Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 7
La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, avait été l'ancienne maîtresse de Ludovic le More. Béatrice à peine mariée, ayant appris cette liaison du duc, s'était prise de jalousie et avait menacé celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, Hercule d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement en présence des ambassadeurs qu'il n'attenterait point à la fidélité conjugale, en foi de quoi il avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme ruiné, servile, prêt à toutes les besognes.
Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit au duc. C'était un sonnet en l'honneur du nouveau-né; un petit dialogue dans lequel le poète demandait au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se cachait de honte et d'envie devant le nouveau soleil, le fils de Cecilia et du More.
Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.
--A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, que c'est samedi l'anniversaire de la naissance de la duchesse?
Bellincioni fouilla précipitamment les poches de son habit de cour misérable, en retira un paquet de paperasses sales, et parmi les pompeuses odes sur la mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva les vers demandés.
--Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par Pégase, vous serez content!
En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes comme d'instrument de musique, pour chanter des sérénades non seulement à leurs amoureuses, mais aussi à leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer, entre les époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.
Le More curieusement lut les vers: il se considérait comme un fin connaisseur, «poète dans l'âme» bien qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans le premier sonnet trois strophes lui plurent. Le mari disait à la femme:
_Sputando in terra quivi nascon fiori, Comme di primavera le viole..._
«Là où tu craches sur la terre Naissent des fleurs, comme au printemps Les violettes...»
Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la déesse Diane, affirmait que les sangliers et les daims éprouvaient une jouissance à mourir de la main d'une aussi belle chasseresse. Mais le troisième l'emporta sur les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue sous les traits de la duchesse de Milan. «O Giove! Jupiter, s'écriait Alighieri, puisque tu l'as de nouveau donnée au monde, permets-moi de l'y joindre afin de voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc Ludovic.»
Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète et lui promit du drap pourpre florentin à dix sous la coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut en plus obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant avec force grimaces et geignements que sa vieille pelisse était devenue transparente et effilochée «comme du vermicelle séché au soleil».
--L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à défaut de bois, j'étais prêt à brûler, non seulement l'escalier, mais encore les souliers de bois de saint François, _i zoccoli arderei di san Francesco_!
Le duc rit et promit du bois.
Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément composa et récita un quatrain élogieux:
Quand à tes esclaves tu promets du pain Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne, Aussi les neuf Muses et Phoebus le dieu païen, O très noble More, te chantent hosanna!
--Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, il me faut encore une poésie...
--D'amour?
--Oui. Et passionnée...
--Pour la duchesse?
--Non. Mais prends garde, ne trahis pas!
--Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que jamais...
--Bien, bien.
--Je suis muet, muet comme un poisson!
Bernardo cligna mystérieusement des yeux.
--Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?
--Suppliante.
Le poète fronça les sourcils d'un air important.
--Mariée?
--Non.
--Ah!... Il faudrait le nom...
--Pourquoi faire?
--Pour une supplique, le nom est nécessaire.
--Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?
--Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. Permettez-moi de passer un instant dans la pièce voisine. Je sens l'inspiration; les rimes assiègent mon cerveau!
Un page entra et annonça:
--Messer Leonardo da Vinci.
S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni se glissa par une porte, tandis que Léonard entrait par l'autre.
V
Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint avec l'artiste du grand canal Navilio Sforzesco, qui devait réunir la rivière Sesia au Ticcino, s'étendre comme un filet en nombreux petits canaux, arroser les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.
Léonard dirigeait les travaux de construction du Navilio bien qu'il n'eût pas le titre de constructeur ducal, ni même celui de peintre de la cour. Il conservait simplement le titre de musicien, reçu jadis pour la lyre de son invention, _Senatore di lira_, ce qui était un titre plus élevé que celui de poète de la cour, qu'avait Bellincioni.
Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste demanda une avance d'argent pour la continuation des travaux.
--Combien? dit le duc.
--Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; au total quinze mille cent quatre-vingt-sept ducats, répondit Léonard.
Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille ducats fixés ce même jour pour les cadeaux destinés aux seigneurs français.
