Le roman de Miraut - Chien de chasse

Chapter 12

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Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort de coups de poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour échapper aux coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent pour s'excuser:

--C'est drôle, je l'ai pas entendu monter!

Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement; mais cela ne l'empêcha point de déjouer les ruses et les précautions de l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie à son ami.

Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers, tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.

Ah! la corne de cheval: quel régal exquis! Tous les chiens du village étaient les copains du forgeron Martin et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage. Très souvent un cheval était là, attaché par le licou à la boucle du mur, attendant son tour de ferrage.

Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de grands bouts odorants d'une belle couleur ambrée.

Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point à recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres amateurs en leur disant régulièrement:

--Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas péter chez moi!

Car on reconnaissait aisément, à la puissance asphyxiante des gaz qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée fructueuse à la forge de Martin.

Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison, et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle s'aperçut qu'il était de taille à se servir tout seul.

Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à ouvrir les portes des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et certains jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible, chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables bouts de lard.

Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais en fin de compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses semelles, convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus, c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant de faim, il en aurait fait tout autant.

Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tiède au fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve n'ayant pu être fournie à l'appui de cette accusation.

La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette grande charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond d'un pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient, ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.

Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fenêtre se contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses poils de barbe, quelques restes du corps du délit.

Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait son chien contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.

Comme le temps n'était guère favorable, Miraut n'était pas tenté d'aller pérégriner par les champs et par les bois, mais dès que les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il regarda plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone, libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse.

Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où elle trouva du fret et lança un lièvre.

Attentif instinctivement à tous les bruits qui l'intéressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. Reconnaissant les coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi qu'il fît, il n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu'il ne voulait pas venir, et filait à la voix.

Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. S'il s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait de son côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, comme les renards, attendait, légèrement dissimulé, la venue du capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d'un, mais en manqua pas mal aussi, car un lièvre qui n'est pas fatigué ne se laisse pas comme ça passer la dent en travers des côtes.

Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang, engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce que la chienne arrivât.

Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait violemment le tout en grognant férocement; au début, il hésitait à se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs forces, l'un à la tête, l'autre au derrière; ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du déchirement.

Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin.

Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix, qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise.

On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant soit peu se corsaient.

D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se précipitaient simultanément sur le malheureux et lui administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait, sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.

Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses délices.

Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique; pour ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os, griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée, partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au dernier vestige.

CHAPITRE VI

Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent canine mâle du pays. une grande perturbation.

Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientôt, devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors dressèrent le nez, humèrent à petits coups, reniflèrent longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, à la queue leu leu, tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondément émus.

Rien ne les retenait: fidélité au logis ou au maître, soif et faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de l'épicier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir à la pâture, lâcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois, quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on peut dire, son maître Lisée; le roquet de l'abbé Tâtet planta là toute idée de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine protectrice et prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le chemin des Planches.

Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient déjà autour de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on ne sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.

Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée terrible au cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement déchirée, avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas très sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.

François n'était pas encore à deux cents mètres du village que déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche en jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de concupiscence et de convoitise.

--Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'était encore aperçu de rien; allons! cette vache-là va encore se faire emplir si je n'y fais pas attention. Mais je vais la barricader sérieusement.

Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la brandit de façon significative, en prenant un air menaçant, afin d'empêcher les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas qu'il faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, lui n'était fichtre pas de cette catégorie; les autres, pour être moins réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop encore, au su du public, fait ses preuves.

Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la chienne la première, menaça d'un geste de son bâton les galants désappointés, mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et sans avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.

Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin de la ferme, tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux mêmes endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes, fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse, cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les mâchoires, sans même froncer le nez, continuant individuellement leurs recherches et investigations. La proie amoureuse était loin encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu certains d'obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés d'assiégeants: au centre et le plus rapprochés de la ferme, les gros, les grands, les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger le taciturne, quelques inconnus des métairies environnantes ou des villages circonvoisins; plus éloignés, les petits, les mesquins, les roquets, non moins ardents ni acharnés que leurs camarades, mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et les radées des premiers.

François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa besogne. Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils n'osèrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison; mais avec la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent peu à peu et cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et les barrières avaient disparu entre eux également: roquets, moyens et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir du siège à faire de cette place forte bien défendue, pour en conquérir la châtelaine, dame commune de leurs pensées.

Toutes les ouvertures de la maison de François furent tour à tour, et par chacun des galants, minutieusement visitées, sondées, vérifiées, senties, reniflées; mais le patron, qui savait à quoi s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que rien ne clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne manquait aucun carreau.

Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, négligé de fermer l'ouverture en carré qui se découpait dans le bas de la porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient pour aller aux champs.

Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, ils essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très poltron, se trouvait au dernier rang, s'avança lui aussi pour tenter l'aventure. Il était si mince, qu'il passa facilement la tête et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail touchant le seuil; mais, très enhardi par ce léger avantage, il tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le ventre comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il réussit tout de même à s'introduire tandis que les camarades, au dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, faute de grives on mange des merles, se laissât faire par ce méprisable animal.

Mais la bête n'était pas là. Prudent, François l'avait séquestrée dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui n'avait, pour toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.

Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien. Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses trottinements étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans leurs cages les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, étonnés et agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs chaînes et en meuglant avec fureur.

Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. François, réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son étable quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre saisit une trique et alla «clairer» ses vaches.

Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il était grand temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le fermier le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa trique dans les côtes et courut à sa poursuite.

Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bâton, car l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa la porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était difficile, la traversée laborieuse et François, baissant sa lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher son camp.

Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et l'emporta ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé avec un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.

--Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! Ça n'est pas gros comme le poing et ça veut sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, tu n'arriverais seulement pas, en te dressant, à lui lécher le cul!

Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et soufflant, le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les jambes, tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui arriver.

--Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi, à venir aux femelles, menaça le fermier.

Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, il prépara un vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au moyen de noeuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, à attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce fut préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit avec un vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit claquer son fouet fortement en hurlant à l'adresse des autres:

--Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en fasse autant!

Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.

Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt et général mouvement de retraite.

Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un instant avec cette grosse caisse particulière qui lui battait les fesses, s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard, repris par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient déjà revenus flairer les ouvertures et ronger les portes.

Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment à gagner le large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à la soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs à toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. Pas un ne déserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou de trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson un léger abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes allongées en une attitude héraldique, ils attendaient, la tête droite, le nez frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au premier bruit, à la première senteur, au premier signal intéressants.

Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait sortir la chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort, sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les pas et évolutions du maître et de la bête. Dès qu'ils furent rentrés, il y eut une ruée générale de tous ces mâles vers les lieux parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux endroits où la chienne s'était arrêtée, et ils léchaient, reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines, fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, lécher les premiers et compisser expressément le bon endroit.

Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à renifler sur cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le même siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel, dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir au derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de sa patronne.

Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et connaissait la cause de leur absence.

«Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la chose.»

Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait, malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin d'être parée pour toute éventualité.

Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de devant, et tandis que François, un instant distrait par une voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il n'aurait pas le culot...

Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail.