Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 5

Chapter 53,873 wordsPublic domain

Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout de suite, Giovanni sentit son coeur allégé et joyeux.

En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, le maître expliqua que non seulement chaque arbre, mais encore chaque feuille avait sa forme particulière, unique, comme chaque individu avait son visage.

Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même bonté qu'il avait mise à parler de sa misère, comme si le maître avait pour tout ce qui vivait la perspicacité d'un voyant.

Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre de mûriers émergea l'église du monastère dominicain, Santa Maria delle Grazie, bâtie en briques, rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une large coupole lombarde pareille à une tente, décorée d'ornements en terre cuite--oeuvre du jeune Bramante. Ils pénétrèrent dans le réfectoire du couvent.

VII

C'était une grande salle longue, très simple, aux murs blanchis à la chaux, au plafond à poutrelles en chêne sombre. L'atmosphère était saturée de chaude humidité, d'encens et du fumet rance des plats maigres. Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait la table du Père supérieur, flanquée de chaque côté par les longues et étroites tables des moines.

Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement d'une mouche sur les vitres jaunes de poussière. De la cuisine s'échappait un bruit de voix, de poêle et de casserole. Dans le fond du réfectoire, en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette toile cachait _la Sainte Cène_ à laquelle le maître travaillait depuis plus de douze ans.

Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en bois dans lequel il enfermait ses dessins, ses pinceaux et ses couleurs, en retira un petit livre latin, criblé de notes dans les marges, le tendit à son élève en disant:

--Lis le treizième chapitre de Jean.

Puis il souleva le drap.

Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut la sensation que ce n'était pas une peinture qu'il voyait sur le mur, mais la continuation du réfectoire. Il lui semblait qu'une autre chambre s'était ouverte devant lui et que la lumière du jour s'était fondue avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus des cimes bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers les trois fenêtres de cette nouvelle salle qui, aussi simple que celle du monastère, mais couverte de tapis, paraissait plus intime et plus mystérieuse.

La longue table représentée sur le tableau était pareille à celle des moines; une nappe identique nouée aux quatre coins la recouvrait et gardait encore la trace des plis fraîchement défaits.

Et Giovanni lut dans l'Évangile:

«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que l'heure était venue pour lui de quitter ce monde pour joindre son Père, voulut jusqu'à la fin rester avec ceux qu'il avait aimés en ce monde.

»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré à Judas Iscariote de le trahir, son âme s'indigna et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en vérité, l'un de vous me trahira.»

»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas de qui il parlait.

»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur son épaule. Simon-Pierre lui fit signe de demander de qui il parlait. Et il demanda: «Seigneur, qui est-ce?»

»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain après l'avoir trempé.» Et trempant le pain il le tendit à Judas Simon Iscariote.

»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en lui.»

Giovanni contempla le tableau.

Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie si intense, qu'il lui semblait entendre leurs voix, voir le fond de leurs âmes troublées par la chose la plus horrible et incompréhensible qui fût: la conception du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni fut particulièrement frappé par les expressions de Judas, de Jean et de Pierre. La tête de Judas n'était pas encore peinte; on ne voyait que le corps rejeté en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la bourse où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé la salière, et le sel s'était répandu.

Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, il tenait un couteau dans sa main droite, la gauche posée sur l'épaule de Jean, et demandait au disciple préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa vieille tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de cette jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, en devinant les souffrances inévitables et la mort du Maître: «Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre? Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la soie, ses mains humblement croisées, son visage ovale, tout respirait en lui la pureté et la tranquillité célestes. Seul parmi les disciples, il ne souffrait plus, ne s'effrayait plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, Père, en moi, et moi en toi.»

Giovanni regardait et songeait:

«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, j'ai presque cru la calomnie! L'homme qui a créé cela serait un athée? Mais qui donc serait plus rapproché du Christ, que lui!»

Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères touches de pinceau, le maître prit un morceau de fusain pour essayer l'esquisse de la tête de Jésus. Mais l'esquisse venait mal. Après avoir songé pendant dix ans à cette tête, il se sentait incapable d'en fixer les contours. Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche du tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, l'artiste sentait son impuissance et son irrésolution.

Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge humide et se plongea dans une de ces méditations qui duraient parfois des heures entières.

Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de Léonard et vit que son visage sombre, morne, presque vieilli, exprimait une obstinée concentration de pensée proche du désespoir. Mais celui-ci en rencontrant le regard de son élève, lui demanda:

--Qu'en dis-tu, mon ami?

--Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, plus beau que tout ce qui existe en ce monde. Et personne n'a compris cela, hors vous. Mais je n'arrive pas à exprimer...

Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta plus bas, craintivement:

--Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage de Judas au milieu de tous ceux-ci?

Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin et le lui tendit.

C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, l'expression n'en était même pas méchante--pleine seulement d'infinie tristesse et d'amertume.

Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de Jean.

--Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est dit: «Satan entra en lui.» Il était peut-être plus savant que les autres, mais il n'a pas pratiqué le précepte: «Que tous soient égaux.» Il voulait être seul...

Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant la livrée des chauffeurs de la cour entra en ce moment dans le réfectoire.

--Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous vous avons cherché partout... De la part de la duchesse, maître, pour affaire urgente.

--S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au palais, ajouta respectueusement le chauffeur.

--Qu'est-il arrivé?

--Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne fonctionnent pas dans la salle de bains, et ce matin, comme un fait exprès, à peine la duchesse se fut-elle plongée dans la baignoire pendant une absence de sa servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. Heureusement, la duchesse a pu sortir à temps... Messer Ambrosio da Ferrari est fort mécontent et se plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti Votre Excellence de leur mauvais fonctionnement.

--Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va trouver Zoroastro, il arrangera tout cela en une demi-heure.

--J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...

Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, mais ayant jeté un regard sur la place blanche de la tête de Jésus, il grimaça, ennuyé, fit de la main un geste dépité, comme s'il avait compris que cette fois encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs et descendit de l'échafaudage.

--Allons, tant pis! Viens me chercher dans la grande cour du palais, Giovanni. Cesare te conduira. Je vous attendrai près du Colosse.

Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco Sforza.

Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement se retourner vers son oeuvre, comme s'il eût été heureux du prétexte pour abandonner son travail, le maître suivit le chauffeur pour réparer les tuyaux de la salle de bains ducale.

--Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à Beltraffio. C'est possible que cela soit surprenant, tant qu'on n'a pas compris...

--Que veux-tu dire?

--Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu trouveras toi-même. En attendant, pâme-toi...

--Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.

--Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras pas et que tu ne maudiras pas la vérité. Pourtant, je sais à l'avance tout ce que tu diras--je ne discuterai pas. Certes--c'est une grande oeuvre. Aucun maître n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! tout est copié d'après nature; le moindre ride sur les visages, le plus petit pli de la nappe. Mais la vie manque. Dieu est absent et le sera toujours. Tout est mort, à l'intérieur--l'âme n'y existe pas! Regarde seulement, Giovanni, quelle régularité mathématique, quel triangle parfait: deux contemplatifs, deux actifs et le Christ pour point central. Vois à droite, le contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal parfait--Judas; leur différence, la justice--Pierre. Et à côté le triangle actif--André, Jacques le Mineur, Barthélemy.--A gauche du centre, de nouveau des contemplatifs--l'amour, Philippe; la foi, Jacques le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle actif! La géométrie en guise d'inspiration, la mathématique remplaçant la beauté! Tout est réfléchi, calculé, mâché par le raisonnement, examiné jusqu'au dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La raillerie sous les choses saintes!

--O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais peu le maître! Et pourquoi le détestes-tu ainsi?

--Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se retournant, un sourire sarcastique sur les lèvres.

Dans son regard brilla une haine si inattendue, que Giovanni involontairement baissa les yeux.

--Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau n'est pas achevé: le Christ manque.

--Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es certain? Nous verrons! Mais souviens-toi de mes paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais la _Sainte Cène_, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, parce que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à beaucoup de choses à l'aide de la mathématique, de la science et de l'expérience, mais non pas à tout. Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il ne pourra jamais franchir, malgré toute sa science!

Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le palais Castello di Porta Giovia.

--En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, dit Beltraffio. Judas existera... il existe...

--Allons donc? Où?

--Je l'ai vu moi-même.

--Quand?

--A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...

--A toi?... Ah!

Cesare regarda son compagnon et lentement comme en un effort:

--Et... c'est bien? dit-il.

Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne répliqua rien et durant tout le chemin, il ne parla plus, plongé en une profonde méditation.

VIII

Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le Battifronte (le pont-levis) entrèrent dans la tourelle du sud Terre di Filarete entourée de tous côtés par des fossés pleins d'eau. Il y faisait sombre, étouffant; cela sentait la caserne, le pain, le fumier et la soupe d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un langage cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. Cesare avait le mot de passe. Mais Giovanni, inconnu, fut sérieusement examiné et dut inscrire son nom sur le livre du corps de garde.