--C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me ruines. Tu veux toujours l'impossible et l'extraordinaire. Quels projets colossaux tu as! Bramante, qui est également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais demandé pareille somme.
Léonard haussa les épaules.
--Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la direction à Bramante.
--Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais pas qu'on te fasse de la peine.
Ils commencèrent à discuter.
--C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut le duc, cherchant selon son habitude à traîner l'affaire en longueur, tout en feuilletant les cahiers de Léonard, examinant les croquis, les dessins d'architecture et les projets divers.
L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de donner des explications. L'un des dessins représentait un gigantesque tombeau, une véritable montagne couronnée par un temple à multiples colonnes, avec une coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome pour éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait les splendeurs des Pyramides d'Égypte. Dans la marge étaient marqués des chiffres, la disposition des escaliers, des entrées, des salles combinées pour recevoir cinq cents urnes mortuaires.
--Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui as-tu composé cela?
--Pour personne... Ce sont des rêves...
Le More le regarda surpris et secoua la tête.
--Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux olympiens ou des Titans. Un conte de fées, parole!...
--Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant un autre croquis.
Léonard dut encore expliquer que c'était le projet d'une maison de tolérance. Les chambres étaient séparées, les portes, les couloirs disposés de façon à assurer aux visiteurs le plus complet secret, sans craintes de rencontres.
--A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux te figurer combien je suis ennuyé des continuelles plaintes de vol et de meurtre dans ces repaires. Avec ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il faut absolument que je fasse construire une maison semblable. Je vois, ajouta-t-il souriant, que tu es maître en toutes choses, tu ne dédaignes rien; dans ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la maison de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces jours-ci dans le livre d'un auteur ancien, qu'on employait jadis un tuyau acoustique, nommé «oreille du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des murs et combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout ce qui se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu que l'on puisse installer cet appareil dans mon palais?
Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler cette demande. Mais il reconquit vite sa désinvolture, se disant que la honte n'était pas de mise devant un artiste. De fait, nullement décontenancé ni préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était chose bonne ou blâmable, Léonard discutait la question comme s'il s'agissait d'un nouvel appareil, enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette installation les lois de transmission des ondes sonores.
Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de la porte.
Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.
Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète et lui ordonna de lire ses vers.
La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, mais n'est-ce pas plus extraordinaire que dans mon coeur:
Une madone glaciale habite, Et que cette glace virginale Ne fonde pas au feu de mon amour?
Les quatre derniers vers plurent au duc:
Je chante comme le cygne, je chante et je meurs, En priant l'Amour d'éteindre ma passion, Mais le dieu malin souffle sur mon coeur Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.
VI
En attendant son épouse qui ne devait pas tarder à revenir de la chasse, le duc fit la promenade du maître. Après avoir visité les écuries, pareilles à un temple grec, avec ses colonnades et ses portiques; la nouvelle fromagerie où il goûta des _joncades_; devant les innombrables greniers et les caves, il se rendit à la métairie. Là, chaque détail le ravissait; le bruit du lait tombant dans le seau, sa belle vache favorite languedocienne, les grognements maternels d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème jaune des barattes et le parfum de miel des ruches bourdonnantes.
Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa maison était une coupe pleine. Il revint au palais et s'assit dans la galerie pour se reposer. Le crépuscule tombait. Des bords du Ticcino parvenait une odeur d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup d'oeil ses domaines: les pâturages, les champs arrosés par un réseau de canaux, entourés de fossés, bordés régulièrement par des pommiers, des poiriers, des mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. De Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, jusqu'aux confins du ciel où scintillait la cime neigeuse du Mont-Rose, l'énorme plaine de la Lombardie prospérait comme le paradis de Dieu.
--Seigneur! soupira humblement le duc en levant les yeux vers le ciel, je te remercie!... Que faut-il encore? Jadis un désert inculte s'étendait ici. Moi et Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé toute cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin d'herbe me remercie, comme je te remercie, Seigneur!
Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, les cris des chasseurs retentirent et de derrière les buissons émergea le leurre rouge flanqué d'ailes de perdrix--appât des faucons.
Le maître, accompagné du principal officier de bouche, fit le tour de la table, en examina l'ordonnance. La duchesse entra dans la salle, suivie de ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la villa.
