Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 6

Chapter 63,802 wordsPublic domain

Après avoir atteint le coeur d'un jeune arbre avec une vrille, injecte dedans de l'arsenic, un réactif et du sublimé corrosif, délayés dans de l'alcool, afin d'empoisonner les fruits.

LÉONARD DE VINCI.

I

La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, de se laver et de dorer ses cheveux, puis de les sécher au soleil, sur la terrasse entourée d'une balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située hors la ville, sur la rive droite du Ticcino, près de la forteresse Vigevano, au milieu des prairies toujours vertes de la province de Lomellina.

Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes la chaleur torride du soleil, la duchesse endurait patiemment son ardeur.

Une ample tunique de soie blanche, sans manches, le _sciavonetto_, la recouvrait. Elle avait sur sa tête un chapeau de paille dont les larges bords préservaient son visage du hâle et dont le fond découpé laissait échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à teint olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée au bout d'un fuseau, et démêlait avec un peigne en ivoire.

Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se composait de jus de maïs, de racines de noyer, de safran, de bile de boeuf, de fiente d'hirondelles, d'ambre gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de tortue.

A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, sur un trépied dont le soleil pâlissait la flamme, de l'eau rose de muscade, mélangée à la précieuse viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche, bouillait dans une cornue.

Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne favorite de la duchesse ne savait où se mettre pour éviter les rayons brûlants du soleil, elle respirait difficilement, la langue pendante, et ne grognait même pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi heureuse, de la chaleur, que le négrillon qui tenait le miroir à monture de nacre et rehaussé de perles fines.

En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner à son visage un air sévère, à ses mouvements l'autorité qui convenait à son rang, il était difficile de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et qu'elle était mariée depuis trois ans.

Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le pli du cou, sous le menton trop rond, dans ses lèvres fortes, presque toujours pincées capricieusement, ses épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses gestes brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière, gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.

Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, ferme et pur comme la glace, luisait un esprit prudent.

Le plus perspicace homme d'État de ce temps, l'ambassadeur de Venise, Marino Sanuto, dans ses lettres secrètes, assurait à son seigneur que cette fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup plus arrêtée dans ses décisions que Ludovic, son époux, qui, fort raisonnablement, obéissait en toute chose à sa femme.

La petite chienne aboya méchamment.

Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse aux salles de toilette, parut, geignant et soupirant, une vieille femme en habits de veuve. D'une main elle égrenait un chapelet, de l'autre elle s'appuyait sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu sembler respectables sans le sourire mielleux et les yeux mobiles comme ceux d'une souris.

--Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! Que de peine j'ai eue pour monter!... Que le Seigneur donne la santé à Votre Seigneurie! dit la vieille, en baisant servilement le bas du sciavonetto.

--Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?

La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement enveloppé et cacheté, contenant un liquide trouble fait de lait d'ânesse et de chèvre rousse, dans lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des griffes d'asperge et des oignons de lys blanc.

--Il aurait fallu le garder encore deux jours dans du fumier chaud. Mais je crois tout de même que la liqueur est à point. Seulement, avant de vous en servir, ordonnez qu'on le passe dans un filtre en feutre. Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre figure, le temps de réciter trois fois le Symbole de la Foi. Au bout de cinq semaines, vous n'aurez plus le teint basané, plus le moindre bouton.

--Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans cette mixture une de ces saletés qu'emploient les sorcières dans la magie noire, soit de la graisse de serpent, soit du sang de huppe ou de la poudre de grenouilles séchées dans une poêle, comme dans la pommade que tu m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de suite.

--Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce que vous racontent les méchantes gens. Parfois on ne peut éviter certaines saletés: tenez, par exemple, la très respectable madonna Angelica, tout l'été dernier s'est lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la calvitie et elle a encore remercié Dieu du bienfait de ce traitement.

Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle commença à lui narrer la dernière nouvelle de la ville, comme quoi la jeune femme du principal consul de la gabelle, la ravissante madonna Filiberta, trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de passage.

--Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, visiblement intéressée par le récit. C'est toi qui as enjôlé la malheureuse...

--Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! Elle chante comme un oiselet, se réjouit et me remercie chaque jour. En vérité, me dit-elle, ce n'est que maintenant que j'ai constaté la différence qu'il y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.

--Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?

--Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, bien que les moines et les prêtres affirment le contraire, je pense que le péché d'amour est le plus naturel des péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent pour vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui rend en gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte si elle n'efface pas complètement, du moins, elle atténue son péché devant Dieu.

--Le mari la trompe donc aussi?

--Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, car je suppose qu'il n'y a pas au monde un mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras, plutôt qu'une seule femme.

La duchesse se prit à rire.

--Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher contre toi. Où prends-tu tout cela?

--Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que la vérité. Je sais aussi dans les affaires de conscience distinguer la paille de la poutre. Chaque légume croît en son temps.

--Tu raisonnes comme un docteur en théologie!

--Je suis une femme ignorante. Mais je parle avec mon coeur. La jeunesse en fleur ne se donne qu'une fois, car à quoi sommes-nous utiles, pauvres femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste bonnes à surveiller la cendre des cheminées. Et on nous envoie à la cuisine ronronner avec les chats, compter les pots et les lèchefrites. Tel est le dicton: «Que les jeunesses se régalent et que les vieilles s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe sans _Pater_ et les caresses du mari sont tristes comme jeux de nonnes.

La duchesse rit de nouveau.

--Comment?... comment?... Répète.

La vieille la regarda attentivement et ayant probablement calculé qu'elle l'avait assez divertie par ses sottises, s'inclina vers la duchesse et lui murmura quelques mots à l'oreille.

Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses traits. Elle fit un signe. Les esclaves s'éloignèrent. Seul, le petit nègre resta: il ne comprenait pas l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de chaleur.

--Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la duchesse. On raconte tant de choses...

--Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. D'autres aussi peuvent l'attester.

--Il y avait beaucoup de monde?

--Dix mille personnes; toute la place devant le palais de Pavie était noire de monde, grouillante...

--Qu'as-tu entendu?

--Lorsque madonna Isabella est sortie sur le balcon en tenant le petit Francesco, tout le monde a agité les bras et les chaperons, beaucoup pleuraient. On criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, roi légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort aux usurpateurs du trône»!

Le front de Béatrice se rembrunit.

--Tu as entendu ces mots?

--Et encore d'autres, pires...

--Lesquels? Dis, ne crains rien.

--On criait... ma langue se refuse à articuler, signora... On criait...: «Mort aux voleurs!»

Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle dit doucement:

--Qu'as-tu entendu encore?

--Je ne sais vraiment comment le redire...

--Allons, vite! Je veux tout savoir.

--Croiriez-vous, signora, que dans la foule on disait que le sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, le bienfaiteur de Jean Galeas, avait enfermé son neveu dans le fort de Pavie sous la garde d'espions et... de meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu qu'il était souffrant, couché...

Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à l'oreille de la duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta attentivement, puis se retournant en colère elle cria:

--Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je vais donner tout de suite l'ordre de te précipiter du haut de cette terrasse, de façon que les corbeaux ne puissent même ramasser tes os!

La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice se calma vite.

--Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard fuyant à la vieille, du reste, je ne crois pas à cela.

L'autre haussa les épaules:

--A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. Voici comment cela se pratique, continua-t-elle insinuante: on pétrit une statuette en cire, on met à droite le coeur d'une hirondelle, à gauche, le foie; on traverse les deux organes avec une longue épingle en prononçant les paroles d'exorcisme et celui que représente la statuette meurt de mort lente. Aucun savant docteur ne peut remédier à cela.

--Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle jamais de cela!...

La vieille baisa le bas de la robe.

--Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! Voilà mon péché! Je prie pour vous en pleurant, chaque fois que l'on chante le _Magnificat_ aux vêpres de Saint-Francisque. Les gens disent que je suis une sorcière, mais si je vendais mon âme au diable, Dieu est témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre Seigneurie!

Et elle ajouta pensive:

--C'est possible aussi... sans magie...

La duchesse l'interrogea du regard.

--En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua monna Sidonia indifférente. Le jardinier cueillait de superbes pêches mûres, probablement un cadeau pour messer Jean Galeas...

Elle se tut une seconde et ajouta:

--Il paraît que dans le jardin du maître florentin Léonard de Vinci, il y a aussi des pêches merveilleuses; seulement elles sont empoisonnées...

