Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 9

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Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité de l'essai, il montra le creuset en terre réfractaire, priant chacun des assistants de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'étain, les charbons, le soufflet, les baguettes servant à remuer le métal en fusion, tout fut examiné. Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on le jeta dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur des charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre et le prenant pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet. Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air.

Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il les égaya en appelant l'alchimie «chaste débauchée», _casta meretrix_, car elle a un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble accessible à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par personne--_in nullos unquam pervenit amplexus_. Le médecin Marliani se frottait le front, grimaçait coléreusement en écoutant ce bavardage; enfin, il ne se contint plus et dit:

--Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? L'étain bout.

Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec précaution; il contenait une poudre jaune très claire, grasse et brillante comme du verre en poudre et sentant le sel brûlé. C'était la dissolution sacrée, le trésor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre philosophale, _lapis philosophorum_. Avec la pointe d'un couteau, il en détacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la jeta dans l'étain en ébullition.

--Quelle force supposez-vous à votre dissolution? demanda Marliani.

--Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de métal, répondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite, mais je pense bientôt atteindre une unité pour un million. Il suffira de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'écorce de noyer sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir dès le mois de mai des raisins mûrs! _Mare tingerem, si mercurius esset!_ J'aurais transformé la mer en or, s'il y avait assez de mercure!

Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise de messer Galeotto le faisait enrager. Il commença à démontrer l'impossibilité des transmutations en citant à l'appui les arguments scolastiques et les syllogismes d'Aristote.

L'alchimiste sourit.

--Attendez, _domine magister_, dit-il doucement. Tout à l'heure je vous présenterai un syllogisme qu'il ne vous sera guère facile de réfuter.

Il jeta sur les charbons une pincée de poudre blanche. Des nuages de fumée emplirent le laboratoire. Crépitante, la flamme s'éleva multicolore, bleue, verte, rouge. Les invités se troublèrent et madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long crochet de fer, souleva le couvercle du creuset rouge à blanc. L'étain s'agitait, écumait, clapotait. On recouvrit à nouveau le creuset. Le soufflet siffla; dix minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune.

--C'est fini! dit l'alchimiste.

On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et sonnant et brillant, devant les invités stupéfaits, un lingot d'or roula.

L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, dit triomphalement:

--_Solve mihi hunc syllogismum!_ Résous-moi ce syllogisme!

--C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la nature! balbutia Marliani consterné.

Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient inspirés. Il les leva au ciel et s'écria:

--_Laudetur Deus in æternum qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis, suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen._ Gloire à Dieu qui nous donne, à nous, ses indignes créatures, une part de sa toute-puissance. Amen.

A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique le lingot marqua une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie.

Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, lui serrant les mains.

Ludovic le More le prit à part:

--Me serviras-tu en toute foi et vérité?

--Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au service de Votre Seigneurie, répondit l'alchimiste.

--Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux...

--Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra me pendre comme un chien!

Après un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta:

--Je vous prierais seulement...

--Comment? Encore?

--Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.

--Combien?

--Cinq mille ducats.

Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme. Il se faisait tard. Le More craignait que Béatrice ne s'inquiétât.

Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit à chaque invité un morceau du nouvel or. Léonard seul resta.

V

Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui:

--Maître, comment vous a plu l'essai?

--L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement Léonard.

--Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer?

--Dans les baguettes qui ont servi à remuer l'étain. J'ai tout vu.

--Vous les avez examinées vous-même.

--C'en étaient d'autres.

--Comment? Permettez!

--Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard souriant. N'essayez pas de nier, Galeotto. L'or caché à l'intérieur de ces baguettes évidées, quand les extrémités en furent brûlées, est tombé dans le creuset.

Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage avait l'expression piteuse d'un voleur pris sur le fait.

Léonard lui mit la main sur l'épaule.

--Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.

Galeotto saisit sa main et, avec effort:

--C'est vrai? Vous ne le direz pas?...

--Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait cela?

--Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, après une infinie détresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que momentanément et pour le bien du duc, pour le triomphe de la science--parce que je l'ai véritablement trouvée, la pierre philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire que je l'ai ou à peu de chose près, vu que j'ai trouvé la voie à suivre--et là est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce sera chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte de la plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge?

--Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer Galeotto, dit Léonard, haussant les épaules. Vous savez aussi bien que moi que la transmutation des métaux est un mythe, que la pierre philosophale n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, la magie noire--comme toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur la preuve exacte et mathématique--sont des mensonges ou des folies--l'étendard enflé de vent des charlatans, derrière lequel court la populace bête, annonçant leur puissance par ses aboiements...

L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et consternés. Tout à coup, il inclina la tête, cligna malicieusement un oeil et rit:

--Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je pas un initié? Je sais que vous êtes le plus grand des alchimistes, le possesseur des précieux secrets de la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le nouveau Prométhée!

--Moi?

--Mais oui, vous, certainement.

--Vous plaisantez, messer Galeotto!

--Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous êtes cachottier et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des secrets de la science, mais jamais autant que vous!

Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher et ne put.

--Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il avec un involontaire sourire.

--Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, messer, que si Dieu lui-même descendait devant moi à la minute et me disait: «Galeotto, la pierre philosophale n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, aussi vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la trouverai!»

Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il écoutait curieusement. Quand la conversation s'engagea sur l'aide diabolique dans les sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire méprisant que le diable était l'être le plus misérable de la création, qu'il n'existait personne de plus faible que lui. Le vieillard ne croyait qu'à la toute-puissance de la science humaine, assurant que pour elle rien n'était impossible.

Puis, subitement, sans transition, il demanda à Léonard s'il voyait souvent les esprits des éléments. Lorsque son interlocuteur avoua ne jamais les avoir aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre avait un corps allongé, tacheté, fin et dur, et que la sylphide était bleu de ciel, transparente et aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants des pierres précieuses.

--Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont tous bons et charmants...

--Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à des élus, et non à tout le monde? interrogea Léonard.

--Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, des savants, des ivrognes et des gourmands. Ils aiment la naïveté et la simplicité de l'enfance. Ils ne vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse. Autrement, ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et se cachent aux regards des hommes.

Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire méditatif.

«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» pensa Léonard, ne ressentant plus de dédain pour les utopies alchimistes et cherchant à causer avec lui comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur de tous les secrets pour lui être agréable.

Ils se séparèrent amis.

Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel essai de l'huile de Vénus.

CHAPITRE V

«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE»

1494

«_O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non di voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita de sua necessari affetit. O stupenda necessita!_»

LEONARDO DA VINCI.

«O que ta justice est merveilleuse, Premier moteur, tu n'as pas voulu priver aucune force de son ordre et de ses qualités indispensables. O divine nécessité!»

(_Traité de mécanique de_ LÉONARD DE VINCI).

I

Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant rentré chez lui fort tard et en état d'ébriété, avait reçu de sa femme, selon sa propre expression, plus de coups qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour aller de Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se rendit chez sa voisine la fripière goûter au _miliacci_, sorte de gelée de sang de porc, Corbolo chercha dans ses poches les quelques pièces de monnaie échappées à la rapacité de la ménagère, confia la garde de la boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser.

Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il marchait sans se presser dans la tortueuse et sombre impasse, si étroite qu'un cavalier y rencontrant un piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive chaude, les oeufs pourris, le vin aigre et la moisissure des caves.

Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette de ciel bleu qui se détachait entre les maisons hautes, prenant plaisir à voir le bariolage des chiffons de toutes sortes, qui puaient au soleil, sur les cordes tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en se répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à exécution «_Mala femina, buona femina, vuol bastone._ Toute femme, bonne ou mauvaise, a besoin du bâton.»

Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là régnait un va-et-vient digne d'un marché. D'une porte à l'autre, malgré les cinq sous de droit d'entrée imposé par les fondateurs, une quantité de gens passaient, portant des bonbonnes de vin, des paniers, des corbeilles, des caisses, des planches, des poutres, des paquets, quelques-uns même conduisaient par la bride des mulets et des chevaux. Les prêtres chantaient des _Te Deum_ nasillards. Les lampes brûlaient devant les autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton, les chiens se reniflaient, des mendiants en haillons se bousculaient.

Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de badauds qui écoutaient avec un malin plaisir la dispute de deux moines. Le frère Cippolo, franciscain, à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur, fra Timoteo, dominicain, que François étant semblable au Christ de quarante façons avait occupé au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer ses stigmates des blessures de Jésus.

Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette thèse les plaies de sainte Catherine qui portait au front la marque sanglante de sa couronne d'épines, tandis que saint François en était dépourvu.

Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de l'obscurité de la cathédrale sur la place d'Arengo, la plus animée de Milan, encombrée de boutiques de petits commerçants, poissardes, fripiers, marchands de légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés sur cette place, et aucune loi, aucune amende n'avaient eu raison de leur entêtement.

--La belle salade de Valtellina, des citrons, des oranges! Voilà les artichauts, l'asperge, la belle asperge! appelaient les marchands de légumes.

Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que des couveuses.

Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines de raisins noir et blanc, de cormorans, de betteraves, de choux, de fenouil et d'ail, braillait désespérément «Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par ses cris gutturaux: «Arri! arri!»

Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes chantait une plaintive _Intemerata_.

Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée d'un collier de molaires, serrait entre ses genoux la tête d'un patient et avec des mouvements adroits de prestidigitateur arrachait une dent avec des tenailles.

Les gamins lançaient des toupies dans les jambes des passants. Le plus intrépide de la bande, le moricaud Farfaniccio, apporta une souricière, lâcha la souris et se prit à la pourchasser un balai à la main en criant d'une voix stridente et sifflante:

--_Eccola!_ _eccola!_ La voilà! la voilà!

En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une marchande obèse, la grosse Barbaricci, qui tranquillement tricotait un bas. Elle sauta, cria comme une échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en chasser la souris.

--Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien! criait-elle pourpre de rage.

Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait de joie. Au bruit, un homme portant un énorme cochon se retourna. Le cheval du docteur Gabbadeo qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand de vieille ferraille. Les écumoires, les poêles, les casseroles, les bassines croulèrent avec fracas, tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait brides lâchées en criant:

--Arrête, arrête donc, poivrière du diable!

Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient aux croisées. Au-dessus de la place tourbillonnait un ouragan de rires, de jurons, de cris et de sifflets.

Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier songeait avec un humble sourire:

--Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les femmes qui rongent leurs maris, comme la rouille ronge le fer!

Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le soleil, il les leva vers l'énorme bâtisse inachevée entourée d'échafaudages, l'église érigée par le peuple à la gloire de la nativité de la Vierge, _Mariæ Nascenti_.

Grands et petits avaient pris part à sa construction. A côté des merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau de la reine de Chypre, s'étalait l'offrande faite à la Vierge, par la vieille fripière Catherine, qui, en dépit de l'hiver rude, s'était privée de son unique vêtement chaud d'une valeur de vingt sols.

Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès de l'édifice, remarqua ce matin une tour nouvelle et s'en réjouit. Les maçons taillaient les pierres. Sur le débarcadère du Lagetto, près de San Stefano, non loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les barques, on déchargeait d'énormes cubes de marbre blanc qui scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies glapissaient; les ouvriers rampaient le long des bois ainsi que des fourmis.

Et le grand édifice montait, hérissait un nombre infini de clochetons et de tours blanches dans le ciel apuré--hommage éternel du peuple à la Vierge sainte.

