Le roman de Miraut - Chien de chasse
Chapter 13
François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer la gorge pour l'étrangler; ceux qui étaient dessus piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en voulait; tous maintenant se détestaient; la mêlée était devenue confuse: on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas un n'était indemne; certains boitaient, les muscles des pattes troués, les os meurtris; d'autres saignaient et se léchaient; d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrémité de la queue rasée net d'un coup de dent; Tom, une oreille décollée, s'écartait; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la cuisse.
Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la plupart des combattants se retirèrent; de toute la bande restèrent Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour se soigner en paix.
Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux fanatiques qui veillaient malgré tout.
Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa surveillance.
Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin, sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.
L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, éventa tout de suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare, rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche de la maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques haies protectrices entre eux et le patron.
Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là. Fort de son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il se prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup qui lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était pas pour faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en administrant à l'invalide, que sa patte mettait dans un état d'infériorité notoire, une de ces piles magistrales, une volée de coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien vaincu et dépossédé de son antique privilège, se sauva à une centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si patiemment attendue.
Courbé sur son chevalet, au bout de quelques instants, François, ayant jeté un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place où elle était couchée.
--Sacrée garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court après; pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces salauds-là aux alentours!
Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un bâton à la main.
Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il découvrit le couple, attaché cul à cul, attendant stupidement que cela voulût bien se détacher.
Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux prisonniers sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se décollèrent.
--Bougre de cochon! grommela-t-il en s'élançant sur Miraut, qui ne l'attendit point.
Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'y avait plus rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration malgré tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé:
--Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de l'humanité. C'est égal, fripouille, dans deux mois il faudra que je m'appuie la corvée d'assommer ta progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-même comme... oh! quoique...
Et philosophiquement, François les laissa à leurs amours, et Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, eut la suprématie et fut le coq de tout le canton.
CHAPITRE VII
Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée connurent derechef les joies pures des matins de chasse.
C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, ce qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait pompé sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des rivières.
Les prés «grillaient», disaient les paysans; tout espoir de regains s'évanouissait et, dans la forêt, atteinte elle aussi, les frondaisons, précocement mûries et roussies, tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou les clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait considérablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour écarter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux produisaient un cliquettement comparable, quant à l'intensité, à une course de renard ou à une fuite précipitée de bouquin.
Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer lancer un lièvre; suivre une piste à plus de deux cents mètres au dehors du taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure volonté du monde et le profond désir et le merveilleux travail des chiens, on doit quand même rentrer bredouille.
Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient tous quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement ténues.
Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la chasse s'accrurent encore et se développèrent.
Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, rapprocha certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens de ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce fourré-ci de préférence à celui-là.
On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais si les chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès le début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine ou quelque chemin, c'était fini et bien fini; Miraut et Bellone, le nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur faisait tirer une langue de six pouces au moins.
Ah! c'est quelquefois un rude métier que celui de chien, et, la saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les pluies, cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau immédiatement, ce qui vous faisait éternuer des cinq minutes consécutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes, l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au point qu'il était absolument impossible de faire revenir le gibier quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer.
Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils soient, la soif ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après chaque partie, trempés comme des soupes, une heure après ils avaient l'agrément d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.
Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et des dangers étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères qui s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.
Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse frousse à Lisée. Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il s'était demandé qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son chien n'avait pas, en chasse, l'habitude de flâner.
«Bah! songea-t-il, c'est un hérisson qui l'épate, et il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends ça.»
Néanmoins, il alla se rendre compte; il était temps.
Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non point hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis que l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non moins fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse morsure.
--Ah! bon Dieu!
Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait épaulé et fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse, sautait tout droit en l'air sur place, des quatre «fers» à la fois.
--Tu l'échappes belle, mon ami, félicita Lisée.
Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.
--Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens. Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec de l'alcali, ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues. C'est de la foutaise, leur «armoniac», comme ils l'appellent; il faudrait, pour que ça fasse effet--et encore--être là tout de suite après la morsure. Et ça n'empêche pas les chiens de perdre tout odorat.
«J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, à la chasse: un quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, enflé, tellement enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un cochon gras prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce que j'ai fait? C'est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, une solide branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de tous les côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place, pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et déchirée par les aiguillons. «Il n'a pas plus bougé qu'une souche: je te l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours d'immobilité et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de ce moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.
«Il s'est même très bien guéri et je ne me suis pas aperçu que son nez ait été moins subtil, mais il était devenu craintif et froussard; à aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était en en faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.
«Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de telles étamines.»
On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche qui domine tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.
--Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce rasé! disaient les deux hommes en fixant la plaine aussi loin que possible.
Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, et, devant l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien sentir et de ne rien voir au-dessous d'eux.
C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immédiatement, comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. Cela se conçoit, l'oeil n'est généralement pour eux que le complément du nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris, et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la frousse.
Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point, et l'on continua à gravir le Geys.
Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette journée, bien d'autres étonnements.
Le désoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené à Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se baladaient ensemble ce jour-là.
Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie.
--Eh bien! on en abat?
--Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de lancer.
--Sale temps, vraiment!
--Pas un brin de regain.
--On n'a au moins pas le mal de le faire; ça fait qu'on est tous rentiers, maintenant.
--Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson a été bonne.
--Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans ce pays! fit remarquer Pépé.
--J'allais le dire, souligna Lisée.
--Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l'on trouvera du vin frais?
--Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez François: il ne refusera pas de nous donner à boire à nous et à nos chiens, puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a été du dernier bien avec sa chienne.
--Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pépé; allons chez François, j ai une pépie qui n'est pas dans un sac.
C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait religieusement conservée, en même temps que le litre, il apportait toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et plus conforme aux règles paysannes de bienséance et d'hygiène de casser une croûte en buvant un verre.
Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main gratuit, était un ami; aussi, dès qu'il le vit arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur «faire honnêteté», comme on dit là-bas.
Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tiré de l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son mari, d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.
Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est habituellement pour parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres et les litres se succédèrent sur la table; on n'avait rien de mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près disparu, l'appétit, par contre, était venu.
--Tu n'aurais pas un bout de lard par là et des oeufs à nous faire cuire? questionna Philomen.
--Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa François, toujours d'avis.
--Ah! et puisqu'on est réunis, zut! ça n'arrive pas si souvent, on va faire un peu la «bringue». Tu n'as pas un poulet bon à saigner? demanda le gros.
--Il y a tout ce qu'on veut, répondit François.
--Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil.
--Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée; si Miraut, qui a eu autrefois du goût pour ces sacrées bestioles, te voyait tirer sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste.
Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la pièce, sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.
Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et l'on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris impromptu savent en faire.
On raconta, ma foi, des histoires de chasses édifiantes et admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort savoureuses.
Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli quelques reliefs du festin, était en train de se torcher le derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, la queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de chaque côté des autres, il progressait de ses seules pattes de devant, son postérieur frottant le plancher en appuyant contre de tout son poids.
--S'il allait se planter une écharde dans le cul! s'écria François.
--Penses-tu qu'il n'a pas regardé avant! c'est un malin!
--Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pépé, l'histoire de Gargantua qui épata son paternel en inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre. Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des pattes au lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.
En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard. On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, lui dit:
--Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens.
Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et duquel il se détourna avec dégoût.
Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres bêtes à poil et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus extraordinaires et les plus bizarres qu'on pût rêver.
--C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lisée, et la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce côté-là.
--Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pépé, si on n'avait pas le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le père Noé était un sacré bougre, et nous lui devons tous une fière chandelle.
Comme Miraut revenait à la charge, Philomen conseilla:
--Montre-lui voir le miroir, ça l'épatera.
On décrocha du mur une petite glace et on la plaça devant le chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha tout près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.
Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains singes, de regarder derrière: son opinion était faite; s'il eût connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit que tout cela n'est qu'illusion, abus et vanité; il le pensa, du moins, ou quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin auprès des autres.
--Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en continuant de boire.
Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la dépense, qui ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé de l'ami François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très vivement.
--C'est malheureux, maugréait Pépé, je n'ai pas pu tirer un seul coup de fusil aujourd'hui.
--Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une vipère.
--Belle chasse! vraiment.
--On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on n'est pas des boeufs.
--C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins à ce qu'en disait le capitaine Cassard, un vieux dur à cuire pas très catholique, et à qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites saletés.
«--Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dévots?
«--Oh! répliquait le père Cassard, ils sont assez vieux pour être des vaches!»
--Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas dérouiller aujourd'hui; parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce!
--La belle affaire, je parie d'en faire autant!
--Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra le moins de plombs en sera pour l'apéritif.
--Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen; elle est quasi toute neuve, je ne l'ai portée qu'un an. Ma femme gueulerait salement!
--Ah! m... pour les femmes! À la guerre comme à la guerre! ordonna Lisée.
Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit feu sur la casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou assez pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.
Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un lièvre se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent de tous côtés en donnant. à pleine gorge.
Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais étaient très étonnés; au troisième, leur épatement grandit encore en voyant Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, Miraut, enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement devenu louf.
Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, montrant juste deux trous de plomb alors que les autres étaient littéralement criblées.
Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placés étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.
CHAPITRE VIII
Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit. Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.
--Ah! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien tout de même nous amener la pluie; il ne serait que temps, en vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis.
À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les cloches ou qu'il se trouva perdu.
Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que vers les deux heures du matin.
Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot.
--Ma foi, non, répondit Lisée; il n'y avait que nous quatre. Vous le cherchez?
--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à l'auberge.
--Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la Côte, plaisanta Philomen.
Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout haut, très étonné:
--On dirait qu'ils hurlent à la mort.
--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur à mon garçon!
Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils le dirent plus tard, une secousse au coeur.