Après un second pont, où on les examina à nouveau, ils atteignirent la place intérieure du palais, déserte, la Piazza d'Arme.

Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour crénelée dite de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du _Fossato Morto_. A droite se trouvait l'entrée de la cour d'honneur, _Corte Ducale_; à gauche l'imprenable citadelle de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au milieu de la cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de petits appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà assombris par le temps et de place en place couverts de lichen jaune. Au-dessus se dressait une statue équestre, le Colosse, haut de douze coudées, oeuvre de Léonard de Vinci.

Le coursier gigantesque en argile vert foncé se détachait sur le ciel. Cabré, il foulait un guerrier sous ses sabots.

Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le grand condottiere Francesco Sforza, l'aventurier qui vendait son sang pour de l'argent, moitié soldat, moitié brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne, il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé comme un renard, et grâce à ses crimes, à ses exploits, à sa sagesse, il était mort sur le trône des ducs de Milan.

Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.

Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans les yeux terribles, pleins de voracité vigilante, le calme indifférent du fauve repu. Au pied du mausolée il vit, gravées de la main même de Léonard, ces deux strophes:

_Expectant animi molemque futuram Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!_

Les deux derniers mots le frappèrent: _Ecce deus!_ Voici le dieu!

--Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement et le Colosse, et la victime transpercée par la lance du triomphateur, de Sforza l'oppresseur.

Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa Maria delle Grazie, des cimes bleutées de Sion, du charme céleste de Jean et du calme de la dernière soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: _Ecce homo!_ Voici l'homme!

Léonard s'approcha de lui.

--J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on m'appellerait encore au palais les tuyaux des cuisines sont abîmés et fument. Il faut partir inaperçus.

Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage était pâle.

--Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends pas comment vous avez pu créer ce Colosse et la Sainte-Cène en même temps?

Léonard le regarda avec une indulgente surprise.

--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?

--O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? Ce n'est pas possible... ensemble...

--Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide à exécuter l'autre. Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène me viennent précisément au moment où je travaille à ce Colosse, et quand je suis au monastère, j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je les ai commencés ensemble. Je les terminerai de même.

--Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, c'est impossible! s'écria Beltraffio, ne sachant comment exprimer sa pensée, et sentant son coeur s'indigner de cette insupportable contradiction: C'est impossible!... impossible!

--Pourquoi? demanda le maître en souriant.

Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant le regard calme et étonné de Léonard, il songea qu'il était inutile d'achever sa pensée parce que le maître ne comprendrait pas.

«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, il me semblait que je l'avais deviné. Et voilà que de nouveau je l'ignore. Qui est-il? Auquel des deux a-t-il dit dans le fond de son coeur: «Voilà le dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu dans le coeur de Léonard?

IX

La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni en proie à l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, sous l'auvent couvert de vigne.

La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. Derrière Giovanni s'élevait le mur de la maison; en face, les écuries; à gauche, une grille donnant sur la grande route qui conduisait à Porta Vercellina; à droite, la clôture toujours fermée à clef d'un petit jardin dans le fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où personne n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.

La nuit était calme, chaude et humide. La lune éclairait vaguement l'épais brouillard.

Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la route. Le volet d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un homme se pencha et demanda:

--Monna Cassandra?

--C'est moi. Ouvre.

Astro sortit de la maison et ouvrit.

Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, sous les rayons de la lune, la teinte verdâtre du brouillard, pénétra dans la cour.

Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis ils passèrent devant Giovanni, caché par l'ombre de la vigne, sans le remarquer.

La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.

Son visage était étrange, indifférent, impassible comme celui des statues antiques: un front bas, des sourcils droits; un tout petit menton et des yeux jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; duveteux, légers, ils ressemblaient aux serpents de Méduse, entourant la tête d'une auréole noire qui faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges, les yeux jaunes plus transparents.

--Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du frère Angelo? demanda la jeune fille.

--Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé par le pape pour déraciner les hérésies et les magies noires... Quand on entend ce que disent les Pères inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que Dieu nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez prudente. Prévenez votre tante...

--Mais elle n'est pas ma tante!

--N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle vous vivez.

--Et tu crois, forgeron, que nous sommes des sorcières?

--Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a clairement prouvé qu'il n'existait pas de sorcellerie et qu'elle ne pouvait pas exister, d'après les lois de la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à rien.

--A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, ni à Dieu?