II

Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de barriques, qui conduisait à la cave du tavernier allemand Tibald. Après avoir poliment salué les consommateurs, il s'assit auprès d'un sien ami, l'étameur Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits pâtés chauds au cumin--des _offeletti_--huma lentement une gorgée, croqua une bouchée de pâte et dit:

--Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais!

--Pourquoi?

--Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspiré, se marier équivaut à plonger sa main dans un sac plein de vipères pour en retirer une anguille. Mieux vaut être atteint de la goutte, Scarabullo, que d'être affligé d'une femme!

A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait à des mendiants affamés les merveilles d'une ville comme Berlinzona, capitale d'un pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec le caneton en supplément, où enfin existait une colline en fromage râpé sur laquelle vivaient des gens uniquement occupés à préparer du macaroni et des lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus en avait le plus. Et tout proche coulait une source de _vernaccio_--le meilleur vin de l'univers,--ne contenant pas une goutte d'eau.

Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée d'un petit homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles.

--Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant son vieux chapeau poussiéreux et essuyant la sueur qui inondait son front, messieurs, je viens du camp des Français!

--Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?

--Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi respirer... Je suis essoufflé. J'ai couru si vite... ne voulant pas qu'un autre avant moi vous apprît la nouvelle.

--Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel peuple est-ce les Français?

--Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche. Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en un mot, des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses de huit coudées, des brides en métal, des bombardes en fonte qui lancent des boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils à des monstres marins, féroces, avec les oreilles et les queues coupées.

--Sont-ils nombreux? demanda Mazo.

--Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur nous a envoyé pour nos péchés ce mal caduc, ces diables du nord!

--Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont nos amis et alliés...

--Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils sont pires que des ennemis... ils achèteront les cornes et mangeront le boeuf...

--Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les crois-tu nos ennemis?

--Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent nos arbres, emmènent nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi français est laid, malingre, mais très amateur de femmes. Il possède même un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu'à Naples, nous ne laisserons pas une pucelle...»

--Les misérables! cria Scarabullo en assénant un tel coup de poing sur la table que verres et bouteilles en tremblèrent.

--Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses pattes de derrière au son de la flûte française. Ils ne nous considèrent même pas comme des hommes: «Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins. Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez affamé un innocent adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre.» Nous les nourrissons généreusement et ils donnent les aliments que nous leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils ne contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc.

--Tu mens, Gorgolio!

--Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche! Écoutez encore, messere, leurs prétentions: «Nous allons, disent-ils, conquérir l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.

--C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille chose ne nous est arrivée.

Tout le monde se tut.

Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel:

--La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: «Le voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. O Florence, ô Rome, ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est passé! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le pardon du Seigneur!»

III

--Les Français! les Français! Regardez! disait Gorgolio en désignant deux soldats qui entraient à ce moment dans la taverne.

L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache rousse, au joli visage effronté, était sergent dans la cavalerie et s'appelait Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilloche, gros homme déjà âgé à cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux étaient légèrement gris.

--Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant sur l'épaule de Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin dans cette sacrée ville une chope de bon vin? Cette sale piquette lombarde vous gratte la gorge comme du vinaigre!

Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée s'allongea auprès d'une petite table, examina de haut les consommateurs, frappa sur la table avec une chope et cria en mauvais italien:

--Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas salé!

--Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand je pense au bourgogne de chez nous ou au précieux Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, mon coeur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. Buvons, ami, à notre chère France:

Du grand Dieu soit mauldit à outrance, Qui mal vouldroit au royaume de France!

--Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à Gorgolio.

--Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent les leurs.

--Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces coqs français, grogna l'étameur. La main me démange de les corriger!

Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre sur de petites jambes maigres, un imposant trousseau de clefs pendu à sa ceinture de cuir, servit aux Français un demi-broc de vin fraîchement tiré à la barrique, non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.

Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui sembla délicieux, puis cracha et fit une grimace de dégoût. Devant lui passa la fille du patron, Lotta, jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme ceux de Tibald.