. «Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce n'était pas une blague.» Et, songeant à la docilité de la bonne bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le besoin de se moucher.

La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi, quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, car la chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait jamais mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à leurs jeux.

--Où est le patron? s'enquit Lisée.

--Sur son lit, à la chambre du fond.

Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.

--Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur le côté, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur; dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça s'est-il passé?

Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure contractée et ses traits douloureux.

--Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tuée! Ah! bon Dieu de bon Dieu! Salaud de lièvre!

--Conte-moi ça, demanda Lisée.

C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué à Philomen un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres et il s'était dit le matin: «Puisque Lisée ne peut pas venir, laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les buissons.» Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le bras, prêt à viser.

Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de noisetiers et d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant comme un balancier d'horloge.

«Ça y est», pensa le chasseur, qui porta la crosse à son épaule; et, effectivement, le levraut déboulé filait aussitôt, sautant du buisson.

Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce misérable, après deux sauts en avant, crocha brusquement, retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du remblai.

Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà fermé dans la mise en joue, pressa la détente au moment juste où Bellone sortait du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête.

L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que l'oeil: la bête était tombée en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grègues, comme bien on pense, à belle allure.

Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur s'était agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que faire? L'emporter, la soigner? Le coup était trop mauvais pour qu'elle guérît; à quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et alors, désespéré, il avait repris son fusil et, les yeux embués de larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son second coup.

Bellone, tuée raide, gisait.

Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, dans un coin perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils avaient tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri d'un bouquet de houx.

--Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais, c'est trop triste!

Lisée le consola de son mieux:

--Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment à tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empêché, tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque aussi bien que moi.

--Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone!

--Ça, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous n'en est préservé. Le destin, c'est le destin: viens boire un verre ce soir à la maison, ça te changera un peu les idées.

Miraut fut très étonné, après plusieurs visites consécutives, de ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; à la longue, distrait par ses occupations journalières, il sembla l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le tréfonds de son être.

Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si malheureux accident, continua désastreuse.

Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et Philomen apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant un mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en était pas moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. C'était tout bêtement à la maison que le malheur lui était arrivé.

En préparant son manège pour battre à la mécanique, il avait chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et était tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.

Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les os en place et emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour deux mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.

Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive pas deux malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour: une semaine plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne savait au juste de quoi et que son maître en avait bien de la peine.

Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses amis, ses meilleurs copains étaient frappés; c'était d'un mauvais présage et il avait de sinistres pressentiments.

--C'est une année de malheur, prophétisait-il; vous verrez qu'à moi aussi il m'arrivera quelque chose.

Et il attendait, vaguement angoissé.

Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut.

L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour l'année à venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille d'une de ses soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si bonne bête.

La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c'est la civilité; elle savait se taire à propos et montrer figure généreuse quand le coeur n'y était guère.

Philomen, malgré sa décision--promesses de chasseurs sont comme serments d'ivrognes, vite oubliés--chassa de moitié, aussi souvent qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra, disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.

Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de goupil.

Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et on recommençait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu'à mettre geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que c'était meilleur que du lièvre.

Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes.

Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.

Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le débaucher, Miraut montrait moins d'enthousiasme à partir seul en chasse.

Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses diverses besognes, se couchant à proximité de son maître, sans grande envie d'aller plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des chiennes en folie; mais elles étaient depuis longtemps réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à s'inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, quand la température s'adoucit, que les arbres se prirent à bourgeonner et à feuiller, il sembla s'éveiller de sa léthargie et tendit assez souvent le nez dans la direction de la forêt; mais comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il résista assez longtemps aux poussées de son instinct.

Toute résistance a une fin; qui a chassé chassera encore, de même que qui a bu boira, et un beau soir, sans prévenir personne, il gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit très calme, son aboi forcené ravageait le silence.

Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui n'étaient point encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs portes purent l'entendre:

--Ce sacré Miraut, hein! comme il les mène tout de même!

--Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-là; il aime autant que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien, goguenarda sans trop de malice le père Totome en s'adressant à Martet qui rentrait, recru de fatigue.

Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que l'autre avait voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint aussitôt trouver Lisée.

--Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose comme ça; cet imbécile de Totome, avec son air bête, vient de me le faire remarquer devant témoins. Vous comprendrez que je suis forcé de sévir, je vais prendre ma retraite bientôt et je suis proposé pour la médaille, il suffit d'une dénonciation pour qu'on me rase et que je me brosse.

--Brigadier, répondit Lisée, c'est la première fois cette année; je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de procès-verbal.

--Ah! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que cette sale bête nous ferait des misères. S'il m'avait écouté! ... Dire qu'on nous en a offert un si bon prix et qu'il a refusé de le vendre!

--Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache à une bête; on s'attache bien à une femme et souvent, pour ne pas dire toujours, ça ne vaut pas un chien.

--Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.

Ils sortirent ensemble.

--Je vais vous attendre chez moi, déclara le brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.

Lisée, familier avec tous les passages et trajets des lièvres, écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il tenait le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de cette ruse, le maître put le saisir et lui passer une chaîne dans la boucle de son collier.

Mais quand le chien vit de quoi il était question et qu'on l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, d'un très vif mécontentement et d'une énergique volonté de poursuivre, envers et malgré son patron, le capucin qu'il avait lancé.

Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens conciliants, les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais gré, à le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui et craignait d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la tête basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se demandant quelle idée de folie avait pu subitement traverser ainsi le cerveau de Lisée.

CHAPITRE III

Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts, se livra tout entier à des méditations certainement pleines de misanthropie.

Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est permise à certaines époques et défendue à d'autres.

Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.

Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse, éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à narine délicate?

Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des idées particulières, originales et fort différentes de celles des hommes.

Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel et de simplicité.

Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir.

Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune l'animait; des idées de vengeance se présentaient et il balançait sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité de façon très pressante.

C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir s'exaspérant par la contrainte.

Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée lorsqu'il allait au village.

On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie du grand clos afin de prendre le sentier du bois.

Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Guélotte qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise? Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il respirait dans sa prison.

Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes, et bientôt il fut dans la cour.

Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de chercher pâture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de son désir et de sa volonté, son maître ou un autre: aussi garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les plus directes, du côté du sentier de Bêche.

C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre, il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin, l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y établir.

Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le verbiage inutile, les «ravaudages» sans fin, et s'il avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût échappé, momentanément tout au moins.

Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si malencontreusement l'interrompre dans son effort.

Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays.

Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur: celui-là devait en être.

C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa randonnée; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de Longeverne pour le balîvage annuel.

Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du double; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et toutes les pousses mal venues des différents «cépages» du canton.

Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se réunirent.

Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en eût du toupet!

La chose paraissait énorme.

Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux, puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire sur son collier le nom de son maître.

Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela aussitôt à lui tous ses hommes.

Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre, avançait à grande allure; toutefois, comme il savait regarder et écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre inattendue.

--Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers les broussailles.