On récita la prière et tout le monde s'assit.
Le menu se composait d'artichauts frais expédiés par exprès de Gênes; de carpes et d'anguilles pêchés dans les viviers de Mantoue, cadeau d'Isabelle d'Este, et de poitrines de chapons en gelée.
On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans fourchettes, considérées comme un luxe superflu. On n'en servait qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or avec le manche en cristal de roche.
Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on but beaucoup, presque à satiété, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur appétit.
Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira toutes deux: il lui était particulièrement agréable de les voir ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les meilleurs morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant la main en un élan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il avait attaqué son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmené exprès par les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était fier comme s'il avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle avantageux de l'imbécile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie d'une bonne.
Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient par suite de copieuses libations. Après le quatrième plat, les dames, en cachette, délacèrent leurs robes, sous la table. Les échansons versaient du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge et épais chauffé et préparé avec des pistaches, de la canelle et de la girofle.
Quand le duc demandait à boire, les échansons échangeaient des appels comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand sénéchal, par trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une chaîne d'or: si le vin était empoisonné, le talisman devait noircir et s'inonder de sang. De semblables talismans--pierre de bufonite et langue de serpent--étaient fichés dans la salière.
Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la place d'honneur par ordre du maître, et qui, en dépit de la goutte et de la vieillesse, se montrait particulièrement gai et fringant ce soir-là, murmura en désignant la licorne:
--Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même ne possède pas une corne semblable, d'aussi étonnante grandeur.
--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le bouffon favori du duc, en secouant sa crécelle et agitant les grelots de son bonnet.
--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More et en désignant le comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connaît en cornes, non seulement celles des bêtes, mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a, cornes a!
Le duc menaça le bouffon du doigt.
Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, annonçant le rôti, une énorme hure de sanglier farcie de châtaignes, puis un paon, qui, à l'aide d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait des ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, d'où s'échappèrent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit à courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage d'or, où, imitant le célèbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il cria de comique façon le «_Pater Noster_».
--Messer, demanda la duchesse à son mari, à quel heureux événement devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe?
Le More ne répondit pas et furtivement échangea un regard avec le comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se donnait en l'honneur du nouveau-né César.
La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le temps, se souvenant du proverbe: «A table, on ne vieillit pas.»
A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de tous les convives.
A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan était parvenu à attirer d'Urbino ce goinfre renommé que se disputaient les rois, et qui une fois, à Rome, à la très grande joie de Sa Sainteté, avait avalé le tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux imprégnés de sauce.
Sur un signe du duc, on plaça devant le moine un énorme plat de _buzzecca_, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, après s'être dévotement signé, retroussa ses manches et se prit à manger avec une prodigieuse rapidité.
--Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication des pains, il ne serait pas resté de quoi nourrir deux chiens! s'écria Bellincioni.
Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés d'un rire sain et grossier qui, à chaque plaisanterie était prêt à se déchaîner en une explosion assourdissante. Seul, Léonard gardait sur son visage une expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps habitué aux amusements de ses protecteurs et rien ne l'étonnait plus.
Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dorées, bourrées de mauve odorante, le poète Antonio Camelli da Pistoïa le rival de Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences disaient au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu nous as délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments chantaient aussi: «Vive celui qui, le premier après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage aux vertus familiales et à l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le neveu Jean Galeas, ce qui permit au poète de comparer le généreux tuteur au pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son sang.
VII
Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin appelé le «Paradis», régulier comme un dessin géométrique avec ses allées taillées de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie. Les dames et les cavaliers se disposèrent selon leur gré, devant un petit théâtre. On joua un acte du _Miles gloriosus_ de Plaute. Les vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour l'antiquité, feignissent de s'y intéresser.
La représentation terminée, les jeunes gens se mirent à jouer à la balle, à la paume, à la «mouche aveugle», _mosca cieca_, c'est-à-dire à Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers. Les hommes mûrs jouaient aux osselets, aux échecs, au trictrac. Les demoiselles et les dames qui ne prenaient part à aucun de ces jeux, réunies en cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine, racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme dans le _Décaméron_ de Boccace.
Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle accompagné par la chanson du jeune Lorenzo Médicis, mort tout jeune:
_Quant'e bella giovenezza! Ma si fugge tuttavia; Chi vuol esser lieto--sia: Di doman non c'è certezza._
Oh! que la jeunesse est belle Et éphémère! Chante et ris Et sois heureux--si tu le veux, Et ne compte pas sur demain.
Après la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une complainte sur le chagrin d'aimer, sans être aimé. Les jeux et les rires cessèrent. Tout le monde écoutait. Et quand elle eut fini, pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondèrent d'un reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet éclaboussé en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment où les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers sombres et que, dans le ciel noir, la lune eut montré son lumineux croissant, au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:
Sois heureux, si tu le veux Et ne compte pas sur demain.
VIII
A l'une des quatre tours du palais, Le More vit briller une lumière: le premier astronome du duc de Milan, le sénateur et membre du conseil secret, messer Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne au-dessus de ses appareils astronomiques. Il observait la prochaine union de Mars, Jupiter et Saturne dans le signe du Verseau, événement qui devait avoir une grande importance pour la maison de Sforza.
Le duc se souvint subitement de quelque chose, quitta monna Lucrezia avec laquelle il devisait tendrement sous une tonnelle, revint au palais, consulta sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, regarda son calendrier de poche dans lequel il lut la remarque suivante:
«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente à genoux, les mains croisées et les yeux levés au ciel.»
Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne point manquer le moment indiqué, dans la crainte que, par suite, sa prière ne fût pas exaucée.
Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait devant une image. Le duc aimait cette peinture de Léonard de Vinci, représentant Cecilia Bergamini, sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent feuilles.
Il compta huit minutes sur la minuscule pendule de sable, s'agenouilla, croisa les mains et récita le _Confiteor_.
Il pria longtemps, dévotement et béatement.
«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés humblement, défends-moi, sauve-moi et pardonne-moi; bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né César, ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon neveu messer Jean Galeas, car--tu vois, mon coeur, très pure Vierge--je ne veux point de mal à mon neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût épargner à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et irrémédiables malheurs.»
Ici, le More se souvint des preuves de son droit au trône de Milan, preuves inventées par les jurisconsultes: son frère aîné, père de Jean Galeas, était le fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, tandis que lui Ludovic était né après et se trouvait par conséquent le seul héritier de plein droit.
Mais maintenant, devant la Madone, cet argument lui parut subtil et il termina sa prière:
--Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, tu sais, Reine des cieux, que je ne le fais que dans l'intérêt de mon peuple et de l'Italie. Intercède donc pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton nom par la construction splendide de la cathédrale de Milan, celle de la basilique de Pavie et autres nombreuses donations.
Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se dirigea vers sa chambre à travers les couloirs sombres du palais endormi. Dans l'un d'eux, il rencontra Lucrezia.
--Le dieu d'amour me protège! songea le duc.
--Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant de lui.
Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant lui. Il la retint.
--Seigneur, pitié!
Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, principal camérier de la Cour des Monnaies, homme dissipé, mais qui l'aimait tendrement, avait perdu au jeu l'argent du fisc.
--Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai votre frère.
Puis, après un instant de silence, il ajouta:
--Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas cruelle?
Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.
--Je ne comprends pas, seigneur?...
Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore plus ravissante.
--Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec passion en l'enlaçant presque brutalement, cela veut dire... Mais ne vois-tu donc pas, Lucrezia, que je t'adore?
--Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites vous? Madonna Béatrice...
--Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais garder un secret.
--Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour moi... Au nom de Dieu!... laissez-moi...
--Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... mais aie pitié de moi!
Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.
Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...
--Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille effarée.
Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, son parfum aux violettes musquées--et avidement la baisa sur les lèvres.
Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle poussa un cri, s'arracha de ses bras et s'enfuit.
IX
En entrant dans sa chambre, le More vit que Béatrice avait déjà soufflé la lumière et s'était mise au lit; c'était une énorme couche, semblable à un mausolée, placée sur des marches au milieu de la pièce et surmontée d'un baldaquin de soie bleue caché par des courtines en drap d'argent.