--Comment, empoisonnées?

--Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a vues...

La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. Ses cheveux étant secs, elle se leva, rejeta son sciavonetto et descendit dans ses salles d'atours. Dans la première, pareille à une superbe sacristie, étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, par suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient tellement raides qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir debout. D'autres étaient transparents et légers comme des toiles d'araignée. La seconde salle contenait les habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres dentifrices à base de corail blanc et de poudre de perles, contenait une incalculable collection de flacons, de boîtes, de masques, tout un laboratoire d'alchimie féminine. De grands coffres peints ou damasquinés ornaient cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux pour en sortir une chemise fine, il s'en épandit une odeur délicate de toile, imprégnée de la senteur des bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient et de roses de Damas, séchés à l'ombre.

Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière la forme d'une nouvelle robe dont le patron venait de lui être expédié par exprès par sa soeur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette par excellence. Les deux soeurs se faisaient concurrence dans leurs toilettes. Béatrice enviait le goût délicat d'Isabelle et l'imitait. Un des ambassadeurs de la cour de Milan la renseignait discrètement sur toutes les nouveautés de la garde-robe de Mantoue.

Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait parce qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe en était de bandes de velours vert alternées avec des bandes de brocart. Les manches, serrées par des rubans de soie grise, étaient collantes avec des crevés à la française, à travers lesquels se voyait la blancheur éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés dans une résille d'or, légère comme une fumée, et tressés en natte; une ferronnière ornée d'un scorpion en rubis, barrait son front.

II

Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement que, selon l'expression du duc, on pouvait, pendant ce temps, effectuer tout le chargement d'un navire marchand à destination des Indes.

Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et les aboiements des chiens, elle se souvint d'avoir commandé une chasse et se hâta. Puis lorsqu'elle fut prête, elle entra dans les logements des nains, surnommés par dérision _le logis des géants_ et installés à l'instar des chambres en miniature du palais d'Isabelle d'Este.

Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, une chapelle même, avec un autel microscopique, où la messe était dite par le savant nain Janakki, vêtu d'habits archiépiscopaux exécutés exprès pour lui, et coiffé de la mitre;--tout était calculé pour la taille de ces pygmées.

Dans ce _logis des géants_ régnaient toujours le bruit, les rires, les pleurs, des cris divers proférés par des voix terribles, telles qu'on en entend dans une ménagerie ou une maison d'aliénés. Car ici grouillaient, naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante promiscuité--des singes, des perroquets, des bossus, des négrillons, des idiots, des bouffons et autres êtres de divertissement, parmi lesquels la duchesse passait souvent des journées entières, s'amusant comme une enfant.

Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute prendre des nouvelles du petit négrillon Nannino, nouvellement expédié de Venise. Le teint de Nannino était si noir que, selon l'expression de son premier propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». La duchesse jouait avec lui comme avec une poupée vivante. Le négrillon tomba malade et l'on s'aperçut que sa noirceur tant vantée était due surtout à une sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au grand désespoir de Béatrice.

La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, on craignait qu'il ne mourût et, à cette nouvelle, la duchesse en fut toute marrie, vu qu'elle l'aimait, même blanc, en souvenir de sa belle couleur noire. Elle ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, afin qu'au moins il rendît l'âme en état de grâce.

En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite, Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, au dire de Béatrice, qu'elle eût fait rire un mort.

Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle cachait l'objet sous une feuille détachée du parquet et se promenait radieuse. Et lorsqu'on lui demandait aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as caché?» elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» vite, sans aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous ses bras.

Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours entiers elle pleurait un enfant imaginaire et ennuyait à tel point tout le monde qu'on l'enfermait dans le grenier. Et maintenant, blottie dans un coin de l'escalier, les genoux emprisonnés dans ses bras, se balançant en mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.

Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.

--Tais-toi, sois sage...

La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:

--Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et pourquoi, Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. Il me consolait...

La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les chasseurs.

III

Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fière sur son étalon bai, non pas comme une femme, mais comme un écuyer émérite. «La reine des amazones!» songea orgueilleusement le duc Ludovic le More, sorti sur le perron pour admirer le départ de sa femme.

Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi un léopard de chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de Chypre, constellé d'émeraudes, coiffé d'un bonnet d'or, se dressait sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les brouillards ou dans les herbes marécageuses.