--Ne riez pas! C'est un homme juste.

--Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle bientôt prête?

Le forgeron agita les bras.

--Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.

--Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! Ne comprends-tu pas que toutes ces machines ne sont créées que pour détourner l'attention? Messer Leonardo, je suppose, vole depuis longtemps...

--Comment?

--Mais... comme moi.

Il la regarda songeur.

--Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?

--Et comment les autres me voient-ils alors? Ne te l'a-t-on pas dit?

Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.

--J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des savants qui ne croyez pas aux miracles, mais à la mécanique!

Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:

--Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. Le frère Angelo pourrait se mêler de nos affaires. Expliquez-moi, je vous en prie, dites-moi tout exactement...

--Quoi?

--Ce que vous faites pour voler?

--Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir trop de choses, on vieillit vite.

Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui d'Astro, elle ajouta:

--T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.

--Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.

--Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour s'oindre le corps.

--Vous l'avez?

--Oui.

--Et vous savez le mot?

La jeune fille acquiesça de la tête.

--Et vous me le direz?

--Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!

L'unique oeil du forgeron brilla d'un désir fou.

--Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!

Elle eut un rire étrange.

--Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure tu disais que la magie n'existait pas et maintenant tu y crois.

Astro se renfrogna.

--Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit par la magie ou par la mécanique. Je veux voler! Je ne puis attendre plus longtemps...

La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.

--J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si tu n'arrivais pas à voler. Allons je te donnerai l'herbe et te dirai le mot. Seulement, toi aussi, tu feras ce que je te demanderai.

--Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. Parlez!

La jeune fille désigna le pavillon solitaire:

--Laisse-moi entrer là-dedans.

Astro secoua sa tête chevelue.

--Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela!

--Pourquoi?

--J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.

--Et tu y vas?

--Moi, oui.

--Qu'y a-t-il là-bas?

--Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, rien de curieux. Des machines, des appareils, des livres, des manuscrits, des fleurs et des animaux rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. Et un arbre... empoisonné.

--Comment, empoisonné?

--Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné pour connaître l'effet du poison sur les plantes.

--Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais sur cet arbre.

--Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, au moment de la sève, il l'a vrillé jusqu'au coeur et avec une longue aiguille il y a injecté un liquide.

--Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?

--Un pêcher.

--Et alors? Les fruits sont empoisonnés?

--Ils le seront quand ils seront mûrs.

--Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?

--Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne là-bas. On peut être tenté par la beauté des fruits, en manger et mourir.

--Tu as la clef?

--Oui.

--Donne-la-moi, Astro!

--Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...

--Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit même. Voilà l'herbe.

Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide sombre et, approchant son visage de celui d'Astro, elle murmura:

--Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même qu'il n'y a là aucun mystère. Nous ne ferons qu'entrer et sortir... Allons, donne la clef!

--Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je ne veux pas de votre herbe. Partez!

--Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais tout savoir et tu n'oses pas. Je vois bien maintenant que ton maître est un sorcier et qu'il te berne comme un enfant.

Astro se taisait.

La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:

--Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai pas... Ouvre seulement la porte afin que je jette un coup d'oeil...

--Vous n'entrerez pas?

--Non; ouvre et montre.

Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit jardin, un pêcher ordinaire. Mais dans le brouillard, sous la lumière trouble de la lune il lui sembla sinistre et fabuleux.

Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait avec des yeux curieux, puis fit un pas pour entrer. Le forgeron la retint. Elle se débattait, glissait entre ses mains comme un serpent. Il la repoussa rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement elle se redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. Son visage pâle, lugubre, était mauvais et terrifiant. En cet instant, elle ressemblait réellement à une sorcière.

Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre congé de monna Gassandra, rentra dans la maison.

Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa devant Giovanni et sortit par la grille sur la route de Porta Vercellina.

Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.

Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait comme une vision l'arbre maléfique et il se souvint des paroles de la Bible:

«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du jardin mais ne touche pas à l'arbre de la Science du Bien et du Mal, car le jour où tu y auras goûté, tu seras mortel.»

CHAPITRE III

LES FRUITS EMPOISONNÉS

1495

Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne mourrez pas; mais Dieu sait que du jour où vous aurez goûté aux fruits, vos yeux se dessilleront et vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien et le Mal.»

_Genèse_, III, 4-5.

_Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un albusciello e chucciandori arsenicho e risalghallo e soilimots stemperati con acqua arzente, a forza di fare e sua frutti velenosi._

LEONARDO DA VINCI.