Le roman de Miraut - Chien de chasse

Chapter 14

Chapter 143,819 wordsPublic domain

Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé, lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne heure.

Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus; seul Miraut, de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se reprenait à hurler.

--Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte.

Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions, tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait vivement.

Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se hélaient et déambulaient par les rues.

--Je vais aller voir, décida-t-il.

Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.

Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit rejoindre les chercheurs.

Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient: Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'était sinistre.

Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.

D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.

L'anxiété grandissait: on courait maintenant derrière le chien, dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de peur, hurlant plus lamentablement que jamais.

Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait l'accident: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un triste retour.

La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils; ils avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi, témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque fois qu'il passait devant leur maison.

Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux, inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lisée, dans tout le pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes pas capables?

--Miraut, c'est un sacré chien, disait-on.

Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de le rosser et de le faire jeûner.

La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens, déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût, au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel. C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la deuxième ou la troisième fourche et, de là, regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé.

Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait généralement par d'amicales engueulades.

Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.

--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée; autant ça que rien.

Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues queues ont marché sur les éteules; mais il y avait la prime, vingt sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du feu et se laissait complaisamment rouler.

Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.

Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau; mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les reins d'un coup de fusil.

Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à toute allure, lui sauta dessus.

En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est bernique pour le faire lâcher: Miraut, pincé, avait beau se secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.

Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.

Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.

Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant d'un coup de trique.

Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible mâchoire; il «donnait au ferme» alors, aboyant longuement pour inviter Lisée à s'approcher; mais, dès que le pas de l'homme retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus le dénicher.

Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des circonstances terribles pour le sauvage[16].

[Note 16: Voir _De Goupil à Margot (La tragique aventure de Goupil)_.]

Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres; c'était vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut n'avaient fait si mauvaise année; aussi le gibier, l'été suivant, foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de temps à autre, le soir, histoire d'en «sonner un» à l'affût, comme il disait.

Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la maison.

Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir, car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais de jour, c'était plus dangereux; aussi Lisée avait-il l'oeil sur son chien.

Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un beau matin. Il devait «savoir» un lièvre et connaître son gîte, bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le vallon de la fin dessus.

Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée, bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir vigoureusement.

Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et vint sans délai trouver Lisée:

--Pourriez-vous me dire où est votre chien?

Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête, s'excusant:

--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a fichu le camp comme ça, sans que je le voie.

--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que vous l'ayez envoyé; mais il n'en est pas moins en contravention, et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal.

--Pour la première fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je ne braconne pas.

--La première fois! ... La première fois! ... enfin, bon. Entre gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous allez partir me le chercher et faire bien attention une autre fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi, vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs n'admettraient pas... et puis si je permettais à un, il faudrait que je permette à tous! Non!

--Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare et s'en fut rechercher Miraut.

Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui lui interdisait tout galop.

Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois, pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un vieux bout de chaîne.

Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière d'un levraut dont il connaissait le gîte.

Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente désobéissance à ses ordres.

--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien?

--Sacré nom de nom! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa boule de quilles au cou.

Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait quand même.

--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet, mais quel animal enragé de vice! Avec un bout de bois d'un pied pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et cela le fatiguerait moins. Essayez donc.

On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa gueule et chassa sans dire un mot.

Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut désarmé par tant de constance et une si noble obstination; il le laissa faire et s'en revint au village.

--Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui. Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le gêne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper; mais enfin, comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de même un sacré chien!

CHAPITRE IX

Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'était pas dans tout le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût, un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel murger; il distinguait les jours où ces locataires maniaques préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent plus d'un capucin.

Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait, les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent échappé même à Lisée: «Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit à gauche, j'aurai l'oeil»; ou encore: «Oh, oh! voici une vieille connaissance; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui, le citoyen?» Selon la direction prise, il savait où la piste s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches pour démêler la nouvelle.

Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la vieille Fanfare.

Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement, un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire: c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles.

De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût, regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule.

Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des renards, elle faisant le chien et lui le chasseur.

Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien puisque, avant lui, c'était Turc; avant Turc, c'était Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.

Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui cherchaient jamais de querelles.

Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez, battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.

Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté.

Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et n'avait pas grand'faim,

mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi et fermenté!

Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées; que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants, des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--décidément, une sale race que les porte-jupons--était loin de professer à son égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de «serret».

Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux, qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la séparation.

Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lisée, brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s'il ne put parvenir à extraire du coeur de son chien tout sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter leur «Notre Père» sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs, commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.

Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice, leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.

Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde. Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus; il dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet, et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de lui sans envie d'y toucher.

Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.