La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, de rire et de galoper. Ayant adressé un sourire à son mari, qui n'eut que le temps de lui crier: «Prends garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses compagnons et lança sa bête au galop, d'abord sur la route, puis dans les prés, sautant les fossés, les buttes, les haies. Béatrice allait toujours de l'avant, avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli.

Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette Lucrezia. Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, il ne pouvait décider laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes étaient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.

Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se fâcher. Il manquait d'audace, aussi était-il fier de la bravoure de Béatrice.

Les chasseurs disparurent derrière le rideau de roseaux qui bordait le Ticcino où gîtaient les canards sauvages, les bécasses et les hérons.

Le duc revint dans sa petite salle de travail (_studiolo_). Là l'attendait son premier secrétaire, directeur des ambassades étrangères, messer Bartolomeo Calco.

IV

Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, caressait doucement de sa main blanche et soignée ses joues et son menton soigneusement rasés.

Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité que possèdent seuls les plus astucieux politiques. Son grand nez aquilin, ses lèvres fines et tortueuses rappelaient son père, le grand condottiere Francesco Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des poètes, était en même temps lion et renard, son fils n'avait hérité de lui que la ruse du renard sans la vaillance du lion.

Le More portait un habit très simple en soie bleu pâle avec ramages ton sur ton; la coiffure à la mode «pazzera» couvrait ses oreilles et son front presque jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse perruque. Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières, vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.

--Avez-vous quelques renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur le passage des troupes françaises à Lyon?

--Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: «Ce sera demain»; et chaque jour on remet le départ. Le roi est préoccupé par des divertissements moins que guerriers.

--Comment se nomme la favorite?

--Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont changeants et fantasques.

--Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non, c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux présents. Qu'il n'épargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des chaînes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo--ceci, tout à fait entre nous--il ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté les portraits de quelques-unes de nos beautés. A propos, la lettre est-elle prête?

--Oui, Seigneur.

--Montre.

Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois qu'il considérait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il éprouvait une douce émotion, à ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, les barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était contraint par ses ennemis, parmi lesquels le plus farouche était Isabelle d'Aragon, l'épouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur la menace du père d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et son gendre, en déclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonné de tous, sollicita l'aide du roi français Charles VIII.

«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant que son secrétaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe, peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant, faible d'esprit, que l'on nomme le roi très chrétien de France; devant lequel, nous, les héritiers des grands Sforza, devons nous incliner, ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec les loups!»

Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout avec l'appoint d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait dans la poche de Sa Majesté et d'autre part avec l'appoint des portraits des beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton armée, roi très chrétien--disait le message. Les portes sont ouvertes devant toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal! Les peuples d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. Avec l'aide de Dieu et celle de son artillerie renommée, tu conquerras non seulement Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, en emplissant le monde de ton nom glorieux.»

Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du _studiolo_. Le duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se referma sans bruit et la tête disparut.

Le secrétaire commença un autre rapport sur les affaires d'État, mais le More l'écoutait distraitement. Messer Bartolomeo, comprenant que le duc était occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina son rapport et sortit.

Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, sur la pointe des pieds, s'approcha de la porte.

--Bernardo? Est-ce toi?

--Oui, Votre Seigneurie.

Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux et servile, après s'être glissé vivement, voulut s'agenouiller et baiser la main du maître,--mais ce dernier le retint.

--Eh bien?

--Tout s'est passé heureusement.

--Quand?

--Cette nuit.

--Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer le docteur?

--Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.

--Dieu soit loué!

Le duc se signa.

--Tu as vu l'enfant?

--Comment donc! Il est superbe...

--Garçon ou fille?

--Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux clairs de la mère, les yeux étincelants, noirs et profonds comme ceux de Votre Altesse. On reconnaît tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle m'a chargé de vous demander quel nom vous désirez lui donner...

--J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous le nommions César! Qu'en penses-tu?...

--César? En effet, le nom est joli et sonne bien. Oui, oui, César Sforza est un nom de héros!

--Et le mari comment est-il?

--Le comte Bergamini est bon et aimable comme toujours.

--Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.

--Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose dire, un homme de rares qualités! Il est difficile maintenant de trouver des gens de cette sorte. Si la goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment de souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.